‹ Les éléments sociologiques de la moraleChapitre 25 sur 76 · LA BIOLOGIE PRATIQUE · texte numérisé non relu

LA BIOLOGIE PRATIQUE

trouver ses deux principaux points d'appui dans la

doctrine de Bichat, reprise par Schopenhauer, et surtout dans celle de Darwin. « Les observations de Bichat et les miennes, disait Schopenhauer, se corroborent mutuellement ; les siennes sont le commentaire physiologique des miennes ; les miennes sont le commentaire philosophique des siennes. Les unes et Les autres sont le mieux comprises quand on les lit ensemble. » Quelle était donc l’idée fondamentale de Bichat ? — C'est que l'organisme contient deux systèmes d'organes radicalement distincts, chacun ayant sa forme de vie différente. Considérez ensemble les organes internes, estomac, ventre, foie, cœur, organes sexuels, etc., voilà lé domaine de ce que Bichat appelle la « vie organique », siège des passions et appéliuts. Les organes ouverts à l'extérieur, cerveau, sens, muscles volontaires, voilà le domaine de la vie animale et des relations externes. Or, selon Bichat et selon Schopenhauer, cette seconde vie n’existerait que pour fournir aux besoins et appétits de la première, seule fondamentale. Et ces appétits, à leur tour, auraient pour unique fin la préservalion de la vie individuelle et spécifique. De là, selon le langage de la biologie, subordination des organes de « l’ectoderme » à ceux de « l’endoderme ». Ainsi, en définitive, la faim et l’amour seraient essentiellement égoistes, l'amour même, sous sa forme première, n'étant qu'un besoin analogue à celui de la faim. Sur cette base de Pégoïisme physiologique Schopenhauer ‘essaiera sans

doute d'élever la « pitié », en la justifiant par des rai-

sons de haute métaphysique ; mais la substance vivante demeurera toujours à ses yeux (comme à ceux de son disciple Nietzsche) radicalement égoiste et, au fond, impitoyable. Dans cette hypothèse, toute l’éthique animale se réduirait à : — Manger et, au besoin, s’entremanger. Quant à l'éthique humaine, elle ne serait qu'une forme adoucie de la même morale ou du même « immoralisme ». Cette prétendue « morale de la nature », Victor Hugo l'avait d'avance résumée dans ces vers :

Soit. Qu'importe la mort des autres ? J'ai la vie. Je suis une faim vaste, ardente, inassouvie.

On le voit, c’est bien le sens même de la vie, dans l'ordre individuel et social, qui est en cause. Il s’agit de savoir quelle est, au point de vue de Ja science, la vraie loi de nature, avec laquelle les lois sociales et morales ne sauraient être en antinomie absolue et irrémédiable.

Nous voyons se développer de nos jours une biologie pratique, ou broloqie appliquée à la conduite individuelle et collective. Une telle science n’est pas sans doute la morale proprement dite et ne devrait pas prétendre à la remplacer, elle en est cependant une préparation et peut, une fois posés les principes moraux, contribuer utilement aux applications de ces principes. Sur cette biologie pratique, qui relève de la science positive, l’accord des savants est possible ; il doit se faire, il se fait de plus en plus. Et cet accord ne pourra manquer de passer des idées dans les actions. Après n'avoir été d'abord qu’une force qui se développe par une nécessité interne, identique à la spontanéité interne, la vie, en prenant par la science même conscience de soi, de sa nature, de ses conditions, de sa direction, devient une idée-force et, à ce titre, réagit sur son développement intérieur. De vie réelle et machinale, elle s'élève à la dignité de vie idéale et réfléchie, par cela même déjà morale. | 13000

Pour la biologie pratique (abstraction faite de la mo= rale proprement dite) le but dernier à atteindre ne peut = être que la conservation et le perfectionnement de la vie dans l'espèce et dans l'individu. C'est déjà là, en fait, , le grand résultat auquel aboutissent toutes les fonctions et toutes les lois de la vie. Cet efet ultime, pour un être intelligent en même temps que vivant, devient une fin. Nous ne disons pas que ce soit là /a fin, le but suprême de toute volonté raisonnable : problème réservé. Nous disons simplement qu'un être qui vit et se rend compte des conditions de sa vie peut réagir sur ces conditions en vue de conserver et de perfectionner cette vie. Si, de plus, il conçoit la vie des êtres de même espèce avec lesquels il est en relation nécessaire, il conçoit du même coup un but collectif, | qui est la conservation et le perfectionnement de la vie

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