LES FURIEUX DE LA LIBERTE
Fabâ abstine.
Pythagorb.
STROPHE
Accepte le pouvoir suprême
Quiconque enivré de soi-même
Peut se flatter, émule de Titus,
Que le poison du diadème
N'altérera point ses vertus.
Je n'ai pas cette confiance, Dont l'intrépide orgueil ne s'étonne de rien.
J'ai connu, par l'expérience, Que celui qui peut tout, rarement veut le bien.
Éclairé par ma conscience Sur mou peu de valeur, je l'en crois; et je crains
ti
Que le fa lai dépôt de la tonte-pnissance,
Par le sort ou le choix remis entre mes mains,
D'un mortel plein de hienfaisance, Ne fil peut-être un fléau des humains.
ANTISTROPHE
Ah! que plutôt, modeste élève
Du vieillard de rantiquité.
Dont un précepte très vanté
Défend l'usage de la fève, Du sage Pythagore endossant le manteau,
Je cède ma part au gâteau A celui qui, doué de la faveur insigne D'un meilleur estomac et d'une àme plus digne. Laisse arriver ce jour, sans être épouAanté De l'indigestion et de la royauté.
ÉPODE
Une douleur muette, une haine profonde
Affaisse tour à tour et révolte mon cœur.
<^uand je vois des brigands dont le pouvoir se fonde
Sur la bassesse et la terreur, Ordonner. le destin et le malheur du monde. Et moi, je m'inscrirais au nombre des tyrans!
Moi, dont les farouches accents, Dans le sein de la mort, s'ils avaient pu descendre. Aux mânes de Brutus iraient se faire entendre !
Et lu les sentirais, généreux Scévola,
De ton bras consumé ressusciter la cendre.
Qu'on m'arrache ce bandeau-là !
Sur la tête d'un Marc-Aurèle Si d'une gloire pure une fois il brilla. Ont fois il fut souillé d'une honte éternelle
Sur le front d'un Caligula.
STROPHE
Faut-il enfln déchirer le nuage
Qui n'a que trop longtemps caché la vérité,
Et montrer de l'Humanité
La triste et redoutable image Aux stupides auteurs de sa calamité?
Oui, oui, j'en aurai le courage.
Je veux, lâche oppresseur, insulter à ta rage. Le jour, j'attacherai la crainte à ton côté La haine s'offrira partout sur ton passage;
Et la nuit, poursuivi, troublé, Lorsque de ses malheurs ton esclave accablé
Cède au repos qui le soulage.
Tu verras la révolte, aux poings ensanglantés, Tenir à ton chevet ses flambeau >l agités.
ANTISTROPHE
La voilà! la voilà! c'est son regard farouche C'est elle; et du fer menaçant,
kl
Son souffle, exhalé par ma bonclie.
Va dans ton cœur porter le froid glaçant.
ÉPODE
Éveille-toi, tu dors au sein de la tempête;
Éveille-toi, lève la tète; Écoute, et tu sauras qu'en ton moindre sujet,
Ni la garde qui t'environne, Ni l'hommage imposant qu'on rend à ta personne N'ont pu de s'affrancliir étouffer le projet.
STROPHE
L'enfant de la nature abhorre l'esclavage;
Implacable ennemi de toute autorité,
Il s'indigne du joug; la contrainte l'outrage;
Liberté, c'est son vœu; son cri, c'est Liberté.
Au mépris des liens de la société,
Il réclame en secret son antique apanage.
Des mœurs ou grimaces d'usage Ont beau servir de voile à sa férocité;
Une hypocrite urbanité, Les souplesses d'un tigre enchaîné dans sa cage,
Ne trompent point l'œil du sage;
Et, dans les murs de la cité.
Il reconnaît l'homme sauvage S'agitant sous les fers dont il est garrotté.
ANTISTROPHE
On a pu l'asservir, on ne l'a pas dompté.
Un trait de physionomie,
Un vestige de dignité Dans le fond de son cœur, sur son front est resté;
Et mille fois la tyrannie, Inquiète où trouver de la sécurité, A pâli de l'éclair de son œil irrité...
ÉPODE
C'est alors qu'un trône vacille;
Qu'effrayé, tremblant, éperdu, D'un peuple furieux le despote imbécile Tonnait la vanité du pacte prétendu.
STROPHE
Répondez, souverains : qui l'a dicté, ce pacte?
Qui l'a signé? qui l'a souscrit?
Dans quel bois, dans quel antre en a-t-on dressé l'acte?
Par quelles mains fut-il écrit?
L'a-t-on gravé sur la pierre ou l'écorce? Qui le maintient? la justice ou la force?
De droit, de fait, il est prescrit.
ANTISTROPIIE.
i'eii atteste les temps; j'en appelle à tout âge; Jamais au publie avantage
l/liomme n'a franchement sacrifié ses droits;
S'il osait de son cœur n'écouter que la voix, Changeant tout à coup de langage, 11 nous dirait, comme l'hôte des bois :
<« La nature n'a fait ni serviteur ni maître;
'« Je ne veux ni donner ni recevoir de lois. '>
VA ses mains ourdiraient les entrailles du prêtre,
Au défaut d'un cordon pour étrangler les rois.
ÉPODE
Tu pâlis, > il esclave ! Être pétri de boue.
Quel aveuglement te dévoue Aax communs intérêts de deux tigres ligués? Sommes-nous faits pour être abrutis, subjugués? tjiiel moment! qu'il est doux pour une muse altièreî
L'homme libre, votre ennemi,
Vous a montré son âme flère; O cruels artisans de la longue misère
Dont tous les siècles ont gémi, Il vous voit, il se rit d'une vaine colère :
11 est content, si vous avez frémi.
STROPHE
Assez et trop longtemps une race insensée
De ses forfaits sans nombre a noirci ma pensée.
Objets de haine et de mépris, Tjrans, éloignez-vous. Approchez, jeux et ris;
Que le vin couronne mon verre ; Que la feuille du pampre ou celle du lierre
S'entrelace à mes cheveux gris.
Du plus agréable délire
Je sens échauffer mes esprits.
Vite, qu'on m'apporte une lyre.
Muse d'Anacréon, assis sur son trépied.
Le sceptre des rois sous le pied,
Je veux chanter un autre empire :
ANTISTROPHE
C'est l'empire de la Beauté.
Tout sent, tout reconnaît sa souveraineté. C'est elle qui commande à tout ce qui respire.
Dépouillant sa férocité.
Pour elle, au fond des bois, le Hottentot soupire. Si le sort quelquefois me place à son coté,
Je la contemple et je l'admire :
Mon cœur, plus jeune, eût palpité.
EPODE.
Mais à présent que les glaces de *age Ont amorti la ctialeur de mes sens,
J'économise mon hommage.
La bonté, la vertu, la beauté, les talents
Se sont partagé mon encens.
STROPHE
La Bonté (pii se plaît à tarir ou suspendre
Les pleurs que l'infortune arrache de mes yeux ;
ANTISTROPHE
La Beauté, ce présent des cieux, Oui (|uelquefois encore verse en mon àme tendre De tous les sentiments le plus délicieux;
ÉPODE
Le Talent, émule des dieux, Soit que de la nature il écarte le voile. Qu'il fasse respirer ou le marbre ou la toile.
Que par des chants harmonieux.
Occupant mon esprit d'effrayantes merveilles, 11 tourmente mon ni'ur et charme mes oreilles;
STROPHE
La Vertu qui, du sort bravant l'autorité, Accepte son arrêt, favorable ou sévère, Sans perdre sa tranquillité :
Modeste dans l'état prospère, Et grande dans l'adversité.
ANTISTROPHE
Celui qui la choisit pour guide.
D'un peuple ombrageux et léger
Peut, à l'exemple d'Aristide,
Souffrir un dédain passager;
Mais quand l'ordi-e des destinées, Qui des hommes de bien et des hommes méchants
A limité le nombre des années,
Amène ses derniers instants :
Athène entière est en alarmes; De tous les yeux on voit couler les larmes ; C'est un père commun pleuré par ses enfants.
ÉPODE
Longtemps après sa mort sa cendre est révérée; Longtemps après sa mort sa justice honorée. Entretien du vieillard, instruit les jeunes gens.
STROPHE
Aristide n'est plus; mais sa ménioire dure Dans les fastes du genre humain;
Kt riierbe môme, au temps où renaît la verdure. Ne peut croître sur le chemin Qui conduit à sa s(^pulture.
ANTISTROPHK.
D'honneurs, de titres et daïeux.
Des écussons de la noblesse, Des chars brillants de la richesse,
Qu'on soit ivre à la cour, à Paris, envieux, Laissons sa sottise au vulgaire.
La bonté, la vertu, la beauté, les talents.
Seront pour nous, qu'un goût plus sûr éclaire. Les seules grandeurs sur la terre
Dignes qu'en leur faveur on distingue des rangs; Tout le reste n'est que chimère.
EPODE.
issus dun même sang, enfants dun ?néme père, Oublions en ce jour toute inégalité.
— lai —
Naigeon, sois mon ami; Sedaine, sois mon frère.
Bornons notre rivalité A qui saura le mieux caresser sa bergère. Célébrer ses faveurs, et i»oire sî\ santé.