LIMITES DE LA CONCURRENCE VITALE DANS LES SOCIÉTÉS HUMAINES
Si nous passons au point de vue sociologique, l'incertitude de la doctrine ne fera que s’accroitre.
Nous rencontrons ici, {out d'abord, l’école du darwinisme radical, qui, non contente d'admettre que la solidarité est partout limitée par la lutte, veut faire sortir la solidarité sociale de la lutte même, considérée seule comme originaire et explicative. Selon celte école, la loi d'association ne serait qu’un raffinement de la loi de compétition, au lieu de lui être contraire. Supposez que certains individus, poussés par une impulsion commune, s'unissent devant un ennemi supérieur à chacun d’eux ; supposez que, en vertu de leur coopération acci= dentelle, ils se voient victorieux de cet ennemi. L’expérience de l'effort en commun, leur ayant réussi, sera bientôt répétée. Elle le sera d’abord par accident, puis intentionnellement, enfin par habitude, et l’effort en commun deviendra un procédé systématique. De là les darwinistes concluent que l'association et la sympathie sont secondaires, ultérieures, dérivées de la lutte même,
La coopération et tous les instincts qui s'y ralta-
AN Dex
:chent, — bienveillance, bienfaisance, moralité — sont
des incidents de la guerre universelle, des mouvements stratégiques dictés par la considération de l’utile. L'association n’est qu’une récente découverte de la nature, laquelle est essentiellement insociabilité. La paix n’est, plus ou moins inconsciemment, qu'une ruse de guerre. L'amour est le fils clandestin de la haine‘.
Selon les darwinistes exclusifs et les nietzschéens, il est aussi vain de se livrer à des regrets sur cette compétition universelle, vraie éthique de la nature, que de spéculer sur les conséquences morales ou immorales de la gravitation universelle : les deux ordres de lois sont également inévitables et il faut les prendre comme elles sont. — Mais, répondrons-nous, il n’est nullement inutile de spéculer, sinon sur la morale de la gravitation, du moins sur la mécanique de la gravitation; témoin la découverte des ballons, de la navigation, etc. Si nous ne pouvons suspendre la pesanteur, nous pouvons la tourner à notre profit, nous en servir même pour nous éloigner du centre de la terre. La compétition universelle est impossible à supprimer entièrement ; il ne serait même pas désirable d’abolir cette condition du développement des individualités et de leur hiérarchie; mais la lutte peut être supprimée partiellement, restreinte en ses effets funestes, réduite à ses effets utiles. Elle peut être non pas seulement {ournée, comme la pesanteur, mais vraiment contrebalancée et dominée. Pour la gravitation, le point d'application est en dehors de nous; pour la compétition, il est dans nos idées, dans nos sentiments, dans nos volontés. Différence capitale, puisque nous pouvons réagir sur nos propres impulsions et que l'idée même de notre pouvoir est un pouvoir. Nous ne sommes donc pas rivés pour jamais à la nécessité d’une lutte universelle ; nous pouvons restreindre progressi-
1 Le philosophe américain qui exposa jadis cette théorie dans l’International Journal of Ethics n’a pas manqué d’en conclure la légitimité de l'impérialisme américain, de la conquête üe Cuba et des Philippines, ete. La guerre contre les Boërs fut un nouvel exemple, qui deviendra bientôt classique pour les Calliclès modernes.
vement la division entre les hommes et rendre de plus en plus prépondérant le second facteur des sociétés, qui est l’union.
Inadmissible pour l'avenir, la doctrine du darwinisme social l’est aussi pour le passé et le présent. Sous ses apparences scientifiques, la théorie qui réduit la coopération à la compétition est une vue incomplète et fausse. Que les animaux se soient reconnus plus forts en s’unissant devant l'ennemi commun, qu'ils aient ainsi compris l'intérêt de l’association, cela est probable. Nous l'avons nous-même remarqué en étudiant les sociétés animales. Mais en quoi l'intelligence d’un danger collectif est-elle une compétition? Le concours à pu avoir pour occasion la lutte contre un ennemi commun ou contre un commun obstacle matériel; mais la cause occasionnelle d’une chose n’est pas cette chose. De plus, avant la coopération volontaire par intérêt, il y a eu le rapprochement spontané des êtres semblables sous l'influence de la sympathie. Quand même un intérêt collectif, plus ou moins vaguement senti,.se retrouverait encore à la base des instincts sympathiques, on pourrait toujours se demander, puisqu'on met en avant « la Nature », si l'intérêt n'est pas, lui aussi, une « ruse de la Nature » pour pousser l’être au désintéressement. Enfin, l’origine plus ou moins intéressée du sentiment social fût-elle établie, surtout chez les animaux, elle ne prouverait pas que ce sentiment demeure et doive demeurer toujours égoïste chez l'être capable de concevoir autrui et d'aimer autrui.
Les partisans de l’universel conflit oublient une distinction nécessaire. Quand on considère la loi de concurrence vitale, il importe de voir si cette loi s’applique à un individu isolé ou à des individus associés. C’est surtout l’animal vivant à l’état d'isolement qui est soumis à la loi de concurrence vitale : ne faut-il pas qu'il réalise à tout prix les conditions de maintien pour lui et son espèce, ou qu'il meure? Mais, associé à d’autres individus, il pourra survivre, personnellement ou dans sa postérité, malgré certaines infério-
rités qui, dans l’état isolé, auraient causé son élimination ou celle de sa descendance. De là un champ de variations plus étendu pour les individus ou pour leurs descendants. N’étant plus sous l’immédiate nécessité de l'intérèt vital, l’animal acquiert des gualilés nouvelles et peut les #ansmeltre à sa postérité. Tantôt la variation acquise est avantageuse à l'espèce, tantôt elle est nuisible; de là une nouvelle sélection. Si enfin ils’agit d’une sociélé intelligente, celle-ci fera elle-même la sélection avec conscience : elle éliminera les variations dangereuses. Elle emploiera au besoin la contrainte, les lois, les sanctions. La répression des uns deviendra une condition du progrès pour les autres et pour tous. D'autre part, le grand principe d'ajustement pacifique aux conditions favorables, dont nous avons parlé, trouvera un vaste champ devant lui. Son application entraînera un avantage non seulement pour l'individu, mais pour la société entière. L’individu se trouvera alors coopérer à la société, non pas seulement lutter contre la société ou contre ses semblables. C’est, en somme, cette coopération qui deviendra le but de la société, dont la lutte n'était qu'un moyen provisoire. Comme l’a fort bien dit un philosophe anglais, je puis à l’occasion terrasser un homme, si cela est nécessaire, parce que j'ai un muscle plus fort, mais « la lutte ne fait nullement partie de mon muscle »; de même, la lutte n’est pas une partie intégrante de la structure interne des sociétés comme telles ; elle est simplement un des moyens par lesquels une structure supérieure peut être obligée de se manifester et de prévaloir. La lutte n’est donc pas essentielle, mais accidentelle.
Aussi voyons-nous que l'association est une loi des sociétés animales comme des sociétés humaines, parce qu'elle dérive des lois mêmes de la vie. Elle existe dans l’organisme des métazoaires. Elle existe jusque dans celui des protozoaires. Ce dernier est beaucoup plus compliqué qu'il ne semble : nous y distinguons bien un noyau et du protoplasma, mais nous n’y distinguons pas la trame subtile et complexe du noyau ou du protoplasma. En un mot, les parties de tout être
Au,
vivant coexistent et s’entr'aident; la lutte pour l’existence y est donc déjà devenue lutte pour la coexistence. À
Si nous considérons les relations entre êtres sembla- ! bles, rapprochés en hordes, en classes, en peuples, nous ne voyons nullement que l’action de l’homme sur l’homme commence toujours, comme l’a soutenu M. Giddings avec M. Gumplowicz, par un conflit. Tout au contraire, ce que les similitudes engendrent à l’origine, ce sont des sympathies et synergies. La société existe
d’abord de fait, puis elle est acceptée par ses divers mem-
bres, qui font de la nécessité même un objet de choix. Plus tard, telle ou telle société particulière se trouve en face d’ennemis de toutes sorles, parmi lesquels d’autres groupes humains, et alors naît la guerre. Mais prétendre que l'association même est déjà une guerre, c'est confondre derechef la limite de l’association avec son essence et soutenir que les hommes s'aiment par haine.
Enfin le darwinisme radical est contraire aux lois les plus fondamentales de l’action et de la force. Les fanatiques du combat universel ne voient pas que leur doctrine loge son ennemi en soi. Toute lutte, en effet, implique une dépense et une perle d'énergie vitale, comme toute collision et tout frottement dans les machines implique une perte de force vive. Donc, par cela même que la vie tend à son maximum de développement et d'énergie, comme le soutient Nietzsche après Guyau, elle devra tendre à s’affranchir du conflit; elle poursuivra un mode d'action qui, au lieu de tourner les diverses forces l’une contre l’autre, les fasse converger vers un même but. Dès lors, l’évolution ne peut avoir la lutte ni pour fin, ni pour wniqgue moyen. Elle ne la subit, au contraire, que comme une nécessité plus ou moins provisoire. Elle la remplace, partout où il est possible, par la coopération, qui, au lieu de soustraire une force à une autre, additionne et totalise les forces, ou même les neutralise l’une par l’autre. L’hymne de cerlains naturalistes à la guerre, et encore bien plus celui de certains moralistes dévoyés, comme Nietszche, est
‘aussi peu scientifique que le serait l'hymne d’un méca-
nicien aux frottements et chocs internes de sa machine : « Quelle belle lutte de rouages ! comme ils s’entre-choquent avec fracas et se Data ! C'est le chetd'œuvre de la science et 5 l’art.
LES DIVERS PROCÉDÉS D'ÉVOLUTION SOCIALE SONT-ILS RÉDUCTIBLES A LA CONCURRENCE
Ceux pour qui, dans la société, la guerre et l’exploitation sont plus fondamentales que la paix et les services muluels oublient que les êtres vivants doivent d’abord vivre; que, pour «vivre, il faut qu'ils soient nés, nés de parents qui, sans doute, n’ont pas eu pour tâche de lutter avec leurs enfants ni de les dévorer. Les liens de parenté sont antérieurs à tous les conflits entre individus. Est-ce la lutte qui propage la race, ou ne seraitce pas plutôt l'amour? Est-ce par un mouvement de haine et par un combat mutuel que l’homme et la femme s’unissent pour assurer la perpétuité de l'espèce?
L'attrait sexuel, chez les animaux supérieurs,
aboutit sans doute à des rivalités, quelquefois sanglantes; mais, en soi, il est un phénomène d'amour et d'union, non de haine et de guerre. De plus, dans la sélection sexuelle, les darwiniens le reconnaissent, il se produit à la fin un certain choix du beau, soit sous le rapport de la forme, soit sous le rapport de la couleur; et ce choix n’est plus une simple lutte pour l'existence. Enfin, dans le monde organique comme dans l’inorganique, on voit se manifester une tendance à la régularité, à la grâce dans les formes, ainsi qu’une tendance des formes de ce genre, une fois produites, à être conservées. Ce fait est explicable, surtout en ses origines, par la sélection de l’avantageux; mais, à une période ultérieure de l’évolution, le beau agit par luimême, ou du moins par le plaisir qu'il cause : toute trace de conflit a disparu.
Le rapport entre les éducateurs (qui, à l’origine sont les parents) et ceux qu'ils élèvent est un rapport de mutuelle sympathie : aide et exemple chez les uns, imitation chez les autres. Cette relation réciproque a évidemment pour but l’union. |
Dans le développement des relations entre adultes, l'invention et l’imitation ont joué un rôle énorme, qui, avec le progrès, devient de plus en plus prépondérant. Or, ni l’un ni l’autre de ces deux grands phénomènes n'est en soi un fait de lutte et d'agression. Au contraire, ils enveloppent avant tout l'idée d'accord et d'harmonie. Comment l'invention a-t-elle lieu? Par une harmonie nouvelle de nos idées avec les objets. Accord avec la nature comme avec les hommes, voilà le grand moyen de progrès.
À ce progrès ont contribué le langage el la science, qui n'ont rien d’agressif ni de belliqueux. Gabriel Tarde a fort bien montré que l’apparition et le perfectionnement d’une langue ne furent pas dus à des disputes, mais à des accords. Même dans une période ultérieure, ce ne’sont pas les discussions des grammairiens qui ont fait avancer les langues, le progrès de la science n’est pas dû aux disputes des savants, mais à leur accord final. Considérez la science appliquée, qui est l’industrie. Les grandes évolutions ou révolutions de l’industrie humaine, dit Tarde, sont marquées par certaines inventions capitales ; telle est celle de la charrue, qui n’est pas née de la guerre ni même de la
concurrence des agriculteurs primitifs ; telle est l’inven-"
tion du moulin à eau, celle du métier à tisser, de la machine à vapeur, que le génie de Papin et de Watt explique seul, non la cupidité des maîtres de forges, etc. Le progrès militaire lui-même résulte-t-1l vraiment des batailles ? Non, il est l'effet d’inventions principale-
ment industrielles, artistiques ou autres. La guerre ne :
les a en rien produites ou favorisées ; « elle les a au contraire fait avorter souvent, et elle a seulement snggéré çà et là l'application à l'armement et à la tactique. » Les admirateurs du canon et de son « droit » oublient que la poudre à canon n’a pas été découverte par un
guerrier ; elle le fut par un savant, pour le seul plaisir de pénétrer les secrets de la nature. Ce ne sont pas les batailles qui ont fait trouver la boussole, les bateaux à vapeur, l’hélice. Dans le domaine de l'invention artistique, nous retrouverions encore la prédominance de l'harmonie, non celle du conflit. L’art est par luimême, comme Guyau l’a montré (avant Tolstoï) dans son Art au point de vue sociologique, un moyen de faire « sentir les hommes semblablement », de produire un accord des sensibilités d’où résultera l’accord des volontés.
Quant à l’imitation qui suit l'invention, elle a lieu, elle aussi, par une harmonie, celle des hommes entre eux, qui suppose une sympathie d’abord organique, puis plus ou moins consciente. L’imitation produit ou renforce des accords bien plus que des désaccords. En outre, elle joue sa partie jusque dans le conflit et change la lutte en moyen de « socialisation ». Selon la remarque de Giddings lui-même, quand deux hommes se battent, chacun d’eux copie instinctivement les coups de l’autre ; si deux armées guerroient, chacune répète les manœuvres de l’autre. Dans la lutte, les individus apprennent à se reconnaitre et prennent conscience de leurs similarités, ce qui entraine une « conscience d'espèce ». Par cela même, ajouterons-nous, il y a union sous une idée commune, d’où dérive nécessairement une sympathie commune. Limitation qui s'établit entre ceux qui luttent diminue peu à peu les différences au profit des ressemblances : elle prépare dont, pour plus tard, des accords de sensibilités ou sympathies, des accords de volontés ou synergies. La concurrence est elle-même une imitation mutuelle, avec l'intention de faire mieux, et cette sorte de succédané de la lutte est une forme d'union.
Toute compétition, d’ailleurs, dans nos sociétés, enveloppe une part de coopération; car, en travaillant pour soi, chacun se trouve aussi travailler pour les autres. Il ne faut pas croire que nous fassions du tort à nos voisins quand, pour notre part, nous réussissons à introduire dans le monde social des utilités : si nous en profitons personnellement, les autres aussi
FouiLuée. — llém. sociol. de la morale. 13
A PMR ML) NC POUPEE TER
en profitent. Les activités individuelles qui s’exercent en vue de fins privées peuvent sans doute, à la rigueur, être considérées comme en lutte wirluelle, mais elles sont aussi en rapport de coopération non concertée. Queique privés que soient les intérêts, ils ne peuvent se satisfaire que dans le milieu social, par une production de richesses sociales, par des services rendus à autrui alors même qu’on aurait eu un mobile intéressé. C’est ce que les économistes avaient compris. Leur seul tort fut de croire que, dans la société humaine, le concours doit être abandonné au laissez faire. Quoi qu'il en soit, la coopération spontanée tend toujours à se changer en coopération réfléchie. Même entre les animaux, nous voyons que la lutte implique coopération : l accord pour la lutte est chez eux un facteur d'évolution plus puissant que la lutte proprement dite. Si des animaux s’assemblent pour combattre des ennemis, s'ils diversifient et divisent entre eux les tâches, s'ils réalisent ainsi plus de solidarité sociale, cette solidarité estautrement significative que la lutte même, qu’elle rend possible et dont elle assure le succès. Ce n’est pas tout, une telle lutte a pour but, comme aussi pour résultat, l’établissément de quelque adaptation où harmonie finale. Dans les so= » ciétés humaines, la rivalité devient de plus en plus compatible avec la mutualité sociale des services ; elle tend même à être une forme de service #7uluel, chacun ayant un intérêt Jnal à ce que les autres soient ses émules et, par cette émulation, augmentent la somme de bien commun. Le mot de concurrence ne doit pas” faire illusion. Dans un concours pour obtenir un diplôme, il n’y a /ulle pour la vie que si on considère les résultats et contre-coups les plus éloignés, purement mécaniques et non voulus. Le jeune étudiant, muni de son, diplôme de médecin, pourra y trouver une chance de vie et de bien-être ; l’étudiant qui a échoué risquera d’être sans ressources et sera peut-être réduit à la misère; mais, nous l’avons déjà remarqué, un tel élément de concurrence ne constitue plus une vraie guerre ni une discorde volontaire. Cet élément ne saurait être éliminé : il est pour tous un bien, non un mal. Supprimez la
sanction naturelle et, en somme, pacifique de l’échec pour le paresseux ou l’incapable, la société sera peuplée de non-valeurs, par exemple de médecins qui tueront leurs malades au lieu de les guérir. C’est alors que vous aurez renversé les lois naturelles de la vie. Emulation, quoi qu'en puisse dire Nietzsche, n’est donc pas « exploitation ». |
Chez les hommes, la compétition destructive due à la
nalure aboutit sans doute à l'élimination rapide ou lente
des moins bien adaptés, mais elle voit son champ se rétrécir sans cesse et se reporter vers les portions inférieures de l’humanité, qui sont restées en arrière de la civilisation. À cette concurrence destructive, qui, jusque chez les animaux, ne règne pas seule, la civilisation humaine substitue la concurrence productive, c’est-àdire, en somme, l’émulation à créer des choses utiles ou belles sous une règle de droit commun.
Un rapport essentiel que l’homme soutient avec la nature extérieure consiste précisément dans la production, économique ou artistique. L'animal, lui, n’est que très rarement et exceptionnellement producteur. L’abeille fabrique sans doute un produit, unique d’ailleurs et toujours le même; mais combien peu d'animaux ressemblent à l'abeille! La plupart doivent, pour satisfaire leur faim, s’emparer des produits tout faits de la
- nature. Comme ces produits sont en quantité limitée,
il en résulte entre les bêtes cette lutte dont nous avons fait le tableau. Mais un être capable d'inventer et de produire ne saurait plus être entraîné par la même loi de violence, sous l'impulsion de la faim ou de l'instinct sexuel. Il est dirigé par des idées-forces dont ses productions sont la réalisation en objets extérieurs. L’animal étant surtout consommateur, la part qu’il consomme diminue la possibilité de consommation pour les autres. L'homme étant surtout producteur et capable d'étendre sans cesse la production au delà de ses besoins, un état social se développe où chacun peut consommer sans toujours diminuer la consommation des autres. C’est là, du moins, un idéal de plus en plus réalisable. sur lequel les socialistes ont insisté avec raison. Cet idéal
établit une différence essentielle entre la lutte pour la consommation chez les animaux et l'accord pour la consommation chez les hommes.
Le progrès, a-t-on dit, est en raison inverse de l’action coercitive de l’homme sur l’homme, en raison directe de l'action de l’homme sur les choses: mais il faut ajouter que l’action non coercitive de l’homme sur l'homme s’accroît et prend, avec le progrès, la forme de l’action commune et réciproque.
Le rôle de la force dans l'humanité n’est donc pas celui que lui attribuent les darwinistes. On a dû ter, dit Ihering, pour la conquête du droit; le droit une fois conquis, on a dû lutter pour sa défense ; tous les droits du monde ont été acquis en luttant et par la force ; toutes les règles importantes du droit ont commencé par être arrachées à ceux qui s’y opposaient, et tout droit, droit d’un peuple ou droit d’un particulier, suppose une force toujours prête à le soutenir. — Sans doute. Il n’en est pas moins vrai que le droit, une fois conquis, crée une solidarité nouvelle, une puissance nouvelle de cohésion et d'union : d’abord refusé par les détenteurs de privilèges, il finit par être aimé spontanément comme un bien commun par tous ceux qui en jouissent. La force n’est donc pas un élément nécessaire ni même une condition nécessaire du droit ; elle n’en est ou n’en doit être que l'instrument.