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CAUSES ET EFFETS DE LA CONCURRENCE VITALE

Les quatre grandes lois biologiques, mises en lumière par Darwin, sont celles de la concurrence vitale, de la sélection, de l'adaptation au milieu, enfin de la variation. 1l est nécessaire de les examiner d'abord au point

de vue de la biologie. En paraissant ainsi s’éloigner de la morale et de la sociologie, on en prépare les bases expérimentales.

[. — Le plus visible aspect sous lequel se montre la relation d’un être vivant aux autres êtres vivants est celui de la concurrence, qu’on peut ériger pour celte raison en une loi de la vie même, telle du moins qu'elle se manifeste sur notre globle. Toutefois, la concurrence vitale a pour cause non pas le fait même de vivre et l'essence de la vie, comme le soutient Nietzsche, mais la limitation que l’espace habitable et la quantité finie des aliments apportent à la multiplication naturellement indéfinie des êtres vivants. Dans un milieu limité, les substances alimentaires disparaissent graduellement, les substances « excrémentitielles » et impropres à la vie s'accumulent de plus en plus; les conditions du milieu changent donc forcément. Il en résulte que tel milieu limité qui, hier, était propice à la vie de plastides d’une certaine espèce, ne lui sera plus aujourd'hui favorable. En revanche, ce milieu conviendra au développement vital d’une autre espèce qui, hier, ne pouvait s'y rencontrer. De là dérive la succession des faunes de protozoaires, des flores de microbes et de champignons. Nous en voyons maint exemple dans les infusions de nos laboratoires, par exemple dans l’infusion de foin, qui sert de type. Une partie des protozoaires se trouve nécessairement détruite lorsque les conditions chimiques du milieu ne sont plus suffisantes. Quand il s’agit de métazoaires, il y a également des besoins simultanés et partiellement incompatibles. Dans la mer et sur la terre se produit alors un balancement de profits et de pertes. La quantité totale des substances plastiques reste sensiblement la même : elle a atteint depuis fort longtemps, avec de petites oscillations insignifiantes, le maximum qui lui est permis dans l’état actuel du globe, Buffon avait déjà posé cette loi‘. Il faut donc qu'en un:laps de temps

1 « Des obstacles sans nombre réduisent cette fécondité à une mesure déterminée et ne laissent en tout temps qu’à peu près la même quan-

Fovicrée. — filém. sociol. de la morale. 12

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déterminé il se détruise une quantité de substances plastiques à peu près égale à celle qui s’est produite dans le même temps ‘. Cela revient à dire que le budget de la vie se conserve presque invariable ; mais il peut être différemment employé et produire des résultats nouveaux. Les espèces se succèdent les unes aux autres dans la jouissance de ce budget, et c’est aujourd’hui le triomphe de l'humanité.

Comme chacun sait, ce sont les faits de concurrence vitale qui inspirèrent à Malthus son tableau de la multiplication des êtres vivants, embryon du darwinisme”. Non seulement la survivance de tous est impossible, mais, füt-elle possible, elle empêcherait, selon Darwin, ce que, dans notre langage humain, nous appelons le progrès. D'une part, il est fatal que les exemplaires vitaux les moins réussis soient extirpés comme de mauvaises herbes; d’autre part, au point de vue du progrès (quelle que soit la valeur finale de ce mot), il est nécessaire qu il se produise plus d'individus qu'il n’est possible d'en mener à bien. Ce sont là les conditions aalurelles du triage final, sans lesquelles il y aurait détérioration de l'espèce. Sans doute, au lieu de la survivance des « mieux adaptés », on peut réver la survivance de «tous » ; en réalité, répond Darwin, c’est chose impossible, Ce serait peupler la terre d'une foule de non-valeurs, d'éléments inutiles et même nuisibles à la vie. Eliminez de l'existence toute concurrence, tout ce qui peut aboutir à la suppression des « inaptes », (dont font eux-mêmes partie, dans le domaine humain, les égoïstes renforcés et exclusifs), vous aboutirez, dans

tité d'individus de chaque espèce. Il s’est fait pour les hommes, sans qu’on s’en aperçoive, ce qui s’est fait pour les animaux. » pa éd. de Lanessan, 1x, 87-90.

1 Le Dantec, Théorie nouvelle de la vie, p. 163.

2 « La terre, dit Darwin avec Malthus et Buffon, serait bientôt couverte par la descendance d’un seul couple. » Au taux du doublement en 25 ans, « la population actuelle des Etats-Unis, soit 30 millions, deviendrait, au bout de 657 années, assez nombreuse pour occuper tout le globe, à raison de quatre hommes par mètre carré de supertficie »,

les conditions actuelles de la vie, à un « faux idéal », qui pourra séduire le sentimentalisme, mais que Darwin déclare en contradiction avec les données de la science. En fait, pour un individu qui réussit à vivre sa période de vie normale, il y en a de dix à mille qui doivent succomber : les uns sont là proie de leurs ennemis ; les autres, de la maladie, des éléments, etc. Les animaux sont tenus à une vigilance, à une crainte perpétuelles ; beaucoup dorment les yeux ouverts. A quoi bon insister sur une peinture mille fois faite, par Lucrèce, par Buffon, par Lamarck, avant Darwin‘?

« La pensée de ce combat universel est sans doute

* triste, conclut ce dernier, mais, pour nous consoler, nous

avons la certitude que ce sont les êtres les plus vigoureux, les plus sains, les plus heureux qui survivent et se multiplient”. C'est ainsi que, de la guerre naturelle, de la famine et de la mort, résulte directement le fait le plus admirable que nous puissions concevoir : la formation lente des êtres supérieurs. »

IL. — Les sociétés sont composées d'êtres vivants, or, la loi de concurrence vitale s'applique à tous les êtres vivants : il suffit, pour le comprendre, d’avoir observé ce qui se passe dans un jardin négligé. Cette loi doit donc être aussi admise en sociologie, comme continuant d'agir parmi les êtres qui vivent en société. Quoi que les hommes puissent être sous d’autres rapports, ils sont, sous un rapport essentiel, des animaux ; ils manifestent, eux aussi, une tendance à se multiplier au delà des moyens de subsistance. Ces moyens sont toujours limités : aliments, habitat, ete. La multipli-

1 « Bien des espèces d'animaux, avait déjà dit Lucrèce, ont été obligées de disparaitre ; mais il en est qui ont dû de survivre à leur force, comme les fauves; à leur ruse, à la rapidité de leur course, comme le cerf. D’autres ont été conservés par l'homme à cause des services qu'ils lui rendent, comme les moutons ou les chiens; mais ceux qui n'avaient, ni par eux-mêmes, ni par l’homme, les moyens de survivre ont disparu de la ‘surface du globe, » Mêmes réflexions chez Buffon, Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire, prédécesseurs de Darwin.

? On verra plus loin ce qu’il faut penser de cette certitude.

en 1 FETE CU NUITS

cation des désirs et des individus qui les éprouvent est, comme l'a dit Malthus, en avance sur les moyens de satisfaire ces désirs. On ne peut donc espérer que la compétition disparaisse entièrement de ce monde, et, par malheur, la compétition, engendre la haine. C'est ce qui a fait dire au poète : « Il semble

A celui qui ne voit l'être que d’un eôté Qu'une haine inouïe emplit l'immensité!. »

Dans la relation même des sexes la lutie a pris place. Cette lutte existe d’abord entre les individus d’un même sexe pour conquérir la faveur de l’autre, elle existe entre les deux sexes eux-mêmes pour conquérir le pouvoir et la jouissance. Profitant de sa force, l’homme a d’abord fait de la femme sa subordonnée, parfois son esclave. De nos jours, les sexes continuent de combattre, avec des armes diverses, pour obtenir l'influence prédominante. Qu'est-ce que le « mouvement féministe », sinon une lutte pour la conquête de droits, de fonctions, d'avantages autrefois réservés à l’homme ? Jusque dans les phases supérieures de la vie humaine subsiste la rivalité pour l'existence et pour l'expansion. Celte rivalité n’y est même plus seulement un problème de nutrition et de reproduction ; elle n’y est pas non plus une pure question de force physique, quelque importants que soient toùs ces éléments. Non, ce que la concurrence enveloppe, c’est toute la nature de l’ homme, — de l’homme vivant en société avec d’autres hommes qui ont des désirs et besoins semblables aux siens.

La concurrence commerciale et industrielle implique, sous des formes pacifiques, une certaine lutte pour l'existence. En effet, supposez qu’une telle concurrence ne fût en rien tenue en échec par d'autres facteurs, elle aboutirait naturellement à la swrvie du mieux adapté, à la disparition du moins bien adapté.

L'imitation même, dont le principe n’a rien de compétitif, ne détruit pas complètement les causes de conflit; bien plus, par la diversité et l'opposition de ses cou-

1 Victor Hugo.

rants, elle crée de nouvelles occasions de lutte, L'imitation mutuelle fait que l’un veut ce que veut l'autre : remplir telle fonction, occuper telle place, jouir de tel bien. Or, la plupart des biens, au moins les matériels, ne peuvent appartenir fous ensemble à tous: Si les rivaux ne savent pas ou ne peuvent pas partager l’objet convoité, au lieu de sympathie, limitation engendre antipathie.

L'invention aboutit à un conflit entre l’ancien et le nouveau, comme aussi à une compétition entre les inventeurs.

La division des fonctions entre les hommes, si elle produit certaines coopérations dont s’enchantent les économistes, amène aussi des séparations morales. Les hommes finissent par s’ignorer les uns les autres, par ne plus se comprendre, parce qu’ils n’ont ni semblables croyances, ni mœurs semblables.

La coopération elle-même garde un côté compétitif, surtout dans nos sociétés civilisées. Il n’est pas facile de trouver et de remplir une place de « coopérateur » : tout emploi est l’objet de rivalités. Ceux qui sont incapables de remplir leur place finissent par voir leur descendance éliminée.

En un mot, il existe une concurrence universelle d’ixtelligences, de sensibilités, de volontés. Et ïl n’y a pas seulement compétition entre les divers égoïsmes, il y a aussi compétition entre les divers altruismes, chez un même individu ou entre les divers individus. L'amour de la famille, l'amour de la nation, l’amour de l’humanité peuvent entrer en conflit dans une même conscience. Le désir de satisfaire les penchants sympathiques peut engendrer, entre diverses consciences, une rivalité pour le bien. Heureuse rivalité, qui enveloppe cependant un dernier reste de compétition. Si donc l’égoïsme a ses limites dans la nature des choses, il en est de même de l’altruisme. Les darwiniens font observer que l’altruiste doit manger, que le philanthrope luimême doit souffrir la compétition, même dans la philanthropie. Les philanthropes ne sont pas d’accord sur ce dont leurs frères moins fortunés ont besoin, de sorte

que la lutte continue jusque dans le sein de la charité.

On voit que nous abondons d’abord dans le sens du darwinisme et reconnaissons partout, à côté de l’accord, l'élément de désaccord. Mais ce’ tableau de l'opposition et de la lutte n’autorise pas des conclusions qui en dépassent les bornes légitimes. Lutte et solidarité sont, au point de vue scientifique, deux lois également naturelles; on ne peut donc raisonner comme si une seule était valable. On ne saurait non plus, de leur existence simultanée, conclure qu’elles aient une valeur identique, même au point de vue purement naturel ou, si l’on veut, naturaliste. Il est possible que la nature nous montre l’une de ces lois se subordonnant l’autre et tendant à la remplacer de plus en plus. Les bêtes fauves sont aussi naturelles sur le globe que l'humanité; il n’en est pas moins vrai que l'humanité chasse partout les bêtes fauves. On peut donner des raisons naturelles pour que la substitution de l’homme au tigre ou à l'ours constitue un progrès. L’éthique de la lutte pour la vie et l'éthique de la solidarité doivent donc se contrôler l’une et l’autre : leur comparaison nous permettra de conclure au triomphe progressif, - soit de la lutte sur la solidarité, soit de la solidarité sur la lutte. Le vrai problème est de savoir si l’évolution ne dépend que des lois générales qui agissent dans la nature moins l'homme, par exemple chez les lions et chez les panthères. Dans cette question, nous verrons les littérateurs, les savants, parfois les philosophes eux-mêmes suivre une méthode peu scientifique. Tous accumulent des faits, — les uns des faits de lutte, les autres des faits de coopération, — qu'ils se jettent ensuite à la tête les uns des autres. Une telle disute sans règle n’est pas près de finir, car la nature umaine fournira toujours à satiété des faits de lutte et des faits de coopération. C’est le rapport des deux genres de faits qui importe; c’est la manière dont les uns se modifient en faveur des autres; c’est la loi de succession et de génération; c’est, pour employer le terme à la mode, la loi d'évolution. I faut chercher dans quel ordre se succèdent les degrés de l'échelle

évolutive, afin de voir si ce qui augmente par le développement des espèces, surtout de l’espèce humaine, c'est le côté oppression, ou le côté aide. On n'aura pas encore pour cela une règle vraiment morale, mais peut-il être indifférent de savoir en quel sens se dirige la nature ? La morale doit précisément accepter ou modifier la direction de la nature par les moyens qui sont au service de l'intelligence.

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