DE COPENHAGUE
Le fondateur de la dynastie elzevirienne eut le mérite, fort rare à cette époque, de comprendre que les productions de l’esprit ne sont pas faites pour être renfermées dans les limites étroites du pays qui les a vues naître. Tandis que la plupart des éditeurs hollandais, restés esclaves de la routine, ne portaient guère leurs visées au-delà de leur ville ou de leur province, Louis Elzevier, l’un des premiers, se mit en devoir de chercher pour son commerce des débouchés à l’étranger. Ce fut, nous le verrons, le point de départ et le principal fondement de sa fortune.
Ses successeurs ne dérogèrent point à cette règle de conduite. Les relations avec l’étranger demeurèrent de tout temps un des points essentiels de leur programme. De passagères qu’elles étaient, ils s’appliquèrent à les rendre régulières et permanentes; et ils y réussirent si bien que moins de quinze ans après la mort du chef de la famille, la maison elzevirienne avait des ramifications dans presque toute l’Europe. Là est le secret de la vogue rapide qui accueillit partout leurs premiers chefs-d’œuvre.
Le moment vint où cette branche de leur négoce avait pris une telle extension qu’ils durent songer à en faire l’objet d’un service spécial. Ce fut, croyons-nous, aux environs de l’année 1630. A partir de cette date les Elzevier n’ont point cessé d’entretenir un agent uniquement chargé de s’aboucher en leur nom avec leurs correspondants étrangers. De préférence ils confiaient cet emploi à un membre de la famille. La plupart des Elzevier ont passé dans leur jeunesse par
L’ÉTRANGER
cette espèce de stage, qui avait pour premier effet de développer chez eux l’esprit d’initiative et le sentiment de la responsabilité.
Déjà du vivant de Louis Elzevier les choses se passaient à peu près de la sorte. Quoique lui-même passât une bonne partie de sa vie sur les routes de France et d’Allemagne, il se fit suppléer en mainte circonstance par Bonaventure, le plus jeune de ses fils. A vingt-trois ans celui-ci avait déjà parcouru l’Italie. Après la mort de son père, et durant les premiers temps de son association avec Matthieu puis avec Abraham, Bonaventure continua à voyager pour la communauté. Mais la multiplicité des affaires l’obligea à se décharger de ce soin sur son neveu Louis Elzevier. Celui-ci fut à proprement parler le premier voyageur en titre de la maison de Leyde. Il resta en fonctions de 1630 à 1637. L’année suivante il alla s’établir à Amsterdam, et ses patrons lui donnèrent pour successeur un personnage qui n’est désigné que par son prénom de Nicolas. C’était positivement un des typographes de la maison, car Vlitius l’appelle quelque part typotheta Nicolaus[l). Y a-t-il moyen de spécifier davantage? Peut-être. En parcourant les registres académiques nous avons rencontré un Nicolas, fils de Simon Schouten, de Delft, inscrit en 1652 et 1654 comme prote ou chef d’atelier chez les Elzevier(2). D’après l’âge indiqué, il devait avoir en 163g vingt-cinq ans environ (comme Louis Elzevier, lorsqu’il commença à voyager). Une telle coïncidence ne peut être l’effet du hasard; à notre avis elle équivaut à une démonstration^. Nicolas Schouten ne fit que remplir une sorte d’intérim, jusqu’au jour où Jean, le fils aîné d’Abraham, fut en âge
(1) J. Vlitius Nie. Heinsio, iv Id. Sext. 1653, Burmanni Syll ., t. III, p. 749.
(2) Inscr. du 5 août 1652 : « Nicolaus Schouten Delfensis, Elseviriorum in typographia famulus primarius, n. a. 34. » — 7 janv. 1654 : « Nicolaus Simonis Schouten, typographiæ famulus, n. a. 40. »
'3) Le fils de Nie. Schouten, qui s’appelait Simon, comme son grand-père, était encore en 1670 au service de la veuve de Jean, en qualité de contre-maître. Inscr. du 24 févr. 1670 : « Simon Claessen Schouten, socius operis vice magistri fungens in typographia Elsevirii, n. a. 26. » Peu de temps après il s’établit libraire à Leyde; c’est pour lui que Daniel Elzevier a imprimé le Bêralde de 1672 (n° 1465).