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L'IDÉE-FORCE AU POINT DE VUE PSYCHOLOGIQUE ET PHYSIOLOGIQUE

En parlant d’idées-forces, nous emploierons le terme de force en un sens large et plus que mécanique, pour insister sur le côté actif de nos idées ou formes de conscience. Actif signifie : capable de produire du changement. L'idée-force est une formule commode et synthétique, qui résume 1° les résultats acquis à la science dans la théorie purement scientifique de la volonté, 2° les conclusions synthétiques et systématiques qu’en peut tirer, selon nous, la philosophie générale.

La force, ou pouvoir conditionnant de l'idée, doit, comme nous l'avons montré dans tous nos ouvrages antérieurs, s'entendre en un triple sens : psychologique, physiologique, philosophique.

[.—Au point de vue psychologique, nous avons maintes fais rappelé cette loi incontestable, dont les conséquences morales sont visibles : /oule idée enveloppe un élément impulsif ; nulle ide? n'est un état simplement représentatif, lequel ne serait qu'un extrait et un abstrait du vrai fait de conseience. En d’autres termes, selon le jargon à la mode chez certains savants, l'idée est une « psychose » complète, un « processus » concret et intégral de la conscience. De cette loi générale des idées-forces résultent deux lois particulières qui en sont les corollaires. En effet, toutes les formes de détermination de la conscience, toutes les images et idées, au sens large de ce, mot, à plus forte raison les idées morales et sentiments moraux ont une double puissance de réalisation :

1° Par l'impulsion spontanée ou réfléchie que les idées supposent.

2° Par leur projection au dehors sous forme d'objet.

‘En d’autres termes, toute idée s’eztér'iorise, et par une action plus ou moins complète qui la traduit au dehors,

et par la conception simultanée de quelque objét exté=

rieur. Ces deux modes de réalisation, en acte et em pensée, sont un même fait sous deux aspects, l’un impulsif et volontaire, l’autre représentatif et intellectuel.

Au point de vue physiologique (inséparable du précédent), rappelons que la loi des idées-forces n'iraplique pas une action directe qu’elles exerceraient mécaniquement; il y a simplement un rapport nécessaire de concordance et d'harmonie entre le physique et le psychique. Ce rapport peut s'exprimer ainsi : — Tout état de conscience plus où moins distinct el représentatif, toute « idée », au sens cartésien et spinoziste, est liée de fait et physiologiquement à wn mouvement conforme, lequel, s'il n'est pas empêché, exprime l'idée au dehors.

l'en résulte cette loi secondaire : Une idée qui, par hypothèse, serait seule, se réaliserait par cela même en

mouvements. I y aurait alors du même coup : 1° yrojeclion motrice de l'image, 2 croyance à sa réalité. En fait, ÿ y a toujours quelque confht d'idées multiples et diverses, qui est un conflit d'appétitions et de lendances motrices, mais l'idée-force dominante se subordonne à la fin toutes les autres. De là une direction ou adaptation de mouvements, d’abord dans le cerveau, puis, secondairement, dans les muscles.

Cette théorie résume les résultats les mieux acquis de la science psychologique et physiologique. Les psychologues s'accordent à reconnaître que l'idée, qui est le contenu de toute connaissance scientifique et aussi de toute connaissance pratique, vient de l’action et aboutit à l’action. Les physiologistes, de leur côté, disent : l’idéation a upe origine motrice, une fin motrice et, par elle-même, tout le long du processus, une efficacité motrice. L'idée, en effet, enveloppe quelque représentation, qui vient de la perception ; or, il n'y a point de perception sans mouvement reçu et restilué. De plus, outre la représentation, il y a toujours en nous l’appétition; or, dans l’appétition, un certain nombre de mouvements convergent vers Ccertains objets de perception ou de représentation; la conscience de l’appétition, qui en fait un désir, enveloppe une certaine représentation de ces objets et des ouvements propres à les atteindre, c’est-à-dire des moyens propres à réaliser la fin de l’appétition même. Quand l'appétition rencontre un obstacle ou quand elle se trouve en conflit avec quelque autre appétition, le résulfat est un avt, une in/ubilion de mouvements visibles, qui permet aux mouvements intestins et invisibles du cerveau de se produire. Le corrélatif mental de ce phénomène est la pensée plus ou moins réfléchie, l’idée proprement dite, au sens étroit du mot. L'idée marque ainsi un point nodal entre plusieurs appétitions ou tendances motrices en conflit. Enfin, comme l'activité est sans cesse mobile, l’idée elle-même n’est jamais un tout achevé, clairement délimité et refermé sur soi; c'est quelque chose qui, en tant que pensée pensante et mouvante, est en perpétuel dévelop-

LÉ dd LANDE AR UE et ne) ER

ement ou devenir. Toutefois, pour la commodité de ns et de la synthèse, le langage donne une fixité de forme aux idées et les emprisonne artificiellement dans des cadres, qui sont les #ots.

Nous sommes loin, on le voit, d'admettre un pur intellectualisme, puisque l'idée est, à NOS YEUX, ESSeEN=.… tiellement appétition, tendance devenue consciente de soi et de ses limites. Nous admettons encore que, SOUS les idées claires, il y a toujours des /erdances motrices : profondes qu’on ne peut expliquer ni par des sensations,“ ni par des représentations claires et elles-mêmes plus OU moins représentatives d'objets externes. Sensations et représentations objectives sont l’occasion du déploie ment de ces tendances, mais n’en expriment jamais tout … le contenu. Les tendances semblent, en d’autres termes, irréductibles soit à des sensations ou images externes, soit à des idées complètement analysables ; en conséquence, elles ne peuvent être, d’une manière adéquate, « traduites extérieurement en langage d’entendement'.» C'est ce qui est manifeste pour nos tendances les plus intimes et les plus dominatrices. L'amour, par exemple, 54 est pour l'esprit incomplètement analysable, et cest peut-être, par son côté inanalysable qu’il est le plus fort. Malgré cela, au point de vue psychologique, cette \ difficulté de traduire nos états de conscience les plus profonds en idées claires, en représentations et comme en dessins précis de conscience, ne les empêche pas d’être toujours eux aussi, des directions plus ou moins nettes de la vie consciente ou subconsciente, des formes complexes d'existence intérieure, qui, par leur complexité même et leur confusion synthétique, échappent | aux classifications tranchées de l’analyse réfléchie. Souvent aussi, l'organisme joue le grand rôle : c’est alors. l’état des viscères ou du système nerveux qui accumule de la force dans une certaine direction plus ou moins, vaguement déterminée, laquelle se précise dès que surgit l’idée d’un objet capable de satisfaire en servant de point d'application. Mais, à y regarder de près,"

. 4 Expression de M. Rauh dans son livre sur les Sentiments.

pa

jusque dans les tendances obscures, dans les sentiments vagues, il y a déjà des éléments perceptifs et représentatifs, quoique confus et mêlés en une synthèse complexe ; il y a des idées en germe.

De cette confusion primitive, qui est la vie végétale ou animale, peut et doit sortir la vie rationnelle, la vie non plus seulement en soi, mais pour soi et pour autrui; et c'est celle-ei qui est seule morale. Or, cette vie est celle des idées proprement dites. La moralité, en effet, consiste à ramener sous des idées définies nos appétitions, sentiments, tendances indéfinies : il n’y a régle que là où ily a idée. À la force de la spontanéité naturelle nous

devons ajouter ou opposer la force de la réflexion volontaire. La morale scientifique est donc bien la connaissance des moyens par lesquels nous pouvons assurer la force de “certaines 1dées, 1° par rapport à certaines autres idées, 2 par rapport aux appétitions spontanées et sentiments naturels, d'où la réflerion finit par jaillir.

- II. — La thèse de l’idée sans force et sans action est > séparation artificielle introduite dans les fonctions sychiques : elle nous ramène à la vieille théorie des ci séparées. Schopenhauer et Nietzsche disent que notre fond est constitué par un ensemble de tendances, “de désirs, de sentiments, qu’ils comprennent sous le nom » de volonté et qui est, selon eux, le sew/ moteur des actions. “L'intelligence n’a par elle-même aucune efficace, elle ne ait que nous éclairer plus ou moins mal sur la nature intime de notre activité sans pouvoir la modifier. — Ce sont là des hypothèses métaphysiques. D'abord, la volonté séparée de tout élément d'intelligence est abso- … Iument indéfinissable et insaisissable : vouloir, c'est —…. iendre, mais tendre à quoi ? tendre comment ? I n° ya pas de tendance en l'air et sans ojef ; or cet objet,

… chez un être conscient, est toujours plus ou moins … vaguement représenté ou représentable, sans quoi cet . Être n'aurait pas conscience de fe//e tendance plutôt que - de elle autre. La chose est plus évidente encore quand Schopenhauer parle de désir, car tout désir enveloppe

me représentation quelconque. Quant à l’état de sen-

sibilité, il a nécessairement tel degré d'intensité, telle

forme, enfin tel fon sensitif (pour parler comme les.

Allemands) ; or le degré, la forme, le ton sont des différenciations immédiatement saisies par la conscience et qui peuvent servir de base à des distinctions intellec-

tuelles ou « discriminations ». Un plaisir ou une douleur

enveloppent donc toujours des représentations plus ou moins indistinctes, prètes à à monter au seuil de la conscience, qui font qu'il y a te/ état et non tel autre, que cet état est la faïm, non la soif, qu'il est l'appétit sexuel, qu’il est une brûlure, etc. Quand il s’agit de senti-

ments proprement dits, c'est-à-dire de plaisirs et douleurs

d'ordre intellectuel, l'intervention de la représentation et de l’idée est encore plus manifeste. Aimer sa famille, sa patrie, aimer l'honneur, aimer l'argent, etc., tout cela n'est tel sentiment que grâce à l’idée qui le définit.

De même, d’ailleurs, que tout sentiment déterminé implique un élément représentatif, de même toute représentalion, pour être distinguée des autres, pour être aperçue et distinctement consciente, a besoin d’une cerfaine attention, d’une concentration aboutissant à un arrêt de mouvements d'une part, à une libération de mouvements d’autre part. C’est une des raisons pour lesquelles la représentation est toujours active et volilive, appétition en même temps que perception. Ni la volonté n’a de sens en dehors de la représentation, mi

la représentation n’a de sens en dehors de la volonté. L'opposition entre la volonté et l'intelligence, dans Scho="

penhauer, est un reste de dualisme métaphysique. Selon certains psychologues et moralistes qui se sont

inspirés de Schopenhauer, l'intelligence serait en elle même quelque chose de froid et même de glacé. Les. hommes à caractère intellectuel seraient, comme disent

M. Ribot et Nietzsche, des « apathiques » : les idées remplaceraient chez eux les sentiments et Fa volonté. — Mais tout dépend de ce qu’on nomme des intellectuels. Si vous entendez par là des dilettantes passant d'une idée à l’autre avec indifférence ou sans autre mobile que celui de amusement intellectuel, que celui d'une curiosité détachée et lointaine, vous pourrez dire que

ces hommes sont apathiques; mais ils sont intellectuellerment apathiques, puisqu'ils ne demandent à l’'intelligence qu’un plaisir de jeu superficiel. Sont-ils alors de vrais #lellectuels, ces hommes qui attachent, en définitive, si peu de prix à l'intelligence ? Non, iles vrais intellectuels sont ceux qui sont enivrés d’intelligence, qui ne peuvent chercher la vérité et la découvrir sans être remués dans tout leur être, sans vivre leurs idées, sans se sentir ainsi vivants par l'intelligence plus que par tout le reste. De même, les vrais savants me sont pas des apathiques; ce sont des volontaires, puisqu'ils cherchent opiniätrément, et ce sont des sentimentaux, puisqu'ils ont la passion de la science. Si Humphry Davy, après avoir découvert le potassinm,

se met à danser dans $on laboratoire, ce n'est pas

sans doute par apathie. Aristote n’était pas un contemlatif froid : il avait l’enthousiasme de la contemplation. lus les sociétés avancent, et plus elles s’intellectualisent , acquièrent de connaissances et de science;

mais nous ne voyons pas qu'elles deviennent pour cela

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