‹ Les éleuthéromanes [microform]: avec un commentaire historiqueChapitre 3 sur 6 · XLIX · texte numérisé non relu

XLIX

C'était bien symboliser l'opposition fatal»» qui existe <Mitre la science et la théologie.

cher à la grande famille dont l'association les a fait membres, à se conformer à des lois qui ont pour but le bien de tous, en un mot, il leur apprendrait à chérir les noms sacrés de vertu et de patrie (1). »

Un autre ennemi personnel de dieu et des rois va plus loin encore dans cette voie : il s'élève jusqu'à prévoir les missions civilisatrices qui seront dirigées dans l'avenir par les philosophes et les savants, ces Sages dont parle d'Holbach.

Après s'être élevé en ces termes contre les pompes du culte catholique : — a La vraie religion doit ressembler à la vérité. La seule religion digne de ce titre, c'est-à-dire lu morale, doit être nue, sans voile mystérieux, sans ornements postiches, » il ajoute : « Qui empêcherait une compagnie de philosophes, à l'imitation des prêtres de Jésus, mais mieux intentionnés, sans se servir de vils moyens, d'entreprendre la métamorpjiose des sauvages en hommes, et non en esclaves, (juel mal y aurait-il à ce que plusieurs particuliers se réunissent pour suppléer par leurs lumières et leurs soins à la négligence des métropoles envers leurs colonies éloignées? etc. (2). »

(1) La Contagion sacrée^ ou Histoire naturelle de la superstition; tableau des effets que les opinionn religieuses ont produit sur la terre, rremièrc édition en 1767, sous le pseudonyme de Jean Trinchard; deuxième édition en l'an V de la République française (1797), avec des notes et une préface de Naigeon.

(2) Pensées libres sur les prêtres, par Sylvain Maréchal , Paris, an VI, p. ii, s vi, et p. si, g xl.

Tous ces nobles pressentiments de l'avenir de notre espèce ont été systématisés par Auguste Comte, et incorporés dans son Système de politique positive (1).

Il nous semble donc qu'il n'eût guère été possible, à une aussi grande distance, — plus d'un demi-siècle! — de mieux pressentir, de préciser davantage la nature scientifique ou positive du dogme et le caractère strictement social de la religion de l'Humanité.

Quel but se proposent les Encyclopédistes? La refonte de toutes les âmes. Et Auguste Comte ? La réforme des opinions et des mœurs. Et par quels moyens ? des deux côtés , par l'observation et le raisonnement, pour ce qui concerne la connaissance, par la science étendue à tous les faits, à tous les ordres de phénomènes; par la morale humaine et positive, sans dieu, pour ce qui est du sentiment ou des mobiles de la conduite; enfin, en politique, sans roi, par la science sociale, directrice suprême des nations, et qui provoque le concours de toutes les volontés à une œuvre commune : l'exploitation de la planète par l'industrie substituée à la guerre. — Aussi , mêmes formules générales, même drapeau : Substituer à la théologie et à la force militaire une foi démontrable, scientifique, dirigeant une activité pacifique et fra-

f l) Voy. la Politique positive et la question tunisienne, iu-8o» Paris, 1881, et /a Politique coloniale^ in-8o. Paris, 1884, par le Dr Robinet.

ternelle ; réorganiser sans dieu ni roi^ par le ntUe de r Humanité !

a J'aime la philosophie qui relève rilumanité. La dégrader, c'est encourager les hommes au vice, » écrit Diderot à M"® Voland; « vous ne saurez jamais tout ce que j'ai rêvé pour la grandeur de rhomme, » dit Auguste Comte à M"® de Vaux.

Mais ce ne sont là, observera-t-on, que des généralités dissimulant à peine les incompatibilités fondamentales.

Sans nous arrêter à V Encyclopédie ^ qui renferme tant de documents et d'aspirations utilisés par le positivisme, le Système de la nature^ par d'Holbach et Diderot, cet ouvrage si considérable où la cosmologie, la politique et la morale sont abordées dans un esprit dégagé de toute théologie, sinon encore de toute métaphysique, n'est- il pas une approximation très éloignée sans doute, mais très reconnaissable cependant du Système de philosophie positive? Et la Morale universelle, VÉthocratie, le Système social, ces développements précieux du Système de la nature, n'ouvrent-ils point la voie que Comte a suivie pour arriver à la fondation de la science sociale et de la science morale, et à l'établissement de la prépondérance incontestée de cette dernière sur l'ensemble des sciences qui la précèdent, comme sur les actes de la vie publique et de la vie privée?

C'est donc bien en continuant ce que Ton peut

>• appeler le grand xviii® siècle, l'école constructrice de Diderot, mais sans les recommencer, que le fondateur du positivisme a pu, théoriquement du moins, satisfaire à ce besoin de renouveau nfiental et de régénération politique et morale qui s'était emparé, à cette époque, de la société française et même de tout l'Occident, et auquel les Encyclopédistes s'étaient si glorieusement voués. Aussi a-t-il regardé comme un devoir d'incorporer à sa doctrine, en motivant chaque détermination, leurs œuvres principales, et les a-t-il recommandées aux méditations habituelles des contemporains et de la postérité : les discours politiques de Hume et ses essais sur l'entendement, les vues de Diderot sur le beau, ses recherches sur l'intelligence et le moral de l'homme, les spéculations de Georges Leroy sur les attributs supérieurs de l'homme et des animaux, le livre de Condorcet sur les progrès de l'esprit humain, les pensées de Vauvenargues et les observations de Duclos, les travaux scientifiques de Clairaut, de d'Alembert, de Lagrange, de "^ Lavoisier, de Buflfon, de Lamarck, etc., dont il a inscrit les noms glorieux dans le vaste répertoire de commémération publique destiné à tout l'Occident et plus tard au monde entier (1).

Mais il y a plus : la question cultuelle qui, au dire des révolutionnaires de notre temps, sépare-

(l) Bibliothèque positioiste au \ixe siècle, dans le Système de politique positive. — Calendrier positiviste.

rait irrémédiablement le positivisme de la philosophie du xviiie siècle et de la Révolution française, et consommerait leur irrévocable divorce, est, au vrai, ce qui les unit le plus étroitement. Il n'est pas douteux, — et des adversaires moins prévenus Tauraient reconnu depuis longtemps,

— il n'est pas douteux que le mouvement d'émancipation philosophique de cette incomparable époque n'ait eu son aboutissant normal, inévitable et indispensable, son apogée ou son paroxysme, comme on voudra, dans la religion de 93, dans le culte de la déesse Raison ! Et il n'est pas moins certain que cette grande tentative de ralliement spirituel, de synthèse rationnelle et sympathique,

— noble et glorieuse, quoi qu'en aient dit les déicoles de toute robe, — émanée du mouvement encyclopédiste , des entrailles même du tiers état, ne constitue une des deux racines essentielles de la doctrine positiviste, relativement au culte de l'Humanité: l'autre plongeant, à travers le moyen âge et les temps polythéiques, jusqu'au fétichisme initial, afin de réunir en un même faisceau tous les éléments du processus religieux (1).

C'est donc, il faut le redire ici, faute d'avoir pu comprendre la distinction capitale qui existe entre la religion et la théologie — - celle-ci

(1) Voir V Essai sur la prière, par M. J. Lonchampt : Introduction historique; in-32, Leroux. Paris, 1878.

n'étant qu'un des modes particuliers et provisoires du dogme, ou de l'explication générale du monde et l'homme, et l'autre, au contraire, formant bien réellement le moyen permanent, éternel, du ralliement intellectuel et moral de notre espèce, — que les révolutionnaires de nos jours, déistes ou matérialistes, persistent à contester la filiation aussi évidente que réelle de la grande et inévitable institution qui assure, à travers les siècles, la coopération volontaire de toutes les forces humaines à l'œuvre de la civilisation générale, et qui va du fétichisme au positivisme, à la religion de l'Humanité, par la théocratie, le polythéisme proprement dit, le monothéisme, et le culte de la Raison.

Aucune hésitation n'est désormais possible sur ce point, et l'école philosophique de Diderot se relie au moins autant, au xix^' siècle, à l'école positiviste, pour achever la Révolution, qu'elle s'est rattachée, à la fin du xviu^', au parti de Danton, pour commencer l'ébranlement régénérateur.

Aussi, tous les disciples de Comte, sans exception, ont-ils continué au fondateur de YEncydopédie le culte systématique que l'auteur de la Philosophie positive lui avait voué, et n'ont-ils pas attendu le prochain centenaire pour évoquer son image sur la voie publique et la présenter aux bénédictions de la foule.

La lievue Occidentale du 1^' septembre 1882

contient ù ce sujet une relation curieuse que nous ne devons pas manquer de reproduire ici.

C'est à propos de la fête nationale du 14 juillet de la même année, telle qu'elle fut célébrée à Paris dans le VI^ arrondissement, sous l'impulsion d'un positiviste, M. G. Robinet, conseiller municipal du quartier de la Monnaie, l'ancieu district des Cordeliers :

«< Une manifestation très remarquable

conmie exécution et surtout précieuse comme symptôme, a eu lieu au carrefour Buci, c'est-à-dire à l'intersection des rues de l'Ancienne-Comédie, Mazarine, Dauphine, Saint-André-des-Arts et de Buci.

« Les citoyens du quartier de la Monnaie y avaient enfin songé au passé, à nos illustres ancêtres de 1789, ils avaient évoqué les immortels souvenirs.

« C'est, à notre connaissance, la glorification la plus convenable de la grande époque, qui se soit produite dans l'immensité de la fête parisienne.

« Au cœur même de Tantique et glorieux district (les Cordeliers, au centre du vieux Paris, dans le célèbre carrefour, une direction civique et intelligente avait disposé les statues et les bustes des citoyens qui ont eu une part aussi considérable qu'incontestable au triomphe de la Révolution, et qui tous ont vécu et produit le meilleur de leur œuvre sur le territoire actuel du sixième arrondissement. Le grand et bon Diderot d'abord,

dont l'action philosophique fut si élevée et si radicale, qui habitait au coin de Tancienne rue Taranneet de la rue Saint-Benoît; Camille Desmoulins, le promoteur du 14 juillet, rue de TAncienne- Comédie ; Vami du peuple^ le docteur Marat, le savant publiciste et Tinfatigable argus qui exerça, jusqu'à sa mort, un contrôle civique sur les hommes et sur les choses de ce temps; enfin le président des Cordeliers, Danton, le chef actif de la démocratie parisienne au 10 août, le chef de la défense nationale en 92, l'homme d'État de 93, qui demeurait à côté de Marat, rue de TÉcolede-Médecine (rue des Cordeliers), à deux pas du club.

« Pourquoi ne l'avouerions-nous pas? Lorsque nous nous sommes vu dans ce lieu consacré, — que les patriotes d'aujourd'hui avaient baptisé, pour la circonstance : Carrefour de la Révolution — en présence des images de ces grands serviteurs de la France républicaine, de ces libérateurs de l'Humanité, — une profonde émotion nous a saisi, et notre souvenir s'est aussitôt reporté vers les temps héroïques où ils vivaient : quand la philosophie du xvm® siècle, si hautement représentée ici par Diderot et si vigoureusement servie et appliquée par nos pères de 89 et de 93, faisait tomber sous son souffle irrésistible les murailles imprenables de la Bastille, les abus de l'ancien régime, et le trône de France luimême, tant de fois séculaire.

Ihi

« Nous revoyions, en pensée, le district et Ir club des Gordelicrs, avec leurs membres les plus illustres, dont lo concours intrépide, prenant l'avant - garde du mouvement révolutionnaire, fonda le prestige de l*aris, fit le succès des cinq grandes journées républicaines, de 1789 à 1793, et assura définitivement les résultats les plus essentiels et les plus fondamentaux de la Révolution : le renversement du trône et de l'ancien régime; rétablissement et l'organisation de la République; la défense nationale victorieuse, irrésistible.

« Quoi qu'ils aient pu commettre, les héros qui ont accompli de si grandes choses ; quoi qu'ils aient fait ou dit qui ne soit plus à la portée des esprits vacillants et des cœurs refroidis qui constituent, en majeure partie, le public de nos jours, ils sont sacrés pour nous ! ceux principalement dont les images glorieuses étaient élevées dans le teuillage, les guirlandes et les drapeaux qui s'entrelaçaient, le 14, au pourtour du carrefour iJuci, se dressant dans toute leur majesté autour d'une alerte et charmante statue de la République, d'une Marianne décidée et joyeuse, courant porter au monde la bonne nouvelle, et qui, à coup sur, avait pris ses airs et ses modes patriotiques à cette belle Liégeoise (la pauvre Théroigne !) qui enleva nos pères au grand soleil du 10 août et leur apparut comme le symbole de la victoire ouvrant la carrière aux invincibles coliortes qui sortirent

triomphantes des terribles guerres de l'an II (l).

« Quelle joie nous avons ressentie de pouvoir contempler enfin pour la première fois à la lumière de la rue, au grand air de l'admiration publique et de l'enthousiasme populaire, ces immortels calomniés qui ont fait la France républicaine, la fière et libre nation qui sortit des mains de la Convention nationale!

M Nous avions bien vu jusqu'ici honorer publiquement Rousseau, qui, toute sa vie, demeura rivé à la chaîne de dieu; Voltaire et Mirabeau, qui ne surent jamais s'affranchir du joug de la royauté, et tant d'autres types célèbres qui gardèrent toujours un pied dans l'ancien régime : mais Diderot,

mais Danton ! Non ! jamais il ne nous avait été

donné de les contempler sur la voie publique, exposés à la reconnaissance et au respect des esprits libres, des cœurs sincères, des patriotes vraiment affranchis des servitudes d'antan, et qui veulent,

(l) Les artistes qui avaient concouru avec un cmprossemcnt tout civique à la décoration du carrefour Buci sont MM. Ferdinand Taluet, statuaire, auteur du buste de Marat, «•n style décoratif, très applaudi et très enlevé ; Carlos La- ;çarriguc, du Chili, auteur du buste très réussi et très imposant de Diderot (d'après Houdon) : ces deux premières œuvres exécutées en quelques jours pour la circonstance ; Lefèvre, auteur de la ravissante République dont nous avons parlé ; Doublemare, auteur de la statue si naïve et si vraie, si pleine do foi et d'enthousiasme de Camille Desmoulins; enfin, M. Laoustc, auteur de la statue de Danton, reproduction très consciencieuse et très énergique du grand oonvontionnel.

avec Auguste Comte, réorganiser sans dieu ni roi, d'après la connaissance des lois de THumanité. » On peut donc, et à bon droit, ériger, le 30 juillet prochain, sur la place Saint-Germain-des-Prés, le bronze du fondateur de ï Encyclopédie; mais cette réparation nécessaire ne peut faire oublier que le percement du boulevard Saint-Germain a fait disparaître, du même coup et pour toujours, des vestiges sacrés, des témoignages précieux pour l'histoire et pour le culte de la Révolution : les demeures de Danton et de Diderot, entre autres ! Elle ne doit pas faire perdre de vue, surtout, que, bien avant le jour du centenaire, le groupe positiviste de Paris a exposé à la vénération publique, en un jour solennel, les bustes et les statues des meilleurs ouvriers de la régénération moderne.

Si on veut bien prendre en considération les textes que nous venons de citer, — sans même accepter la manière dont nous les avons interprétés et les conséquences que nous en avons tirées, — si on pèse les termes dans lesquels Diderot, d'Holbach, Naigeon,ettant d'autres, ont exprimé leurs opinions essentielles, leurs aspirations les plus chères, et affirmé leur foi, on pourra juger de ce qu^étaient « ces philosophes voués au mépris de tous les siècles » depuis l'année 1794, époque du triomphe officiel de la métaphysique révolutionnaire; on sentira tout ce que valaient ces grands citoyens, ces libres penseurs que nous voulons canoniser aujourd'hui et que le déisme démocratique, TÉglise et rUniversité, le robespierrisme et le cléricalisme ont à Tenvi, pendant trois quarts de siècle, par le journal et par le livre, dans la chaire et à la tribune, par le catéchisme et par l'enseignement classique, poursuivi des accusations les plus fausses,

les plus impudentes, et des insultes les plus lâches : au point de les rendre si méconnaissables et haïssables qu'il n'a rien moins fallu que la puissante action écrite et parlée du fondateur du positivisme et les efforts persévérants de son école, — bien avant que les néo-matérialisles et les niveleurs actuels n'y eussent mis la main, — pour les replacer à leur rang dans la série des bienfaiteurs de l'Humanité et leur faire regagner auprès du public Testime et la reconnaissance qu'on leur avait enlevées et auxquelles ils ont droit (1).

Celui que, pendant sa sanglante domination, le meurtrier de Danton proclama, devant la Convention nationale: «( le précepteur du genre humain, » Jean-Jacques Rousseau, avait dit dans le Contrat social :

c: Il y a donc une profession de foi purement civile dont il appartient au souverain de fixer les articles, non pas précisément comme dogmes de religion, mais comme sentiments de sociabilité sans lesquels il est impossible iVètre bon citoyen ni

(1) Voir dans le journal l'Opinion du 19 janvier 1884 : La place est prise/ et dans la Revue occidentale du icr mars ; Le Centenaire de Diderot, par M. P. I^ffitte.

Le romantisme a eu sa part dens cette méconnaissance absolue du grand xviii» siècle. ^ > '^avu.K

L'auteur de la Fin d'un monde et du Neviu a»' /{ameau est un des meilleurs types de cette ignorance magistrale, de cette débilité intellectuelle, de cette sentimentalité superstitieuse trop peu rachetées par la couleur des mots, qui ont condamné les romantiques sans exception à ne rien comprendre aux Encyclopédistes et à la Révolution française.

sujet fidèle. Sans pouvoir obliger personne à les croire, il peut bannir de l'État quiconque ne les croit pas; il peut le bannir, non comme impie, mais comme insociable, comme incapable d'aimer sincèrement les lois, la justice, et d'immoler au besoin sa vie à son devoir. Que si quelqu'un, après avoir reconnu publiquement ces mêmes dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, qu'il soit puni de mort; il a commis le plus grand des crimes : il a menti devant les lois (1). »

Pénétré du bien fondé de cette déclaration, Robespierre voulut l'appliquer. Dans son discours du 7 mai 1794 à la Convention,- sur les rapports des idées religieuses (lisez théologiques) avec les principes républicains, à propos de la noncroyance en dieu, il dit :

<' Qui donc t'a donné la mission d'annoncer au peuple que la divinité n'existe pas, ô toi qui te passionnes pour cette aride doctrine, et qui ne te passionnas jamais pour la patrie [2)1 Quel avantage trouves-tu à persuader à l'homme qu'une force aveugle préside à ses destinées et frappe au hasard le crime et la vertu; que son âme n'est qu'un souffle léger qui s'éteint aux portes du tombeau?... Malheureux sophiste ! de quel droit viens-tu arracher à l'innocence le sceptre de la

(1) J.-J. Rousseau : Du Contrat social, ou principes du droit politique, liv. IV, ch. vin : De la religion civile.

(2) Voy. p. 65 et 66 de ce volume la citation de d'Holbach {Note de r Éditeur).

raison pour le remettre dans les mains du crime, jeter un voile funèbre sur la nature, désespérer 1»' malheur, réjouir le vice, attrister la vertu, dégrader l'Humanité? »

Voilà pour la doctrine; quanta ses fauteurs, l'Incorruptible ne veut pas les dénoncer et les abattre pour délit de croyance : oh non! mais, comme Rousseau, il les envoie à la mort en tant qu<* mauvais citoyens, incapables de se subordonnerai! devoir, de s'y dévouer et de respecter les lois :

« Je n'ai pas besoin d'observer qu'il ne s'agit pas ici de faire le procès à aucune opinion philosophique en particulier, ni de contester que tel philosophe peut être vertueux, quelles que soient ses opinions, et même en dépit d'elles, par la force d'un naturel heureux ou d'une raison supérieure; il s'agit de considérer seulement l'athéisme comme national, et lié à un système de conspiration contre la République,

Et quels hommes visait ici Maximilien? La même homélie nous l'apprend :

« .... La plus puissante et la plus illustre (de ces sectes) était celle qui fut connue sous le nom d'Encyclopédistes... Cette secte propagea avec beaucoup de zèle l'opinion du matérialisme, qui prévalut parmi les grands et parmi les beaux esprits; on lui doit en grande partie cette espèce de philosophie pratique qui, réduisant l'égoïsme en système, regarde la société humaine comme une guerre de ruse, le succès comme la règle du juste

«•t de l'injuste, la probité comme une affaire de goût on de bienséance^ le monde comme le patrimoine

DES fripons adroits (1). »

C'est ainsi que, pour Rousseau ,'et par ^Robespicrre, ont été voués à une mort imméritée des Français d'un génie et d'un poids d'ailleurs si différents : Danton avec Hébert, Hérault de Séchelles avec Ghaumette, Condorcet avec Euloge Schneider! — Olavidès l'encyclopédiste, l'admirateur de Voltaire et de Quesnay, l'ami de Gampomanès et de d'Aranda,* le pupille de la Convention nationale, victime de l'Inquisition en Espagne avant de l'être de l'Inquisition robespierriste en France, attendait dans les prisons d'Orléans le sort réservé à Gondorcet, quand le 9 thermidor vint à le délivrer

(i) De nos jours, un des plus illustres disciples de Rousseau et du député d'Arras, M. Louis Blanc, a cru devoir consacrer encore ces déclamations à la fois menteuses et meurtrières :

■ L'athéisme est aristocratique, a-t-il dit. L'idée d'un Grand- Être qui veille sur l'innocence opprimée et punit le crime

triomphant est toute populaire On a vu comment le désir

de briser la chaîne des croyances traditionnelles et imposées avait conduit les Encyclopédistes à n'admettre d'autre culte que celui de la Raison. Nous les avons montrés se réunissant, les dimanches et les jeudis, autour de la table du baron d'Holbach, pour y fêter, verre en main, leur chère déesse » , etc. {a)m

M. J.-B. Foucart, dans la Politique positive, revue dirigée par le D' Sémérie, a retracé et admirablement jugé l'action politique et religieuse de l'Incorruptible, dans une série d'articles parus en novembre et décembre 1872, sous ce titre : Le Pontificat de Robespierre.

(«) Hi*t. de la Révolution française, t. IX. Paria, 1837.

Ne parlons pas des femmes! quoiqu'on ait peine à passer sous silence des meurtres impies comme ceux de Marie-Marguerite-Françoise Goupil (femme Hébert] et de Lucile Duplessis (femme Camille Desmoulins)!...

Mais ne frémit-on pas à penser que s'ils eussent vécu au mois de prairial an II, des hommes comme Montesquieu, d'Holbach, Diderot, Buffon, Voltaire, Turgot, eussent eu à répondre au sanglant sacrificateur du culte de l'Être suprême, — au protecteur de dieu— d'avoir travaillé comme ils l'avaient fait à l'affranchissement du genre humain; et que leurs têtes sacrées eussent pu aller rejoindre, dans le fatal panier, celles de Lavoisier et de Danton ?... A tant de calomnies et d'iniquité, à ces assassinats juridiques, les grands émancipés du xviii'' et du XIX» siècle ont répondu par leurs œuvres : ils ont démontré que l'on peut avoir de l'intelligence et même du génie, que l'on peut être bon, juste, honnête, vertueux, désintéressé, sociable, observer les lois et immoler son intérêt à son devoir, sans croire en dieu. Ils ont fait plus: ils ont prouvé les dangers actuels du théologisme, en morale et en politique; ils ont établi la supériorité des croyances scientifiques sur les surnaturelles, pour arriver à une constitution plus haute, plus vraie et meilleure, de l'individu, de la famille, de la patrie, de l'Humanité (1).

(1) Le principal obstacle à l'avènement de leur doctrine, ébauchée et poussée plus ou moins loin dans toutes les direc-

G'est pour contribuer autant qu'il nous était possible de le faire à l'œuvre de réhabilitation que l'on se propose d'inaugurer par les solennités des 27 et 30 juillet, et pour protester de tout notre cœur contre l'opinion fausse, indigne, que la France s'est faite trop longtemps des Encyclopédistes, contre le traitement honteux qui a été infligé à leur mémoire par tous ceux qui, monarchistes ou démocrates, se rattachent encore à l'ancien régime, que nous avons, en le présentant sous son vrai jour, réimprimé un des morceaux sortis de la plume de Diderot qui a provoqué le plus de rage et appelé sur sa mémoire le plus de malédictions, de la part de ses détracteurs.

tiens par les Hume, les Turgot, les Diderot et les Condorcet, achevée et systématisée par Comte, c'est l'apathie et la défaillance du public et de ses précepteurs les plus accrédités : à l'Académie, dans le journalisme, à l'Église, à l'Université; c'est la profonde ignorance des masses, pour qui, selon la juste remarque de M. Pierre I^ffitte, les travaux de l'école scientifique restent aussi inconnus que les papyrus^du temps <lo Sésostris.

LES

ÉLEUTHËROMANES

ou

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