CX LES ÉDITIONS ELZEVIRIENNES
font tantôt aussi mal que les autres (I); » ou bien la première édition du recueil posthume des Grotii epistolœ ad Gallos (n° 639), tellement fautive, suivant Cl. Sarrau, qui en avait confié le manuscrit aux Elzevier, que Grotius aurait eu peine à y reconnaître son œuvre.
Hâtons-nous d’ajouter que ces cas ne se sont présentés que fort rarement. En général il faut rendre cette justice aux Elzevier, qu’ils n’ont rien épargné pour satisfaire aux légitimes exigences des savants qui avaient recours à leurs presses. Souvent une épreuve passait sous les yeux de plusieurs correcteurs avant d’être soumise à la révision définitive de l’auteur. A Nie. Heinsius, qui se plaignait de quelques fautes -restées dans son édition de Paterculus, Daniel Elzevier répondait : « Je m’étonne que vous ayez découvert encore des fautes dans le Velleius, car les épreuves ont été revues par trois correcteurs et ensuite par vous-même. Si après cela on ne réussit pas à imprimer correctement, il faut y renoncer12'. »
Surtout les classiques latins ont été l’objet d’une sollicitude particulière. Nous pouvons affirmer, pour les avoir longtemps pratiqués, que la plupart ne laissent rien à désirer au point de vue de la correction. Quelques-uns, notamment le Virgile de 1676, sont cités à bon droit comme des modèles qui n’ont pas été surpassés. Les imprimés en langue française ou italienne méritent également une mention spéciale. On est d’autant plus fondé à insister sur ce point, que les livres français publiés par les éditeurs hollandais de l’époque sont ordinairement hérissés de fautes tellement grossières que le sens même en est altéré. Les éditions elzeviriennes présentent, à de rares exceptions près, un texte très satisfaisant, et nous ne serions pas en peine de citer quelques-unes de leurs contrefaçons moins fautives que les originaux qui leur ont servi de copie.
Il serait curieux de savoir quels étaient les correcteurs habituels des Elzevier. Malheureusement nous sommes assez
( 1 > Lettres de Gui Patin. Paris, 1846, t. II, p. 447. (2) Correspondance inédite (Biblioth. d’Utrecht).
CORRECTION ET CORRECTEURS
peu renseignés sur ce point. Les Elzevier ont pratiqué leur art en deux villes différentes, et la période de leur grande activité embrasse plus d’un demi-siècle; par suite leurs correcteurs ont dû être assez nombreux(I). Dans des centres comme Leyde et Amsterdam les latinistes n’étaient pas rares, et on n’avait que l’embarras du choix. Un Jean de Laet, par exemple, homme de lettres voué à l’érudition par goût plus encore que par nécessité, patient, scrupuleux, très capable de travaux originaux et personnels, mais ne croyant pas déroger en se livrant à d’humbles compilations (comme ces petites Républiques, en majeure partie composées ou résumées sous sa direction), ce Jean de Laet qu’on nous montre mettant au net de sa main les manuscrits presqu’indéchiffrables de Saumaise(2), réunissait bien les qualités de l’emploi, et tout porte à croire que les Elzevier se sont assuré sa coopération. Pour les livres en langues étrangères ils ne manquaient pas non plus de correcteurs habiles. Ainsi nous soupçonnons que Nathanaël Duez, qui s’intitulait « maistre de la langue françoise, italienne et allemande, » et qui a publié toute une série de grammaires et de dictionnaires en ces divers idiomes, a dû faire chez eux l’office de correcteur. Mais ce ne sont là que des conjectures, et nous avons mieux. Les registres de l’Université nous ont conservé les noms de cinq correcteurs en titre des Elzevier : Eusèbe Meisnerus, Georges Figurus,
U) L’auteur de l’article Elzevier dans le Dictionnaire de la Conversation allemand a recueilli une tradition d’après laquelle « les Elzevier auraient eu pour maxime de faire corriger par des femmes une bonne partie de leurs impressions, parce que, disaient-ils, une femme ne se permettrait pas d’apporter au texte des modifications arbitraires. » Il est possible que cette tradition puérile ait cours en Allemagne, mais ce que je puis affirmer c’est qu’on n’en trouve pas la moindre trace dans les documents du temps, et qu’en Hollande personne n’en a jamais ouï parler.
U) Niceron, Mémoires, t. 38, p. 340. — Voici à ce propos une anecdote que Niceron dit avoir tirée du Ménagiana (où nous ne l’avons pas rencontrée), et que nous reproduisons d’autant plus volontiers qu’elle met en scène un de nos Elzevier, Louis, l’imprimeur d’Amsterdam : « Saumaise passant peu de temps après la mort de De Laet devant la boutique des Elzevier, Louis Elzevier, qui étoit sur le pas de la porte, mit la main au chapeau pour le saluer, sans que Saumaise s’en aperçut : Qu' avez-vous donc, lui dit-il, que vous ne rendez pas le salut à vos meilleurs amis. — Ha,' lui répondit Saumaise, suis-je aujourd'hui en état d'ôter le chapeau à personne? Ne sçavez-vous pas qu'en perdant De Laet, j'ai perdu ma main? »
LES ÉDITIONS ELZEVIRIENNES.
Jean Cæsar, Pierre de Oude et Simon Moynet. Trois d’entre eux sont des personnages obscurs : ce qu’on en peut dire se réduit à ceci. Georges Figurus, né à Newburg dans le Palatinat, vers 1611, est inscrit comme correcteur le 20 juin 163c/0. Jean Cæsar, enregistré le 5 décembre iÔ44(2), était un pasteur réformé, né en 1584 à Katzenelnbogen, bourg du Nassau; victime des commotions religieuses et politiques suscitées en Allemagne par la guerre de trente ans, il vint se réfugier à Leyde, et malgré son grand âge il obtint de l’emploi chez les Elzevier. Pierre de Oude, de Bois-le-Duc, est porté comme correcteur de la typographie académique sous la date du 23 février 1649, âgé de trente-cinq ans(3).
Nos renseignements sont plus complets en ce qui est des deux autres,. Meisnerus et Moynet. Comme ils ne manquaient pas de mérite, et qu’on ne trouve leur nom dans aucune biographie, il convient, je crois, de leur consacrer quelques mots.
Eusèbe Meisnerus, né à Bâle(4) en 1591 (entre le 22 juin et le 14 déc.), embrassa dès l’âge de vingt et un ans la profession de correcteur(5). Attaché d’abord à l’imprimerie privée d’Erpenius pour les langues orientales, il resta au service des Elzevier, lorsque ceux-ci reprirent cet établissement (1625). Marié et père de famille, il paraît que ses fonctions lui fournissaient à peine de quoi subsister. Le 21 novembre 1629, le conseil académique « par commisération chrétienne » lui octroya sur sa requête une gratification de cinquante florins « pour venir en aide à sa misère. » Le 18 novembre 1631, on accorda à Bonaventure et Abraham une augmentation
(O « Georgius Figurus, ex Palâtinatu Nieburgico, corrector libror. in typogr. Elsevirii, n. a. 28. Philos, baccalaureatus. »
(2) « Johannes Cæsar, Cattimelibocensis, ecclesiastes exul, corrector in typographia Elseviriana, n. a. 60. »
(3) « Petrus de Oude, Silva-Ducensis, correct, typogr. Academiæ, n. a. 35. »
(4) Il est inscrit trois fois dans les registres de l’Université : i° le 21 juin 1623, Eusebius Meisnerus , Basilceensis, natus annos 31 ; 20 le ir mai 1629, Eusebius Meisnerus, Basileensis, corrector librorum apud Elsevirios, n. a. 37; 30 le 13 décembre 1635, Eusebius Meisnerus, Basiliensis, magister artium,typographis nostris inserviens,n.a. 44.
(5) « Quum diligentis correctoris typographici natura jam inde à triginta fere annis penitus in meum sanguinem et medullam intrarit. » Épître dédie, des Institutiones aulicœ de 1642.
CORRECTION ET CORRECTEURS
annuelle de cent florins, motivée principalement par l’onéreux entretien du correcteur des livres orientaux(I).
Ce Meisnerus est le même qui publia en 1642, chez Louis Elzevier, sous le titre de Institutiones aulicce (n° 987), une traduction abrégée du Traicté de la Cour du Sr Du Refuge, d’après un manuscrit qui lui était tombé entre les mains. Il la fit précéder d’une longue dédicace aux curateurs de l’Université. Cette publication ne lui porta pas bonheur. Deux ans plus tard, le véritable auteur de la traduction, Joachim Pastorius, la fit imprimer chez le même Elzevier (n° 1001), et dénonça dans sa préface le Suisse de Bâle, correcteur à Leyde, qui, non content de s’approprier son œuvre, lui avait fait subir des changements ineptes, « au point, ajoute-t-il, que le héros du livre a parfois l’air d’un bouffon plutôt que d’un homme de cour. »
Vers 1652, les Elzevier, mécontents, comme nous l’avons vu, du traitement qui leur était alloué comme imprimeurs de l’Université, se décidèrent à réduire les frais occasionnés par l’imprimerie orientale. Le malheureux Meisnerus, cassé aux gages, eut encore une fois recours au conseil académique.
11 demanda qu’on lui confiât les fonctions de répétiteur pour le latin, le grec ou l’hébreu, ou qu’on voulût bien utiliser ses services dans un autre emploi quelconque. Les curateurs lui accordèrent une place subalterne d’aide à l’observatoire et au cours d’astronomie, au traitement annuel de quarante florins'2'. Nous ignorons l’époque de son décès.
L’autre correcteur, Simon Moynet, est né à Paris en 1618, et c’est à Paris qu’il fit ses études. On ne sait par suite de quelles circonstances il alla s’établir à Leyde. Sans doute les Elzevier le prirent à leur service vers 1648, lorsqu’ils eurent conçu le dessein de réimprimer les principaux auteurs français. Nous trouvons pour la première fois son nom au bas d’urTe épître adressée à Gui Patin, sous la date du
12 décembre 1650, pour lui dédier la jolie édition de VEschole de Salerne (n° 693). « Nos Messieurs » ainsi s’exprime-t-il,
(O Rammelman Elsevier, Uitkomsten, p. 17 des Dijlagen.
(2) Rammelman Elsevier, Ibid., p. 17.