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CHAPITRE II

NÉCESSITÉ DE LA PSYCHOLOGIE ET DE LA PHILOSOPHIE GÉNÉRALE POUR COMPLÉTER LA SCIENCE SOCIOLOGIQUE DES MOEURS

- I La morale n'est pas seulement une science spéciale ou une tech nique spéciale. Elle est psychologique par son sujet, le moi indivi= duel, et philosophique par son objet, le bien universel. — II. Caractère abstrait et incomplet des sciences particulières. La morale doit être concrète et complète. — III. La morale ne roule pas sur des apparences, mais sur des réalités, objets de la psychologie et de là philosophie. Elle implique la valeur objective. — IV. La morale pee des ins et, par là, elle est psychologique et PRISON —

. Conclusion.

I. — La morale des idées-forces admettra tout ce qui peut être emprunté aux diverses sciences positives de la nature et de la société, tout ce qui peutnous éclairer sur l'évolution normale et typique des êtres; mais elle ira plus loin et plus haut. Telle que nous la concevons pou notre part, telle que nous essaierons de la construire dans un prochain ouvrage, la morale ne saurait être seulement une science objective des mœurs et de la vie; elle est encore une psychologie et une philosophie de la vie. Se. borner à un seul de ces points de vue, c'est sacrifier ou les sciences objectives à la philosophie, ou la philosophie aux sciences objectives. L'humanité, en fait, … ne s’y est jamais bornée, et ce que nous devons chercher, nous philosophes, c'est une synthèse adéqua aux besoins présents et futurs de l'humanité.

La science des mœurs ressemble, dit-on, à toutes les sciences. Elle permet de prévoir et de prédire. Sur chaque science se sont « greffés » un certain nombr d'arts, de « cine | » qui utilisent, sous Pants in

| science particulière. Considérez, ajoute-on, la partie de la sociologie qui traite des mœurs humaines ; vis-à-vis de cette science la morale sera un art, une technique de la conduite humaine. Elle sera à la sociologie ce que l’arpentage est à la géométrie, ce que l’art de l'ingénieur est à la mécanique et à la physique, ce qu'est l'industrie métallurgique à la chimie des métaux, ce qu'est l’industrie de la teinture à la chimie des matières colorantes, ce qu'est la médecine à la physiologie, etc. ‘. Cette théorie assimile l’art universel et suprême de la morale, qui pose le dernier but à atteindre et les moyens de l’atteindre, aux techniques spéciales, qui posent des buts particuliers et les moyens de les atteindre. Régulus prévoyait qu'il serait torturé s’il revenait; il prévoyait aussique, s'ilne revenait pas, sa patrie en souffrirait ; comment choisir entre ces deux « prévisions » ? Voilà le problème. Sociologiquement, Régulus devait se conduire selon la prévision du bien de Rome; mais, psychologiquement et physiologiquement. selon quelle prévision ou prédiction devait-il se diriger? Il y a beau temps que le vieux Socrate a parlé des arts particuliers, pour élever au-dessus l’art des arts qui dirige tous les autres et s’en sert comme de moyens en vue d’une fin prise comme ultime. Aujourd’hui, on ne veut plus entendre parler de Jin ni de bien; mais les arts particuliers ont eux-mêmes des fins : si le teinturier se sert d’aniline, c'est pour teindre, par exemple, en rouge ; si le client veut des étoffes rouges, c’est pour une fin, qui sera, par exemple, le besoin de vêtements et le désir de beaux vètements. Si l’ingénieur fait un pont, c’est sans doute pour qu’on puisse passer dessus : parmi ses « prévisions » et « prédictions », il y a celle-cique, si le pont est solide et commode, hommes et bêtes le traverseront sans le faire s'effondrer, pour aller de tel endroit en tel autre, en vue de leurs intérêts et fins de toutes sortes. Le fait de désirer une fin est, lui aussi un fait comme tous les autres ; et le fait de se demander : quelle fin est préférable ?

1 Voir le livre que vient de publier M. Albert Bayet : Morale scientifique, 4905, et l’article de M. Abel Rey dans la Revue scientifique du 18 février 1905, p. 210.

est encore un fait, qui domine et s'assujettit les autres.

Nos sociologues ne veulent pas qu’on leur parle de théories. Mais toute technique est une théorie en action, tournée vers un but. La technique ou loi du tir des

canons est une théorie des trajectoires et des résistances

qui peuvent les altérer. Dès qu'on agit en sachant selon quelles lois on agit, on théorise.

De même, la considération de l'idéal a aujourd’hui le don d'irriter nos sociologues, amis exclusifs des réalités.

Mais il n'est pas une seule action, une seule technique qui n'ait un idéal. L'idéal de l’arpentage, c'est de savoir

exactement combien d'arpents il y a dans un terrain. L’effort des sociologues pour supprimer la théorie de l'idéal moral est donc aussi antiscientifique qu'il est antiplulosophique.

La morale est essentiellement psychologique par son swyel, qui est le moi pensant, et philosophique par l’universalité de son obyet, qui est le véritable bien de chacun et de tous. Dès lors, comment admettre que l'éthique soit simplement une science particulière

analogue à l’économie politique, à la jurisprudence, à la philologie, comme l'ont soutenu MM. Durkheim

ét Lévy-Bruhl'? Cette conception nous a semblé méconnaître un des aspects les plus essentiels de l'éthique.

Sans doute, celle-ci enveloppe bien une science spéciale \ ou, comme dit M. Rauh, une « technique »; car elle …

a pour dernier objet la direction pratique de la volonté. Mais la vo/onté elle-même est tout nobre étre agissant, tout le sujet psychique. De plus, notre action #orale est celle qui a pour objet {out le bien, le bien universel. Le bien, à son tour, dépend de la valeur intrinsèque,

ue nous aurons attribuée aux états du sujet ou aux

objets qu’il poursuit. Enfin cette valeur est subordonnée à l’idée que nous nous serons faite de la réalité même, - de la nature foncière du sujet psychologique et de ses M rapports avec le tout. Une morale complète suppose donc

un ensemble d’idées-forces, certaines ou hypothétiques,

relatives à l’é/ément et au tout, à l'objet dernier de l'ana-

4 Voir plus haut.

lyse psychologique et à l’objet dernier de la synthèse

philosophique. Son caractère est tout ensemble radical et universel. Elle est à la fois la science objective en acte, la psychologie en acte, la philosophie en acte, et dans l'individu et dans la société. Son point de vue n'est pas plus provisoire et partiel que ne l’est celui de la psychologie et de la philosophie. La morale joue, dans le domaine de l’action, le rôle que jouent la psychologie et la philosophie générale dans le domaine de la spéculation. Elle n’est point une action indépendante de la spéculation, sinon dans ses applications pratiques les plus élémentaires ; elle est une spéculation en acte, une psychologie vécue et une philosophie vécue.

IL.— Ensecond lieu, lessciences positives, particulières demeurent, comme telles, essentiellement abstraites. 1° Elles séparent une classe d'objets d'avec l’ensemble des choses. 2° Au sein du sujet, elles Séparent le savoir et l’action d'avec l'être conscient et agissant. Or, ce sont là deux points de vue incomplets. Comme nous l'avons montré jadis, soit dans l'Avenir de la mélaphysique fondée sur A soit dans le Mouvement idéaliste, soit enfin dans le Mouvement posilivisle, les sciences spéciales ne es que des pres partielles et abstraites sur la réalité; au contraire, la philosophie fondée par la psychologie est la recherche de la réalité la plus complète et la plus concrète que nous puissions atteindre avec le secours de toute notre expérience et de toutes nos sciences. Or, la source même de l’expérience et de la science est la conscience intérieure, domaine de la psychologie. La philosophie morale doit donc rétablir d’abord l’intime union du sujet conscient avec les objets, puis, dans le sujet même, l'union de l’action avec la pensée, enfin, dans le monde des sujets, l'union de la conscience individuelle avec la société universelle.

JT. — En troisième lieu, la morale est psychologique et philosophique par le caractère d'essentielle réalilé qu'offre son objet propre. Elle n’est plus une scicnce ou

une pratique portant, comme la physique ou la chimie, sur des apparences extérieures plus ou moins bien liées. Elle porte sur des réalités de conscience comme telles: pensées, plaisirs et peines, désirs et aversions, existence pour soi et, autant qu'il est possible, par soi, se faisant elle-même, s’apercevant elle-même et jouissant d'elle-même. Voilà la sphère propre du psychologue, et c'est aussi celle du moraliste. En outre, la morale se demande quelle est pour nous, et autant que nous le pouvons apprécier, la valeur de ces réalités ultimes: Les termes des problèmes vraiment moraux sont donc tout ce que nous pouvons, psychologiquement et philosophiquement, poser de réel et de dernier, ce au-delà de quoi il n’y a rien de réel à saisir ni à vouloir. Quand il s’agit de savoir si je dois trahir ma patrie ou mourir, la question porte non sur une simple « technique » ou sur une étude des « mœurssociales », mais sur la disparition de toute la réalité à moi saisissable dans ma conscience individuelle. Quand il s’agit de savoir si je dois, en accomplissant une promesse, sacrifier mon avantage à votre droit, la question porte sur ce qui se passe réellement, c'est-à-dire psychologiquement, dans votre conscience et dans la mienne; elle porte sur le contenu réel et intérieur de nos consciences, non sur des apparences objectives comme celles qui constituent

le pur mécanisme de la nature. Je ne puis donc plus, ici,"

me payer de raisons provisoires : j'ai besoin d'une rai son définitive. Cette raison doit être : 1° une idée psy: chologique de la réalité actuelle. telle je la saisis en moi; 2 une idée philosophique de la réalité possible; 3° une idée philosophique de la valeur de la première d’après la seconde et par rapport à la seconde. Comme ces trois idées directrices sont accompagnées de senti= ments et d’impulsions, ce sont trois idées-forces.

Le physicien interrogé sur la réalité fondamentale des

choses, r‘pond : — Je ne m'occupe ni des « substances » intérieures, ni des causes « efficientes » qui …

produisent le son, la lumière, la chaleur, la gravitation ; je poursuis simplement les rapports réguliers, saisis= sables pour le sujet pensant, qui existent entre des

Ds à

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