LIMITES DE LA CONCURRENCE VITALE DANS LA NATURE
L’effort intérieur pour l'existence, qui est inhérent à la vie même et la caractérise, offre un côté négatif : il implique, en effet, résis/ance à l'influence des conditions nuisibles du milieu. C’est là proprement ce qui peut changer l'effort pour la vie en lutte, soit contre le milieu physique, soit contre le milieu animal et même humain. Mais, chose capitale, l'effort pour la vie présente aussi un côté positif, plus fondamental que l’autre : c’est le pouvoir d'ajustement à éoules les conditions favorables, non plus seulement défavorables, de manière à réaliser une harmonie à la fois intrinsèque et extrinsèque, qui constituera un bien pour l'individu. Or, l’ajustement aux conditions favorables n’est plus une lutte. L’effort d'adaptation au milieu n'implique donc ni nécessairement ni exclusivement le combat contre le milieu; il implique aussi coopération avec le milieu, établissement d'harmonie avec le milieu. Sans doute, du côté de l'individu qui veut s’ajuster, l'effort peut réclamer encore une certaine lutte contre soi, contre telles ou telles tendances, par exemple contre le plaisir du moment; mais cet effort exige aussi un établissement d’harmonie en soi-même, dans les diverses tendances, dans les différents moments de l'existence. Là encore il y a deux côtés, l’un négatif, l’autre posilif ; l’un d’opposition, l'autre de composition ou de conciliation. Le résul-
tat final de toute cette série d'efforts sur soi et sur le milieu, c’est la survivance des mieux adaptés, c'est-àdire des mieux en accord: 1° avec eux-mêmes, 2° avec le milieu naturel ou artificiel. Ce résultat bienfaisant rentre, non plus sous l’idée de guerre, mais sous l’idée de paix. Par là nous mettons à nu le sophisme pseudodarwinien.
Qu'est-ce, d’ ailleurs, qui fait la vraie puissance d’un organisme? C’est, en premier lieu, que la division du travail entre les éléments qui le composent y est mieux adaptée aux besoins physiologiques, dans les conditions où il est placé et dans celles où l’avenir pourra le placer. En second lieu, c’est que la coopération y est plus parfaite et plus harmonique entre les divers éléments. En troisième lieu, la répartition des produits est plus équitable entre les éléments associés. En quatrième lieu, la consommation y est moins égoïste. En dernier lieu, il faut que le sacrifice fait par chacun au bien de tous soit allègrement consenti. Ce résultat des études biologiques’ ressemble au tableau d’une société bien organisée économiquement et même moralement.
Si nous plaçons des espèces vivantes non plus en présence d'un milieu organique, mais en face d’autres espèces vivantes (nouveau milieu qu’elles doivent s'adapter ou auquel elles doivent s'adapter), c’est alors que nous verrons naître la compétition, inconsciente ou consciente. Mais cette compétition n'est pas plus essentielle à la vie même que la destruction ou que la mort. À l’origine, les premières monères ont parfaitement pu se produire sans se détruire, jusqu’à ce que le milieu chimique altéré par leur multiplication, apportât des obstacles. Ce sont seulement, nous l’avons vu, les conditions limitatives où les êtres se trouvent qui ont rendu la vie des uns incompatible avec la vie de certains autres; or, il ne faut pas confondre une conséquence des conditions de milieu et de nourriture avec l'essence même de la vie. Cest chose qui importe
4]la été mis en lumière par M. Perrier.
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non seulement aux biologistes, mais aux moralistes,
En outre, il faut interpréter exactement l'idée de lutte pour la vie dans la nature même. Il y a en cette idée un élément anthropomorphique ou, selon le mot lorgé par Guyau, sociomorphique. L'image de la guerre humaine a fini par se projeter de la société sur le monde et, depuis le vieil Héraclite, on répète : môoeuos rarho müvwy. Mais, si guerre il y a, la guerre est inconsciente chez les végétaux et chez les animaux herbivores. Elle l’est même la plupart du temps chez les autres animaux : l’hirondelle qui avale des mouches au passage songe-t-elle à faire la guerre ? La compétition, en elle-même, n'implique pas nécessairement qu’on se batte au sens littéral, encore moins qu’on s’entremange. Les plantes ne se battent pas. Quand les plus fortes d’un semis arrivent à s’approprier le soleil et la terre aux dépens des plus faibles et que celles-ci meurent, il n’y a point combat. Pareillement, dans la société humaine, si l'enfant de parents vicieux ou criminels est négligé et meurt, tandis que l'enfant de parents honnêtes et affectueux survit, il n’y a point bataille. Que deux médecins rivalisent pour la clientèle, ils ne luttent pas pour cela et peuvent même se donner d’amicales poignées de main; bien plus, ils peuvent réellement être amis. Ne nous [laissons pas entraîner, comme un Nietzsche, par les métaphores belliqueuses.
Enfin, pour les végétaux et animaux, il existe deux procédés très divers de compétition, qu’on oublie trop de distinguer : 1° le concours entre les aptitudes rivales, aboutissant au triomphe des individus les plus aptes et des espèces les plus aptes (de quelque nature que soit leur genre d'adaptation) ; 2° le concours entre les fécondilés rivales, aboutissant, toutes choses égales d’ailleurs, au triomphe des individus ou espèces les plus fertiles. Or, la fécondité n’est déjà plus la force agressive et brutale, tout égoïste, concentrée sur soi ou tournée contre autrui ; elle est une force d'expansion collective se rattachant à « l’amour » plus qu'à la « faim », à la génération plus qu’à la nutrition, à l’union sympathique plus qu’à la guerre. Je sais bien que la fécondité produit encore