ARGUMENT
Le dithyrambe, genre de poésie le plus fougueux, fut, chez les anciens, un hymne à Bacchus, le dieu de l'ivresse et de la fureur. C'est là que le poète se montrait plein d'audace dans le choix de son sujet et la manière de le traiter. Entièrement affranchi des règles d'une composition régulière, etlivréàtoutledéliredeson enthousiasme, il marchait sans s'assujettir à aucune mesure, entassant des vers de toute espèce, selon qu'ils lui étaient
inspirés par la variété du rythme ou de cette harmonie dont la source est au fond du cœur, et (lui accélère, ralentit, tempère le mouvement selon la nature des idées, des sentiments et des images. C'est un poème de ce caractère que j'ai tent»>. Je l'ai intitulé : Les Eleaihéromanes, ou les Furieux dv la liberté.
Peut-être suis-je allé au delà de la licence des anciens. Je regarde dans Pindare la strophe, l'antistrophe et l'épode, comme trois personnages qui poursuivent de concert le même éloge ou la même satire. La strophe entame le sujet; quelquefois l'antistrophe interrompt la strophe, s'empare de son idée, et ouvre un nouveau champ à l'épode, qui ménage un repos bu fournit une autre carrière à la strophe. C'est ainsi que dans le tumulte d'une conversation animée, on voit un interlocuteur violent, vivement frappé de la pensée d'un premier interlocuteur, lui couper la parole et se saisir d'un raisonnement qu'il se promet d'exposer avec plus de chaleur et de force, ou se précipiter dans un écart brillant. La strophe, l'antistrophe et l'épode gardent la même mesure, parce que l'ode entière se chantait par le poète sur un même chant, ou peut-être sur un chant donné. Mais j'ai pensé que le récit se prêterait à des interruptions que le chant et l'unité du personnage ancien ne permettaient pas. Mes strophes sont inégales, et mes Eleuthéromanes paraissent, dans chacune, au moment où il me plaît de les
introduire. Ce sont trois Furies acharnées sur un coupable, et se relayant pour le tourmenter (1).
Je me trompe fort, ou ce poème récité par trois déclamateurs différents produirait de l'effet.
11 ne me reste qu'un mot à dire de la circonstance frivole qui a donné lieu à un poème aussi grave. Trois années de suite, le sort me fit roi dans la même société. La première année, je publiai mes lois sous le nom de Code Denis. La seconde, je me déchaînai contre l'injustice du destin, qui déposait encore la couronne sur la tête la moins digne de la porter. La troisième, j'abdiquai, et j'en dis mes raisons dans ce dithyrambe, qui pourra servir de modèle à un meilleur poète.
A Rome, dans une même cause, on a vu un orateur exposer le fait, un second établir les preuves, et un troisième prononcer la péroraison ou le morceau pathétique. Pourquoi la poésie ne jouirait elle pas, à table, entre des convives, d'un privilège accordé à l'éloquence du barreau?
'^ (1) Le coupable, ici, pour Diderot, qu'était-ce? sinon le roi de France ! — {Note de l'Editeur).
LES
ÉLEUTHÉROMANES
ou