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ROLE DE LA COOPÉRATION

Loin d’abonder aujourd’hui dans le sens d’un darwinisme mal compris, selon lequel le rôle de la compétition efface celui de la coopération, on reconnaît de plus en plus que, parmi les espèces vivantes, le succès le plus général et le plus complet est assuré, comme l'a dit un physiologiste, M. Perrier, « non pas aux êtres qui pratiquent la concurrence. vitale avec le plus d’ardeur, mais à ceux qui, au contraire, ont su y apporter des ménage-

ments, en la supprimant plus ou moins vis-à-vis d’autres êtres de choix. » Les naturalistes répondent aux apôtres de la force que même dans le monde animal, ce ne sont pas les espèces les plus fortes des périodes paléontologiques, comme le mammouth, le mégathérium, le dinothérium, qui ont survécu. Certains oiseaux vigoureux, comme la dronte, le solitaire des îles Mascareignes, ont disparu ; les aigles, ces Bonapartes des oiseaux, n’ont qu'un empire assez limité; les grands fauves, qui vivent isolés ou dans un isolement relatif, diminuent en nombre et reculent sans cesse, même sans l'intervention de l’homme‘. Dans «le combat pour l'existence », ce sont les lions et les aigles qui sont destinés à être vaincus. Les grands fauves ont la force, ils ont l’agilité, ils ont la ruse; l'intelligence des lions ne semble pas inférieure à celle des moutons; comment donc ces « lutteurs pour la vie » ont-ils presque tous disparu, par l’action ou sans l’action des hommes ? Comment aucun n’a-t-il su monter « même un échelon d’une civilisation quelconque ? » — C’est, répondent les naturalistes, que le carnivore féroce demeurait isolé et insociable. Les bœufs, les moutons, les chevaux, les chiens, les hommes, « tous ensemble, par aide réciproque, ont conquis la terre et jouissent aujourd’hui des prairies, des forêts, des cours d’eau”. » L'homme l’a emporté sur les autres animaux bien qu’il ne fût pas le plus fort physiquement. — Mais, répliquent les darwinistes, il était le plus fort intellectuellement, et l’intelligence est une forme supérieure de la force. — Vous prenez alors le mot force en un sens tellement large que tout y rentrera, même la force de la pensée et celle de l'amour. Vous oubliez d’ailleurs que l'intelligence de l'homme est, pour la majeure part, due à sa sociabilité. Un homme solitaire, fût-1il le surhomme de Nietzsche, sera bientôt

! Voir : Coutance, la Lutte pour l'existence; de Lanessan, le Transformisme, et une excellente étude publiée par « un professeur » (M. Pages) dans la Revue socialiste en 1894 : Lutte ou accord pour la vie? — Voir aussi l’article de M. Pages dans la Revue de sociologe. 1898.

? Iluussay, Revue phil., mai 1893.

au bout de son intelligence : tout ce qui a augmenté la force intellectuelle de l’homme, — notamment le langage et la science, — est un produit social. C’est donc bien la socialité, le prétendu instinct '« grégaire », honni de Nietzsche, qui est ici la cause de la supériorité humaine.

La pression même du milieu, soit naturel, soit social, a forcé les membres de chaque tribu à une union plus étroite ; elle a ainsi développé la solidarité sociale, avec les vertus qui en dépendent. Les pseudo-darwinistes ont beau entonner l’hosannah à la guerre ; c’est précisément la guerre à la guerre, dans le sein de la tribu, qui a fait la force de la tribu ; c’est la coopération qui, en somme, a été féconde. Considérez les sociétés dont la persistance et l'accroissement furent dus à des conflits extérieurs où elles remportèrent la victoire, vous verrez

ue ce sont celles dont la structure interne impliquait préalablement la plus grande suppression de conflit, le plus haut degré d’aide mutuelle. Parmi les peuplades et les peuples, ceux qui ne sont pas assez unifiés disparaissent. L'absence de solidarité entre les divers membres d’un Etat cause la « décadence des empires. » De là cette loi bien connue de l'histoire : — Le groupe social le plus lié est devenu le plus fort et le plus étendu; il a absorbé le moins lié et le moins étendu : la horde s’est fondue dans la tribu, la tribu dans la cité, la cité dans la province, la province dans la nation. Parmi les nations, les mieux unies ont triomphé. Dans l'espèce humaine, enfin, les races les plus sociables l'ont emporté sur les autres".

Après les nations, considérez les individus supérieurs et vraiment bien adaptés, qui sont les grands agents du progrès : ils doivent leur victoire à ce fait que, dès avant la lutte, ils possédaient toutes les qualités intrinsèques qui devaient leur assurer l'avantage extrinsèque. Les individus inférieurs étaient vaincus d'avance ; la lutte pour l'existence et la sélection furent impuissantes à atténuer en quoi que ce soit leur défaite.

1 Voir à ce sujet, M. Pages, dans la Revue socialiste, 1896, p. 115.

C'est donc dans le fond même des êtres qu'il faut regarder, au lieu de considérer exclusivement leur rapport à autrui.

La tendance unilatérale est une maladie de l'esprit humain, qui, attentif à un côté des choses, est par cela même distrait des autres côtés. Encore faudrait-il que celui qui fait profession d’être savant et surtout philosophe ne fût pas aussi exclusif, aussi constamment distrait que le premier venu parmi les hommes primitifs. Nietzsche, par exemple, qui se croit le plus raffiné des modernes, raisonne à la manière des plus humbles sauvages. Sa réduction de la vie à l’acte d’incorporation est, nous l'avons vu, un roman qui confond les nécessités premières de la vie avec ses développements ultérieurs et supérieurs, qui oublie l’amour. qui oublie même les naturelles sympathies du semblable pour son semblable. Qu'il yait un fond d’égoïsme essentiel à la vie d’un animal qui doit manger, cela est indéniable: mais que la vie soit réductible à l’agression de l'être affamé, que la pensée humaine ne puisse concevoir, aimer, réaliser un ordre tout différent par essence, c'est ce qui ne peut se soutenir. Poussez la doctrine nietzschéenne jusqu’au bout et vous direz : L’affirmation de la vie par excellence, c'est l’anthropophagie, car c’est là qu’il y a pour l'être « incorporation » de ses semblables au sensle plus positif du mot, exploitation, imposition de ses propres formes », ou plutôt réduction à ses propres formes par assimilation de la nourriture. D'ailleurs, quand même la loi naturelle serait de « s’entre-manger », nous venons de voir que la division du travail et la coopération intelligente sont, elles aussi, des lois de la nature, destinées à entraver l’accomplissement de l’autre loi. On ne peut donc pas, avec les pseudo-darwinistes, représenter la société hrmaine comme n'étant qu’une forme de la lutte pour la vie: nous y avons reconnu, au contraire, un moyen de lutter contre la lutte pour la vie.

L’éthique animale elle-même, nous l'avons démontré plus haut, n’a pas cette brutalité que certains darwinistes et nietzschéens voudraient installer parmi les

hommes. De plus, des ditférences capitales subsistent entre hommes et animaux. Les animaux ne luttent guère et ne coopèrent guère que pour vivre; si, par surcroît, ils se développent, ce développement n’a pas été un but : il n’était qu'un effet concomitant, qui s'est produit indépendamment de toute prévision. Au contraire, les hommes ne luttent pas seulement et ne s’unissent pas seulement pour vivre : ils le font pour vivre mieux et se développer. Et ce mot de mieux implique sans doute une plus grande somme de « puissance », comme aussi de « jouissance »; mais, comme cette puissance et cette jouissance sont celles d’un être intelligent et aimant, le mieux entraîne ici un développement de l'intelligence et de l’affection. Dès lors, ce n’est plus la simple lutte animale pour l'existence, la vie, la puissance; c'est la lutté humaine pour des biens sans cesse supérieurs, qui ajoutent à la gualité de la vie comme à son intensité. S'il est contraire à la science de ne pas tenir compte des ressemblances entre l'humanité et l’animalité, il est tout aussi contraire à la science de ne pas tenir compte des différences. Point de calcul exact si on ne calcule pas toutes les valeurs, positives ou négatives. Négliger sans cesse le mutatis mutandis, c’est violer les règles de la vraie méthode scientifique. Traiter la morale sociale d’après les lois de la vie animale, c’est oublier qu'il s’agit et de l’homme et de la société humaine, laquelle est, pour ainsi dire, à deux degrés de distance de la bête. C’est raisonner aussi inexactement que celui qui voudrait réduire toute la vie de l'animal à la vie du végétal immobile et insensible. Les plus belles théories sur les plantes ne peuvent s'appliquer sans modification aux animaux ; les plus belles théories sur les animaux ne peuvent s'appliquer sans modification aux hommes des sociétés civilisées. Le terme même de sie, cher à Nietzsche, étant presque aussi vague que celui d’eristence, Nietzsche pourrait se prévaloir de ce que la simple existence est plus fondamentale que la: vie pour raisonner sur tous les vivants d’après les pierres ou les métaux. Et c'est précisément ce qui s’appelle déraisonner.

C’est seulement quand on se rapproche de l’état de nature où vit la brute, que l’être vivant est exposé « à ne pas assez manger et à être mangé lui-même »; là règne vraiment, avec le besoin irrésistible et matériel, le combat pour la vie. Maïs le progrès élève de plus en plus haut le plan de la compétition entre les êtres ; il le reporte sur des objets moins directement nécessaires à la conservation de la vie matérielle. Le but est d’at.eindre un plan assez élevé pour que celui qui y obtient le succès soit en même temps le me/leur, le meilleur en soi, le meilleur pour les autres, et que son succès personnel soit ainsi le triomphe de tous. C’est ce qui a lieu quand on s’élève des biens matériels aux biens intellectuels et moraux. Les biens matériels, qui ne peuvent appartenir à plusieurs ensemble, demeurent sans doute et demeureront toujours une cause de rivalité et de division entre les hommes ; mais tous les biens ne sont pas matériels. La vérité dont jouit une intelligence n'empêche pas les autres intelligences d’en jouir ; la beauté que votre œil contemple peut être contemplée par d’autres yeux, et le plaisir que chacun éprouve alors, loin d’être contrarié par le plaisir semblable d'autrui, est centuplé. De même dans l’ordre du bien : la bonté de l’un n’a jamais pour condition la méchanceté de l’autre ; au contraire, elle fait de la bonté et du bonheur d’autrui son propre but et son propre bonheur.

Nous pouvons conclure que le darwinisme social, en ce qu'il a d’exclusif, apparaît au sociologue comme plus faux encore qu’au biologiste. Sous la forme la plus radicale, il revient à cette assertion contradictoire, où Nietzsche s’est perdu, que les consciences sont unies par ce qui les désunit, que la société est constituée par l'insociabilité, l'accord par la lutte, la nature d'une chose par sa limitation et négation partielle.

1 Veut-on savoir combienest facile, pour les savants comme pour les philosophes, la pente du paralogisme en morale, prenons pourexemple un de nos savants éminents, un de ceux que nous avons cités comme ayant le plus fait pour prouver l'influence supérieure de la coopération jusque dans le domaine de la biologie. Le naturaliste auquel nous faisons allusion a mis en lumière ce qu'il appelle, — par une conclusion

d’ailleurs exagérée et non justifiée —, « le néant des individualités isolées en présence d’une association » (comme si les associations ne supposaïent pas des individus non égaux à zéro) : il a montré « l'association mère de tous les progrès dans le monde de la vie », ce qui est encore exagéré, cerlains progrès n'étant pas 'du$ à l’associaliont. De telles déclarationsn’empêchent pas cet apôtre excessif de l'union, dix lignes plus loin, de passer tout d’un coup avec armes et bagage dans le parti de la guerre et de la conquête. Quand les sociétés, dit-il, grâce à une organisation intérieure plus parfaite, ont acquis la force, «il ne faut pas leur demander de ne pas en user pour conquérir ce qu'elles convoitent, parce que leur convoitise nait de leurs besoins et que seule la défaite peut prévaloir contre l'impérieuse nécessité de les satis'aire. » Notre savant biologiste devient psychologue inexact en posant ces lois manifestement fausses : {°que toute « convoitise » naît toujours des besoins, soit chez les individus, soit chez les sociétés ; 2 que tous les besoins, en supposant qu'ils existent, sont toujours impérieux et essentiels à satisfaire ; eufin 3° que leur satisfaction est nécessaire, quoi qu'en puissent penser les moralistes, à tel point que la défaile seule, c'est-à-dire l'impossibilité physique, peut prévaloir contre une nécessité également physique. Avec ce raisonnement, la conquête de l'Alsace est aussi bien justifiée que celle du Transvaal. De plus, le même savant ne s'aperçoit pas que son apologie de la convoilise entre les sociétés, si elle était exacte, pourrait aussi bien se transporter au sein d’une seule et même société : on aboutirait alors à cette conséquence qu'un voleur qui convoile votre bien et vous assassine pour le prendre cède à l’impérieuse nécessité du besoin. Dans la même page, le même auteur qui tout à l'heure célébrait, au nom de la science biologique, la division pacifique du travail, la coopération, la répartition économique des « produits », la « répartition morale des droits et des devoirs de chacun », finit par se demander « si, la concurrence étant partout dans le monde vivant la condition du progrès », la sagesse d’un gouvernement ne consiste pas à laisser, . par la liberté, la concurrence s'organiser partout de manière que le choix se fasse naturellement entre ce qui est bon et ce qui est mauvais, comme cela s'est fait dans l'évolution des êtres organisés ». Oubliant qu’il vient lui-même de montrer quelles limites la concurrence trouve dans la coopération et la division des tâches, dans la répartition équitable des produits, des droitset des devoirs, dans le « sacrifice de chacun pour tous », notre savant pose ex abruplo en loi la coucurrence absolue et universelle, spontanée et sans frein, le « luissez faire. laissez passer des économistes de la vieille école. Après quoi, dédaigneux des « philosophes » et des « métaphysiciens », il nous déclare que la solution des questions sociales et morales « ne saurait être donnée par la méthode philosophique », qu'elle est tout entière « du. calme domaine de la méthode scientifique », que c'est « à l’observation scientifique, non à l'abstraction philosophique qu'il appartient de décider. », etc. Par malheur, bien des savants spécialistes nous donnent le spectacle d’une telle impuissance de raisonnement à longue portée et à conclusions générales, ils se montrent si souvent inhabiles à apercevoir trois ou quatre vérités à la fois, à induire de ce qui leur est familier à ce qui dépasse tant soit peu leur domaine propre, que les philosophes, objet de leur ironie, demeurent plus que

‘ Voir la très remarquable Préface de M. Edmond Perrier au Nouveau Diclionnaire des Sciences, 2 vol. in-8, Delagrave.

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avants eux-mêmes, non pas à « l’abstraction », mais, au contraire, à la vision concrète et complète des choses ; non pas à la « métaphy- sique aventureuse » à la rigueur de la « méthode scientifique »,

ux règles les plus élémentaires de la logique inductive ou déductive, ui prohibe toute on 0epessont les prémisses.

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