‹ Les éléments sociologiques de la moraleChapitre 71 sur 76 · FA · texte numérisé non relu

FA

phénomènes dont Île fond demeure hors d2 mon

l'atteinte. De mème pour toutes les sciences spéciales.

Qui ne sait qu'elles ont pour objet des formes”? Dans les mathématiques, ces formes sont des concepts abstraits, représentés par des signes abstraits ; dans les sciences physiques, biologiques, mentales, ce sont des analogies, des ressemblances, des rapports d'espace, de temps, de simultanéilé ou de succession; mais ce sont toujours des formes considérées indépendamment de leur contenu réel, ce sont des cadres dont les personnages voilés demeurent invisibles. Les purs psychologues eux-mêmes, du moins ceux qui ne considèrent la psychologie que comme science objective, répètent à leur tour : — J'étudie la manière dont se suivent, se combinent, se développent nos états intérieurs sans en prétendre pénétrer ni la nature, ni l’origine, ni la fin ultime. — Toutes les sciences particulières, enun mot, se bornent à décrire la procession des choses, le défilé de larmée des faits, l’ordre réglé de leurs bataillons. D'où vient. où va cette armée, et quel est le sens de la bataille ? C’est ce qui reste hors de question. à

— Pour la science, a-t-on objecté, le « fond » empirique des choses se confond avec la forme et, qui plus est, avec là formule ; ainsi, pour le physicien, « la chaleur est le mouvement même qui permet d'en déterminer ou d'en formuler les lois ». — Oui, répondrons-nous, cela est vrai en physique, parce que le physicien n’a besoin de rien de plus. Mais le moraliste, lui, a besoin de savoir si « l'intérêt général » est un bien rée/, au lieu d'être une apparence de bien, s’il est mon vrai bien; à moi, pour que je le préfère. Quand il -s’agit de se dévouer, on ne peut plus se satisfaire avec des apparences, avec des formes, avec une « formule » : il faut se faire une représentation ou idée-force de la réalité, -psychologiquement et philosophiquement considérée, ainsi que de la direction idéate qui résulte de sa nature même. n?

Dans la morale sociologique, quelque hypothèse qu’on fasse sur le fond et les « dessous de la moralité », on sera toujours obligé de donner pratiquement à la moralité

FowiLLée: — Élém. sociol. de la morale. 34

l'intérêt social pour détermination, et c’est ce que Kant a fait lui-même. L'intérêt social, par rapport au fond de la moralité, est alors « ce que, dans la parole de l'Evangile, semble être l’amour du prochain à l'amour de Dieu ; la seule manière d'en définir le contenu, la seule manière de le manifester dans la pra tique! ». C'est ce que Kant eût admis tout le premier: Muis la morale psychologique et philosophique, dépas= sant à la fois le formalisme de Kant et le réalisme positiviste, doit concevoir quelque idée relative au fond de la moraité, si elle veut justifier la moralité même en face de Pégoïsme.

Un problème lié au précédent, celui de la validité objective, se dresse dans toute sa force devant le moraz liste. [n géométrie ou en physique, la pratique est indépendante de l'idée qu’on se fait de l’objectivité de l’espace ou de la matière, de la validité relative ou absolue de nos conceptions. Pour notre esprit, dans la pratique, tout se passe toujours comme s’il y avait un espace à trois dimensions, une malière douée de résistance, etc. Cela suffit. Mais la pratique morale ou, si vous voulez, la technique morale n’est nullement indé pendante de l’idée que je me fais de ce qu'on nomme devoir, de sa valeur objective et de son fondement dans l'être. Si en effet le devoir n’est, comme le prétendentles sceptiques, qu'une représentation toute subjective ou une illusion devenue naturelle par hérédité, — illusion jadis utile, aujourd’hui nuisible selon Stirner et Nietzsche, s’écroulera son autorité rationnelle et morale. On ne peut plus espérer, de nos jours, une obéissance aveugle à une loi de la nature ou de l'esprit dont on suspecterait la vas" leur objective. Les sciences particulières doivent bien. fournir les éléments sociologiques, biologiques ou cos=

du même coup, avec l’objectivité du devoir,

mologiques de la morale ; elles peuvent encore nous

enseigner ce que nous devons choisir en fait, s? nous

devons quelque chose; mais la psychologie et la philo= L

1 M. Belot, Revue de Méluphysique, 1895.

? M. Belot, ibid.

: sophie générale peuvent seules déterminer l’objectivité réelle et la validité du : 7e dois.

[V.— En quatrième lieu, au point de vue de la fénalité comme à celui de la réalité et de l’objectivité, la morale a une portée psychologique et philosophique. Elle ne peut concevoir le bien que comme l'ultime satisfaction de notre volonté intelligente et aimante, non pas seulement comme une conformité aux lois du dehors. Notre idée de Ja moralité emporte avec elle quelque chose de définitif dans l’ordre des fins, au moins pour nous, étant donnée notre constitution psychologique. La vraie morale devra donc déterminer ce que nous devons faire non plus en vue d'autre chose, — ce qui nous entrainerait à l'infini, — mais pour soi-même, ou, en dernière analyse, pour nous-nmes tels que nous sommes normalement constitués d'après la psychologie. Là où n'intervient pas ainsi la finalité, aucune évaluation n'est possible. Le monde de la description causale, objet propre des sciences positives, n’est pas le monde de l'appréciation finale, objet propre de l'éthique. Sans doute nos désirs, quelque élevés qu'ils puissent être Sont encore des « faits » et des forces, des faits présents, soumis à des lois de causalion naturelle; leurs objets sont des objets d'expérience passée, projetés ensuite dans l'avenir, combinés de diverses manières et plus ou moins dégagés de leurs limites. Tout cela se décrit, tout cela est objet de connaissance positive. Mais il faut que la morale trouve quelque chose qui lui permette de ne plus seulement décrire, puisqu'elle doit évaluer et apprécier. L'acte désintéressé enveloppe une idée de ce que nous concevons tant bien que mal comme final. La vraie morale doit fixer pour chacun et - pour tous l’objet dernier du vouloir, autant qu’il nous est possible de nous le représenter. Et ce n’est pas là pour elle une prétention de luxe, c’est une recherche de première nécessité. Engagés tout entiers dans les problèmes moraux, il s’agit, encore un coup, de donner ou de refuser tout notre être ; comment donc la morale pourrait-elles'arrêter à moitié chemin? Non.Il fautqu’elle

x ne L # À É LE El LAS" ES rfi “à dE g LE an LIVRE TES —— MORALE cosmorocique DES mÉEs-

‘aille jusque au bout, tout au moins jusqu'au ‘bout qu’

raison suffisante, comme dirait Leibniz; or, ce qui.

l'achèvement ont besoin de notre concours'. — M

. vouloir-pouvoir (Nietzsche) et même celui du devi pouvoir aboutissent ainsi à des antinomies. L’ étude «

agira dans les alternatives difficiles et, comme dise

nous est donné d'atteindre. On n'obtient pas sûrement et délibérément l'abnégation ou le sacrilice sans uné«

sullisant et final, au moins pour nous autres homme comme aussi ce qui est premier et fondamental, co titue l'objet propre de la philosophie. ,

On à soûùtenu que la loi morale, exprimée par «je dois », se borne à énoncer une loi naturelle et scien tilique encore imparfaite, dont le fonctionnement”

pourquoi nous tenons-nous oÛlijés à ce concours? à pourquoi nous persuadons-nous à nous-mêmes de perfec= tionner des lois naturelles existant sans nous ? C’estlà une question philosophique qui Rs toujours après les questions proprement scientifiques. À supposer qu

l'homme veuille virre et vivre en société, les lois biolo® giques, sociologiques et cosmologiques que la science établies deviennent sans doute règles de conduite ; maisil reste toujours à savoir s2 nous devons vouloir vivre, ëb comment, et à quel prix. Car voici la difficulté, je ne s pas seul à vouloir vivre ; tous les autres homme veulent aussi, bien plus, (ous les êtres vivants. Or, vie implique la mort d’un certain nombre d animaux | de végétaux. Parfois même, dans l'ordre social, il y a cas où la vie des uns exige la mort des autres, CO la vie de l'officier du ré Sgimént d'Auvergne eût impliq mort du régiment. Le principe du vouloir-vivre e (Schopt hauer} et même celui du devoir-vivre, le principe

toutes ces anlinomies et des moyens de les lever, théoriquement, soil pratiquement, incombe à la psye logie et à la philosophie. La manière dont l’hom

les Allemands, /agiques, — la morale profonde en ( que sorte, et non plus superficielle comme celle positivistes etévolulionnistes purs, — dépendra t

1M. Gien CHR Le

soit de la psychologie radicale, soit de la philosophie générale, soit de ce substitut des philosophies qui est la religion. Jamais l’homme ne vouera sa vie, jamais il ne la sacrifiera qu’à ce qu’il aura considéré comme l'idéal le plus haut et le plus définitif que, selon ses moyens, tout sujet pensant et voulant puisse atteindre.

Concluons qu'il y a sous tous les rapports, dans la morale, une partie psychologique et philosophique, celle qui a pour tâche d'apprécier la valeur des idées-forces sur lesquelles repose la morale, d’en rechercher l’origine psychologique, d’en étudier la validité finale. Nous nous proposons, en exposant la moraie des idéesforces, de faire voir que, dans la psychologie, nous sommes en contact immédiat avec une réalité, avec la seule qui soit immédiatement saisie. La psychologie, que quelques-uns voudraient isoler et réduire à une spécialité pure, est et sera toujours la base de la philosophie et, iso facto, de la morale. La philosophie première ne peut qu'étendre la connaissance du réel, acquise en nous-mêmes, à la représentation totale des autres réalités, sur lesquelles les sciences nous fournissent des données de fait et des lois générales, c’est-àdire des aspects toujours incomplets. La morale doit reposer sur la synthèse aussi compréhensive que possible des sciences et sur l’ analy. se aussi exhaustive que possible de la conscience ou expérience première ; double tâche qui est celle du philosophe et du psychologue.

S'il est vrai de dire que la science des choses extérieures n’est pas toute l'intelligence, que l'intelligence même n'est pas tout l’homme, que l'homme n’est pas tout l’univers, il en résulte que la psychologie et la philosophie, avec les sentiments et impulsions attachées aux idées qu'elles mettent en lumière, seront toujours le nécessaire complément de la science. A tous les points de vue le philosophe, moraliste peut, comme le poète, dire au savant :

Je regarde d’autres choses,

D’autres astres. d'autres roses, L'autre figure du sorL.

js “ péri fe aussi vers l'intérieur du. unive s. Aussi, malgré Comte et Spencer, estimerons-nous néc

saire de passer, dans un ouvrage ultérieur, à la cons dération du suyet pensant el voulant en ses actes le plus essentiels. Nous jugerons aussi nécessaire faire entrer en ligne de compte non plus seulement diverses lois de la nature extérieure et sensible, celles de notre nature intérieure, celles mêmes de Nature entière « dans sa haute et pleine majesté comprenant la pensée qui la pense, la sensibilité quis intéresse, la volonté qui la modifie et, par les 16e forces, tente de l’achever.

Page 1