BUFFON
À l’état sauvage, les Eléphants vivent en troupes de quarante à plusieurs centaines d'individus. Ils marchent le plus souvent en ‘file indienne, les plus forts conduisant généralement la troupe tandis
que les jeunes vont au milieu, protégés par les mères.
Les troupeaux ne se composent que de mâles d'âge moyen, de femelles et de jeunes. Les vieux mâles, les animaux séniles, sont chassés du troupeau et réduits à vivre seuls ou en compagnie d'individus de leur âge. Dans ce cas, 1l arrive fréquemment que ces solitaires s'associent avec d’autres animaux d'espèces différentes et réalisent des groupements en vue d’une meilleure préservation contre le danger. C’est ainsi que l’allemand Schillings a vu
dans l'Est africain deux vieux mâles d’Eléphants vivant en symbiose avec un mâle de girafe dont le troupeau avait été probablement anéanti. 4) Ces animaux se complétaient du reste admirablement les uns les autres, lés Eléphants par leur oieteriems odorat exquis, la girafe par sa vue si perçante. L’Anglais Neumann a rencontré des Eléphants solitaires avec des zèbres de Grévy et des gazelles de Grant.
L'esprit d’exclusivisme semble fortement régner dans les troupeaux, un animal ne pouvant être recu dans une autre famille que la sienne. « S1 par hasard, dit sir E. Tennent, un Eléphant s’égare et ne peut plus retrouver son troupeau, il ne saurait être admis dans d’autres. Il est libre de paitre dans leur voisinage, de s'abreuver et de se baigner au même endroit ; maïs sauf ces relations à distance et toutes de tolérance, aucune association ne lui est permise. Cet exclusivisme est porté à un tel point que même sous le coup des terreurs d’un corral l'Eléphant qui, dans la mêlée, s’est séparé des siens et a été entraîné dans l’enceinte avec un autre troupeau, ne peut se réfugier dans ses rangs et chaque fois qu'il essaye de se glisser dans le cercle que forment ses compagnons d’infortune pour se défendre, une grêle de vigoureux coups de trompes l’en éloigne. Il n’y a guère de doute que cette disposition jalouse ne soit pour quelque chose dans l'existence et pour beaucoup dans la persistance de la classe d’Eléphants solitaires, que l'on appelle Gondahs dans l'Inde et qui, à cause de leur méchanceté et de leur vie de rapine, ont recu à Ceylan le nom ns Hora ou brigands ». ()
La transformation émotionnelle qui s'opère dans la psychologie de ces pauvres Æora est vraiment extraordinaire. On les rencontre parfois errant dans les environs des plantations, devenus agressifs et mauvais, attaquant sans être attaqués, dévastant le plus possible, semblant être sans cesse assoiffés de vengeance. De doux et paisibles, l'exil et la solitude les ont vite transformés en bandits et en vandales, n'ayant plus qu’un désir : rendre au centuple le mal
(1) ScnizziwGs. — Mit blitzlicht und büchse (Leipzig).
(2) E. TennenrT. — Natural History of Ceylon, p. 114. Les Hora sont aussi parfois des EÉléphants qui, à cause de leur méchanceté ou par jalousie, se voient chassés de leur troupeau.
: ie PR.
qu'on leur a fait. « Les manifestations déplorables de rages sanguinaires et destructives que l’on rapporte de la part des Hora montrent que leurs actions ne résultent pas d'accès subits de fureur à la vue de l’homme et de ses œuvres, mais bien plutôt d’une hostilité systématique envers toutes choses : l’animal s’embusque sur le trajet des voyageurs et attend patiemment qu'ils soient en son pouvoir pour tomber sur eux ». (1)
Le fait suivant montrera jusqu’à quel point est développée cette passion destructive : « Nous comptions, dit le narrateur, rejoindre l'animal à l'endroit où on l'avait vu une demi-heure auparavant, mais à peine celui de nos gens qui marchait en tête l’eût-1l apercu à une distance de quinze à vingt brasses que criant : « Le voilà! Le voilà ! » il prit la fuite, suivi de nous tous. L’Eléphant ne nous avait pas tout d’abord aperçus, mais nous n'avions pas fait une vingtaine de pas, qu'il se mit à nos trousses en poussant des cris effroyables. L’Anglais réussit à grimper sur un arbre et ses compagnons suivirent son exemple, mais malgré des efforts inouïs, je ne pus parvenir à en faire autant. [l n’y avait cependant pas de temps à perdre, car l’'Eléphant courait sur moi, la trompe courbée sur le sol. En ce moment critique M. Lindsay me tendit son pied auquel je m'’accrochai et en m'aidant de quelques branches audessus de ma tête, je finis par en atteindre une d’une hauteur suffisante. Arrivé au pied de l'arbre, l’animal chercha à le renverser ‘d’abord en l’enlaçant de sa trompe et en le tirant de toutes ses mecs rensuite en le poussant de sa tête. Puis 1i en fit le tour plusieurs fois, écrasant toutes les racines qui dépassaient. Enfin, comme rien de tout cela ne produisait de résultats, il avisa une pile de bois que j'avais dressée moi-même, apporta une à une les trente-six bûches qui la composaient et les amoncela méthodiquement au pied de l'arbre ; puis, posant ses pieds de derrière sur le tas, 1l souleva son avant-train et s'efforca de nous atteindre avec sa trompe. Mais nous étions trop haut et pendant qu'il se livrait à cette tentative stérile, l'Anglais fit feu et lui logea une balle dans la tête. Le coup n'était pas mortel et ne fit qu’exaspérer sa fureur, mais une seconde balle le coucha tout de son long. J’emportai
(1) ROMANÈS. — Intelligence des Animaux.
plus tard à Colombo le crâne de cet animal et l’on peut encore le voir dans la maison de M. Armitage ». (1) |
Grâce à son merveilleux odorat, l’Eléphant sent la trace de
l'homme à de très grandes distances et, au lieu de le charger comme on le prétend il cherche le plus souvent son salut dans la fuite. (2) |
Lorsque l’Eléphant africain attaque 1l se précipite les oreilles déployées comme des voiles en poussant de brefs coups de trompette, quelquefois cependantil reste silencieux. S'il atteint le chasseur 1l le Jette violemment à terre avec sa trompe, se baisse, essaye de le transpercer avec ses défenses, le piétine let l'écrase-Se°lous cite le cas d’un Eléphant d'Afrique qui ayant saisi par le milieu du corps un potentat Matabélé le rompit en deux avec sa trompe, effroyable manifestation de force ! Un des plus tragiques accidents de ces dernières années eut pour victime le Prince Ruspoli qui mourut au Somaliland, broyé par un Eléphant.
Je signalais l’étonnante acuité de l’olfaction de l’Eléphant, et en
fait son odorat est d’une finesse que je crois sans égale et telle que nos sens ne peuvent guère nous en fournir une idée. L'ouñe est également très développée chez lui et si le troupeau ne s’en sert que peu pour sa protection c’est que les bruits divers occasionnés par la présence d’un certain nombre d'animaux empêchent ceux-ci de percevoir les sons extérieurs dangereux.
Mais en considérant l'anatomie de son organe auditif interne et l'ampleur de son l'appareil récepteur externe on conçoit que le sens de l’ouïe puisse être d’une grande acuité.
(1) E. TENNENT. — Natural History of Ceylon, p. 140. (2) « Que l’Eléphant aperçoive la trace d’un homme avant d’avoir aperçu l’homme
lui-même, il frissonne dans la crainte de quelque piège, il s'arrête après l’avoir flairée, regarde autour de lui, souffle de colère. Il ne foule pas cette trace, il l’enlève, la passe à son voisin qui la transmet au suivant et la nouvelle parvient ainsi jusqu’au dernier.'Alors la troupe entière fait volte-face et se range en bataille ». Pzin., — AHist. Hate Liv ANITEIE
— « Comme ils ont l’odorat excellent et peut-être plus parfait qu'aucun des animaux à cause de la grande étendue de leur nez, l'odeur de l'homme les frappe de très loin, ils poses aisément le suivre à la piste ». Burron. — Histoire Naturelle, tom. IV,
070 | is « Doués d’un odorat merveilleux, ils peuvent en effet sentir l’homme à de grandes distances, dès lors ils s’enfuient ». CausrTier. — Zoologie, p. 123, etc...
Il est inutile de dire que la première de ces citations est fort exagérée et même inexacte.
Voir à ce sujet dans le chapitre X la lettre particulière du commandant Baratier,
Les vieux animaux-sagaces et solitaires ne poussent aucun cri et font le moins de bruit possible. S'ils sont au repos ils ne produisent guère que les borborygmes du puissant laboratoire qu'est leur tube digestif. Entre eux 1ls ont plusieurs sortes de grognements par lesquels ils communiquent certainement leurs impressions, soit de mauvaise humeur, soit de satisfaction, soit encore de crainte. Un vieil Eléphant pousse-t-1l un cri, c’est un signal d'alarme pour un danger prochain et le troupeau fuit avec une rapidité et un silence dont on croirait vraiment incapables d’aussi énormes animaux.
S'ils ont été sur le point de tomber dans une des fosses que les indigènes creusent sur leurs pas dans les passages fréquentés, les Eléphants s’en souviennent si bien qu'ils ne repasseront jamais plus dans ces parages.
L'Eléphant d'Afrique n’affectionne pas comme on pourrait le croire l'ombre des grandes forêts équatoriales, 1l se réfugie plutôt pendant le jour dans les épais fourrés d'herbes hautes, sur les bords des rivières, parmi les roseaux géants qui peuplent leurs rives, et dans ces taillis épineux qui, dans certaines régions montagneuses, forment des lieux de retraite sûrs et impénétrables.
En Afrique Orientale et en général dans les régions accidentées, les lieux préférés par ces animaux sont ceux qui recoivent un peu d’eau durant toute l’année. Au moment de la saison des pluies l'Eléphant s’en éloigne pour aller dans les forêts et les steppes inondées, transformées en marécages.
Les vieux mâles solitaires, assagis par l’âge, ne sortent guère de leurs retraites broussailleuses et épineuses qu’au moment des pluies annuelles, cat ils se savent en sécurité dans ces taillis impé. nétrables, accessibles seulement aux endroits qui ont été piétinés par des Eléphants ou des rhinocéros. (1)
Tandis que les énormes proboscidiens se meuvent et se frayent facilement un chemin dans ce territoire de verdure, l’homme ne, peut que péniblement y avancer; retenu qu’il est par les épines
(1) PRINCE Guika. — Cing mois de chasse au Somaliland.
et par les entrelacs inextricables de la végétation, 1l sytrouve en grand danger en cas de charge.
Pendant la saison des pluies j'ai dit qu’ils aimaient à fréquenter les marécages où, malgré la large base de la sole de leurs pieds ils enfoncent profondément dans la vase et y font des trous de plusieurs dizaines de centimètres de profondeur qui se remplissent d’eau après leur passage. Les traces des mâles sont reconnaissables à la forme étroite et longue du pied de derrière, tandis que celles des femelles sont plus uniformément rondes. ()
Il est admirable de voir comme l’Eléphant a changé de mœurs dans les temps actuels, comme 1l a su s'adapter aux nouvelles conditions d’existence que lui ont faites les armes à feu et la poursuite acharnée des chasseurs d'ivoire. Tandis qu’autrefois l'Eléphant ne craignait pas l’homme, d'après les récits des premiers grands chasseurs et d’après les explorateurs qui ont parcouru les parages du Rodolphe où les armes à feu sont peu connues encore, dans les districts où ils sont traqués d’une facon intensive, ils ont changé radicalement leurs habitudes. Ils se tiennent cachés dans les plus épais fourrés pendant le jour et ne vont dans les espaces découverts que la nuit. C’est ainsi que les troupeaux qui subsistent dans les réserves de Zitzikamma et de Kuysna, dans la colonie du Cap, se sont habitués à ce genre de vie. Quand ils quittent leurs couverts impénétrables 1ls traversent les endroits dépouillés de végétation arborescente à vive allure jusqu’au prochain couvert. S1 le troupeau se méfie, au lieu d’aller en fourrageurs, les individus suivent exactement les traces les uns des autres; si bien qu'lest difficile d'évaluer leur nombre. Ils ne reprennent le déploiement que pour manger et lorsqu'ils sont calmés, libres de toute alarme. Pour peu qu'ils soient inquiets, ils ne s’arrêtent pas, ne prennent aucun repes, ralentissent seulement pour se nourrir, et accomplissent ainsi de longues randonnées, qui rendent fort difficile leur atteinte.
Aux heures de repos, dans la journée, 1ls préfèrent dans les dis= tricts montagneux se tenir sur des éminences où l'instabilité des vents leur apporte les émanations dangereuses des quatre points
(1) Enouarp Foa. — Chasses aux grandes fauves.
cardinaux. Âvec une perspicacité sans égale les Eléphants sentent ies points où des précipitations se sont produites, fussent-ils à des lieues, et marchent droit dans cette direction, sachant qu'ils y trouveront la verdure et la fraicheur qu’ils affectionnent. De même ils