‹ Les éléments sociologiques de la moraleChapitre 15 sur 76 · F#5 LAN · texte numérisé non relu

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damment de leur va/eur vraie ou utile et même de leur origine première. La science de la morale, ainsi entendue, n’est pas encore la science morale, ni la morale scientifique, car il reste à apprécier ce qu'on a expliqué, en supposant qu'on l'ait complètement expliqué. Jlreste à nous persuader que nous devons, par exemple, continuer de nous dévouer à la société, de servir les autres hommes, de ne pas léser leur intérêt au profit du nôtre, de ne pas léser leur droit, fût-ce pour conserver notre propre vie.

Quant à nous, ce n’est pas seulement la science des faits moraux et de leurs lois expérimentales que nous nous proposons de construire ; c’est, tout ensemble, la science morale et la philosophie morale, en un mot la morale même, science de causes et de fins, conséquemment de valeurs; d'idées sur le vrai, l’utile et le bon.

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I. Si certains philosophes et sociologues, comme MM. Durkheim, Lévy-Bruhl et Simmel, croient possible - une science morale, mais s’en font une idée trop étroite, - il en est d’autres qui, au contraire, déclarent une telle science impossible.

Un premier argument contre la possibilité d'une .… science du bien est tiré de ce que, dit-on, la science « me connaît point de fn dans la nature‘ »; la morale, elle, pose des fins, donc elle ne peut être scientifique. — Mais, quand on remarque ainsi que la science ne connaît point de fins dans la nature, on veut dire simplement qu’elle recherche les faits et leurs lois naturelles, qu’elle ne doit pas présupposer des fins qui tiendraient lieu d’explication causale. Ce n’est pas à dire que la recherche des fins ne puisse être elle-mème reconnue 1° comme ait, 2° comme droit chez les êtres

1 Boutroux. Questions de morale et d'éducation.

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prit; donnez-moi des raisons causales, qui seront ici

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14 ININOD. — POSSIBILITÉ D'UNE MORALE DES IDÈES-FONGEN

vivants et surlout éntelligents, tels que l' homme. Il 1 n'est pas scientifique, assurément, de vouloir expliquer le mouvement d'un astre où d’un minéral par la recherche d'une harmonie des lignes, d’une simplicité des traje toires, d'une beauté des formes, soit qu'on attribue | recherche de celte fin aux corps eux-mêmes, soil qu on. l'attribue à un démiurge. Si je demande pourquoi le astres décrivent des ellipses voisines du cercle, il m'est pas scientifique de me répondre que cette orbite est plus simple où plus belle, plus agréable à l'œil où à Pe

d'ordre mathématique et mécanique. Mais, quand on arrive aux êtres vivants, sentants et pensants, les raisons causales aboutissent elles-mêmes à ce fait scien= tifique que de tels êtres désirent le plaisir et fuient l& douleur, qu'ils se proposent parmi leurs frs de jouir el de ne pas souffrir, qu'ils emploient spontanément ou, délibérément des moyens propres à atteindre cette fin; que l’homme, qui conçoit cette fin, conçoit aussi d'autres fins possibles que son plaisir, d'autres fins idéales, que même il confère à cerlaines de ces fins une vale suprême, ele. Dès lors, la science de l'homme et de société ne peut pas se désintéresser de l’idée des fin en tant que les poursuites de ces fins sont des faits, psychologiques et sociologiques. — Mais, répondra-t-on, « la science ne connait que des causes et ellels pures … ment récaniques' ». Nous répliquerons, à notre tour, ue c'est là borner : RE em jam de la sciencé. # Qui assure d'avance que les ‘effets dont la science cher= che les lois soient tous purement mécaniques, que toute loi soit mécanique? C'est là un système particulier de philosophie que vous voulez imposer à la science. 77 y @ science S'il y à des faits réglés par des lois, de quelg genre qu'elles soient; il y a science, SU y à dés nalion par des raisons, Su y à déterminisme. Quant à savoir si tout déterminisme est réductible, par Fat aux lois du choc, c’est un problème de ge losophie générale que l'on n’a nullement le droit d

1 Boutroux, tbid., p. 49. ni

supposer résolu quand on fait de la psychologie, de la sociologie, de la morale. En tout cas, quelles que soient les lois mécaniques de nos actions, elles apparaissent de fait à notre conscience comme des tendances actuelles vers une certaine satisfaction finale. Le psychologue étudie donc des fins, el ces fins sont en même temps des /aits, puisqu'elles sont des désirs et des pensées ;

si tout se passe mécaniquement dans notre cerveau, tout se passe téléologiquement pour notre conscience, puisque nous éprouvons des sentiments et des désirs,

concevons des buts et faisons effort pour les atteindre.

Mécaniques par un côté, les lois de la vie sont ainsi, par Pautre côté, finalistes. C'est un fait scientifique parfaitement certain, universellement vérifié, universellement admis que les êtres vivants cherchent à con-

. server leur vie ; pourquoi ? parce qu'elle est agréable ;

si bien que la vraie loi vitale est la recherche de la Satisfaction. La vie devient-elle trop pénible chez un être capable de réagir sur lui-même et de disposer des moyens en vue de fins, cet être pourra UNre la nonexistence à une existence insupportable : de là le suicide. Le suicide est un /ai/ qui nous révèle la /erdance

au bonheur ou, tout au moins au /ien-élre. Cette ten-

ra

dance est une des lois fondamentales que découvre la

… psychologie. Elle est aussi une des lois fondamentales

de la sociologie. De là ce dilemme : — Ou bien, dans

la biologie, dans la psychologie, dans la sociologie, on

ne peut constater scientifiquement aucun fait ni “établir aucune loi; ou, si on le peut, les faits de tendance, d'appétition, de volonté, de bien conçu, désiré et voulu,

c'eskà-dire les faits d'idées-forces et de sentimentsforces, doivent être pris en considération. Ge sont précisément ces faits, ce sont ces idées-forces dont l'étude constitue, selon nous, la partie scientifique de la morale.

On a beau soutenir que la science doit rester « étrangère à toute idée de Jin », prétendra-t-on que la science ne peut pas s'occuper de construire un pont, de désinfecter un navire où un hôpital, d'ouvrir un débouché commercial et d'y constater l'offre ou la demande ? Prétendra-t-on qu'un aliéniste ne peut employer les distrac-

tions, la musique, la danse pour dissiper la mélancolie de ses malades ? Non; la science elle-même, dès qu’elle devient {echnologie, ne s'occupe que de fins à atteindre. Or il y a une fechnologie éthique, qui peut ne pas être toute la morale concevable et désirable (c’est un problème dernier à résoudre pour le philosophe), maïs qui, assu= rément, fait partie de l'éthique et doit être traitée scientifiquement.

Non seulement la science, malgré s ses détracteurs, n’est pas opposée à toute idée de fin, mais elle présupposeellemême une fin dont elle dérive. Elle n'existe, en effet, que sinous nous imposons comme but la connaissance de la vérité, soit pour la valeur propre du vrai comme satisfaction de notre intelligence, soit pour les résultats utiles du

vrai dans l'application. La science du vrai est donc, pour

ainsi dire, fille d’une fn, et elle engendre elle-même des moyens et des fins. D'ailleurs, la science n'est pas une entité en l’air : elle est l'humanité savante, désirant savoir davantage et appliquer ce qu’elle sait à ce qu’elle fait. Aussi pouvons-nous poser cette loi de la recherche : — Le complet désintéressement scientifique constitue luimême le plus grand intérêt intellectuel ou scientifique : si je veux savoir, je dois, jusqu’à nouvel ordre, me désintéresser de toute autre considération que celle de savoir ; mais je ne me désintéresse pas de penser, je ne me désintéresse même pas d'agir, sinon provisouement.

Le chirurgien, avant d'opérer, veut d’abord voir, et 11" veut voir ce qui est, comme cela est, non pas COMME Cela

serait le plus commode pour son opération ou le plus

désirable pour son malade; quand il aura vw, il opé-

rera. Voir, c’est savoir; savoir, c’est pouvoir. D'où cette seconde loi qui régit la: pratique : du pouvoir, combiné avec tel désir ou vouloir prédominant, suit l'action.

Concluons que l’éthique scientifique est légitime théo=

riquement et désirable pratiquement, dût-elle, en fin de Ro

compte, ne pas paraître de tous points suffisante, — ce qu'on ne saura qu'après un essai « exhaustif » de la méthode scientifique en morale,

II. Cette méthode comporte avant tout, comme premiers procédés, l’observation, l'induction et même la vérification. Le critérium scientifique ne peut, objecte M. Darlu, « vérifier, si peu que ce soit, un devoir de conscience, à plus forte raison le grand devoir, le devoir social ». — Pourtant, les motifs qui recommandent la tempérance, le courage, la sagesse prévoyante, ne sontils pas vérifiables ? Les raisons qui démontrent l’impossibilité d’un ordre social quelconque sans la justice, sans la bienveillance et la bienfaisance, ne sont-elles pas scientifiques ? Le devoir social n'est-il pas, dès lors, vérifié dans son contenu et ses effets par le critérium scientifique ? Tout ce qu'on peut dire, c’est que, s’il se produit une opposition radicale entre le devoir social et Pintérèêt individuel, la seience ne pourra peut-être pas trouver des raisons absolues de sacrifice; mais, — en accordant ce point, qui sera plus tard à examiner, — pourquoi refuser à la science ce qui lui appartient?

Non seulement la science morale peut vérifier. ses observations et inductions, mais encore elle peut faire des hypothèses et des théories, pourvu qu’elles soient scientifiques, c’est-à-dire composées de faits et de lois

“scientifiques elles-mêmes. Etant donnés, par exemple, certains sentiments altruistes, on peut se demander si, par hypothèse, ils n’auraient pas leur origine dans des sentiments personnels, combinés et modifiés de telle ou telle manière : c’est là une hypothèse scientifique que nous aurons à essayer et à vérifier, pour la rejeter s’il y a lieu. On peut se demander encore si l’idée de justice ne proviendrait pas d’une transformation du mouvement vital de défense : c’est une autre hypotaèse scientifique à examiner. Le malheur est que les auteurs d'hypothèses, par amour paternel, les transforment volontiers en théories démontrées et en frag- ments de la science. Mais c’est là une faute de méthode dont la Science mème, si elle était une personne vivante, ne serait pas responsable, puisqu'elle serait la première à protester.

Outre que l'hypothèse est permise à la science sur

le possible et sur le probable, nous ajouterons que Fouizzée., — lilem. sociol. de la morale. 2

l'idéal lui est ouvert. L'idéal est un possible désirable, — possible parce qu ‘il est en harmonie avec les lois dé fa réalité découvertes par la science, désirable parce qu'il est la satisfaction de la nature Humaine dont, la science constate les lois. Il ya donc une espèce d’idéal qui est entièrement scientifique. Quand l'idéal est considéré comme suprême et premier, il devient objet de la philosophie première, maïs c'est un abus manifeste que de retirer à la science toute considération de l'idéal. La méthode positive, prétend M. Darlu, « ne nous aide point à dépasser le fait actuel ou passé, mélange de bien et de mal, pour concevoir une vérité, un idéal à venir différent. » — À ce compte, le médecin positif n'aurait pas même le droit de concevoir, au-dessus de la santé imparfaite et de la maladie, un idéal de santé.

Un autre caractère essentiel de la science, c’est la prévision de l'avenir. Or, la science positive de la morale, qui n'est d'abord qu'une histoire, finit toujours par devenir, elle aussi, une prédiction. Après l'autorité qui s’attache à la connaissance du passé, toute science acquiert l'autorité qui s'attache à la connaissance de l'avenir. La géologie raconte ou annonce; elle nous apprend qué notre planète offrait hier telle apparence et qu'elle offrira telle autre apparence demain, en vertu du changement de ses conditions. De même, embrassant d'un SOM=

met élevé l'horizon qui est derrière nous et l'horizon

qui est devant nous, la science positive des mœurs, après nous avoir raconté notre passé, nous annonce en partie notre avenir : elle nous montre d'où nous venons et où nous allons. L’humanité est en marche, dit-elle, l'humanité évolue ; sortie de l’animalité, elle s'avance, selon des lois déterminées, vers un état de perfection intellectuelle et sociale inconnu aux animaux. Nous sommes comme les Hébreux marchant vers la terre promise ; la colonne de lumière qui lait sur nos têtes, c'est la vérité môme : cette colonne éclaire la route et en montre d'avance let terme lointain. Le savant est semblable à ces « voyants » qui annonçaient l'avenir; s'il ne dit pas en vertu d’une autorité swrnaturelle :

« Tu ne tueras point », il peut dire en vertu des lois mêmes de la s#ature : « En vérité, un jour viendra où les hommes ne tueront plus ». Du moins peut-il prédire que le nombre des crimes ira sans cesse diminuant par le progrès des mœurs, des lois, des institutions sociales. Or il y a une vertu pratique attachée à ces prophéties en raison de leur valeur scientifique. Ainsi que, parfois, les prophètes ont amené la réalisation de leurs prophéties par cela même qu’ils les avaient formulées, grâce à l'mfluence des idées sur les événements, ainsi la science, en annonçant l'avenir, travaille à le réaliser. Ses prédictions sont des suggestions ; la lumière qu’elle répand sur le chemin n’est pas un simple éciairage sans influence sur ce qu'il éclaire. La vision anticipée du terme et des intermédiaires de l’évolution ne peut manquer d’être une forcé nouvelle qui vient s'ajouter aux forces instimctives, pour pousser l'humanité en avant. La colonne de feu marche elle-même avec l'humanité entière, et non seulement elle brille, maïs elle guide et, pour sa part, elle entraîne. Aïnsi se produit peu à peu, dans les consciences, une détermination intellectuelle du vouloir, un instinct corroboré par la connaissance d’une loi. L'appui “que la morale trouve dans la science, c’est la conviction de ce qu’il y a d’inévitable dans tout ce qui est conforme au vrai. La science nous dit, elle aussi : magna est veritas et prævalehit. Elle aboutit même, chez - quelques-uns de ses partisans, à l’optimisme serein de Spinoza. La certitude finale qu'elle oppose aux erreurs de la conduite individuelle, c’est celle d’un lever de soleil lointain, maïs certain, en dépit des ténèbres que tels ou tels individus auront amoncelées.

Cet optimisme a assurément besoïn d’être examiné et critiqué, maïs il ne le peut être que pour des raisons scientifiques. On peut montrer scientifiquement ce qu'il y a d’imexact dans le fatalisme paresseux des mahométans et dans tout système qui s’en rapproche. L'avenir ne se réalisera pas sans nous : il dépendra de nos idéesforces et de nos sentiments-forees. Ïl n’en reste pas moins vrai que la science morale peut, elle aussi, énon-

cer des prédictions certaines ou probables, en se fondant sur les moyennes et sur les grands nombres.

Il n’est donc pas exact, comme on l’a prétendu, que la science ait seulement pour objet « le donné », non le donnant, et que, en conséquence, elle ne puisse poserdes lois pour une volonté productrice du nouveau ; il n’est pas exact que la science soit toute confinée dans le passé et que le « véritable avenir », celui qui n’est pas /ait déjà, lui échappe. La science s'occupe des lois de causation et de succession ordonnée, du changement des effets par le changement des conditions ; elle conjugue donc tout aussi bien au futur qu'au présent ou au passé. Le monde, y compris l'humanité, n’est pas seulement ce qui est donné, mais ce qui donne et devient sans cesse, non au hasard, sans doute, maïs selon des lois. La volonté même, pour quiconque n’admet pas à priori un libre arbitre inexplicable, n'échappe point à la science, car la volonté est une réaction très particulière de la part d’une individualité très complexe, sous l'influence

de causes plus simples et plus générales ; cette réaction

est donc, au point de vue scientifique, un cas plus com-

pliqué de la loi de causation. En outre, l’idée du.

pouvoir causal intervient parmi les facteurs, ainsi que idée de but à indre : À hénomè ;

l’idée de dut à atteindre : de là des phénomènes d’autodétermination, maintes fois étudiés par nous. Si donc l'avenir rentre dans l’objet de la science, si même, au

fond, malgré les nouveaux partisans de la « contin=

gence », l'avenir est le principal objet de la science, puisque la plus haute ambition de la science est de prévoir, de prédire et d'accomplir, il n’y a plus qu’un dernier pas à faire pour changer la série des effets en série de moyens, les prédictions en prescriptions.

La science positive des mœurs établit en effet des lois proprement pratiques. Sans doute elle ne descend pas de la montagne avec les tables de la loi divine ; les seules règles qu’elle promulgue sont celles qui peuvent sortir de la réalité à la fois physique et mentale. Mais,

si elle n’est pas législatrice à la manière de Moïse, ni

même à la façon dont Kant conçoit son impératif, elle

aboutit cependant à des préceptes, tout comme l'hygiène ot

ou la médecine. Rappelons-nous cette loi de psychologie : — 17 suffit de poser comme désirable ou désiré en fait tel et tel but pour que les conditions qui en amënent la réalisation deviennent des moyens, susceptibles de prescription. Si, par exemple, la vie est un objet de désir pour les hommes, tout ce qui tendra à conserver et à promouvoir la vie deviendra objet d'impératif hypothétique. Si le médecin et le malade désirent couper la fièvre, la quinine deviendra objet de prescription. En d’autres termes, si, parmu les choses futures, 0 y en a auxquelles nous ne soyons pas indifférents, tout ce que la science nous apprendra sur ces choses et sur leurs conditions deviendra pour nous mobile d'action, raison de choix, idée-force. La théorie est donc pratique par ellemême. Les hommes ne peuvent pas, par exemple, ne pas arriver à s'entendre sur des points comme les suivants : — Là où la santé, le bien-être et le bonheur de l'individu sont pris pour but, telles conditions sont nécessaires ; là où le bien et le bonheur social sont pris pour but, telles conditions sont nécessaires, etc. — Non, répond-on, la science ne peut rien nous prescrire « pas même de cultiver la science‘ ». Nous ne saurions admettre cette impuissance prétendue. Lorsque la science, par exemple, établit une loi de dégénérescence individuelle et sociale par l'alcoolisme, elle prescrit 2pso facto de ne pas se livrer à l'alcoolisme, si on veut la santé pour soi et ses enfants. De là la question : — Voulez-vous la santé et aimez-vous vos enfants ? — A vous de répondre. — La règle est hypothétique, dira-t-on

- avec Kant. — Assurément ; ce n’en est pas moins une prescription. De plus, la condition à laquelle la prescription se réfère peut être tellement normale et universelle, qu’il y ait lieu de ranger parmi les exceptions et même parmi les monstres ceux qui ne veulent pas en tenir compte. IL est normal de vouloir vivre et jouir de la vie, quoiqu'il y ait des gens qui se tuent; et s'ils se tuent, l'exception confirme encore la règle, car ils se tuent faute de pouvoir jouir de la vie.

4 M. Boutroux, Questions de morale et d'éducation.

D'hypothétiques qu'ils étaient d’abord, les impératifs prennent la forme asser torique dès qu'on ajoute : en fait, l'homme veut vivre et vivre heureux ; en fait, la société humaine veut vivre et vivre heureuse : done ‘tels moyens s'imposent pour atteindre ce but, qui, dans Ja réalité, est désiré.

Quant à juger si un tel but est ou le supréme désirable, le suprème persuosit, ou le supréme obligatoire, sl un tel but s'impose à chacun catégoriquement, S'il y a ou s’il n’y a pas un principe absolu de la conduite, etc., ce sont là des problèmes de philosophie première, puisqu'il s’agit de ce qui est ultime. Ils doivent être réservés à la” philosophie proprement dite.

— ‘Toute nécessité manque, dira-t-on, aux impératifs scientifiques, même assertoriques. — La science peut, répondrons-nous, parmi les conditions réelles auxquelles ses prescriptions sont subordonnées, en établir qui soient nécessaires de fait, nécessaires élant donnée la constitution humaine. Par exemple, elle pourra dire : non seulement en fait, vous désirez être heureux, mais vous ne pouvez pas ne pas le désirer. Il y a là une inclination inévitable, qui existe nécessairement chez tous les hommes ; elle coexiste peut-être avec d’autres désirs, mais enfin elle existe. Dès lors, il y a lieu de rechercher scientifiquement les moyens du bonheur. C'est d’une manière analogue que raisonne l'économiste : en fait, dit-il, les sociétés humaines veulent vivre et, pour cela, manger, boire, se loger, se vêtir, etc. Étant donné ce désir, qui. existe pour toute société et dans toute société, selon quelles lois théoriques se satisfait-il, selon quelles lois pratiques doit-il nécessairement, une fois posé en fait, se satisfaire ?

La science peut donc établir quelque chose de final

en tant que nécessité de fait. Seule l’absolue nécessité de droit lui échappera, st toutefois il est démontré.

qu'aucune nécessité de droït ou, plutôt, de devoir, ne peut s'établir elle-même sur un fait ou sur plusieurs faits, qu’il est impossible à l'idéal obligatoire de plonger « les racines de sa noble tige » dans la réalité, — je ne dis pas dans la réalité purement extérieure,

mais dans la réalité psychique, sociale et cosmique, dans la réalité aussi fo{ale que nous la pouvons saisir. Un tel problème est de ceux qu’on ne peut résoudre d'avance. — « Il est impossible, répond-on, de ramener ceci à cela », ce qui doit être à ce qui est. — Mais c’est encore là une question qu'on n’a pas le droit de préjuger. Ne peut-il se faire que le dot être aït son fondement dans quelque chose qui #s£? Savez-vous à l’avance s’il n’y à aucun point de coïncidence entre les deux, si, par exemple, il n’y a dans la conscience humaine rien qui, d'une part, soit et soit constatable à la conscience et qui, d'autre part, fonde un idéal ou devoir-ébre ? Estil même probable 4 priori que le doit ne soit fondé sur rien qui soif ? Si la morale était ainsi en dehors du réel, il serait à craindre qu’elle ne fût chimérique. En tout cas, le savant ne doit pas ici prendre parti d'avance. La vraie méthode scientifique et philosophique consiste à épuiser d’abord tout ce que la science peut constater de /aits et établir de /ois, par cela même tout ce qu’elle peut fournir de règles. Après cela, nous aurons à nous demander si rien au delà n’est désirable et nécessaire, si notre conscience même, notre conscience d'homme ne réclame rien de plus. Peut-être aurons-nous alors à constater des faits qui nous imposeront précisément de dépasser les limites de la science positive et de nous former une conception proprement philosophique de l'univers. Seul ce qui est pr'emier et dernier appartient à la philosophie, qui n’est pas en dehors de la science, mais au commencement et à la fin de la science. Lé sommet d'un cône n’est pas en Genis du Cône. 6 :

Concluons que la morale des idées-forces est, comme toute science applicable à la conduite, indivisiblement théorique et pratique. Elle est pratique, nous venons de le voir, par cela même qu’elle est théorique ; mais, inversement, nous pouvons dire aussi qu’elle est théorique par cela même qu'elle est pratique. Elle roule, non pas sur des choses toutes faites, mais sur des choses à faire, sur un devenir qui se réalise en se

pensant. Elle s’éclaire donc elle-même par l’action : si savoir est faire, faire est aussi savoir et apprendre. Nous avons ici la synthèse de l’idée et de l’action.

La science morale et l’art moral réagissent l’un sur l’autre beaucoup plus encore que ne font, par exemple, la science physiologique et l’art médical. L'application de la physiologie à la médecine peut bien, indirectement, produire des découvertes jusqu’en physiologie ; cependant, la physiologie est, par elle-même, indépendante des applications qu’en peut faire la médecine. Il n’en est pas ainsi en éthique, parce que la science n'y a pas pour objet une chose déjà donnée, indépendante du sujet qui la conçoit, mais un swet et des re/ations mutuelles de sujets, relations qui varient selon la manière dont les sujets les comprennent et les veulent. Nous nous trouvons ainsi, une fois de plus, en présence d’un devenir qui se pense et s’actualise lui-même par ses 2dées. Dès lors, le déterminisme moral, et social n’est jamais entièrement déterminé, fixé; la matière de la science morale se modifie par l’art moral elle est en grande partie œuvre de cet art. Ce n’est pas là, d’ailleurs, une raison pour que les sceptiques s’écrient : rien de certain en morale. Cette incertitude apparente tient à une supériorité et non à une infériorité. :

Ainsi conçue, la doctrine des idées-forces nous préservera de ce fatalisme mahométan qui, sous couleur de positivisme, menaçait naguère d’envahir la morale. Réaction outrée qu'avait produite un intellectualisme également outré. Sous prétexte de science positive, on assimilait les volontés humaines aux forces aveugles, comme si la science ne devait pas. avant tout distinguer ce qui est distinct, comme si les activités conscientes pouvaient se confondre avec les forces inconscientes.

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