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GALERIE D'ORLKANS, 5, PALAIS -ROY A

Le centième anniversaire delà mort de Diderot correspond au 30 juillet prochain.

De divers côtés, en France, on s'apprête à le célébrer et à honorer publiquement, à cette date, la mémoire du fondateur de VEncyclopédie.

Aucun penseur, peut-être, n'est plus digne d'un tel hommage dans ce grand xviii® siècle auquel la civilisation générale, et, en particulier, celle de notre pays, doivent une si large part de reconnaissance.

L'œuvre de Diderot, son apport personnel au trésor philosophique de l'Humanité, au progrès intellectuel et social de notre espèce, se compose de deux parts bien distinctes, correspondant aux deux grandes directions du temps où il vécut.

A ce moment, l'ancien régime, — ce système catholique et féodal qui avait succédé à la civilisation romaine, — était bien près de s'effondrer 1 Les assises du vieil édifice, les bases spirituelles

et temporelles de la société du moyen âge, Tautel et le trône, comme on disait alors, étaient, du moins en France, également ruinées; et les éléments qui devaient servir à la reconstruction d'un ordre nouveau, les matériaux avec lesquels on devait élever le monument de la société moderne n'étaient pas encore tous élaborés, rassemblés, et se trouvaient pêle-mêle avec les ruines toujours debout des âges anciens (1).

C'est alors que surgît Diderot.

Doué d'un incontestable génie, de facultés d'assimilation et d'analyse puissantes et d'une force synthétique non moins remarquable, il eût, d'emblée, l'aperception des besoins immédiats de son temps, la capacité mentale et morale nécessaire pour s'efforcer d'y subvenir. Il eut une vue claire de la double opération échue à son époque : nécessité de renverser l'ancien régime, nécessité dV substituer un système social reposant sur des bases entièrement neuves; il comprit qu'il fallait, d'ores et déjà, éliminer la théologie et la guerre et remplacer ces modes sociaux provisoires désormais épuisés, destitués d'efficacité politique, par les forces spontanées qui s'étaient produites, exercées et développées silencieusement pendant que décroissaient les premières (2).

Voilà comment et pourquoi l'œuvre de Diderot

(1) Voy. Auguste Comte, Opuscules de philosophie sociale (1819-1828); i vol. in-12. Leroux. Paris, 1883.

(2) Auguste Comte, ihidem.

t% fut double : destructrice à l'égard de l'ancien régime, constructrice envers le nouveau.

Et s'il étendit également la négation à dieu et au roi, si, sous ce rapport, il fut complet, il ne sentit pas moins, pour le présent et l'avenir, l'importance de la science et de l'industrie, et parvint à s'assimiler, afin de les coordonner et de les rat- ^^ tacher à un même but : la réorganisation de la

société^ toutes les connaissances abstraites et concrètes amassées par ses devanciers et par ses contemporains.

Mais, par une fatalité inévitable qui pèse encore aujourd'hui sur le monde, le mouvement de recomposition sociale n'étant pas, il s'en fauti aussi avancé que le mouvement de décomposition de l'ancien régime, — la chimie, la physiologie, qui sont des parties essentielles du nouveau système mental, n'étaient encore qu'ébauchées, et la science sociale était à peine entrevue ! — Diderot ne pouvait et ne put élaborer la synthèse philosophique qui devait servir de base à cette réorgaê nisation de la société, cependant si urgente.

De là tous les tâtonnements théoriques et pratiques, toutes les oscillations, tous les bouleversements qui accompagnèrent et suivirent la chute de Tancien régime et qui ne cesseront que quand la théologie et la métaphysique auront été remplacées comme croyance générale, au moins chez tous les esprits actifs, par la synthèse positive ou philosophie des sciences.

De là aussi l'entière efficacité de la partie négative ou destructrice de l'œuvre de Diderot, et Pinsuffisance inévitable de sa partie organique, de beaucoup la plus difficile et la plus durable cependant.

De là, enfin, l'appui que des écoles et des partis très opposés ont pu trouver, en se recommandant à juste titre du fondateur de VEncyclopédie, dans ses écrits si nombreux et si variés.

Les négateurs du gouvernement quel qu'il soit, temporel et spirituel, les ennemis du pouvoir politique et de la direction religieuse, en un mot les adversaires de toute autorité, peuvent en eff'et y prendre des armes, aussi bien que ceux qui, respectueux des lois naturelles et immuables de Tordre humain, veulent reconstituer sur des bases positives les deux grandes forces publiques, les deux principales institutions humaines sur lesquelles a reposé jusqu'ici la marche de la civilisation, savoir, la religion (nous ne disons point la théologie) et le gouvernement.

C'est cette puissance morale, c'est cette supériorité intellectuelle dans l'accomplissement de la double lâche qui était échue à son siècle d'après les antécédents sociaux de la France et de l'Occident, qui font la gloire de Diderot et qui élèvent sa magnanimité à la hauteur de son génie.

C'est pourquoi nous avons tenu à honneur, à propos de son centenaire, et quelle que soit notre insuffisance, d'apporter un grain de sable à l'édi-

fice de sa glorification, en montrant plus explicitement qu'on ne l'a fait jusqu'à ce jour comment il se rattache à la Révolution française, à l'œuvre de régénération qu'elle a rendue possible et qu'elle a si généreusement commencée, ainsi qu'aux efforts de ceux qui, de nos jours, en poursuivent l'achèvement; ce qui le place assurément dans le grand courant du progrès humain.

Nous allons donc rechercher à quel degré il peut être considéré comme républicain , se liant aux hommes politiques qui, à la fin du siècle dernier, attaquèrent le plus audacieusement l'ancien régime, et, aujourd'hui même, au groupe qui s'efforce de mener à fin l'œuvre philosophique, politique et sociale commencée au xviii® siècle, en réorganisant la société à la lumière des sciences complétées, systématisées, reliées en un corps de doctrine, en une seule et même foi.

if

Qui le croirait? la complète émancipation thcologique de Diderot est encore assez souvent niée, textes en mains, par des gens de très bonne foi qui ne voient que la lettre, et qui, du reste, sont animés dMntentions très opposées : les uns, considérant l'athéisme comme une croyance quasicriminelle, veulent en décharger le philosophe; les autres, voyant la foi en cette doctrine reprendre crédit de nos jours, lui reprochent de ne l'avoir point affichée.

Rien n'est plus aisé, cependant, que d'arriver à la certitude sur ce point : il suffit de constater, dune part, que les passages de ses premières œuvres où il incline au déisme, tous ceux, en un mot, où il se sert encore des vocables théistes, ne sont que des concessions inévitables aux habil tudes initiales et surtout aux nécessités de son temps, tandis que sa foi scientifique, sa croyance intime, inébranlable aux lois nntiirelks des choses

et des (Hres^ qui expliquent le monde et Thomme sans aucune intervention divine quelconque, se dégagent de tous ses écrits en général et de quelques-uns en particulier d'une manière qui ne laisse pas de place à l'hésitation.

C'est dans V Encyclopédie, principalement, que l'on peut remarquer ces sortes de compromis, et Ton sait que, encore qu'il y ait fait, en ce genre, les plus grands sacrifices au succès de sa publication, Diderot eût l'extrême douleur, pendant que cet ouvrage s'imprimait, d'y voir le texte de ses articles altéréj mutilé, non seulement par la censure, mais encore par une exécrable trahison de son imprimeur.

La lettre virulente qu'il lui écrivit à ce sujet en fait foi, et Naigeon nous a appris qu'il « ne se rappelait jamais cette circonstance, une des plus critiques de sa vie, sans frémir des excès auxquels un ressentiment, d'ailleurs très juste, peut quelquefois porter l'homme le plus honnête et du caractère le plus doux. ;> — (Notice du Supplément aux œuvres de Denis Diderot^ édition Belin, p. 30, 1819.)

€ Diderot éia'd' athée, dit encore Naigeon, et même un athée très ferme et très réfléchi. Il était arrivé à ce résultat d'une bonne méthode d'investigation par toutes les voies qui conduisent le plus directement à la vérité : c'est-à-dire par la méditation, l'expérience, l'observation et le calcul. »

Quant aux articles théologiques de VEncyclo-

pédie, rédigés par les abbés Morellet, Y von, de Prades, Mallet et par le pasteur Polier, on les a finement et justement comparés à ces animaux sacrés que les peuples qui attaquaient les Égyptiens plaçaient, en allant les combattre, à la tête de leur armée.

Dans ses lettres à M"^ Voland, le philosophe écrit de Langres , à la date du 14 août 1759 ; <( J'ai rencontré ici quelques hommes bien décidés et bien nets sur le grand préjugé (Texistence de dieu); et ce qui .m'a fait un plaisir singulier, c'est qu'ils tiennent un rang parmi les honnêtes gens. »)

N'avait-il pas dit ailleurs, dans VEntreUen sur le fils naturel :

« Celui qui ne croit pas en dieu n'en est que plus obligé d'être honnête homme et bon citoyen? »

Et dans ses Pensées philosophiques : « La morale peut être sans la religion? (1) »

Enfin, on trouve dans le premier paragraphe du chapitre viii du Système de la nature, par d'Holbach et Diderot, tome deuxième, cette conclusion des sections précédentes, où le théisme est analysé à fond : € Tout a dû nous convaincre que

(1) Voy. Naigeon, Mémoires fnêtoriques et philosophique* sur la vie et les ouvrages de D. Diderot \ 1 vol. in-8®. Paris, Brière, 1821.— Sylvain Maréchal, Dictionnaire des athées anciens et modernes; i vol. in-go. Paris, an VIII. — Diderot, Œuvres complètes; édition Assézat et Tourneux, 1875-76.

I Vfc ridée de dieu, si généralement répandue sur la terre, n'est qu'une erreur universelle du genre humain. »

Citons aussi, pour mémoire, les Pensées philosophiques (1746), qui furent condamnées par le Parlement; la Lettre sur les aveugles (1749), qui fit mettre son auteur à la Bastille; le Dialogue d'un philosophe avec la Maréchale, etc.

Quant à l'émancipation politique de Diderot, elle ne nous semble pas plus équivoque.

Sans parler, entre tant d'autres ouvrages, de VEssai sur les règnes de Claude et de Néron, qui contient des allusions si hardies et des critiques s'adaptant avec un si singulier à-propos aux temps où le philosophe vivait (1), nous rappellerons qu'une œuvre bien faible par le volume, un très court poème que d'aucuns regardent comme une boutade regrettable, mais qui nous semble, au contraire, une manifestation de très haute

(1) ■ Pline l'ancien dit qu'il eiît été moins affligeant de voir Néron consulter les esprits infernaux que les favorites. Ce qu'il y a d'hommes pervers dans une cour se presse autour d'elles, fléchit le genou devant elles, et elles avilissent tout ce qui les approche. Elles sont protectrices nées des scélérats, persécutrices infatigables des honnêtes gens. Assises sur le trône à côté du maître, il y a deux autorités : elles ont leur parti, leur conseil, leurs audiences; l'empire du souverain est moins tyrannique, moins capricieux que le leur : elles plient à leur gré la volonté de leur amant; elles déposent les ministres, elles donnent des généraux aux armées, elles en tracent la marche sur une carte avec des mouches, et vingt mille hommes sont égorgés. »

portée, peut servir de point de repère et comme de lien pour rattacher Diderot à la période révolutionnaire militante. C'est la pièce'à laquelle il a donné pour titre : Les Éleuthéromnnes, les Furieux de la liberté! qui nous paraît devoir figurer parmi les productions littéraires les plus chaudes qui aient concouru à déterminer Pélan auquel nous devons, en France, l'avènement de la république.

C'est donc beaucoup moins au point de vue de Part, que nous sommes loin de rabaisser, cependant, qu'au point de vue historique et politique, que nous reproduisons aujourd'hui le célèbre «litliyranibe où le philosophe a explicitement manifesté la nature et l'intensité de ses convictions républicaines; son horreur pour la royauté fran- .;aise en décadence (condamnée en principe par tous les esprits éminents et par les masses so- ••iales, — le tiers état, — qui en supportaient le fardeau) ; la vue nette, vigoureuse, qu'il avait dès lors de la nécessité de la Révolution; enfin, le sentiment qu'il nourrissait assurément du régime à la fois rationnel et pacifique, plus clément et plus éclairé, qui devait remplacer bientôt le système catholique et féodal en décomposition.

Quelles raisons a-t-on opposées à cette manière de voir?

On a dit • « La preuve que les Éleuthéromanes n'ont aucun rapport avec les excès de la Révolution française, c'est que cette pièce n'a été imprimée qu'en 1795. »

Est-ce vrai?

Mais d'abord, quels excès peut-on légitimement reprocher à une nation qui, venant à briser dos chaînes plus que séculaires, un despotisme exterminateur qui avait, lui, épuisé tous les excès! ose enfin porter une main vengeresse sur ses bourreaux? Quelle pitié, quelle autre rémunération méritaient les pensionnés du Livre rouge, les entremetteurs du Parc aux cerfs et de la prostitution de Talcôve royale, les trafiquants des lettres de cachet, les bénéficiaires du pacte de famine, les tortionnaires de l'ancien régime. si ce n'est cette justice sommaire que les manants des campagnes et des villes firent aux aristocrates français de juillet 1789 à septembre 1792 (1)? Et comment imputer à crime au grand et bop Diderot d'avoir laissé déborder son cœur, sa pitié, son indignation dans des vers dont la fureur est encore restée au-dessous peutêtre de ce que méritaient ceux-là qui, pendant tant et de si longues années, avaient pourvu à

(I) D'après la loi naturelle d'équivalence entre l'action et la réaction, ce débordement de vengeances, que l'on doit considérer comme l'application la plus juste de la peine du talion, était inéviuble après la prise de la Bastille et la victoire du 10 août. Rien no pouvait rcmpôcherf Et il est aussi illogique de s'en étonner que d'en vouloir représenter les effets comme étant en dehors de la nature humaine.

Il n'y aurait pas de justice sur terre, si des faits aussi monstrueux que ceux que nos pères reprochaient avec tant de raison à la royauté agonisante, avaient pu demeurer impunis.

leurs plaisirs, à leur faste, ù leurs débauches, par d'aussi exécrables attentats?

Maintenant, faut-il conclure de ce que les Éleii- Ihéromanes n'ont été imprimés pour la première fois que le 30 fructidor an IV (1795), dans la Décade philosophique^ et, pour la deuxième fois, par les soins de Rœderer, dans son Journal (Téconomie politique f le 20 brumaire an V (1796), qu'ils soient demeurés inconnus depuis 1772, époque à laquelle ils furent composés?

« Il ne me reste qu'un mot à dire, a écrit leur auteur dans V Argument dont il fait précéder son œuvre, de la circonstance frivole qui a donné lieu à un poème aussi grave. Trois années de suite, le sort me fit roi dans la même société... La troisième, j'abdiquai, et j'en dis mes raisons dans ce dithyrambe, qui pourra servir de modèle à un meilleur

poète Pourquoi la poésie ne jouirait-elle pas,

à table, entre des convives, d'un privilège, etc. »

Ainsi, les Éleuthéromanes , improvisés par Diderot en 1772, furent alors récités à une table d'amis : sans doute chez le baron d'Holbach, devant Grimm, Naigeon, Sedaine, Georges Leroy et les châtelains du Grandval? peut-être chez M. Legendre, devant Madame, en présence de M"* Voland et d'autres personnes.

Ils ne furent pas imprimés à ce moment, et pour cause!... mais des copies en furent faites, qui circulèrent de main en main.

De ces copies, deux au moins, outre celle de la

Décade, qui appartint à M. Dubrunfaut, vinrent sous les yeux de Rœderer, par Naigeon peut-être, et servirent à donner au public une édition plus correcte que la première.

Voilà déjà trois textes parfaitement connus et absolument authentiques [1].

Peut-on affirmer que ces copies furent les seules? que jamais elles ne furent transcrites? enfin, qu'aucun de ceux qui en eurent communication n'apprirent ces vers pour les réciter, eux aussi, dans les sociétés qu'ils fréquentaient?

Ce serait absurde.

Surtout si Ton songe que le célèbre dystique qui caractérise le paroxysme des Furieux de la liberté était devenu classique pendant la Révolution et qu'on en retrouve l'esprit dans bien des harangues, la trace dans bien des écrits.

Personnellement, nous l'avons entendu pour la première fois de la bouche d'un des témoins de nos fastes révolutionnaires demeuré inébranlable dans son émancipation politique et religieuse malgré son grand âge, M. de Lorbehayo de Montataire, duquel nous tenons en outre un très intéressant Eloge philosophique de Diderot par M. de Salverte, son cousin, avec cette suscription autographe : a A Charles Lorbehaye, de la part de son ami Eusèbe. » — Paris, an IX.

(1) Nous empruntons ces détails à la réimpression des Œuvres de l>iderot, si savamment dirigée par MM. Assézat et Maurice Tourneux ; Garnier frères. Paris, 18*5.

Il nous paraît donc évident que non seulement le fils du coutelier de Langres n'a point hésité à exprimer en termes brûlants ce que ressentait son Ame généreuse et fière au spectacle des maux qui accablaient sa patrie; et que non seulement il n*a pas craint de communiquer à ses aiiais, — au risque d'une indiscrétion qui aurait pu lui valoir le traitement de Leprevost de Beaumont, — les plus secrets bouillonnements de son cœur : mais aussi que les Éleuthéromanes ont circulé en manuscrit et de bouche en bouche avant et après 1789, et qu'ils ont, sans aucun doute, contribué à illuminer la conscience et à encourager la révolte de nos pères en 1792 et en 1793, sans qu'il y ait à en faire remonter à leur illustre auteur autre choso qu'une haute expression de reconnaissance et d'estime.

Mais il va 'sans dire que ce n'est pas par cette production seule, par cette bluette politique, que Diderot et ses amis avaient attaqué l'ancien régime, le pouvoir absolu des prêtres et des rois. La lutte contre ce double despotisme était devenue, au contraire, le mot d'ordre de tous leurs efforts, l'objectif de tous leurs travaux, et les Éleuthéromanes n'en avaient été que la note la plus aiguë.

M. Louis Blanc lui-même, si peu clairvoyant et si injuste à l'égard de l'école encyclopédique, ne peut s'empêcher de reconnaître ce fait essentiel dans le premier volume de son Histoire de la Révolution :

« Le Système de la nature, dit-il, publié en 1770 (par d'Holbach et Diderot, sous le pseudonyme de Mirabaud), signala avec un éclat sinistre cette nouvelle forme de la grande révolte du xvni® siècle Que voyons-nous, s'écriaient d'Holbach et

ses collaborateurs, dans ces potentats qui de droit divin commandent aux nations? sinon des ambitieux que rien n'arrête, des cœurs parfaitement insensibles "aux maux du genre humain; des âmes sans énergie et sans vertu qui négligent des devoirs évidents dont ils ne daignent pas même s'instruire; des hommes puissants qui se mettent insolemment au-dessus des règles de l'équité naturelle ; des fourbes qui se jouent de la bonne foi? » Et ailleurs ; « Parmi ces représentants de la divinité, à peine dans des milliers d'années s'en trouve-t-il un seul qui ait l'équité, la sensibilité, les talents et les vertus les plus ordinaires... (1) >

« L'impulsion était donnée. On respectait toujours Voltaire : on ne lui trouvait plus assez d'audace. € Si le prince dit au sujet mécréant qu'il « est indigne de vivre, n'est-il pas à craindre que « le sujet ne dise que le prince infidèle est indigne « de régner? (2) >

<f Tel avait été le langage de Diderot dans VEn" cyclopédie, et, ce qu'il avait émis sous forme d'interrogation, maintenant, lui et ses amis l'affir-

(i) Sysième de la nature, P. II, ch. viii. (2) Art. Intolérance.

maient. Dans son Histoire philosophique et politique des deux Indes, Raynal s'écriait : « Peuples lâches î imbécile troupeau I vous vous contentez de gémir, quand vous devriez rugir! » et il s'indignait de voir des millions d'hommes conduits par « une douzaine d'enfants appelés rois, qu'armaient de petits bâtons appelés sceptres. > Le Système social^ par d'Holbach ; le Despotisme oriental^ publié sous le nom de Boulanger; VHomme, par Helvétius, ne parlaient pas autrement. » (1)

Oui I on était loin, avec de pareils hommes, de la demi-négation de Voltaire et de Rousseau, qui, jamais ne furent leurs maîtres. Avec eux, on avait affaire à des négateurs complets de l'ancien régime, du roi et de dieu : mais aussi, ne l'oublions pas, à des ingénieurs instruits, à des maîtres féconds qui voulaient réorganiser la société à la lumière des sciences, sur la table rase de la Révolution.

Leur influence fut donc justement et inévitablement prépondérante avant et après 89; c'est eux surtout, et non point seulement Voltaire ou Rousseau, qui ont soulevé et conduit, pendant les cinq immortelles années qui ont renouvelé de fond en comble la situation désespérée de la France, cet incomparable tiers état auquel est dû un aussi

(l) Histoire de la Révolution française^ t. [«r, p. 463-65. Paris, 1847.

L'auteur aurait pu tgouter que la doctrine de la souveraineté nationale, déjà établie dans la partie politique de ï'Enqfclopédie , est soutenue et développée dans tous les écrits de d'Holbach.

merveilleux changement! Ils ont empêché que notre pays, dans la main de l'Église et de la royauté dégénérées, ne devint une autre Espagne ! Et si leurs noms ne sont pas arrivés en tète de ligne à la postérité, on ne doit pas s'en prendre à leur mérite, mais à l'infirmité de nos littérateurs et de nos historiens qui se sont trouvés incapables de saisir l'ensemble de leur œuvre, de s'en assimiler les détails, d'en suivre l'influence sur les phases successives de la grande crise, comme d'en discerner les principaux artisans; égarant sans cesse les hommages d'un public incapable de se renseigner lui-même, sur des types secondaires, dont les écrits ou les actes étaient bien mieux à leur portée.

Les Eleuthéromanes, cette œuvre intrépide et si éminemment républicaine, ne restèrent donc pas enfouis, morts-nés, de 1772 à 179o : le manuscrit en circula dans Paris; il se répandit dans les provinces : et partout sa vibrante influence, d'autant plus ardente qu'elle restait cachée, mystérieuse, put s'exercer sur la génération d'hommes qui firent la Révolution française : un Fabre d'Eglantine, un Legendre, un Thuriot, un Dubois de Grancé, un Boucher de Saint-Sauveur, un Chaumette, un Momoro, un Brune, un Paré, un Sentex, un Ruhl, un Lequinio, des Cordeliers, des Jacobins, des Représentants du peuple, des Municipaux, un Danton, surtout , qui 4ie tous les grands révolution-

naires est celui qui peut le mieux se rattacher à Diderot : Danton , le lecteur acharné de VEncyclopédie (1) , et qui préférait certainement la philosophie du curé Meslier, son compatriote de fait, à la profession de foi du vicaire Savoyard; Danton qui, au moment de monter à Péchafaud, à rheure suprême, envoya tranquillement à ceux qui lui tinrent lieu de juges cette parole deux fois digne de son maître : € Ma demeure sera bientôt dans le néant; quant à mon nom, vous le trouverez au Panthéon de l'histoire. » (2) Il pensait donc comme Diderot sur le lendc-

(1) Mémoire sur la vie privée de Danton^ par le Dp Robinet , se édition. Paris, Charavay, 1884. — Pièce» justificatives, no 1, Fragment historiguey par Alexandre Rousselin :

« Danton, à la suite d'une double partie de natation et d'escrime, fut encore atteint d'une grave maladie. Longtemps retenu au lit, alors que son corps était réduit à l'inaction, il ne pouvait se livrer à ses exercices habituels, mais son imagination ne restait point inactive. Avec son infatigable ardeur de lecture, il s'obstina à lire V Encyclopédie tout entière, et il avait achevé ce labeur si considérable avant que la convalescence fut terminée. »

La pièce justificative no 7, du même ouvrage (Inventaire chez Danton en 1793), confirme le fait qu'il possédait l'^ficyclopédie dans sa bibliothèque.

(2) Moniteur, an II, 1794.

Suivant I^kanal (notes autographes inédites), à la demande de son nom, Danton aurait répondu au tribunal: «Il est assez connu dans la Révolution... Ma demeure sera bientôt dans le néant et mon nom vivra dans le Panthéon de l'histoire.»

Les Notes de Topino- Lebrun portent seulement : • Bientôt ma demeure dans le néant; quant à mon nom, vous le trouverez au Panthéon de l'histoire. »

Cette concordance suffit pour que le mot soit certain.

main de la mort, et, comme lui. jusqu'au dernier soupir, avait souci de la postérité.

C'est pourquoi il nous paraît surprenant que les chroniqueurs et historiens français qui ont écrit sur cette époque de notre vie nationale, aient laissé ce point aussi peu fouillé.

La vérité n'a pas échappé à tout le monde, cependant, ni chez nous, ni à l'étranger.

M. Pascal Duprat, dans le remarquable travail qu'il a publié sur les Encyclopédistes, fait ce premier rapprochement entre le fils du coutelier de Langres et le député d'Arcis ;

Diderot répond à Voltaire, qui l'engage à fuir, à quitter la France pour échapper au péril que sa grande entreprise a appelé sur sa tête : « Que voulez-vous que je fasse de l'existence, si je ne puis la conserver qu'en renonçant à tout ce qui me la rend chère?... Nos entours sont si doux, et c'est une perte si difficile à réparer. » — « Diderot trouvait ainsi d'avance, — ajoute M. Pascal Duprat, — sous une autre forme, ce mot de Danton, qui n'est guère compris, dans sa sauvage éloquence, que par les proscrits : « Emporte-t-on la patrie à la semelle de ses souliers (1) ? »

D'autre part, dans le volume qu'il nous a donné sur le conventionnel, M. Lennox a reproduit le passage suivant, qu'il attribue à un anno-

(l) Lei Encyclopédistes, leurs travaux, leurs doctrines et leur influence; i vol. in- 18. Paris, Lacroix, I866.

tateur allemand de son propre texte. Il nous paraît assez curieux pour être cité :

« Le Herr Lennox, dit le Ilerr Von Schreier, se contente d'indiquer, en courant, la ressemblance qui existe entre Danton et le plus grand philosophe que la France ait jamais eu, le colossal Diderot. Je ne suis qu'un Allemand, peu versé dans la biographie des écrivains illustres du xvju® siècle; cependant, à sa place, je n'aurais pas manqué d'établir soigneusement les rapports frappants qui existent entre ces deux génies si éminemment français.

« Ainsi, j'eusse fait remarquer au lecteur le parallélisme étonnant d'idées, d'impétuosité, d'ardeur dans la lutte entre ces deux immortels Champenois.

« Je les eusse montrés, à deux époques différentes : turbulents l'un et l'autre dans leur jeunesse, robustes de corps, passionnés pour les exercices violents, fortement enclins à l'amitié et indépendants de caractère jusqu'à l'indiscipline. J'aurais raconté comment tous deux quittèrent leur province pour venir à Paris, la tête bourrée de projets ambitieux et la bourse à peu près vide ; l'un et l'autre débutant par faire leur droit et apprendre la procédure ; épousant, l'un une demoiselle G. Charpentier qu'il connaît à peine, l'autre une Annette Champion qu'il ne connaissait pas du tout.

« J'eusse comparé V Encyclopédie et les Mélanges

philosophiques de Diderot au 10 août et à la levée en masse de septembre 1792, de Danton ; j'aurais placé sur la même ligne le philosophe qui avait écrit ces vers prophétiques :

Kt ses mains ourdiraient les enlrailles du prêtre, Au défaut d'un cordon pour étrangler les rois,

et le révolutionnaire qui, quelques années plus lard, devait faire pâlir tous les porte-couronne et les porte-mitre par cette Oère parole : « Nous jetons à l'Europe, comme gant de bataille, la tête d'un roi ! »

« Je n'aurais pas oublié de faire ressortir l'originalité, la naïve bonhomie, la générosité de Diderot, sa prédilection pour la démocratie et sa haine vivace et profonde contre les rois et les autels de toutes dénominations, et j'aurais placé en regard la bonté du tribun, sa facilité à oublier l'injure, son ardent amour pour le peuple et son aversion innée pour les aristocrates laïques et cléricaux; et, pour terminer, j'eusse cité cette apostrophe d'un des partisans du révolutionnaire, qui, vingt-cinq ans après sa mort, s'écriait : <f 0 < grand homme ! tu l'as prévu : le Panthéon de Thisc toire s'est agrandi pour te donner ta place (1). »

Mais c'est en France, heureusement, qu'un penseur des plus autorisés a pu fixer ce point d'histoire si intéressant :

(IJ Danton, Saiidoz et Fischbaclier ; i vol. in-i2. Paris, 1878.

— 2ti —

« Naturellement organique, dit Auguste Comte, quoique nécessairement vague, faute d'une doctrine positive, l'école encyclopédique de Diderot avait fourni plus de membres éminents qu'aucune autre. Elle conserva ce privilège en produisant alors deux dignes types, l'un pratique, l'autre théorique : le grand Danton (1), le seul homme d'État dont l'Occident doive s'honorer depuis Frédéric, et l'admirable Gondorcet, Tunique philosophe qui poursuivit, dans la tempête, les méditations régénératrices (2) ».

Nous tenons cejugement pour valable et définitif.

D'ailleurs, l'attitude que surent garder pendant la grande crise beaucoup de ceux qui se rattachaient à l'école encyclopédique, peut aussi montrer ce que fut l'influence de ses chefs sur la génération qui fit la Révolution et la ligne de conduite qu'ils y auraient eux-mêmes tenue, les services qu'ils n'auraient pas manqué d'y rendre, s'ils eussent vécu jusqu'à cette époque.

Sans invoquer ici l'exemple de conventionnels

(i) «. C'est le dieu créateur et sauveur de la République... il était d'une fermeté et d'une énergie immuables. ■ — (Notes inédites du conventionnel Lakanal ; communication de MM. Charles Lefebvro et Edouard Mercier).

« Danton, comme membre de la Convention, fut admirable de courage et de ressources en 179« et 1793 ; il avait fait le 10 août; il n'avait pas voulu nominalement le pouvoir.» — Billaud-Varennes, Nouvelle Minerve; Paris, 1835.

(2) Système de politique positive, t. III (philosophie de l'histoire), p. 596. L'œuvre de Condorcet à laquelle il est fait ici allusion est le Tableau des progrès de Vesprit humain.

comme Roux-P'azillac, le biographe et l'admirateur de Georges Leroy; comme Hérault de Séchelles et Fabre d'Églantine, les panégyristes de BuflFon ; ou celui de M^^e d'Angivilier, la patronne des Physiocrates, qui refusa d'émigrer; et de J.-D. Garât, ministre en 1793; sans nous reporter, surtout, à l'illustre Condorcet, l'ami du grand Turgot et de Voltaire, qui tenait Diderot et Danton en si haute estime, nous indiquerons simplement la conduite de Naigeon, le collaborateur intime des chefs de l'École philosophique, si profondément imbu de leurs idées et de leurs aspirations.

Il peut à lui seul fournir la preuve de ce que nous cherchons à établir.

Naigeon montra, en effet, de 1789 à 1810, époque de sa mort, une fermeté patriotique et républicaine qui ne se démentit pas un seul instant. Il demeura fidèle à son émancipation politique et religieuse si connue. Il embrassa le parti de la Révolution avec ferveur, et lui resta attaché jusque dans les mauvais jours.

En 1790, il écrivit à l'Assemblée nationale une adresse des plus remarquables, tendant à obtenir la laïcisation de la politique, comme on dirait aujourd'hui, et l'entière liberté des opinions. Nous en reproduisons textuellement le titre, qui pourrait, à lui seul, en indiquer l'esprit: Ac/re^^e à r Assemblée nationale sur la liberté des opinions, sur celle de la presse, etc., ou examen philosophique de ces deux questions : !<> Doit-on parler de dieu, et en général

fie religion, dans une déclaration desDroitsde l'Homme? 2° La liberté des opinions, quel qxCen soit Cobjet, celle du culte, et la liberté de la presse, peuvent-elles être lé' ijUimement circonscrites et gênées de quelque manière que ce soit par le législateur (1) ?

L'auteur, cela va sans dire, répond négativement à ces deux questions et fournit des raisons solides à l'appui de sa manière de voir, malgré quelques longueurs et des citations latines et grecques à profusion.

Mais, ce qui n'est pas moins intéressant, c'est la relation intime que l'on peut constater entre son écrit et les ouvrages politiques de d'Holbach, notamment la remarque commune sur la qualification de « mangeurs d'hommes » affectée aux rois par le divin Homère.

D'Holbach l'avait relevée en 1773, dans le deuxième volume de son Système social ; Naigeon la développa en 1790, dans son Adresse à PAssemblée nationale :

€ Homère donne aux rois, dit-il, une épithète remarquable ; il les appelle mangeurs de. peuples, ArjaOj^opoç BadiXeùç, populi vorator rex. Les choses n'ont pas changé à cet égard depuis Homère : les rois sont scrupuleusement restés ce qu'ils étaient de son temps « (2).

(1) Brochure in-8o de 140 pages. Paris, VoUand éditeur, quai des Augustins 25, M. DCC. XC (1790).

(2) Ceci, assurément, pouvait s'appliquer aux trois derniers rois do France, sous lesquels la cour dévorait littcraloment

Puis, il cite, d'après Plutarque, la réponse que fit Caton le Censeur, à propos d'Eumènes, à un interlocuteur qui lui vantait la bonté de ce monarque : « Cela peut être, mais moi je sais qu'un roi est, de sa nature, un animal qui se nourrit de chair humaine, Zôon, ô basilcus, sarcophagon cstin. »

Ailleurs, à propos de cette formule : « par la grâce de Dieu », conservée dans le préambule de la constitution de 1791, Naigeon dit au roi, par allusion : « Nous ne voulons plus de toi pour notre chef; tu prétends l'être par I9 grâce de Dieu, et tu comptes pour rien le consentement ou le refus de ton peuple : pour te donner des idées plus justes de ce que tu es et de ce que nous sommes ; pour t'éclairer sur nos droits, que tu ignores ou que tu refuses de reconnaître, nous reprenons à l'instant l'autorité que nous t'avions déléguée ; remets en nos mains ton sceptre et ta couronne, et dis ensuite à ce même Dieu de qui

« la nation, et absorbait à elle seule les deux tiers du budget annuel.— Notons, en outre, que le Pacte de famine avait déterminé des disettes cruelles pendant les années 1740 41, 52 68, 69, 75, 76, 78, 88 et 89. Dix famioes venant dépeupler le royaume de France, y décimer et sécher les générations artificiellement, systématiquement, d'après des calculs préconçus. des spéculations préméditées, arrêtées en conseil, perpétrées par les plus hauts fonctionnaires de l'État, de par le roi et à son profit ; voilà, certes, les déportements les plus monstrueux qu'aient jamais pu enregistrer les annales du despotisme, quelque riches qu'elles soient, et que la France, ce pavs auquel on doit sévèrement reprocher d'être à ce point sut ùnmemoi. n'aurait jamais dû oublier!

seul ton orgueil se flatte en vain de les avoir reçus, qu'il te les rende, et qu'il te replace sur ce même trône dont nous t'ordonnons de descendre (1). »

On voit avec quel radicalisme notre philosophe traitait dès lors l'institution monarchique et à quel point la république était entrée dans ses conceptions.

Du reste, il ne se méprenait pas sur la prééminence de la théorie sur la pratique, en politique, et fixait librement, «lans la préface de son Adresse à la Constituante, le doit et l'avoir des deux puissances relativement à la Révolution : « C'est aux philosophes, ces hommes dont la raison mûrie par Texpérience et la méditation a devancé^ formé même celle de l'Assemblée nationale, à seconder aujourd'hui les efforts de cette assemblée Réparer les maux sans nombre que la superstition a faits à Tespèce humaine ; rendre à la raison opprimée sous le sceptre doublement meurtrier des prêtres et des tyrans tous ses droits trop longtemps méconnus et violés, tels sont en partie les devoirs des représentants de la nation (2). »

Et plus loin :

« De ces réllexions, qu'il serait facile de fortifier par des raisonnements ultérieurs si une simple note pouvait offrir tous les développements que

(l) Adresse à l'Assemblée nationale sur la liberté des opi' nionSf etc., Préface, p. 67, {t) Ibidem, p. 8 et 9.

l'on doit trouver dans un traité, on peut inférer, ce me semble, que les députés, connaissant mieux toute rétendue du pouvoir de la nation qu'ils représentent, n'auraient attribué au roi ni le veto suspensif, ni le droit d'accorder ou de refuser sa sanction à leurs décrets. Le grand principe de son incompétence à cet égard une fois consacré dans la constitution, aurait épargné à l'Assemblée un temps précieux, beaucoup de sophismes et de longs débats, d'autant moins dignes de lé- 1,'islateurs philosophes, qu'une des erreurs les plus graves qu'on puisse avancer en politique en a été le résultai.

a J'ai suivi avec toute l'attention dont je suis capable les travaux de l'Assemblée nationale; les différentes motions, leur tendance, leurs rapports, les discussions, les débats moines qu'elles ont excités, les décrets qui en ont été les résultats ; tous ces objets si graves, si importants pour tous ceux en qui le désir du bien public est la passion la plus forte et la plus impérieuse, ont été sans cesse présents à mon esprit, et personne peut-être ne s'en est occupé avec un intérêt plus vif et plus constant. Je crois donc pouvoir dire sans blesser la vérité, qu'aucune considération particulière ne me déterminera jamais à altérer ou à taire, qu'il y a dans l'Assemblée nationale deux sectes très distinctes et diamétralement opposées de vues, de principes et d'intérêts : Vune est celle des patriotes, composée en grande partie de ces hommes que la

noblesse dédaigneuse ose encore appeler par mépris, le tiers, et qui sont au fond les vrais représentants de la nation; et Ton peut justement appliquer à l'autre ce que Tacite dit des Romains, qui, sous le règne d'Othon, ressemblaient aux esclaves d'une maison où chacun n'est occupé que de son intérêt particulier, sans se soucier du bien public...

« C'est à ces derniers qu'il faut presque toujours attribuer les fautes et les erreurs que l'on reproche avec raison à l'Assemblée nationale et dont la plupart même ne peuvent plus se réparer; tandis que d'un autre côté tous les principes de liberté religieuse, civile et politique consacrés par la constitution ; tout ce qu'on a dit ou écrit d'éloquent, de judicieux et de profond ; tout ce qu'on a conçu de grand ; en un mot tout ce qui s'est fait d'utile dans l'Assemblée, est presque entièrement l'ouvrage de ces mêmes députés que cette partie des prêtres et des nobles attachés fortement à leurs prétendus privilèges, appellent par dénigrement le coin du Palais-Royal^ et iju'ils ont l'injustice et l'insolence de désigner par l'épithète d'enragés.

« Il serait très facile de prouver que c'est de cette portion de l'Assemblée, réunie à plusieurs membres de la noblesse et du clergé, également recommandables par leur amour pour la liberté et par leur zèle constant pour le bonheur du peuple, que sont parties toutes les lumières; sans

eux, l'Assemblée incertaine, agitée, sans vues, sans idées, sans principes, n'aurait combattu que pour le choix des préjugés et des erreurs. C'est la tendance continuelle et opiniâtre de toutes ces volontés si prononcées, de toutes ces forces particulières, vers le bien public, jointe à la double représentation accordée au peuple dans l'Assemblée nationale, qui a sauvé la France, de même que c'est la garde nationale établie aujourd'hui dans toutes les provinces de l'empire, qui peut seule le garantir de Poppression et des entreprises du despotisme, a

Voilà ce qu'écrivait, en 1790, l'interprète autorisé de Diderot et de d'Holbach.

On peut différer avec lui d'opinion, mais ce qu'on ne saurait nier, c'est que, en pratique comme en théorie, il ne soit resté inébranlable dans la ligne politique de V Encyclopédie, et de venu énergiquement révolutionnaire.

Ainsi, chose importante, inattendue, mais parfaitement logique cependant, Naigeon se rallia, en politique, après 1789, à ce foyer du Palais-Royal où dominaient Camille Desmoulins, Linguet, Danton, Marat, Saint-Hurugue, Fabre d'Eglantine, etc., et où venaient se retremper les députés de l'Assemblée constituante siégeant à l'extrême gauche, les soi-disant « enragés a (1).

(1) Parmi ceux-ci on peut citer Muguet de Nauthon, Dubois de Crancé, Goupilleau de Montagu, Anthoine de Sarreguemines, plus souvent appelé Anthoine de Metz, Prieur de la Marne, Grégoire et tant d'autres ; Michelet va même jusqu'à

Aussi, bien des contemporains de Naigeon, lequel écrivait en 1790 comme si on eût été en 1793, ne se firent pas faute de le combattre ; entre autres cet abbé Morellet, l'auteur du Manuel des Inquisiteurs; cependant, le traducteur de Beccaria, et qui avait été de V Encyclopédie ( pour les matières théologiques, il est vrai), mais dont l'ardeur rénovatrice, depuis la perte de son prieuré de Thimers, allait en diminuant à mesure que la Révolution grandissait. En 1791, il publiait doncsous ce titre plaisant : Préservatif conirc un écrit intitulé : Adresse à l'Assendtlée nationale, etc., un pamphlet pour réfuter son ancien coreligionnaire philosophique.

Maintenant, est-ce que Naigeon prit assez de part à la vie publique pour être choisi, en 1793, comme l'un des commissaires chargés d'accompagner à Marseille les. Bourbons proscrits par la Conven-

supposcr des rapports de Mirabeau, Du port, Target et Lameth avec les agitateurs du café de Foy : • C'est là, dit-il, que, le 12 juillet, Desmoulins cria : Aux armes! c'est là que, la nuit du 13 au 14, se firent les jugements de Flesselles et do Delaunay, ceux du comte d'Artois, des Condé,des Polignac, etc.-»

La Bévue occidentale du l»»" septembre 1880 contient un très curieux article intitulé : Les avant-coureurs de lu Réoo- ^utioriy où se trouve rapporté le texte do ces jugements et de ceux du prince de Lambesc,du duc du Châtelet, de d'Aligre, Sartine et I^noir, des de Crosne, etc., ainsi que l'approbation des exécutions sommaires de Foulon, Berthier, Delaunay, Flesselles, t et autres scélérats ou traîtres de leur espèce. »

Ces considérations achèvent de mettre hors de doute le rattachement politique de Danton avec les Encyclopédistes.

tion nationale et d'abord internés dans les forts de cette ville, ainsi que cela semblerait résulter d'un passage du Moniteur (1)? Nous ne saurions l'affirmer ; et nous laissons la solution de cette question de détail à de plus érudits.

Quoi qu'il en soit, on ne lira pas non plus sans intérêt quelques lignes écrites par le même auteur au déclin du mouvement révolutionnaire, en 1796 (an IV), en tête de la deuxième édition de Tun des

1) Gazette nationale, ou le Moniteur universel, no 147, 27 mai 1793. — Nouvelles politiques.

« Voici quelques détails curieux sur le voyage des Bourbons

à Marseille :

' Les commissaires nommés pour la conduite des Bourbons étaient Caycux, Laugier et Naigeon. Chaque voiture était icarnie d'un Bourbon, d'un commissaire et d'un gendarme. Madame Bourbon gardait le silence, Conti frissonnait. Égalité (le duc d'Orléans] sifflait.

« Vers Orgon, à quatre lieues d'Avignon, des coups de fusil furent tirés sur la voiture.

.. Madame Bourbon n'a pas adressé la parole à son frère dans toute la route.

.. Égalité dînait avec ses fils. Aux trois quarts du chemin, il fallut que tout le monde dînât ensemble. Un commissaire observa qu'Égalité disséquait la poularde, se servait, et n'abandonnait qu'un squelette à l'appétit des autres voyageurs. Ce commissaire commanda deux poulardes; et quand Orléans eut fait le partage du lion, il lui dit, en refusant le plat qu'il rendait : « Croyez-vous que madame votre sœur et .. moi soyons faits pour manger vos restes? — Qu'on apporte « une autre poularde. » Ici Égalité siffla.

.. Madame Bourbon apprit par hasard qu'un des commissaires était gendre du citoyen I^augion (Laujon?), homme de lettres estime par son talent aimable et la douceur de ses mœurs. Cette découverte la tranquillisa sur-le-champ.

« Égalité avait beaucoup d'assignats sur lui. *»

ouvrages de d'Holbach les plus prononcés contre l'élément spirituel de Tancien régime : Lu Contai gion sncrce,

« Qui croirait (écrit Naigeon sous le nom de l'éditeur Lemaire) que malgré la révolution iiui vient d'étonner le monde, il soit nécessaire d'aller fouiller encore dans les archives de la sagesse pour en tirer des contre-poisons capables d'arrêter les progrès du mal que cherche à opérer le fanatisme religieux?

«Nous sommes cependant venus au point où, plus que jamais, il est nécessaire de fournir à la philosophie calomniée, abreuvée d'outrages, des armes puissantes contre les fauteurs de la superstition.

<( L'ouvrage que nous réimprimons, devenu très rare parce que le despotisme, dans le temps de sa toute-puissance, en avait arrêté le cours, nous a paru propre à réveiller dans tous les cœurs la haine contre les tyrans sacrés, et à prémunir les esprits contre les efforts redoublés de leur astuce et de leur hypocrisie. L'Europe entière a tremblé devant la valeur de nos guerriers; la France, agrandie par ses victoires, excite l'admiration chez tous les peuples ; mais à peine a-t-elle déposé la foudre avec laquelle elle a frappé les rois conjurés contre son indépendance, que le fanatisme

se réveille et cherche à rallumer, au nom du

ciel, les torches de la discorde et delà guerre

cl cependant l'olivier de la paix commençait à ombrager nos nombreux trophées !

«c C'est donc cet infernal ennemi du genre humain qu'il faut attaquer avec audace; c'est lui qu'il faut accabler, anéantir, si l'on veut empêcher les funestes effets de sa rage.

« Nous croyons que les amis de la liberté nous sauront bon gré d'avoir en quelque sorte ressuscité les maximes de sagesse répandues dans ce livre sublime, écrit avec autant de force que de raison

«i Poursuivis, vaincus, mais non pas accablés, les noirs suppôts de la royauté, dont Tunique ambition, dont tous les vœux atroces tendent à ramener les Français au plus stupide esclavage, ont senti qu'il ne leur restait plus qu'un moyen pour parvenir au rétablissement du trône. N'ayant pu les dompter par la force, en armant contre eux des légions étrangères, ils osent se liguer encore et prétendent aujourd'hui les soumettre à la voix du sacerdoce. Ainsi donc, après avoir saintement fait égorger, au nom de leur dieu et de leur roi, plus de 400,000 victimes dans l'épouvantable guerre de la Vendée, de peur de laisser s'endormir aujourd'hui la vengeance, et pour entretenir et prolonger ces longs déchirements, ils soudoyent des assassins et des traîtres, favorisent des prédicants qui s'emparent de la multitude ignorante, l'égarent et l'abrutissent en l'entraînant par l'exemple de la rébellion, en la captivant par la séduction, en l'irritant par des calomnies et des déclamations furibondes.

<( Déjà les peuples, longtemps pressurés par un clergé vorace et dissolu, oubliant les fureurs des inquisitions, les tortures, les bûchers, les ravages, les persécutions qui les désolèrent pendant tant de siècles, ne voyant plus que des victimes dans les anciens apôtres du mensonge que la Révolution a culbutés, les rappellent avec intérêt, applaudissent à leurs frauduleuses jongleries, s'agenouillent devant leurs fétiches et sont prêts ;i quitter l'étendard de la liberté pour se ranger .sous la bannière de la servitude (1).

« Oui, bientôt, si le tonnerre de la vérité ne se fait entendre, l'esprit de vertige s'emparera de toutes les tètes, et, d'hommes libres que nous étions, nous deviendrons de malheureux ilotes humblement courbés sous un sceptre de fer, ou

(i) De son côté et dans le même temps un autre ami fies Encyclopédistes et des Danionistes, Sylvain Maréchal, «écrivait :

« Mafçistrats! surveillez les prêtres; soyez sur leurs talons; attachez-vous à leurs pas ; éventez la piste sacerdotale et re- «Iressez la gent ecclésiastique au moindre;écari. C'est surtout à leur égard qu'il faut que la peine suive de près le délit. Le *iat lux de la Bible appliqué aux ténébreuses menées des prêtres, serait déjà contre eux une terrible sentence. ■ — Pensées libres sur les prêtres, l'an 1er de la Raison et VI do la Répuhhquo française, p. 14, S viii.

Naigcon avait parfaitement observé, du reste, le phénomène de la réaction, qui s'accéléra après le 9 thermidor an II (1794), et qui avait commencé à la mort de Danton; rétrogradation sans exemple, dont la nation qui venait de faire la Révolution française est absolument responsable.

(Note de l'éditeur des Elettthéromanea.)

— sodé tristes idiots vautrés aux pieds du souverain pontife osant se dire encore le Vice-Dieu sur la terre. »

C'est exactement ce qui advint : à la Convention nationale 'et au Directoire succédèrent Bonaparte et bientôt Charles X...

Au moment où Naigeon écrivait ces lignes clairvoyantes et fermes, la contre-révolution, exaltée par les élections royalistes de l'an V, fomentait déjà ouvertement, au sein de la République, le relèvement du trône et 9e l'autel; de Maistre publiait ses Considérations sur la France; Camille Jordan, au nom de la liberté des cultes et même des cloches, réclamait hautement la restauration du catholicisme ; La Harpe, transfuge de Thébertisme, brûlait avec cynisme ce qu'il venait d'adorer et redemandait à cor et à cris ce qu'il avait brûlé.

Naigeon luttait à outrance contre ce recul menaçant. Il ne s'abusait par aucune théorie sur rinfaillibilité démocratique; il ne s'abaissait à aucune défaillance, et voyait nettement où était le danger: dans l'ignorance des masses, dans la crédulité et la propension du peuple pour l'ancien culte, dans son manque de convictions républicaines et d'émancipation théologique. L'ami de Diderot combattait corps à corps, pied à pied, le rhéteur à bonnet rouge et à carmagnole devenu ermite.

Cette résistance désespérée inspira même à un

juste-milieu pressé de repos, M. J. Chénier, les couplets que voici :

Or, connaissez-vous en France Certain couple sauvageon, Prisant peu la tolérance, Messieurs La Harpe et Naigeon?

Entre eux il s'élève un schisme :

L'un étant grave docteur, Ferré sur le catéchisme; L'autre, athée inquisiteur*

Tous deux braillent comme pies; Déistes ne sont leurs saints :

La Harpe les nomme impies, Naigeon les dit capucins.

Leur éloquence modeste Amollit les cœui-s de fer; La Harpe a le feu céleste, Et Naigeon le feu d'enfer.

Partout ces deux Prométhées Vont formant mortels nouveaux :

La Harpe fait les athées, Et Naigeon fait les dévots.

Beaucoup de ceux qui avaient sucé le lait de V Encyclopédie, de ceux qui, surtout, avaient, comme Naigeon, subi le contact personnel de ses fondateurs, en reçurent donc un élan, une tradition de progrès qui les engagea et les retint inébranlablement dans la ligne révolutionnaire la plus ferme et la plus complète.

Quoi qu'il en soit, c'est en 1772, dans les dernières années de Louis XV, au plus aigu de la décrépitude dePantique et souvent glorieuse monarchie française, que Diderot, invité à célébrer la Fête des Rois, reçoit du sort la fève légendaire qui le met en devoir, ne fût-ce que pour une heure, de ceindre la couronne. — Il refuse ! et recourt au dithyrambe pour motiver son abdication : la toute-puissance PefFraye, il redoute le vertige de la souveraineté, il préfère le manteau du Sage à la pourpre des Rois.

Le souvenir sanglant et terrible des mauvais princes se dresse devant lui comme un autre Banco ; il s'élève contre les oppresseurs du monde et prophétise la révolte aux poings ensanglantés (la prise de la Bastille, le 20 juin, le 10 août) :

« La voilà! la voilà! c'est son regard farouche; « C'est elle; et du fer menaçant, « Son souffle, exhalé par ma bouche.

« Va dans ton cœur porter le froid glaçant.

« Kveille-toi. tu dors au sein de la tempête-

« EveilJe-toi, lève la tête; « Kcoute, et tu sauras qu'en ton moindre sujet

« Ni la garde qui t'environne, « Ni I hommage imposant qu'on rend à ta nersonn.^ « N'ont pu de s'affranchir élou/îer le projet

'Mais nous voici en 93 :

« C'est alors qu'un trône vacille- - Qu'effrayé, tremblant, éperdu, '

« D un peuple furieux le despote imbécile

<« Connaît la vanité du pacte prétendu.

Oui ! quatre-vingt-treize est tout entier dans ces St " '"TJ '' '''' '^ J-^^' l'horreu de

sang les faits sur lesquels s'appuyait Findignation de nos pères, l'indomptable ifaine qu'L avaient vouée aux « cruels artisans de lalon4e misère dont tous les siècles ont gémi I » "

Ne leur demandons pas de distinguer entre les époques du passé deJ^Humanité, non plus quVnre es bons et les méchants, parmi ceux qli t conduite, ni entre la maturité bienfaisante des grandes institutions sociales et leur décadence oppressive, corrompue, désordonnée! L'anaWse unpartiale est ici trop lente et trop ardue !:

évolution n étant pas trouvée, -. et ce n'est point

de juger et de rémunérer les représentants des âges écoulés qu'il s'agit pour eux, mais de s'affranchir, de se venger; l'ennemi est là, implacable, exterminateur : le minotaure catholique et féodal, qui arrête la marche de la société et qui dévore la substance des peuples; sus au monstre !... Cependant la colère et la haine, la rigueur du justicier, ne pouvaient convenir toujours à l'âme tendre et généreuse de Diderot. D'aillejrs, il ne renversait que pour reconstruire, il ne détruisait que pour remplacer (1). Donc, après avoir, en pensée, et devançant la justice du siècle, écrasé l'ancien régime, foudroyé le trône et l'autel, sa nature bienveillante et son esprit organisateur reprennent leurs droits :

« Assez et trop longtemps une race insensée

«« De ses forfaits sans nombre a noirci ma pensée.

« Objets de haine et de mépris, « Tyrans, éloignez-vous. Approchez jeux et ris.

«^ Vite, qu'on m'apporte une lyre.

« Le sceptre des rois sous le pied.

« Je veux chanter un autre empire :

(i) Cette tendance fondamentale était aussi celle do Danton. Elle fut, chez lui, assez remarquable pour qu'une publication de peu d'importance cependant, la Biographie de tous les ministres (Paris, 1825), l'y ait réellement signalée : « Danton paraissait avoir la conviction de ce principe politique qu'il n'y a de vraiment détruit que ce qui est remplacé, et il faisait consister toute la révolution dans ce svstème. «

Ce monde nouveau, c'est la France régénérée, c'est l'Europe, c'est l'univers, où régneraient la bonté, Tamour, la science et les arts, la vertu stoïque, la morale humaine, la religion do la postérité.

La réimpression des Eleuthéromanes a donc encore un autre but que celui que nous avons d'abord indiqué, et non pas le moindre : c'est de montrer que si Diderot fut un négateur complet, il fut aussi constructeur et voulut remplacer l'ancien régime par un état social nouveau, d'une mentalité, d'une moralité et d'une activité plus élevées (1).

Au début de sa carrière, en 1748, il avait annoncé cette substitution de la science à la théologie et à la métaphysique, sous forme d'allégorie, dans un livre indigne de lui certainement, mais où Ton retrouve cependant les traits caractéristiques de sa puissante nature.

Au chapitre xxix de cette fantaisie regrettable,

0) Voy. Auguste Comte, Système de Philosophie positive t. V et VI, et Système de Politique positive, passiin. - Revue occtdenra/e; Diderot et son siècle (leçons de M. Pierre Laffitte rédigées par M. P. Foucart). - Encours de publication.

que l'auteur intitule : Le meilleur pent-vtre et lemoim lu de cette histoire, après avoir décrit le temple de la fausse philosophie : un édifice suspendu comme par enchantement, vaste, quoique sans fondations et ne reposant sur rien; pourvu d'une tribune ayant pourdais une immense toile d'araignée; posée surla pointe d'une aiguilleets'ytenanten équilibre; occupée par un vieillard qui trempait dans une coupe remplie d'un fluide subtil un chalumeau qu'il portait à sa bouche et au moyen duquel il soufflait à une foule de spectateurs des bulles que ceux-ci s'efforçaient de porter jusqu'aux nues, Diderot proclame ainsi l'avènement de la science venant remplacer l'ontologie : c J'entrevis dans l'éloignementun enfant qui marchait vers nous à pas lents, mais assurés. Il avait la tôte petite, le corps menu, les bras faibles et les jambes courtes; mais tous ses membres grossissaient et s'allongeaient à mesure qu'il s'avançait. Dans le progrès de ses accroissements successifs, il m'apparut sous cent formes diverses. Je le vis diriger vers le ciel un long télescope, estimer à l'aide d'un pendule la chute des corps, constater avec un tube rempli de mercure la pesanteur de l'air, et le prisme à la main décomposer la lumière. C'était alors un énorme colosse ; sa tête touchait aux cieux, ses pieds se perdaient dans l'abîme, et ses bras s'étendaient de l'un à l'autre pôle. Il secouait de la main droite un flambeau dont la lumière se répandait au loin dans les airs, éclai-

rait au fond des eaux, et pénétrait dans les en* Irailles de la terre. — Quelle est, demandai-je à Platon, cette figure gigantesque qui vient à nous?

— Reconnaissez l'expérience, me répondit-il ; c'est elle-même. — A peine m'eut-il fait cette courte réponse, que je vis l'expérience approcher, et les colonnes du portique des hypothèses chanceler, ses voûtes s'afl'aisser, et son pavé s'entr'ouvrir sous nos pieds. — Fuyons, me dit encore Platon, fuyons : cet édifice n'a plus qu'un moment à durer.

— A ces mots il part, je le suis. Le colosse arrive, frappe le portique, il s'écroule avec un bruit effroyable, etc. »

Les Eleuthéromanes, dans leurs strophes finales, confirment assurément cette irrévocable tendance.

Mais ce n'est pas d'après ces quelques rimes seulement, ou dans les pages que nous venons de citer, tant décisives qu'elles soient, que Diderot a consacré cette révolution de l'esprit humain ; c'est dans celles de ses œuvres que l'on peut appeler organiques : Ses Pensées sur l'interprétation de la Nature, ses Lettres sur les sourds et muets et sur les aveugles, ses Recherches sur le beau, certains articles de l'-Enq/c/o^e(/ie, ses travaux spéciaux de mathématique, de physique, de chimie et surtout de physiologie, ses notes et lettres à M"« Voland, à Falconet, à Catherine II, qui mettent hors de doute le caractère positif, rigoureusement scientifique et finalement dégagé de négativisme de

son génie, et «ludions parmi

qui placent ses meilleures pro- les diverses philosophies de son siècle, enveniductions parmi celles qui auront été indispensa- mées par d'envieuses rivalités, eussent compromis blés au développement mental de notre espèce, au leur succès final, comme elles avaient jadis tant progrès définitif de Tesprit humain. discrédité le protestantisme (1).

Déjà, pour r£nct/do/>et/i>, qui ne peut cependant ^^i^^ comme nous Pavons déjà indiqué, c'est are considérée, en aucune façon, comme une p^^ ,es travaux originaux qu'il effectua en dehors îQ Sérieuse de synthèse proprement dite, j^ i^beur déjà si énorme de V Encyclopédie, en maéléments hétérogènes et même imcompa- thématique, en physique, on chimie, en biologie, en dont elle se compose, le pomt de vuapoiitiqj,eeten morale,et par les conceotions maî-

organique tend à y prévaloir d'une ^^^^ p.^uuia.t

ciable sur l'esprit purement critique. jsur la méthode en général et sur la nature intel-

En effet, l'instinct clairvoyant de Diderot trouv^ectuelle et affective de l'homme, qu'il caractérisa dans cette entreprise un expédient précieux pou ^^ tendance positive que nous lui attribuons, imposer un ralliement provisoire aux efforts eâ ^ Ainsi s'annonçait déjà la tendance normale de plus divergents des savants, des pubhcistes et de^a philosophie à dominer la science en la prephilosophes, sans exiger le sacrifice d'aucun^,ant pour base, quand chacune d'elles se trouvtv indépendance individuelle et de manière à procurait assez régénérée, d'après l'universelle substirer cependant à l'ensemble de ces spéculation^ution du relatif à l'absolu, incohérentes, — où la théologie, par exemple, es^ « Cette transformation radicale de l'entendeencore exposée pêle-mêle avec les sciences, qui efcent humain fit alors un pas direct par le consont la négation formelle, - l'apparence d ulours spontané de deux dissertations capitales, système philosophique. 'abord celle de Hume contre la causalité, puis

De plus, la durée considérable de ce travail Sblle de Diderot sur les deux cas principaux des trouvait pleinement suffisante pour consommaitelligences privées d'un sens. Le traité de Kant toutes les élaborations de quelque importance» borna réellement à résumer tardivement le sous le couvert d'une telle compilation. isultat systématique de cette double élaboration

H est donc aisé de comprendre quel servi(h instituant les formules les plus propres à carac- Diderot rendit à la rénovation moderne par l ilriser le dualisme fondamental entre le specla-

ution de celle vaste enirepii^^, c,«..o .^^^^.^^^^ profondes dissidences mentales existant entryi.

leur et le spectacle (le sujet et l'objet), entrevu par Hume et saisi par Diderot (1). »

Comte fait allusion, ici, en ce qui concerne ce dernier, à la Lettre sur les aveugles, à Vusage de ceux gui voient, complétée par la Lettre sur les sounh et muets, à l'usage de ceux qui entendent et 7 ui po rient ^1 744-1 7ol ) .

L'auteur y recherche, du point de vue scientifique le plus rigoureux, ce que devient notre intelligence lorsqu'elle est privée du secours des sens, notamment des deux principaux : la vue et l'ouïe. H aborde ainsi et traite d'une façon mai^'istrale, en démontrant la subordination étroite de l'esprit aux sensations, ou de notre entendement et de nos idées au monde extérieur, une des questions de pliysiologie cérébrale, — d'autres disent psychologie, — les plus difficiles et les plus délicates. Il suffit de l'indiquer pour en faire comprendre l'importance relativement à la théorie positive de l'intellect.

Mais Diderot ne se montra pas inférieur dans ses Pensées sur l'interprétation de la nature, où il aborda les plus hautes considérations relatives à la méthode, ce que Bacon et Comte appellent la philosophie première, et d'autres encore, croyant innover, les piremiers principes.

Il y soulève, notamment, la fameuse question de la réglementation des recherches scientifiques,

(i) Comte, Système de politique positive^ t. III, ch. vu, p. 388.

ou de leur discipline, d'après la considération de leur utilité (1).

Ce serait donc manquer à un devoir strict que d'omettre ici l'expression de l'estime et de l'admiration qu'impose le constant et complet dévouement social que Diderot apporta dans Taccomplissement de sa fonction philosophique et qui égala toujours, s'il ne la dépassa souvent, l'ardeur de son génie. On ne doit pas oublier que c'est au milieu des obstacles et des périls les plus grands qu'il sut remplir sa tâche, au risque permanent de sa fortune et de sa liberté. Sa lettre à Voltaire pour lui annoncer son inébranlable détermination de ne point renoncer à la publication de V Encyclopédie et de ne pas quitter la France pour se soustraire au danger, restera comme un modèle d'intrépidité théorique. C'est ce concours des plus hautes qualités d'esprit et de cœur qui lui confère le premier rang dans le groupe des philosophes.

De même, les principales productions d'hommes tels que d'Holbach, Quesnay,Turgot,Georges Leroy, Condorcet : VEthocratie, le Système social, la Morale universelle, le Tableau économique, les Réflexions sur In formation et la distribution des richesses, le Discours sur les progrès successifs de l'esprit humain, les Lettres sur les animaux, V Esquisse d^un tableau historié

(I) Voy. la JRevue occidentale, no du !«' mars 1884, p. 193 î le Centenaire de Diderot, par NL Pierre Laffitte.

que des pi ogres de tcsprit humain, seront élorncllement étudiées avec profit, parce qu'au lieu d'être limitées à la critique de l'ancien régime, elles constatent des faits et des rapports réels, et recherchent les principes positifs nécessaires à la réorganisation du nouvel ordre social.

D'Holbach surtout, quoique moins doué à certains égards, doit être signalé à la reconnaissance de la postérité.

Riche, instruit, voué par vocation naturelle aux sciences et à la philosophie, dévoré de la passion du bien public et servi par une indomptable énergie, il fut pour Diderot, qu'il égala au point de vue politique, le soutien le plus ferme et le plus dévoué, et se présente à nous comme l'apôtre le plus opiniâtre de la régénération sociale.

Divulgation infatigable des sciences cosmologiques; propagation audacieuse de la critique la plus hardie et la plus complète en religion et en politique ; élaboration directe et originale de la science morale, surtout sous les rapports publics; protection généreuse aux hommes de lettres, aux savants et aux artistes : telle est Tceuvre du baron d'Holbach, dont la maison hospitalière fut un foyer ardent où vinrent s'échauffer -les plus grands esprits.

La collaboration habituelle de Diderot à ses principaux ouvrages, surtout à ce Système de la nature qu'il enrichit de ses vues pénétrantes et

qu'il anima de ses chaleureuses aspirations, fournit un exemple de la plus intime fraternité littéraire qui ait jamais peut-être existé.

Dans tous ces glorieux travaux, on retrouve le caractère organique, constructeur, propre à l'œuvre des Encyclopédistes, et il faut qu'il y soit bien évident pour que Grimm lui-même l'y ait explicitement reconnu et signalé dans sa Correspondance, en août 1789 :

€ Son système social et sa Morale universelle, ditil en parlant de d'Holbach, firent beaucoup moins de sensation que le Système de la nature; mais ces deux ouvrages démontrent également qu'après avoir voulu renverser l'antique barrière que la faiblesse humaine avait cru devoir opposer jusqu'alors aux vices et aux passions qui la déshonorent, l'auteur n'en sentait que plus vivement la nécessité d'en élever de nouvelles ; c'est dans les progrès d'une raison éclairée par une bonne éducation et par de bonnes lois, qu'il se flatte de trouver toutes les ressources qui peuvent affermir l'empire de la vertu, et, grâce à son heureuse influence, nous procurer tout le repos et tout le bien-être dont notre naturel est susceptible. »

Eux immoraux! eux sans vertu! mais toute leur vie s'est usée à cette tâche suprême d'instituer la morale sur des bases naturelles, scientiflques, démontrables, à l'affranchir de la chaîne du surnaturel, afin de pouvoir solidement, réelle-

ment lui subordonner la poliliqueella vie privée! En même temps, comprenant la vertu, selon la définition de Duclos, comme « un effort sur soi-même en faveur des autres », ils donnaient individuellement l'exemple du courage civique, de l'abnégation personnelle et du dévouement social.

C'est ainsi surtout que ces hommes illustres purent exercer une influence aussi profonde et aussi étendue sur la génération qui fit la Révolution française.

On sait que la plupart d'entre eux, pénétrés de la nécessité prochaine et inévitable de cette grande crisesociale, et exactement instruits des difficultés immenses qu'une pareille réforme ne pouvait manquer de comporter, vu la complication d'un organisme comme la France, vu l'opposition des intérêts et des passions qui s'y trouvaient en jeu, et surtout d'après l'inégalité des lumières, aspiraient à faire progressivement les améliorations indispensables, par rEtatrégénéré,agissant d'après leurs idées et sous leur inspiration, par la royauté transformée, éclairée par l'évidence des choses et guidée par leurs théories.

Le grand Turgot y avait mis la main pendant son trop court ministère; mais, bientôt abandonné par Louis XVI, il avait dû succomber sous le poids des résistances rétrogrades de tout ordre.

D'Holbach reprit plus tard la même tentative, en 1776, dans VEthocratie (lo gouvernement fondé sur la morale), non point comme ministre ou

fonctionnaire d'Etat, mais comme libre conseiller, et avec le même insuccès.

De leur côté, Quesnay et Georges Leroy y avaient tendu sans plus de résultat.

La Révolution, par la seule faute de la royauté, ne put donc se faire par en haut, systématiquement, comme le voulaient les Encyclopédistes et les Physiocrates, elle s'opéra violemment, au milieu des plus terribles orages, et ce fut encore un disciple des philosophes qui, en 1792 et 1793, sauva la France en péril.

Il n'y avait, en effet, qu'un homme d'Etat instruit à l'école de l'histoire, de l'économie politique, de la haute administration, de la diplomatie, de la politique proprement dite et des sciences naturelles (sans parler de ses connaissances en jurisprudence, en économie rurale, etc.), ou piéparé à la manière des Encyclopédistes, comme Tétait Danton (1), et non pas un

(1) Voir à l'appui : Condorcet, Œuvres, t. I*% p. 602, 603 :

« D'ailleurs Danton a cette qualité si précieuse que n'ont jamais les hommes ordinaires : il ne hait ou ne craint ni les lumières, ni les talents, ni la vertu. »

Consulter aussi : La Révolution française (1789-1815), par M. Pierre Laftitte, Paris, 1880 ; et le Mémoire sur la vie privée de Danton, par le docteur Robinet, pièces justificatives, catalogue de la bibliothèque de Danton.

Outre les livres de droit et de littérature ancienne et moderne, on y trouve, en histoire : Hérodote; Plutarque; Kollin, Histoire ancienne; une Histoire du Bas-Empire en 28 volumes ; Fleury, Histoire ecclésiastique; Robertson, Histoire d^ Ecosse et d'Amérique ; Rapin, Histoire d'Angleterre ;

déiste fanatique formé à Pécole de Rousseau, ou des sceptiques exclusivement nourris de Voltaire; il n'y avait qu'un tel politique, disons-nous, qui fut capable de reconnaître et de proclamer la nécessité d'un gouvernement, et d'organiser, pour la défense de la patrie et de la République, une dictature invincible comme fut celle du grand Comité, au milieu du péril que faisait courir à la France Panarchie où elle était plongée dans la première moitié de 1793, en face de la coalition du dehors et de l'insurrection monarchique du dedans, d'après la décomposition politique produite par la Constitution démocratique de 1791 ou par l'application de la doctrine du Contrat social l

Car tandis que Rousseau assignait à l'inspiration populaire, à la volonté générale qu'il gratifiait d'une prescience et d'une infaillibilité natu*-

une Histoire moderne en 30 volumes; Davila, Guerrea civiles de France; Brantôme ; Velly, Histoire de France; le président Hénault, Idem ; Raynal, Histoire philosophique des deux Indes; Tableau de la Révolution française^ 13 cahiers; Venuti, Rome moderne; Guichardin, Histoire d'Italie ; Denina, RévO' lutions d'Italie; Dolina, Dictionnaire historique^ 8 volumes; Histoire des Voyages^ 23 volumes, etc. En sciences naturelles : la Maison rtistique; Bomard, Dictionnaire en 15 volumes; Bttfibn, 58 volumes. Kn philosophie: Lucrèce, Rabelais, Montaigne, Montesquieu, Mably, Rousseau, Voltaire, Helvétius, Boulanger, Condillac, la Philosophie de la nature^ etc. Blackstone, Commentaires; Beccaria, Des Délits et des Peines: Adam Smith; V Encyclopédie par ordre de matières; Bayle, Dictionnaire, etc.

* \ l## relies absolument utopiques, un droit exclusif et une compétence spécifique pour découvrir les principes de l'ordre social et pour gouverner la aation : au contraire, les Encyclopédistes n'accordaient cette capacité qu'à la connaissance réelle, approfondie du monde et de la société, à la science unie à toutes les qualités du cœur et du caractère, et voulaient que le gouvernement fût fondé sur l'étude positive des hommes et des choses, subordonnée à l'utilité publique.

Or, nulle application plus importante et plus décisive ne fut faite de leurs théories politiques qu'en 1793, quand Thomme d'État de la grande crise, Danton, en plein délire métaphysique et pendant le triomphe le plus périlleux de la doctrine de la souveraineté populaire, subordonnant le principe au fait, la croyance au résultat et écartant la politique de Rousseau pour suivre celle des Physiocrates, fit prévaloir le gouvernement central sur les autonomies locales, la dictature du Comité de salut public sur l'indépen- ^ dance communale, par cette admirable création du gouvernement révolutionnaire qui conserva l'intégrité de la France et sauva le pays.

C'est bien là, en effet, ce qu'ont produit de plus précieux pour l'Humanité les principaux représentants du xviiio siècle, en philosophie et à la tête des affaires.

Mais leurs meilleurs travaux établissent qu'ils ne se rattachent pas moins étroitement à l'école

constructrice du xix® siècle, au positivisme, et que c'est en toute vérité que le promoteur de ce nouveau mouvement philosophique et social, que Ton peut considérer déjà comme ne devant plus s'arrêter, a pu dire :

V Depuis que la situation écarte toute tendance purement négative, il n'y a de vraiment discré* ditées, parmi les écoles philosophiques du dernier siècle, que les sectes inconséquentes dont la prépondérance dut être éphémère. Les démolisseurs incomplets, comme Voltaire et Rousseau, qui croyaient pouvoir renverser Tautel en conservant le trône ou réciproquement, sont irrévocablement déchus, après avoir dominé, suivant leur destinée normale, les deux générations qui préparèrent et accomplirent l'explosion révolutionnaire. Mais, depuis que la reconstruction est à l'ordre du jour, l'attention publique retourne de plus en plus vers la grande et immortelle école de Diderot et Hume, qui caractérisera réellement le xvni« siècle, en lo liant au précédent par Fontenelle et au suivant par Condorcet. Egalement émancipés en religion et en politique, ces puissants penseurs tendaient nécessairement vers une réorganisation totale et directe, quelque confuse qu'en dut être alors la notion. Tous se rallieraient aujourd'hui à la seule doctrine (le positivisme) qui, fondant l'avenir sur le passé, pose enfin les bases inébranlables de la régénération occidentale. C'est d'une telle école que je m'honorerai toujours de descendre immé-

diatement, par mon précurseur essentiel, l'éminent Condorcet (1). »

De nos jours, tous les esprits de valeur, métaphysiques ou matérialistes, ont constaté cette relation nécessaire entre la grande école philosophique du xvnio siècle et celle qui, au xix«, professe la philosophie positive.

Entre autres, M. Pascal Duprat, dans sa remarquable étude sur V Encyclopédie^ déjà citée, s'exprime ainsi : « On a beaucoup parlé d'une philosophie positiviste dans ces dernières années, les Encyclopédistes sont les ancêtres de cette philosophie ; seulement, ils sont moins absolus que leurs disciples et ils ne suppriment pas aussi facilement qu'eux toute une province de l'esprit humain (la métaphysique), dépouillé ainsi d'une partie de son domaine (2). »

M. André Lefèvre n'est pas moins explicite ; il n'hésite pas à déclarer qu'Auguste Comte est le « successeur original d'Heraclite, d'Œnésidème, de Bacon, de Diderot et de Condorcet (3). »

Il n'y a donc que les littérateurs et les journalistes sans portée, les aveugles de parti pris, qui, méconnaissant une filiation aussi évidente, af-

(l) A. Comte, Catéchisme positiviste^ préface, p. 10 et il, Paris, 185S.

(ï) Les Encyclopédistes, leurs travaux, leur doctrine et leur influence. Paris, 1866.

(3) Bibliothèque des sciences contemporaines : La Philosophie, par André Lefèvre; in-l2, Reinwald. Paris, 1879.

firment que Diderot n'aurait pas assez de mépris et d'anathèmes, aujourd'hui, pour la doctrine positiviste.

A ceux-là, qui s'appuyent, en dernière analyse, sur Tantipathie que les grands émancipés du siècle dernier ont toujours témoignée envers la religion, pour les mettre en opposition avec la philosophie et la politique d'Auguste Comte, nous répondrons que Diderot et ses congénères entendaient essentiellement rejeter toute théologie^ mais non pas une synthèse philosophique à base scientifique, expurgée de surnaturel, comme est le positivisme, et pouvant servir de croyance générale commune, de moyen de ralliement spirituel ou de religion à tous les hommes ; autrement dit, la distinction capitale entre la théologie et la religion, effectuée plus tard par Auguste Comte, n^ayant été ni reconnue, ni même pressentie au temps des Encyclopédistes, ils confondaient ces deux choses cependant si différentes : d'où leur éloignement pour tout système religieux quelconque.

Mais on est obligé de constater aussi qu'ils avaient élaboré eux-mêmes, autant qu'il était alors possible, les bases de cette foi démontrable appelée, selon eux et suivant les positivistes, à diriger définitivement notre espèce.

Ne comprenait-elle pas, leur vaste et puissante école, qu'on a traitée quelquefois d'atelier philosophique, un groupe cosmologiste (Clairaut, d'Alembert, Monge, Lagrange, Laplace, Lavoisier,

Guylon-Morveau, Berlhollet, Vicq-d'Azyr, Buffon, Lamarck, de Lamettrie, Charles Bonnet, etc.) qui avait mené loin déjà la philosophie naturelle, l'étude scientifique du monde? Un groupe sociologiste (Montesquieu, Turgot (1), Condorcet, de Brosses, Chastellux, Raynal, Quesnay, Gournay, Dupont de Nemours, Mercier de la Rivière, Mirabeau le père, Volney, Hume, Adam Smith, Beccaria, etc.) qui avait directement abordé la science politique? Un groupe moraliste (Hume encore, Diderot, d'Holbach, Georges Leroy, Duclos, Vauvenargues , Kant, etc.) qui s'était plus spécialement pris à la science de l'homme et à ce que Bacon avait appelé \a philosophie première (2)? Et n'est-ce pas cette phalange admirable de penseurs et de savants qui

(1) Nous n'envisageons ici cet homme éminent que comme philosophe et sans parler de son incomparable valeur comme homme d'État.

(2) Non pas que Diderot et d'Holbach, en particulier, ne se soient préoccupés, nous le répétons, des choses sociales; ils s'en montrèrent, au contraire, le second surtout, constamment et profondément soucieux : mais ils confondaient l'un et l'autre la sociologie, l'élude de l'homme vivant en société , avec la morale, avec l'étude de l'homme individuellement et psychologiquement considéré, et ils faisaient rentrer entièrement la première dans la seconde, ils absorbaient la politique dans l'éthique. Ils ne se préoccupèrent, par exemple, comme Montesquieu et Condorcet, ni des conditions fondamentales d'organisation des nations (statique sociale), ni de leurs conditions d'évolution (dynamique sociale), ne cherchant que les propriétés mentales et affectives pour en tirer, principalement d'Holbach, des règles plus ou moins positives de conduite privée ot publique, ce qui constitue bien réellement la confusion que nous venons de relever.

a produit, outre la critique décisive et complète de Tancien régime (théologie et monarchie), la première ébauche de la philosophie positive, de- [)uis la mathématique jusqu'à la morale, c'est-àdire l'apport fondamental du xviii" siècle à l'œuvre de la civilisation (1)?

Rien de plus légitime, donc, que de réunir ces trois groupes en une même école, puisque les savants proprement dits, à cette époque, outre qu'ils embrassaient toutes les branches du savoir positif, ne demeuraient étrangers à aucune des théories générales élaborées par les philosophes, et que ceux-ci, à leur tour, s'assimilaient toutes les connaissances scientifiques de leur temps eomme base de leurs spéculations (2).

(i) On remarquera peut-être que parmi tant de célébrités nous n'avons pas fait figurer le docteur Marat, qui s'occupa, lui aussi, de politique et de morale dans ses Chaînes de l'esclavage, et de psychologie dans son traité de 17/omme, de physique dans ses recherches sur la lumière et sur le feu, et qui, avant d'être un politicien, fut aussi un philosophe ? La raison en est que, bien qu'instruit dans plusieurs sciences, il garda toujours l'esprit et la méthode métaphysiques, ei qu'il appartient, do ce chef, exclusivement, à l'école de Rousseau.

Il en est de même d'Hclvctius, dont nous n'avons point parlé avec détail parce que sa thèse toute métaphysique do Vintérêt comme seul mobile moral de nos actions, annulée par les travaux de Hume, combattue par Diderot, Turgot, et rejetée par Georges Leroy lui-même, et bien plus encore sa théorie de l'éfjalité des intelligences, le rattachent étroitement à l'école révolutionnaire proprement dite, où Rousseau ne fit que développer ses conceptions principales.

(2) Montesquieu, BulTon, Diderot avaient fait de très fortes

Et n'est-ce pas la science aussi qui est l'agent le plus ferme et le plus ordinaire de Témancipation intellectuelle, le dissolvant irrésistible de la théologie et de la métaphysique, en substituant partout les lois naturelles aux volontés surnaturelles ? Que deviennent les dieux et dieu lui-même quand l'observation et le raisonnement ont découvert et formulé l'explication positive des êtres et des choses, des phénomènes quelconques, cosmologiques, biologiques, sociaux et moraux (1)?

L'école philosophique avait tellement conscience de la destination sociale de l'immense synthèse vers laquelle elle avait dirigé tous ses travaux, que l'auteur de la Morale universelle et du Système social, d'Holbach, dans ce livre si énergique contre les théologies quelconques : La contagion sacrée, que nous avons cité précédemment, n'avait point hésité à écrire, au chapitre traitant du sacerdoce et à propos de cette « refonte de toutes les âmes » qu'ambitionnait d'ores et déjà la philosophie moderne :

études mathématiques ; Quesnay avait écrit tout un système de cosmologie, qui servait comme d'introduction à ses constructions sociales ; Lamarck et Lamettrie n'étaient pas restés, il s'en faut, étrangers aux conceptions sociales et avaient écrit sur cet objet ; d'Alembert, un des géomètres les plus illustres qui aient existé, était l'auteur d'éléments de philosophie, du Discours préliminaire de l'Encyclopédie^ et d'ouvrages histo. riques.

(1) Voy. Auguste Comte, Opuscules de philosophie sociale (1819-1828), le livre le plus original et le plus fort en rénovation qui ait jamais été écrit.

« Rien n'eût été plus avantageux pour les nations que les instructions de quelques citoyens honnêtes, qui, ayant consacré leur temps à l'étude de la nature, à méditer ses voies, à faire des expériences, à s'enrichir de sciences réelles et de connaissances utiles, les eussent ensuite communiquées avec franchise à ceux que leur travail empêchait de s'occuper des mêmes objets. Si, au lieu de se repaître de chimères extravagantes et dangereuses, un certain nombre d'hommes se fut occupé de la morale, des rapports qui subsistent entre les êtres de l'espèce humaine, des devoirs qui en sont les suites, les gouvernements, la morale, la législation, la physique se seraient perfectionnés, et la somme des maux du genre humain eût au moins diminué sur la terre. La physique et une morale fondée sur la nature sont les seuls objets dignes de l'attention des hommes; l'une leur apprend à multiplier les biens dont ils jouissent, à repousser ou du moins à soulager les maux qui les affligent ou qui les menacent (1);

(!) I/importance des sciences cosmologiques ou de la philosophie naturelle comme base do la politique et de l'éthique était tellement sentie par tous les esprits sérieux à cette époque, que Sylvain Maréchal a écrit dans un opuscule qui n est, du reste, qu'une sorte de résumé de la doctrine de d'Holbach {Culte et lois d'une société d'hommes sans dieu) : « Tous les ans ils décernent une couronne à l'auteur de l'écrit le mieux fait contre le préjugé d'une croyance en

dieu. »

« Chaque année ils appellent en leur enceinte un homme habile dans la science des corps, pour répéter quelques-unes

^» l'autre leur enseigne la vertu et leur prouve qu'elle est le seul soutien des empires, des sociétés, des familles, et la source unique de la félicité publique

et particulière

« C'est à ceux qui ont médité ces grands objets qu'il appartient d'instruire les peuples, eux seuls méritent le nom de Sages qui devraient être les seuls prêtres des nations. Au lieu de former des superstitieux, des lâches, des fanatiques, leurs instructions formeraient des citoyens généreux, industrieux, éclairés, raisonnables. Par là, peu à peu, l'éducation répandrait des lumières, des connaissances, des vertus solides; une jeunesse ainsi formée formerait à son tour une postérité vertueuse, éclairée, libre. Chaque père de famille transmettrait à ses enfants les principes, les sentiments, les vertus qu'il aurait acquis lui-même; il développerait leur raison; il leur montrerait leurs intérêts les plus réels; il leur ferait de bonne heure contracter l'habitude de se rendre utiles ; il leur ferait sentir le prix de l'honneur véritable;

%k il leur inspirerait le désir de mériter la bienveillance de ceux dont l'estime et les secours leur seront un jour si nécessaires; il leur prouverait qu'ils sont intéressés à servir la patrie, à s'atla-

dcs nombreuses expériences qui démontrent la toute-puissance de la nature, saris recourir à un agent hors d'elle. >>

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