A LA NYMPHE DU SOIR
Quand je t'ai reconnue au milieu de tes sœurs,
Ton silence brûlait comme une pure flamme ,
Tes regards, sous ma voix, tremblaient comme des fleurs.
L'ombre de ton amour couvrait toute mon âme.
Mais j'avais, trop longtemps, égaré ma raison Aux plis voluptueux d'une chair immortelle; J'ai dû rendre à la mer, aux forêts, au gazon, L'image du bonheur qui flottait devant elle.
J'ai conduit ma mémoire à l'oubli de son nom. Et mes mains à l'oubli de ses formes si douces, Pour que tu sois la seule à dormir sous mon front, Et la seule à revivre au souffle de ma bouche.
POr.TIQUES I I 5
Pour Hylas
Le sort qui te guidait aux Nymphes des fontaines O jeune homme, écartait, de son geste mouvant, Au delà de ton cœur Tappel des voix lointaines Qui naissaient du navire et mouraient dans le vent.
Ainsi libre du monde et de ses ombres vaincs. Tu vins, par des chemins liquides, au-devant De ta divinité, que des Nymphes prochaines Gardaient de leurs bras purs, dans le cristal vivant.
Moi qui, soumis encore à l'action des choses, Parcours la vie en écoutant battre mon cœur, J'aspire à cet oubli mortel où tu reposes.
Car, sous le ciel tioiiant et pur des sources closes, L'amour pour toi n'est plus un farouche vainqueur Et le bonheur aux belles mains t'oflVe ses roses.
I l6 LES ÉLÉVATIONS
Chant au crépuscule
L'automne , qui dormait dans les bras de Tété , Vient préparer la voie à Thiver sans retour, Car nous n'avons pas su garder la pureté Ni le désir silencieux du simple amour.
Enfants divins blessés par Tamère tristesse D'un ciel qui se dépeuple au loin de ses rayons, Nous refusons à la campagne la caresse De notre chair fuyante et légère aux gazons.
Et la mer, qui jetait ses sables scintillants Et nous parlait avec ses conques et ses brises. Gonfle l'humidité tremblante de ses flancs, Où nos âmes s'étaient dans leurs rêves assises.
Le monde offert longtemps à nos regards mortels Dans la naïveté suave du matin, Jette encore en nos chants de douloureux appels ; Mais, voici que Técho, reflet des voix, s'éteint.
Les ramiers ont cessé de frôler nos épaules.
La nuit croît aux chemins mystérieux des cœurs,
Avec la foule qui se hâte des paroles
Nous rejoindrons bientôt Tombre pure des fleurs.
I l8 LE ÉLÉVATIONS
Chant d'exil
Les Nymphes sont mes sœurs et je sais leur beauté. Les bois ont retenti sous nos ardentes courses, Ils ont vu se mêler , durant les nuits d'été, Le cristal de nos yeux dans le cristal des sources.
Les chênes ont bercé nos fraternels sommeils. L'Hamadryade, ayant les bras gonflés de sève Et les cheveux chargés d'oiseaux aux fleurs pareils. Fut Tamie, immortelle et douce comme un rêve.
Les pâtres Thessaliens, qui mènent leurs troupeaux Vers les fontaines jaillissantes en eaux vives, Ont entendu nos pas craquer dans les roseaux, - Et leurs cœurs ont jeté des paroles craintives.
J'ai paru sur la mer dans leur groupe riant. L'écume fleurissait mon corps de ses nuances, Des rameurs demi-nus, étonnés et priant, Ont fait voler vers nous de pieuses cadences.
Vous toutes, qui rendiez mon azur lumineux, O Nymphes, 6 mes sœurs! je crie après vos fuites. ■Avec ses doigts de neige et ses yeux pluvieux, Un hiver m'a soustrait à vos blanches poursuites.
Et je laisse éclater la voix de mes douleurs Entre les bras d'un Faune à la barbé d'or sombre Qui me parle d'amour et regarde mes pleurs Étoiler sa poitrine en notre.grotte d'ombre.
Chant funèbre en l'honneur du Printemps
Les myrtes font pleuré, jeune homme, et les lauriers!
Les branches des coudriers Ont voulu recouvrir tes chers membres défunts; Tu reposes sous leurs parfums
Et les grappes de lierre Qui versent, jusqu'à toi, leur ombre familière.
La source d'eau s'est tue, où tu posais tes pieds
Parmi les lys liés, Où tes mains d'ambre clair, qu'une aurore découpe, S'offraient comme une pure coupe
A la divinité, Où tes regards puisaient leur intime beauté.
O jeune homme, tu tiens de ta froide main morte,
La joie et son escorte, Car les bois sont muets, depuis que tu cessas D'ouïr l'harmonieux fracas
Des feuilles sous les brises Et des pierres dans les fontaines désapprises.
POKTIQUrS 12 1
Le jour qui s'allumait dans l'azur pour te plaire
Cache sa face claire Sous les voiles tombant d'un grave crépuscule L'horizon des bois se recule; Je vois de nouveaux cieux Qui s'éloignent de ton tombeau silencieux.
Voici que je suis seul à parler dans la nuit.
Ton souvenir reluit Comme la lune pleine, au ciel de ma mémoire : Tu l'avançais dans une gloire
D'abeilles et de fleurs.
Qu'une douce rosée illuminait de pleurs.
Ton corps resplendissait de pures pierreries
Et tes tempes fleuries Répandaient des clartés et des feux bienfaisants Formés au soleil de tes ans;
Je leur tendais mon àme Pour q-j'elle fût nourrie et s'emplit de ta flamme.
Les roses et les lys embaumaient ton chemin, -
Au toucher de ta main Les arbres se chargeaient de feuilles et d'oiseaux, Et, sous ton souffle, les roseaux
S'emplissaient d'harmonie, - Comme si ta beauté faisait naître la vie.
Mais toutes tes vertus ne peuvent point mourir,
Tu dois nous revenir Plus beau, plus éclatant et charmant que l'aurore, Couronné de jeunesse encore.
Car j'ai vu sur ta tombe S'abattre, du couchant, l'ombre d'une colombe.
Table