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LXX LES OFFICINES ELZEVIRIENNES

de le remplacer. Jean s'acquitta de l’emploi, de 1640 environ à 1647, époque de son mariage; puis il le transmit à son cousin Daniel, fils de Bonaventure.

La mort de Bonaventure et d’Abraham détermina une crise, que leurs successeurs Jean et Daniel réussirent à conjurer, durant les deux ans et demi que dura leur association, mais qui éclata définitivement quand cette association fut dissoute.

Tandis que la maison de Leyde marchait rapidement vers son déclin, celle d’Amsterdam, sous l’habile direction de Louis Elzevier, s’élevait à l’apogée de sa prospérité. Les mêmes nécessités y donnèrent naissance à une organisation analogue. En 1653 Louis prit à son service un certain François Heger^ probablement l’ancien libraire de ce nom(I), avec mission de voyager pour la maison moyennant 4 florins par journée d’absence. En 1655 Daniel s’associa avec Louis : étant le plus jeune il prit dans ses attributions les excursions à l’étranger. Devenu, en 1665, chef unique par la retraite de son collègue, son premier soin fut de s’assurer le concours d’un voyageur de commerce. Son choix tomba sur Jacob Zetterus, également un ex-libraire, qui resta jusqu’à la fin fe fondé de pouvoir de la maison.

Il y a donc eu de tout temps chez les Elzevier un département spécial pour les affaires étrangères, et l’on va voir que ce département n’était rien moins qu’une sinécure. Malheureusement ce côté si intéressant de leur histoire est demeuré le plus obscur. Nous n’avons ici pour nous guider que des indices, tirés le plus souvent des recueils épistolaires du temps.

Pour certains pays ces indices se réduisent à fort peu de chose. Il est positif par exemple que les Elzevier importaient quantité de livres en Italie. Bonaventure, comme nous venons de le dire, avait visité ce pays dès avant 1606, et son neveu Louis y retourna en 1636. On peut conclure de l’acte de cession de la librairie de Matthieu à son fils Abraham en 1622

U) Voir sa notice, p. 424.

L’ÉTRANGER

que les Elzevier avaient un dépôt de leurs livres à Venise, et le hasard nous a conservé le nom d’un certain Jean La Noue, le correspondant de Louis dans cette ville, en 1652 (I). Depuis lors il est souvent question de ballots de livres expédiés par mer en Italie, notamment en Toscane. Il faut croire que la librairie était très imparfaitement organisée dans cette contrée, car ces ballots étaient ordinairement expédiés sous le couvert de particuliers, Charles Dati par exemple en 1675 (2) et l’abbé Brassetti en i67g(3).

En Angleterre aussi leurs relations ont dû être très étendues, à en juger par le nombre d’écrits d’auteurs anglais qu’ils ont édités pour leur compte ou qu’ils ont imprimés aux frais de libraires anglais. Daniel a fait au moins deux voyages en Angleterre, en 1675 et en 1678. Mais là se bornent nos renseignements.

Nous sommes mieux informés en ce qui concerne les deux grands marchés de l’époque, Francfort et Paris.

A Francfort se tenaient depuis le quinzième siècle les célèbres foires de livres où deux fois par an, au printemps et à l’automne, venait se concentrer le commerce de toute l’Allemagne. Depuis qu’en 1564 un libraire d’Augsbourg, Georges Willer, avait imaginé de publier la liste périodique des ouvrages qu’on y exposait en vente, elles avaient doublé d’importance. Ces catalogues constituaient un mode unique de publicité; l’apparition en était attendue partout comme un événement, de sorte que les éditeurs étrangers, intéressés à faire connaître leurs productions, accouraient de toutes parts à la foire. Louis Elzevier y assista pour la première fois en 1595. Nous montrerons plus tard, par le témoignage de Gruter, que dès 1601 il avait pris l’habitude d’y aller régulièrement tous les semestres. Et en effet, à part une

Burmanni Syllog ., t. III, p. 287.

<2) Burmanni Syllog., t. V, p. 576.

(3) « De exemplaren van Virgilius sijn door schipper Jan Willis op Livorno ver- « sonden ende geaddresseert aen Abbate Brassetti, soo dat niet twyffele ofte sullen « wel te recht koomen. » Lettre de D. Elzevier à N. Heinsius, du 1 juillet 167g. (Bibliothèque d’Utrecht.)

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interruption de trois ans (1604-6), il n’est guère de catalogue où son nom ne figure pour un ou plusieurs articles.

Bonaventure se montra non moins assidu que son père à Francfort. Il ne cessa même pas de s’y rendre au plus fort de la tourmente provoquée par la guerre de trente ans, et malgré les dangers que l’on courait alors à traverser l’Allemagne(I). Les Elzevier avaient à Francfort un dépôt spécial. On a vu qu’une clause de leur nomination comme imprimeurs de l’Université leur imposait l’obligation de fournir aux professeurs les livres qu’on y mettait en vente.

Le marché de Francfort perdit beaucoup de son prestige vers le milieu du dix-septième siècle. Pour diverses raisons que nous n’avons pas à énumérer ici, le commerce prit peu à peu le chemin de la foire rivale de Leipzig. Toutefois les libraires hollandais, et notamment les Elzevier, ne se prêtèrent pas à cette innovation(2). Grâce à eux, la foire resta florissante encore durant un quart de siècle. Ils avaient le monopole d’approvisionner l’Allemagne de livres étrangers, car les libraires nationaux ne se décidaient pas volontiers à sortir de leur pays(3). Daniel se rendit plus d’une fois en personne à Francfort, entre autres en 1658. L’année même de sa mort il y était représenté par Zetterus, son homme de confiance'4'.

(0 Dom. Molino al sig. G. Meursio, di Venetia li 3 Nov. 1622 : « ....trà tanto vene rendo affettuosissime gratie, corne anco di quegli altri libretti , che mi avisate haver cosignati al nostro Elzevir acciô di Fracofurto mel’invii, corne pur spero, che sia per fare, non havendo di Fui havuto nuova alcuna, da che egli parti di costî, il che mi fà star con qualche gelosîa di sua salute, per il desiderio, che tengo di suo bene, già sapendo quanto sia pericoloso il viaggiare, specialmente per l’Alemagna al présente. » Marquardi Gudii Epistolce , Ultraj., 1697, in-4, p. 131.

(2) Jean Elzevier s’y fait représenter en oct. 1660. Burnianni Syllog ., t. III, p. 445* — « Hebbe al eenige exemplaren [van Virgilius] naer Francfort gesonden. » Lettre inéd. de Daniel à N. Heinsius , du 12 sept. 1676 (Bibl. d’Utrecht). — « Ejus [Latini « Latinii Bibliothecæ] potiundæ nullam facultatem esse sibi , antequam sarcinæ « Francofurto advehantur, scribit Elzevirius. » Grævius N. Heinsio, 2 jun. 1677. Burmanni Syllog., t. IV, p. 493, et passim.

(3) « Bibliopolarum nostrorum nemo in Gallias vel Britannias aut Belgium « excurrit, ut melioris notîse libros hue ferat. » Carpzovius N. Heinsio, 12 nov. 1679. Burmanni Syllog,, t. V, p. 324.

(4) Burmanni Syllog., t. V, p. 331.

L’ÉTRANGER

L’historique des rapports commerciaux des Elzevier avec la capitale de la France ne diffère que par quelques points de celui qu’on vient de lire.

C’est encore Louis Elzevier qui ouvre la voie. Il était déjà bien connu à Paris au commencement du siècle. La notice que nous lui consacrons renferme à cet égard quelques détails très caractéristiques.

Bonaventure suivit la tradition paternelle. Il fit à Paris divers voyages; en 1626 il en rapporta plusieurs lettres inédites de Scaliger. Sans doute il attachait beaucoup de prix au maintien de ces bonnes relations, car il envoya successivement à Paris son neveu et son fils pour y parfaire leur éducation. Jean alla s’établir en 1638 chez l’imprimeur Guillaume Pelé; Daniel, en 1645, chez Pierre le Petit, les deux principaux correspondants des Elzevier de Leyde. De 1641 à 1647, Jean, devenu le représentant en titre de la maison, se rendit régulièrement à Paris avec des marchandises.

Le commerce des livres ne jouissait pas en France des mêmes franchises et immunités qu’à Francfort. Les marchands étrangers y étaient soumis à une foule de règlements et de prohibitions. Défense leur était faite de vendre ni débiter aucun livre aux foires de Saint-Germain et de Saint-Laurent; défense de prolonger leur séjour à Paris au delà de trois semaines à compter du jour de l’ouverture de leurs ballots; défense d’y venir plus d’une fois l’an, et de vendre à d’autres qu’aux libraires. En avril 1641, les Elzevier furent accusés de contravention; les syndics et adjoints obtinrent une sentence « contre le sieur [Jean] Elzevier libraire d’Hollande, par laquelle il est condamné de fermer son magazin trois semaines après l’ouverture de ses balles, avec défenses de vendre ny débiter aucuns livres en blanc ou relié, sinon aux libraires, à peine de cent livres d’amende et de confiscation de sa marchandise sans autre forme ny figure de procez(I). »

Les Elzevier d’Amsterdam ne suivirent pas les mêmes errements que leurs devanciers. Il paraît constaté qu’ils

O) Edit du Roy pour le règlement des imprimeurs et libraires de Paris. Paris, 1687, in-4, au titre X, des libraires forains.

LES OFFICINES ELZEVIRIENNES.

envoyaient leurs livres en consignation à des agents qui se chargeaient de les débiter. D’après un rapport du lieutenant de police La Reynie à Colbert, daté de 1670, Daniel « tenait un facteur en France, depuis neuf ou dix mois, pour y recevoir les livres de Hollande qu’il lui envoyait par La Rochelle et Bordeaux, et pour les distribuer ensuite dans les provinces voisines(I). » L’année suivante on saisit chez un correspondant, qui n’est désigné que sous les initiales E. M., une balle « dans laquelle il se trouva grand nombre d’un livre qui avoit pour titre Y Aimable mère de Jésus, laquelle balle fut confisquée au profit de la communauté, et vendue le 7 octobre en la chambre syndicale. » (N° 1453.)

Daniel fut de tous les Elzevier celui qui entretint avec la France les rapports les plus suivis. Nous avons la preuve qu’il se rendit plusieurs fois à Paris. En 1679, l’année avant sa mort, il y séjourna durant six semaines.

Tel est en substance l’exposé des relations des Elzevier avec les principales contrées de l’Europe. Si imparfait que soit ce résumé, il suffit à donner une idée de l’activité qui régnait dans leur officine. Pas une maison de l’époque, sans en excepter celle des Jansson, spécialement organisée pour ce genre d’opérations, n’avait des débouchés aussi considérables et n’était montée sur un pareil pied. L’habileté typographique des Elzevier a fait tort à leur renommée commerciale. Les témoignages que nous avons recueillis prouvent que s’ils ne s’étaient point fait connaître comme les premiers imprimeurs, ils seraient réputés à bon droit les plus habiles marchands, les libraires les plus entreprenants de leur siècle.

Mais nous ne sommes pas au bout de ce chapitre. Il nous reste à mettre en lumière un des épisodes les plus curieux et les moins connus de leur histoire. Nous voulons parler* du négoce qu’ils ont entretenu avec le Danemark et de l’officine qu’ils ont fondée à Copenhague.

Quoique placé aux confins du monde civilisé, ce petit pays

( 1) Archives de la Bastille , publ. par Fr, Ravaisson. Paris, 1875, in-8, t. VII, p. 220.

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