‹ Les ElzevierChapitre 22 sur 256 · FORMATS. — TIRAGES SPECIAUX · texte numérisé non relu

FORMATS. — TIRAGES SPECIAUX

dignes d’un tirage sur grand papier. Toutes les fois que nous avons eu connaissance de ce fait, nous avons pris soin d’en faire mention, en indiquant autant que possible la taille exacte des deux sortes d’exemplaires.

On cite quelques elzeviers imprimés sur papier de couleur. Ainsi M. Pieters possédait le Spigelius de 1633 sur papier bleu et les Aphorismes d’Hippocrate de 1628 sur papier jaune. Duriez avait le Corpus juris de 1681 sur papier vert.

Cinq ouvrages seulement ont été tirés sur vélin, savoir : le De Contemptu inortis de Dan. Heinsius (n° 186), imprimé par Isaac Elzevier en 1621, in-4 (deux exemplaires); l’édition in-8 de ce même poëme (n° 187), imprimée sous la même date; le Tyrannus de Malvezzi (n° 445), imprimé par Bonaventure et Abraham, 1636, pet. in-12; la Nova cubi Hebrœi tabella de S. Jonson (n° 281), une simple feuille imprimée par Bonaventure et Abraham en 1627; enfin les Aphorismes d’Hippocrate (n° 899), imprimés par la veuve de Jean en 1666, in-24.

LES PSEUDONYMES ELZEVIRIENS

Malgré la liberté dont ils jouissaient à l’abri- d’un gouvernement républicain, les Elzevier n’ont pas toujours jugé à propos de mettre leur nom aux ouvrages sortis de leurs presses. Souvent ils gardent l’anonyme et se bornent à une simple indication de date; en certains cas ils se déguisent sous des noms supposés.

On ne se rend pas toujours compte à première vue du motif qui les a fait agir de la sorte. Depuis que les Provinces Unies s’étaient constituées en république, la presse y était plus indépendante qu’en aucun autre pays du monde; on peut même dire qu’elle y jouissait d’une liberté presqu’illimitée. Non pas que les pouvoirs publics n’eussent tenté à maintes reprises d’en régler l’exercice et d’en réprimer les abus. Les

édits et placards tant des Etats-Généraux que des Etats provinciaux contiennent une foule de dispositions prises en vue d’interdire, soit les libelles diffamatoires, soit les ouvrages

dirigés contre les princes ou Etats alliés de la République, soit les écrits obscènes ou irréligieux. Mais la fréquence même de ces édits prouve qu’on était accoutumé à les enfreindre. Comme de nos jours en Angleterre, l’esprit public en Hollande était plus puissant et plus conséquent que les lois. En offrant un asile à tous les proscrits, les Pays-Bas étaient entraînés par la force des choses à leur octroyer, avec la liberté de conscience, celle de manifester et de propager leurs doctrines et leurs opinions*1'.

(O Voici une anecdote entre mille qui prouve à quel point les autorités ellesmêmes répugnaient aux mesures de rigueur. L’ouvrage du socinien Volkelius,

LES PSEUDONYMES ELZEV1R1ENS

Ce n’est pas pour échapper aux voies de justice que les Elzevier ont usé si souvent de l’anonyme. De libelles diffamatoires, ils n’en ont pas publié un seul, non plus que des écrits irréligieux ou obscènes, à part YArêtin qu’ils n’ont certes pas imprimé pour leur compte(I). Restent les écrits offensants pour les souverains ou gouvernements alliés de la République. C’est le seul cas où l’on puisse admettre qu’il y ait eu pour eux obligation de ne pas se faire connaître. D’abord parce qu’ils violaient ouvertement un édit des Etats- Généraux. En second lieu parce qu’ils s’exposaient à des représailles, les princes lésés pouvant consigner leurs livres à la frontière et en interdire la vente dans leurs Etats'2'. Bonaventure et Abraham avouent dans la préface d’un opuscule imprimé en 1637 et qui traite de l’administration de l’empereur Ferdinand II (n° 461), qu’ils ont eu des raisons pour ne faire connaître ni l’auteur ni l’éditeur. Ces raisons, il est facile de le deviner, ne peuvent être que politiques. De même la Defensio regia de Saumaise a paru sans nom de lieu ni de libraire. Elle était de nature à froisser la susceptibilité du gouvernement anglais, et de fait les Etats de Hollande firent un édit spécial pour en prohiber la vente(3), ce qui, pour

De vera religione, avait été réimprimé en 1642 par J. Blaeu, en un volume in-4. Le magistrat d’Amsterdam fit saisir chez le libraire 450 exemplaires du livre, et obtint du juge qu’ils fussent confisqués et le libraire condamné à une amende pécuniaire. Le 20 janvier 1642, on les brûla publiquement. Moins de deux mois après, les nouveaux échevins cassèrent la sentence de leurs prédécesseurs, si bien que le libraire, qui n’avait pas encore payé l’amende, en fut quitte pour la perte de ses exemplaires. Mais ce n’est pas tout. Une traduction néerlandaise du livre de Volkelius fut imprimée en 164g à Rotterdam, et pour mieux la recommander, l’on ne manqua pas d’annoncer sur le titre que c’était le même livre que les échevins avaient fait brûler publiquement en Hollande l’an 1642 (Voir le Dictionnaire de Bayle, art. Volkelius).

O A part peut-être aussi le livre des Prèadamites (nos 1188-89), qui, sans être irréligieux, choquait toutes les idées reçues et que les Elzevier n’ont jamais avoué.

(2) Voir la note du n° 1997.

(31 Un publiciste hollandais, Th. Graswinckel , avait également entrepris de défendre la cause du roi Charles Ier contre Milton, et il comptait faire imprimer son livre par les Elzevier. Mais les autorités intervinrent et le forcèrent à se désister: « Graswinckelio nostro, écrit N. Heinsius, en juillet 1651, qui nescio quid in Miltonum parabat, typis Elzevirianis edendum, publica auctoritate silentium impositum, sic ipse mihi nudius tertius. » (Durnuumi Syll ., t. III, p. 271 et 274.)

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le dire en passant, n’empêcha pas Louis Elzevier de la réimprimer l’année suivante. Cette Defensio , les Elzevier de Leyde l’avait publiée, non dans des vues de propagande, mais par pure spéculation, peut-être aussi pour complaire à Saumaise, dont ils étaient les éditeurs habituels. Louis Elzevier, en la réimprimant, était si loin d’en assumer la responsabilité, qu’il publiait en même temps, et toujours sous le voile de l’anonyme, la Defensio populi anglicani de Milton, et la réfutation de ce dernier écrit, Pro rege et populo anglicano apologia : en simple éditeur, il se bornait à mettre sous les yeux du public les pièces du procès.

A part les publications en très petit nombre qui pouvaient porter ombrage aux États étrangers, nous sommes convaincu qu’aucune considération d’ordre public ne faisait aux Elzevier une obligation de l’anonyme. Mais ils avaient à compter avec d’autres considérations non moins impérieuses. Avant tout ils étaient tenus, dans l’intérêt de leur considération et de leur crédit, de ménager les susceptibilités politiques et religieuses de leurs compatriotes. On conçoit, par exemple, qu’après avoir mis au jour le Mare liberum, l’éloquent plaidoyer de Grotius en faveur de la liberté des mers, ils aient hésité à mettre leur nom au Mare clausum de Selden, composé dans des vues hostiles à la Hollande, pour justifier les prétentions de l’Angleterre. De même, alors que les esprits étaient encore sous l’impression de la lutte sanglante soutenue contre la domination espagnole, des libraires hollandais et protestants pouvaient-ils décemment s’avouer les éditeurs des ouvrages de Bentivoglio, Conestaggio, Strada, où le récit de cette lutte était défiguré par l’esprit de parti, au profit des anciens oppresseurs du pays? C’eût été de leur part une sorte de provocation, et l’opinion publique, aigrie et surexcitée par les querelles religieuses, ne leur aurait pas épargné l’accusation de duplicité ou tout au moins de tiédeur. Un autre motif encore leur commandait la circonspection. Les ouvrages cités devaient naturellement se débiter en grande partie dans les pays catholiques. Comme on y tenait pour suspect tout livre imprimé par des hérétiques, la simple

LES PSEUDONYMES ELZEVIRIENS

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prudence leur faisait une loi de ne pas donner l’éveil en indiquant le lieu d’impression. C’est pour la même raison que sur bon nombre d’ouvrages de piété à l’usage de l’une et l’autre communion, le Nouveau Testament grec, l 'Imitation, les Confessions de saint Augustin, les Elzevier n’ont pas fait conscience de mettre Lugduni (Lyon), au lieu de Lugduni Batavorum .

Au surplus les auteurs eux-mêmes étaient parfois les premiers à réclamer un déguisement. Par exemple, les jansénistes français qui se faisaient imprimer à Amsterdam, n’auraient eu garde d’avouer qu’ils avaient recours aux presses hollandaises. On avait trop souvent affecté en France de les confondre avec les calvinistes, pour qu’ils n’eussent pas à cœur d’éviter tout ce qui pouvait prêter quelque vraisemblance à cette accusation.

Une dernière et très nombreuse classe de livres auxquels les Elzeviers ont tenu à ne pas attacher leur nom, comprend les contrefaçons. Règle générale : toutes les fois qu’ils ont réimprimé sans autorisation expresse un ouvrage quelconque d’un auteur vivant, ils ont gardé l’anonyme. On a prétendu qu’ils voulaient éviter de désobliger des confrères avec lesquels ils étaient en relations d’affaires; « ils étaient bien aises, a-t-on dit, qu’on ne sût point qu’ils étaient auteurs de ces éditions, qui faisaient d’autant plus de tort au premier imprimeur, qu’elles étaient bien supérieures aux contrefaçons ordinaires et même à la première édition. » Suivant nous, ils obéissaient à un tout autre mobile. C’était, non tant les libraires, que les lecteurs dont il fallait se concilier le suffrage. En général le public se défiait des livres français imprimés en Hollande et préférait les originaux; en quoi il avait raison, car ces livres fourmillaient souvent de fautes choquantes, quand ils n'avaient pas subi d’altérations plus graves. A peine les textes donnés par les Elzevier faisaient-ils exception à la règle. Aussi cherchait-on à donner le change aux acheteurs. Au lieu de l’adresse véritable, le frontispice portait la formule banale : Jouxte la copie imprimée à Paris. Souvent, pour parfaire la mystification, on mettait en évidence au moyen de capitales les mots a paris, suivis du nom et de l’adresse

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du premier libraire, tandis que Jouxte la copie imprimée formait une petite ligne imperceptible, et se terminait par un point. De sorte que le lecteur inexpérimenté pouvait croire qu’il avait sous les yeux, non une contrefaçon, mais une réimpression exécutée à Pans.

Il est juste de reconnaître que les Elzeviei sont restés étrangers à ce raffinement. Mais la formule en question figure sur toutes leurs contrefaçons. Ils ne s’en sont dépaitis que pour Balzac, et seulement après que cet écrivain leur eut adressé la fameuse épître que nous transcrirons ci-après, et eut pris en quelque sorte la nouvelle édition de ses œuvres sous son patronage.

Après avoir exposé en quelles circonstances les Elzevier avaient coutume de se déguiser, il nous reste à dire un mot des différents masques dont ils se sont servis. Le plus souvent ils s’en tenaient à l’anonyme; sur 265 articles environ, il y en a 178, c’est-à-dire plus des deux tiers, qui portent, soit une simple date, soit la date avec les mots : Jouxte ou Suivant la copie de Paris, de Rome , de Mous, etc.

Quant aux pseudonymes elzeviriens, ils sont bien moins nombreux qu’on ne le croit communément. D’abord il convient de mettre à part les ouvrages imprimés pour d’autres libraires, tels que Voorn, Verbiest, Didier, Gerstecoren. A. a Geervliet, Gaesbeek et Schouten à Leyde, Wolfgang, Ravesteyn, P. Arentz à Amsterdam, A. van Hoogenhuysen à Nimègue, les frères Steucker à La Haye, Kalcoven à Cologne, P. le Petit à Paris, Whittaker à Londres, etc. Les Elzevier, qui étaient imprimeurs en même temps que libraires, ont souvent mis leurs presses au service d’éditeurs hollandais ou étrangers. Les noms que nous venons de citer sont tous connus. S’ils figurent sur des livres sortis des presses de Leyde ou d’Amsterdam, rien de plus naturel, et il n’y a pas là l’ombre d’une supercherie.

Les ouvrages véritablement pseudonymes peuvent se diviser en trois classes :

i° Ceux dont on s’est contenté de reproduire l’adresse

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primitive, par exemple : Leodii , apnd H. Edelmannum , pour le de Bello Suecico de P. Burgus; Cosmopoli , G. Teler , pour la Pietra del paragone de Boccalini ; Cologne , P. de la Vallée , pour les Provinciales ; Leide, Almarigo Lorens , pour la Relation de Corraro; Villafranca , pour les Œuvres de Pallavicino, etc.

2° Les livres jansénistes, dont les adresses, aussi bizarres que variées, avaient été imaginées par les auteurs eux-mêmes afin de dérouter les soupçons, ainsi : Cologne , chez Nie. Sckouten} pour les Provinciales latines et françaises; Cologne, G. Qnentel , pour la Morale pratique des Jésuites; Mous, Gaspard Migeot , pour le Nouveau Testament et les Constitutions de Port-Royal; Liège , Adolphe Beyer s, pour les Imaginaires et les Visionnaires , etc.

3° Enfin les ouvrages portant le véritable pseudonyme des Elzevier. Ce pseudonyme est, pour Jean et Daniel, associés à Leyde de 1652 à 1655, Jean Sambix(l) ; pour les Elzevier d’Amsterdam, notamment pour Daniel, Jaques le Jeune.

En dehors de ces trois classes, il reste quelques publications isolées dont les Elzevier ne sont point responsables, telles que Y Apocalypse de Mèliton, les Mémoires de Bassompierre, le Lion d'A ngélie de C. Blessebois, imprimés à Leyde

(O Jean Sambix est évidemment un pseudonyme de Jean et Daniel Elzevier, puisqu’ils signent invariablement de la sorte tous les livres auxquels ils n’ont pas mis leur adresse; mais ce n’est pas un nom imaginaire.

Au commencement du siècle florissait à Delft un célèbre calligraphe, nommé Félix van Sambix, lequel, né à Anvers en 1553, s’était réfugié à Delft en 1585, et y vivait encore en 1633 (voyez la revue de Navorscher, t. VI, p. 241).

Ce Sambix eut un fils, également nommé Félix, qui exerça la librairie à Delft, de 1610 à 3 634 ( ? ) , à l’enseigne du Livre d'écriture doré (in ’t Vergulde Schrijfboeck), et eut pendant un temps une succursale à Rotterdam. Le libraire Sambix a traduit du français quelques ouvrages, entre autres le quatrième livre du Primaléon de Grèce (Rotterdam, J. van Waesberghe, 1619, in-4). Il signait F. v. S. le Jeune , pour se distinguer de son père.

Il paraît qu’il épousa à Rotterdam, le 6 sept. 1608, Elisabeth van Waesberghe, sœur aînée de Catherine van Waesberghe, qui devint plus tard la femme d’Abraham Elzevier et la mère de Jean.

Suivant une généalogie mss. de la famille Waesberghe, appartenant à M. Ledeboer,

ce Félix Sambix aurait eu trois enfants, savoir : Elisabeth, qui épousa David Lopez de Haro, libraire à Leyde, et deux fils, Félix et Jean, dont on ne sait rien de positif. (Het gcslacht van Waesberghe , ’s Grav., 1869, pp. 227 et 244.)

Si ces données sont exactes, Jean Elzevier aurait pris pour pseudonyme le nom d’un de ses cousins germains.

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par la veuve de Jean, alors qu’elle n’exécutait plus rien pour son compte personnel; — Y Histoire du Card. de Richelieu , par Aubery, le Tractatus de controversiis de Adr. et P. de Walenburch, le Recueil de pièces pour servir à V histoire de Henry III, les Hommes Illustres de Brantôme, les Mémoires de Prodez de Beragrem , et quelques autres, imprimés par les Elzevier d’Amsterdam, mais qui ne figurent pas ou figurent sans l’astérisque dans le catalogue de 1681.

Ces conclusions paraîtront peut-être assez étranges. On est si habitué à considérer les Elzevier comme de vrais protées, habiles à prendre toutes sortes de déguisements, qu’on se résigne difficilement à ne leur attribuer qu’un masque unique. A l’époque où nous commencions nos recherches, un bibliographe des plus expérimentés nous confia pour notre usage une liste complète des pseudonymes elzeviriens. Dressée, partie d’après Bérard, Brunet et Pieters, partie d’après ses propres recherches, elle ne comprenait pas moins de soixantequatorze noms. On voit qu’il faut en rabattre. Nous le répétons, si l’on fait abstraction des livres imprimés pour le compte d’autrui, les Elzevier de Leyde et ceux d’Amsterdam n’ont eu qu’un seul pseudonyme pour chacune des deux maisons.

Nous ne connaissons d’exceptions à cette règle que les quatre ouvrages suivants : les Characteres des passions de La Chambre, Amsterdam, Antoine Michel, 1658 (le premier livre que Louis et Daniel aient publié sous un pseudonyme(I)) ; les Intérêts et maximes des princes , Cologne, J. du Païs, 1666; le Recueil de quelques pièces nouvelles et galantes, Cologne, P. du Marteau, 1663; et le Journal des Sçavans , Amsterdam, P. le Grand, 166g, peut-être édité en société avec A. Wolfgang, dont P. le Grand est le pseudonyme habituel.

u) Pseudonyme auquel ils ont renoncé sans doute parce que Foppens se l’est approprié l’année suivante, en éditant le Montaigne (n° 1982).

CORRECTION ET CORRECTEURS

Les éditions publiées par les Elzevier sont-elles correctes? La question est complexe et prête à des solutions très divergentes. On a eu tort jusquTici de vouloir la trancher dans un sens absolu. Cela tient à ce qu’on s’est abusé sur le rôle et les aptitudes propres de ces imprimeurs. On s’est cru en droit d’appliquer aux Elzevier les mêmes règles d’appréciation qu’aux grands typographes du seizième siècle. On a voulu voir en eux, non seulement d’habiles artistes, mais des savants pénétrés de l’importance de leur mission et présidant en personne à la confection et à la correction des travaux qui s’exécutaient dans leur officine. Il se peut que leur titre d’imprimeurs officiels de l’Université ait contribué à entretenir cette méprise, peut-être aussi les belles préfaces latines mises en tête de certaines de leurs publications. Mais ce titre n’était pas, comme en d’autres pays, un hommage rendu au savoir; sous une apparence spécieuse, les fonctions qu’il conférait étaient en réalité des plus simples, et telles en un mot qu’une femme, la veuve de Jean, a pu s’en acquitter avec succès durant vingt ans. Quant aux préfaces et avertissements rédigés avec une si rare élégance, nous ne contestons pas que les Elzevier ne les aient en bien des cas inspirés, mais c’étaient des hommes spéciaux qui les rédigeaient en leur nom(I).

Le préjugé de la supériorité intellectuelle des Elzevier était

(!) La chose est certaine, quoique par essence elle échappe à toute démonstration. On sait par des indiscrétions que c’est Daniel Heinsius qui a rédigé la préface des Lettres de Scaliger (n° 288); Nicolas Heinsius, celle des Monumenta Paderbornensia (n° 1473); et on a retrouvé dans les papiers de Patru un projet d’épître dédicatoire à Richelieu, au nom des Elzevier, pour le Nouveau Monde de J. de Laet (n° 497).

LES ÉDITIONS ELZEVI RIENNES.

tellement enraciné, qu’on est allé jusqu’à faire honneur au chef de la famille d’une réforme orthographique. Suivant B. de La Monnoye et d’autres bibliographes, Louis Elzevier aurait le premier établi dans ses éditions la différence entre Vu consonne et Vu voyelle(I). Il suffit de parcourir les titres des ouvrages qu’il a publiés, pour se convaincre qu’il n’a jamais songé à rien de pareil. Nous dirons plus : en admettant que cette réforme eût été proposée de son temps, il n’est pas sûr que l’honnête relieur dont les circonstances avaient fait un libraire, fût homme à en saisir le sens et la portée. Ses fils en sont restés à peu près au même point, et il faut descendre jusque Louis et Daniel, c’est-à-dire jusque la troisième génération, pour rencontrer, non pas des savants, mais des gens doués d’une solide instruction.

On voit d’ici en quoi les Elzevier différaient des grands imprimeurs du siècle précédent. Les Aide, les Estienne, les Badius, les Turnèbe, les Morel, les Oporin étaient des typographes érudits, plus érudits encore que typographes, qui considéraient comme le premier devoir de leur profession de veiller à la pureté des textes, et qui ne confiaient ce soin qu’à des savants éprouvés, travaillant d’après leurs instructions et sous leur surveillance immédiate. Les Elzevier n’étaient que de simples imprimeurs, fort consciencieux sans doute, mais d’une entière incompétence en matière d’érudition. Ce n’est pas qu’ils ne se rendissent compte que, si soignées que fussent leurs éditions, elles n’obtiendraient qu’une vogue éphémère, si la perfection du texte ne répondait pas à la beauté de l’exécution. Ils n’ont pas omis une occasion de s’expliquer sur ce pointf2). Mais incapables eux-mêmes de donner leurs soins à la correction des épreuves, ils étaient obligés de s’en remettre à des correcteurs choisis parmi les plus expérimentés. C’était affaire à l’auteur ou à l’éditeur du

O) Jugemens des Savans , par Adr. Baillet. Paris, 1722, in-4, t. I, p. 395. — Maittaire, Annales typographici , t. III, etc.

(2) Par exemple dans l’épître dédie, du Sallnste de 1634 : « Nemo autem nescit maximopere referre, ut quæ eleganter excuduntur, emendate prodeant, atque ita eruditis se commendent. »

CORRECTION ET CORRECTEURS

livre de s’assurer si ces soins avaient été efficaces. Lorsque l’auteur habitait l’étranger, il ne manquait pas, s’il était avisé, de prier un de ses amis de le suppléer. Pour citer quelques exemples, Saumaise offre à Grotius, qui demeurait à Paris, de revoir les épreuves de sa version de Procope(I); l’évêque d’Avranches, Huet, prie Ch. Sandius de lui rendre le même service pour la réimpression que Daniel se proposait de faire du traité de Interpretatione[2) ; Nie. Heinsius, au moment de partir pour la Suède, charge le jeune Erpenius de surveiller l’impression de son Claudien{l\ Ainsi l’ouvrage n’était mis sous presse qu’après avoir été revu en dernière analyse par l’auteur ou par son fondé de pouvoir.

De cette manière de procéder résultaient d’assez nombreuses disparates. Loin de présenter, comme on l’a prétendu, un système orthographique uniforme, les éditions elzeviriennes se distinguent précisément par l’absence de tout système. Suivant le bon plaisir du correcteur, on écrivait indifféremment quàm ou quam , vt ou ut , Pompejus ou Pompeius , epistolœ ou epistole , ex officinâ Elzevirianâ ou ex officina Elzeviriana.

Autre conséquence dérivant du même principe : lorsque l’auteur était sujet à des distractions ou peu familiarisé avec la correction des épreuves, l’édition fourmillait de fautes, dont on ne manquait pas de rendre l’imprimeur responsable. Tel le fameux Virgile de 1636, qui à quarante ans de distance échauffait la bile de Nie. Heinsius, le fils du malencontreux éditeur. Cela arrivait à plus forte raison quand l’auteur était absent ou empêché; par exemple, le Tribunal medicum de Caldera (n° 817), qui faisait dire à Gui Patin : « MM. Elzevirs

(O « Ad me quod attinet, promitto etiam operam meam, si qua in re utilis esse poterit, quamdiu liber erit sub prælo. » Hug. Grotio, 13 oct. 1637. ( Salmasii Epistolœ , Lugd. Bat., 1656, in-4, p. 267.)

(2) « ... neque alteri quam tibi, viro doctissimo ,... eorum emendandorum curam dari patiaris. » Chr. Sandio, 7 Cal. Apr. 1680. ( Epistolœ celeb. virorum , ex scriniis J. Brantii, Amst., 1715, in-8, p. 277.)

(3) « Editionis curam Johannes Erpenius, doctissimus juvenis, in se recepit, a cujus diligentia multum mihi promitto. » J. Fr. Gronovio, 9 Kal. Jan. 1649. (Burmanni Syll. , t. III, p. 233.)

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