‹ Les éléments sociologiques de la moraleChapitre 14 sur 76 · TÂCHE PROPRE DE LA MORALE SCIENTIFIQUE · texte numérisé non relu

TÂCHE PROPRE DE LA MORALE SCIENTIFIQUE

Le propre de la science, c'est de demander des raisons pour loute assertion. De plus, la science n'admet que les raisons qui se tirent, soit de l'expérience inté-

rieure ou extérieure, soit des lois essentielles de l'intelli=««

gence et des conditions de la connaissance. Jusqu'à quel. point la science, telle que nous la concevons, peut,

elle servir à la constitution de la morale ? Tel est le problème capital que, dans ce livre, nous aurons à résoudre. Il y a dans la morale une partie proprement scienhifique et positive que nous devrons dégager, avant de passer à la partie philosophique.

Est positif, d’après le discours même de Comte sur l'Esprit positif, ce qui est réel, c’est-à-dire réductible à des faits et à des lois intelligibles de ces faits. Il y a alors à la fois réalité et rationalité. Mais, selon Comte, la certitude positive ou la probabilité positive ne sont pas nécessairement une certitude mathématique ou une probabilité mathématique, c’est-à-dire exactes, susceptibles de mesure, conséquemment précises. 1° Nous ne savons pas, théoriquement, si toutes les choses sont régies par les nombres, comme le soutenaient les P ythagoriciens, et si elles comportent ainsi une connaissance exacte ; 2° nous ne savons .pas, pratiquement, si nous avons besoin, en toute matière, d’une telle connaissance. Sans doute l'idéal de la connaissance scientifique est la précision en mème temps que la certitude : aussi les mathématiques tendent-elles à tout préciser; mais ce n’est là qu'un idéal, et il peut exister, selon la remarque de Comte, des connaissances positives qui ne soient pas précises.

Ces observations, dues au fondateur du positivisme même, sont utiles à rappeler quand certains esprits qui se croient positifs refusent toute valeur à la philosophie et à la morale, sous le prétexte qu’on n’y trouve pas la précision et l’exactitude mathématiques.

Les données de la science proprement dite, ce sont les faits, les lois et les hypothèses. La méthode distinctive de la science est l’établissement : 1° de faits déterminés avec certitude ; 2 de déductions et d'inductions ; 3° d'hypothèses fondées sur les faits seuls et sur leurs lois. La morale doit, elle aussi, acquérir de plus en plus cette forme scientifique, puisque désormais, en dehors de la science, rien de durable ne peut se fonder.

Ces principes une fois admis, gardons-nous d’entendre la science au sens étroit du mot, comme connaissance de faits purement objectifs. Les idées, elles aussi,

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sont des faits ; les sentiments attachés aux idées sont des

faits ; les 2mpulsions qui résultent des idées sont des

faits. Quand nous parlons d’idées-/orces, nous établis-

sons précisément un lien scientifique entre l'idéal. conçu et la réalité. Toute la morale, nous l'avons dit!, a pour objet de réaliser des idées-sentiments, des sen= timents-idées, de développer la force efficace, à la fois

psychologique, physiologique et sociale, qui peut changer

ces idées en actions et en mouvements. La moralité con= siste pour l’homme à vivre le plus haut 2d6a/ qu'il conçoit ;

elle est donc la puissance prépondérante de l’idée spé-

culativement et pratiquement suprême. Lo

La science pure, la science positive a en morale 11e première tàche : — Constaler d’abord les faits moraux, A les analyser, en déméler les lois immédiates, rechercher leur développement à travers l'histoire, leur varialion dans le temps et dans l’espace, ainsi que leurs éléments stables el communs. Cest la science des mœurs.

Tout art, quand il n’est pas purement empirique, est la mise en pratique d’une science : pour améliorer la réalité, il faut d'abord la connaître: pour perfectionner les mœurs, il faut re la science des mœurs.

Mais la science des mœurs de fait ne suffit pas : il faut savoir en quel sens l'amélioration doit se produire. Certains sociologues tendent cependant à remplacer toute la morale par la science des faits sociologiques. On nous dit : — Dans la question du suicide, par exemple, « quelques chiffres bien choisis sur les rapports de ce phénomène morbide avec l’état civil, les conditions sociales, la société ambiante, seront infiniment plus instructifs que la dissertation raditionnelle sur la légi-. limité ou l'illégitimité du suicide et serviront mieux. à résoudre la question ». De même, s’agitl de la. conscience morale, « au lieu de reprendre à nouveaux frais la description littéraire du remords et de la satisfaction intérieure, comparez la conscience morale de l'Européen normal d'aujourd'hui avec celle du sau-

4 Voir la Préface.

vage, du malade, du criminel' ». — Mais est-ce faire de la pure « littérature », ou n’est-ce pas faire de la vraie philosophie que de rechercher la valeur du remords et celle de la’ conscience? Et l’histoire du remords, comme de tous les autres faits moraux, suffra-t- elle à déterminer cette valeur ? De même, la statistique du suicide est-elle une suffisante appréciation de sa légitimité ? Enfin peut-on admettre que la morale domestique soit simplement « la description et l’explication de la famille sous la forme la plus parfaite, c'est-à-dire la plus récente, où elle soit parvenue ? » Description et explication ne sont pas appréciation. Que le plus récent. soit relativement le plus parfait, du moins à prendre les choses en leur ensemble, on peut accorder, si l'on a d’ailleurs une théorie sur la perfection et sur le perfectionnement par évolution; mais le relativement parfait est, par rapport à l'avenir, relativement imparfait : comment donc nous guider ? Si chacun se contente pour toujours de la famille actuelle, la famille future ne viendra jamais. Si on ne s’en contente pas, que faut-il faire ? La famille future ne se créera pas toute Seule : elle sera ce que nous l’aurons faite par notre

“idée même et par nos actions. /Jisloire et sociologie ne

sont donc pas 0rale, malgré les services considérables

« qu'elles rendent dans l'application.

(On comprend une science purement naturelle des - minéraux et des végétaux, où même des animaux,

1 Durkheim. Introduction à la sociologie de la famille. Annales de la Faculté des lettres de Bordeaux, 1883. — C’est la méthode que Taine pratiquait et qu’il nous avait décrite tout au long dans une lettre personnelle, à propos de notre Critique des Systèmes de morale contemporains. « Si j'avais eu le loisir nécessaire, nous "écrivait-il,.… j'aurais traité la morale comme j'ai traité l'esthétique, expérimentalement, en analysant et comparant les principaux systèmes de morale pratiqués (et non pas seulement professés) en Chine chez les bouddhistes, chez! les Grecs du temps de Cimon et les Romains du temps de Caton l'Ancien, dans le Christianisme primilif, en France sous saint Louis, dans l'Italie de 4500, dans l'Espagne de 1600, etc. » Voir la lettre tout entière dans notre Réforme de l'enseignement par la philosophie, p. 6.

? Durkheim. Ibid. Cf. Lévy-Bruhl,. {4 Morale el lu Science des mœurs.

en tant qu'ils ne sont que ce que les font des lois d'ordre exclusivement physique ou physiologique, lois toujours les mêmes et produisant des effets toujours les mêmes. Mais l’homme, lui, se transforme continuellement, sous l'influence de causes qui sont, non plus purement physiologiques, ni purement sociologiques, mais encore psychologiques. Parmi ces causes figure l'influence des idées-forces, comme celle des sentiments= forces inséparables des idées. Ces mots : l’histoire natür relle de l'humanité, deviennent donc une expression peu

exacte pour exprimer un sujet réagissant à chaque ins=

tant sur soi par la conscience qu'il prend de soi et produi-

sant ainsi un ordre de choses nouveau. Cet ordre de

choses est artificiel où œuvre d'art en ce sens qu'il provient de la réalisation d'idées; il n’est nullement pour cela factice et arbitraire. Il est naturel en tant qu'il est conforme à la nature psychique et intellec= tuelle de l’homme, non plus simplement à la nature mécanique ou organique de l’animal. En un mot, si « histoire naturelle » veut dire ici histoire physique et physiologique, ce n’est pas assez ; si ce mot veut dire :

histoire mentale, morale et sociale, il faut alors en

étendre le sens bien au delà de la signification ordinaire: l'histoire naturelle de l'homme ne ressemble pas à l’histoire naturelle d’une plante. On pourrait mieux l'appeler l'histoire idéale de l'humanité, puisqu'elle nous montre comment une idée-force de perfection humaine et de bonheur humain agil pour se réaliser progressivement par le ra même qu'elle est conçue el aimée.

8 /ails moraux, répond-on, sont « des phénomènes

comme les autres », il est donc possible et nécessaire « de les observer, de les décrire, de les classer et de

chercher les lois qui les expliquent" ». — Sans doute: Mais faut-il, avec M. Durkheim, nommer cette étude

la science de la morale ? L'expression nous semble ambi=

guë. C'est simplement la science de la formation ct

du développement des idées morales ou sentiments Ë

moraux considérés comme données de fait, indépen=

Durckheim, la Division du travail. Introduction.

ur.

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