IL. — Auguste Comte a opposé la raison au cœur
“comme un principe de division à un principe d'union. Il - s'est fait ainsi des idées une conception inférieure, au lieu d'y voir, avec la tradition grecque, chrétienne et fran-
çaise, le vrai fondement de l’unité humaine et même uni-
verselle*.
Pourtant, s’il est vrai que certains états du cœur
unissent les hommes, — à savoir les sentiments sympa-
“hiques et surtout les sentiments liés aux #ées les plus
hautes de la raison même, — il est aussi des sentiments et passions, en bien plus grand nombre, qui séparent les hommes et les arment les uns contre les autres. La
1 Une des plus étonnantes erreurs qu’aient soutenues, dans cesderniers temps, certains apologistes des religions positives, par exemple M: Kidd, c'est que la raison est essentiellement, si l’on peut dire, insociale et même anti-sociale, si bien qu'il faudrait un autre principe, irrationnel ou supra-ratiopnel, pour unir moralement les individus que la raison sépare, Cette erreur, sophistiquement développée, remplit le livre de M. Kidd sur l’£volution sociale.
FouLrée, — Élém. sociol, de la morale. 1
science, au contraire, les a peu à peu rapprochés et les rapproche chaque jour. Dès l'origine, les intelli- gences ont coïncidé dans les propositions géométriques tout autant que coïncident les côtés de deux triangles égaux. Les connaissances et croyances de toutes sortes ont unifié les intelligences, au moins dans les limites de la tribu ou de l'Etat ; de nos jours, elles ont débordé de beaucoup ces limites. Les sentiments eux-mêmes ne se rapprochent vraiment les uns des autres, chez les différents hommes, que pe ce qu'ils renferment dir tellectuel; jusque dans la simple « sympalhie », il y a la perceplion d'une ressemblance, d'une substitution possible d’un terme à l’autre, qui fait que le moi souffre en autrui. La sympathie enveloppe une idée-force. Quant aux inlérêts communs, s’ilséveillent des sentiments communs, c’est qu'ils sont avant tout des idées-forces communes, des biens conçus comme semblables pour un et pour l’autre. Le « sentiment », à lui tout seul, serait aveugle et sourd, borné de toutes parts, incapable 3 de sortir de soi. Le prétendu « cœur » dont parlent les Pascal et les Comte, à ia suite des chrétiens, est l'intelligence profonde, la conscience de soi enveloppant l’idée des autres, enveloppant même la connaissance des autres en tant que vivant d'une vie en partie COMMUNE avec notre vie‘. Il faut commencer par avoir l'idée de l'humanité pour aimer l'humanité, l’idée de l'univers pour éprouver un sentiment qui offre un caractère uni= versel. La séparation des divers éléments de l’activité mentale est donc artificielle : loin de s'opposer à la rais son, le cœur est la raison vivante, la conscience jouissant de soi et de tout ce qu'elle enveloppe.
C'est chose non moins puérile que d'opposer la religion. à la science comme un pouvoir d'union à un pouvoir de division. Tout le long de l’histoire, à côté des unions au«« sein d’un même groupe que les religions ont produites, elles ont aussi causé les plus abôminables divisions entre les divers groupes humains. Si elles sont aujourd'hui jus plus wnifiantes, c'estqu'elles se pénètrent de raison aux
4 Voir plus loin, livre IV,
ACTION MORALE DE LA SCIENCE id
dépens de leur élément irrationnel et miraculeux, dogmatique, intolérant et de plus en plus intolérable. La science, d'autre part, poursuit son travail d’unification sans jamais. entraîner de vraies discordes entre les hommes : elle n’a jamais fait couler le sang, jamais altumé de bûchers. De même pour la philosophie, qui, une fois revètue de formes mythiques, fait le fond des religions et aboutit à une vue sur l'univers. Malgré le reproche de perpétuelles contradictions qu'il est banal de lui adresser, la philosophie est un pouvoir unificateur par l’unité de l’objet qu'elle poursuit et du sujet qui le conçoit. Les esprits différents ont beau se représenter cet objet différemment au point de vue philosophique, il y a, sous l'opposition des systèmes, ‘une même idée d'universel et un même amour de cet universel.
IT. Outre son rôle wtile pour la vie et les intérêts de la vie, la science a une vertu de désintéressement, d’élévation à la fois intellectuelle et morale. Dans une société ou dans un individu, l'intelligence ne peut vrai- -ment se hausser à la contemplation et à l'amour des grandes idées scientifiques, soit de l’ordre physique,
soit de l’ordre mental, sans que l'esprit tout entier, et … aussi le «cœur », ne se haussentet ne s’élargissent. En dé-
veloppant notre faculté de concevoir universel, la science nous habitue à penser de plus en plus wxiversellement, à jouir d'autant mieux de notre pensée que celle-ci em-
— brasse un plus vaste horizon, comme on respire avec b p - plus de force en s’élevant vers lesommet d’une montagne.
. Universaliser ainsi les esprits, c'est moraliser les cœurs.
En même temps, la science développe la faculté de penser #ndividuellement, c’est-à-dire d’une manière indépendante par rapport aux autres hommes, aux habitudes ou préjugés sociaux de toutes sortes qui pourraient nous tromper. Elle combat la servilité et fait de nous des hommes libres. Elle combat la routine et fait de nous des hommes d'initiative, des créateurs. Elle combat le mensonge, Ou l'hypocrisie, et fait de nous des hommes sincères avec nous-mêmes, sincères avec les choses, sincères avec les autres hommes. Non seu-
lement notre intelligence individuelle devient ainsi plus intense et plus forte, mais on en peut dire autant de notre volonté individuelle. La science ne demande-t-elle pas énergie, patience, courage en face des obstacles, sacrifice du présent en vue de l'avenir, intensité et extension tout ensemble du vouloir? Sous tous les rap ports, elle nous rapproche, par ses nobles voies, de ce centre intime où nous sommes le plus nous-même et où nous sommes le plus toutes choses.
L'utilité pratique de la science lui communique
aussi une valeur humanitaire, en même temps que sa vérité lui confère une valeur cosmique Comment celui
qui étudie les moyens de rendre service à l'humanité
en tournant à notre profit les lois du monde, comment
celui qui ne cesse de chercher l’avantageux dans le
vrai, le vrai dans les lois de la nature, comment celui-là, dis-je, ne finirait-il pas par s'intéresser au but
qu'il poursuit et aux objets de ses perpétuelles pen-
sées, je veux dire l’hwmanité dans la nature? Le savant a une invincible tendance à devenir philan- & thrope. En fait, tous les grands savants l'ont été, parfois sous des formes ingénues et avec un optimisme naïf. Il y a là une loi psychologique bienfaisante : on ne peut travailler sans aimer son travail, aimer son travail sans en aimer et les objets et les résultats. On ne peut rendre perpétuellement service à un groupe d'hommes et à tous les hommes, sans aimer à. la fois ce groupe et la totalité des hommes; leur bien devenant en partie notre œuvre, nous nous aimons en eux et nous les aimons en nous. Aristote a dit que celui qui agit le plus pour autrui est aussi celui M qui, en raison de cette action, aime le plus. Si donc le simple ouvrier manuel finit par s’attacher à son outil, au coin de terre où il travaille, à l’objet, au but, aux résultats de son labeur, comment le tra vailleur intellectuel demeurerait-il indifférent à tous ceux sur qui ilrépand, comme autant de bienfaits, les rayon-« nements de la vérité? Il le peut d'autant moins que le résultat de toute pensée scientifique, en établissant des” lois, est d'établir des lens. Toute « vérité » est aussi
ACTION MORALE DE LA SCIENCE : 5
une « solidarité ». Et si la solidarité découverte ne suffit pas pour lier une volonté qui, par hypothèse, serait indifférente à la vérité universelle ou à l'utilité universelle, elle ne peut manquer de lier toute volonté qui n’a pas au fond de soi cette insouciance égoïste. L'esprit scientifique, d’ailleurs, exclut par lui-même l'indifférence. IL. est donc clair que, dans l’ensemble et en moyenne, la science agit de manière à changer la solidarité naturelle et intellectuelle en solidarité volontaire.
Parmi les conditions de la vie morale et sociale, il y en à de nécessaires, il y en a d’autres d’arbitraires, et le malheur est qu'il est difficile de bien distinguer les unes des autres; la science seule, par son progrès incessant, peut faire ce départ. L’ignorance et l'erreur confondent l'arbitraire, Finutile, le nuisible avec l’utile et l'indispensable. L'histoire des religions et celle des Etats-nous en fournissent d'innombrables preuves : que de fois les religions sont allées contre la nature, alors que la science va toujours se/on la nature ! C’est moins la méchanceté des hommes que leur folie qui a élevé les bûchers, inventé les pratiques religieuses les plus infâmes, les codes religieux les plus sanglants ou les plus libidineux. Une mauvaise physique, une mauvaise psychologie, une mauvaise sociologie ont pour inévitable conséquence une mauvaise morale.
Les savants n’ont pas tort de voir dans la science une religion nouvelle ayant, comme toutes ses devancières, une vertu morale et sociale. [l est bon qu’euxmêmes finissent par apparaître aux foules comme des prêtres, des prophètes, des mages : car les autres prêtres ont presque perdu leur empire et l’on ne croit plus ni à la clairvoyance de la prophétie, ni à la puissance de la magie. Certains savants, qui parlent trop au nom de la Science comme d’une papauté infaillible, causent sans doute au philosophe une sourde irritation ; mais cet orgueil de récents parvenus finira par disparaître. Ce qui restera, ce sera l’exemple de vies intellectuelles tout entières consacrées à la recherche de la vérité et, par la vérité, de l'utilité pour tous. Que le peuple ait déjà la foi à la science et aux savants, cette
foi nouvelle est un bien et une nécessité. Quand les savants diront au peuple, au nom de la science, que la solidarité est la loi du monde entier, que l'homme est engagé dans les liens d’une solidarité sociale à laquelle il ne saurait échapper sous une forme Ou SOUS une autre, mais à laquelle il peut donner la forme la 2 plus utile pour tous, cette idée-force de destinée une, de services communs, d'union nécessaire ef, EN SOMME, bienfaisante, en se montrant ainsi sous l’aspect d’une Dre vérité scientifique, ne pourra manquer d'acquérir ED même temps l’autorité qui appartient à la vérité. Nous montrerons plus loin que, logiquement, la solidarité de fait n'implique pas, par elle seule, la solidarité morale; mais, étant donné l'instinct social et même moral qui est déjà au fond de nous tous, ainsi que l'instinct ration- | nel et l'instinct esthétique également communs à tous, ? l’idée de la solidarité ne peut pas, en moyenne, ne point engendrer une tendance à l'acceptation et au pers fectionnement pratique de la solidarité”. AR L'essentiel est que la science soit vraiment science, qu’elle s'élève au-dessus des doctrines exclusives parées de son nom; car les défauts et bornes théoriques deviennent toujours des vices et mutilations “= pratiques. Si, par exemple, un prétendu savant ne veut voir dans le monde entier que lutte et combat, … en fermant les yeux aux éléments d'union et de coo- … pération, il contribuera, par son idée de la guerre universelle, à réaliser cette guerre, à entretenir où "M à allumer l'esprit de haine dans l'humanité. Si le
1 La science a aussi une vertu éducative. Aussi faut-il, dans l’éducation, se défier de l'esprit littéraire pur, surtout de l'esprit héloricien, qui à si longtemps fait le fond de l'instruction classique; il faut y. ajouter l'esprit scientifique et surtout philosophique. Une société où la science devient le grand moteur et où les moteurs d'autrefois, sur tout la religion, perdent leur force, une teile société a besoin d cultiver chez ses enfants le sens du vrai en même temps que celui du beau, et de chercher le beau, dans le vrai scientifique et phi=" Josophique, qui vaut mieux encore que tous les rêves des poètes Par malheur, ceux qui enseignent les sciences n’y voient le pl souvent qu'un amas de choses à ingérer, au lieu d’y voir des hun
-nités scienlifiques, qui n’ont de valeur que par leur couronnemen philosophique. SA
ACTION MORALE DE LA SCIENCE Æ
monde entier est représenté comme un sauve-qui-peut universel, comme une bataille sanglante où le seul droit est celui du plus fort, l'humanité sera entraînée à voir, dans ce qui est, le secret de ce qui peut être et, dans ce qui peut être, l’inflexible limite de ce qui doit être. Vous aurez beau ensuite, au nom de la morale, prêcher la révolte contre la nature, c’est la nature qui sera la plus forte. Si, au contraire, avec la vraie et complète science, nous parvenons à montrer dans la nature, à côté des lois d’antagonisme, les lois d'accord; si nous prouvons que ces dernières, qui sont le principe de la sociabilité, vont étendant leur empire à mesure qu’on monte vers l'humanité et, dans l'humanité même, vers les humanités supérieures”, croyez-vous que cette idée” sera sans /orce, qu’elle restera, pour l’ensemble du genre humain, un simple objet de curiosité intellectuelle accompagnée d’indifférence pratique ? Non; la loi d'association ou, si vous voulez, de « transfert » psychologique, une de celles qui engendrent la force . des idées, les empêchera toujours de demeurer à l’état inerte et neutre : la haute figure du Cosmos ne pourra jamais se laisser entrevoir à l’homme sans qu'il éprouve le besoin d’imiter ce modèle, de conformer ses actes aux lois de la réalité dont il fait partie et sur laquelle, … dans sa sphère propre, il peut réagir victorieusement : imperare parendo.
Nous l'avons montré ailleurs, c’est la « faillite » de la fausse science, non celle de la vraie, qu’il faut proclamer’. Le remède à la science incomplète, 29norante,
- c’est la science plus complète et plus savante. Le remède . à la lumière faible, ce n’est pas de se replonger dans Pobseurité, c’est de dire sans cesse, en paroles et en actions : « Plus de lumière, encore plus de lumière! » Plus d'idées, encore plus d'idées !
4 Voir plus loin, livre L.
? Voir le Mouvement idéaliste et la réaction contre La science: