CXXXVIII
LES BIOGRAPHIES
deux ou trois choses notables qu’il allègue pour la recommandation de sa vie
pieuse et religieuse Devant ceste oraison (qui est aussi de Baudius), il y a le
legs qu’il fait à la bibliothèque publique de Leyden de ses livres ms. grecs, hébrieus, chaldaïques, syriaques, arabics, éthiopiens, perses et arméniens. Elvissier (sic) m’a dit que MM. de Leyden estiment ce présent 3,000 écus. J’ai donné audit Elvissier, encore qu’il n’en voulust rien prendre, deux quarts d’escu pour les susd. livres(I>. xxxn sols. »
Bien d’autres témoignages, qu’il serait superflu de citer, nous le montrent tantôt à Paris, tantôt à Anvers ou à Louvain, cherchant partout l’occasion d’étendre sa clientèle, de nouer des relations avec les savants et les gens de lettres, de trouver matière à de nouvelles publications.
Aussi ne tarde-t-il pas à recueillir les fruits de sa persévérance et de son zèle. Bon nombre d’éditeurs le mettent dans leurs intérêts et lui confient la vente d’une partie de leurs productions* Ici se place une remarque qui n’est pas sans importance. On a parlé souvent d’une association qui aurait existé dans le principe entre Paetsius et L. Elzevier. Cette assertion est dénuée de fondement. Il est vrai que quelques ouvrages portent les deux noms réunis. Mais cet unique argument, loin d’avoir la portée qu’on lui attribue, ne suffit même pas à démontrer que ces ouvrages aient été entrepris à frais communs. Les noms de Paetsius et d’Elzevier figurent sur certains livres, comme sur d’autres le nom d’Elzevier associé à ceux de Cloucquius, de Basson, de Balduini, de Doyema, de Laurentius, de Sassenus, etc. Il y a pl us : nous citerons dans nos Annales plus d’un volume portant alternativement le nom de L. Elzevier ou celui d’un autre éditeur (ainsi le Lycophron et les Notes sur Thêocrite de 1597, le Meursius de 1598, le Baudius de 1616). L’unique conclusion à tirer de là, c’est que les libraires hollandais, confiants dans l’activité de leur confrère, s’en remettaient à lui du soin de débiter leurs livres à l’étranger, notamment à Francfort.
Nul d’ailleurs n’était plus habile à tirer parti de tout. Il est vrai qu’il ne se montrait pas toujours scrupuleux sur le choix
(>) Ce passage a été cité par Adry, mais d’une manière incorrecte. M. le Dr Aug. Scheler a bien voulu le collationner pour moi sur le manuscrit de la Bibliothèque nationale, n° 10,301 des Ms. Fr., fol. 134 et 135.
des moyens. Tel fonds qu’un éditeur, faute de relations suffisantes, ne parvenait pas à écouler, était acquis par lui et remis en vente sous un nouveau titre à son nom. Ce fut le cas surtout au début, lorsqu’il ne disposait que de ressources restreintes. Ainsi YArnaldus et le Passerat de 1594, 1 e Boxhorn et le Montanus de 1595, publiés avec la coopération et probablement aux frais de Paetsius, reparaissent ensuite avec un titre au nom de L. Elzevier seul. Tous les artifices dont on a tant abusé depuis, il les connaît et les pratique avec succès. Tantôt il donne le change au public en faisant passer pour nouvelles d’anciennes éditions augmentées de quelques pages de supplément (par exemple la Chronique de Carion de 1596) ; tantôt il se contente de substituer de nouveaux titres aux anciens, pour laisser au volume l’attrait de la nouveauté (l 'Aristote de 1611, le Meursius de 1615, etc.); ou bien encore il improvise des ouvrages nouveaux, au moyen de deux volumes réunis en un seul (le Cluverius de 1611, les Tactiques d’Elien et de Léon de 1613). Partout, en un mot, on reconnaît l’homme avisé, industrieux, plein d’entregent, le négociant rompu à toutes les pratiques du métier. Faut-il s’étonner si, malgré la modestie des débuts, sa maison a fini au bout de vingt ans par prendre rang parmi les plus importantes de Leyde ?
Ce qui à nos yeux l’honore bien plus que son habileté en affaires, c’est la considération dont il était entouré. Les savants les plus distingués de l’époque parlent de lui dans les termes d’une affectueuse familiarité. Janus Gruterus le nomme « l’excellent Elzevier(I); » Puteanus, écrivant à D. Heinsius, lui recommande de ne pas l’oublier « auprès de son ami(2); » cette considération, comme nous le verrons, se reportait sur tous les membres de la famille. N’omettons pas non plus de mentionner la distinction dont il fut l’objet de la part de ses
(O « Leonis Tactica recte mihi curavit optimus Elzevirius. » Lettre à Meursius, datée de Francfort, 14 avril 1612. Meursii opéra , t. XI, col. 212.
(2) Lettre datée de Louvain, 10 novembre 160g. E. Puteani ad C. Hugenium epistolœ, Lugd. Bat., 1647, in-12, p. 21; et une autre lettre, du 25 février 1610, Ibid., p. 27.
LES BIOGRAPHIES
concitoyens, distinction qui, si modeste qu’elle fût, prouve l’estime dont il jouissait. La ville de Leyde, comme les autres cités néerlandaises, était divisée en quartiers ou voisinages ygebuurten) , qui avaient chacun son chef (heer), ses conseillers, ses coutumes, sa caisse spéciale et ses assemblées régulières. Louis Elzevier fut élu chef de son quartier. En cette qualité il a composé un règlement burlesque, pièce peu importante par elle-même, mais curieuse en ce qu’elle dénote une veine de gaieté qu’on ne soupçonne guère chez un homme qui avait traversé de si rudes épreuves(I). On a coutume de se représenter les protestants du seizième siècle sous des dehors moroses et presque farouches. Il n’y a qu’à parcourir ce règlement, écrit en style de Rabelais, pour se convaincre que ces viriles natures se déridaient à leurs heures, et savaient le secret de concilier l’austérité des mœurs et des doctrines avec une bonhomie enjouée et parfois même assez libre.
Louis Elzevier était âgé d’environ soixante-quinze ans, lorsqu’en 1616 son petit-fils Isaac fil l’acquisition d’une imprimerie. Ainsi la famille se trouvait en possession, du vivant même de son chef, de tous les éléments de sa gloire fi ture. Sans doute rien encore ne faisait présager cette illustration. L’activité de la maison s’était développée jusque-là dans un sens purement pratique. Les éditions qu’elle faisait exécuter à ses frais dans les diverses officines de Leyde, n’avaient rien qui les distinguât des autres, et ne brillaient pas au point de vue typographique : il est utile d’en faire la remarque, parce que, grâce au nom dont elles sont signées, on est porté parfois à exagérer leur importance. Mais le terrain est préparé. Vienne un artiste habile, et moins de vingt années suffiront à faire éclore les chefs-d’œuvre.
Arrivé au terme de sa carrière, L. Elzevier pouvait contempler avec un légitime orgueil le chemin parcouru. L’artisan obscur, le proscrit du duc d’Albe, avait réussi à force d’énergie et de persévérance à s’élever à une condition que devaient lui envier la plupart de ses compagnons d’infortune. Ses affaires
(U Ce règlement burlesque est réimprimé à la fin de cette notice.
avaient pris une extension considérable; son nom était avantageusement connu sur les principaux marchés de l’Europe. Tous ses enfants étaient établis; quatre d’entre eux suivaient la profession de leur père, et étaient en état de se rendre de mutuels services. Un de ses petits-fils, en acquérant une imprimerie, venait d’agrandir sa sphère d’activité et de l’affranchir de toute sujétion. Enfin, chose qui devait aller au cœur de l’homme qui avait tout sacrifié pour sa foi, la Hollande, sa patrie d’adoption, était définitivement délivrée du joug de l’Espagne; en proclamant les Pays-Bas libres et indépendants, la trêve signée en 1609 avait inauguré une ère de prospérité et de grandeur sans égales. Certes, l’ancien banni devait s’applaudir de son sort et trouver que ses vœux s’étaient réalisés au delà de toute espérance.
Cependant il eut à subir une dernière tribulation, qui, sans l’atteindre dans ses intérêts, a dû lui être fort pénible. On n’a pas oublié que L. Elzevier était chargé des fonctions d’appariteur; en 1607 son fils Matthieu lui avait été adjoint comme collègue. Or, le 11 novembre 1616, le feu prit à l’Université et réduisit en cendres une partie du bâtiment. L’enquête démontra que l’incendie était uniquement dû à l’incurie des appariteurs(I). En conséquence, la destitution de Louis et de Matthieu ayant été proposée, les curateurs prononcèrent, le 23 novembre, la démission du dernier; celle de Louis resta en suspens. Il se peut qu’à l’âge où il était parvenu, l’émotion causée par cet accident lui ait été funeste et ait contribué à hâter sa fin. Toujours est-il qu’il mourut moins de trois mois après cet événement. Les registres de l’église St-Pierre à Leyde témoignent qu’il y fut inhumé le 4 février 1617, à côté de sa femme, Mayke Duverdyn, qui l’avait précédé de trois ans dans la tombe(2).
Louis Elzevier a eu neuf enfants, dont sept fils : Matthieu, Louis, Gilles, Josse, Arnout, Bonaventure et Adrien. Les quatre premiers et Bonaventure auront chacun leur notice.
O) Le procès verbal d’enquête a été publié par M. Rammelman Elsevier, Uitkomsten , p. 7-10 des Bijlagen.
(2) Elle avait été inhumée dans le même temple le 3 décembre 1613.
LES BIOGRAPHIES
Le cinquième, Arnout, s’est fait connaître comme peintre paysagiste. Il naquit, nous l’avons dit, à Douai vers 1577. En février 1607, il épousa Marie Symons van Swieten, fille du secrétaire de la chambre des orphelins à Leyde. Sa femme étant décédée en mars 1626, Arnout contracta quelques mois plus tard un second mariage avec Christine Everaerts, fille d’un ministre réformé de La Haye (octobre 1626). On ignore en quelle année il mourut(I). Un de ses fils, Louis (né à Leyde en 1617, mort à Delft, en novembre 1675), a été peintre, comme son père(2).
Reste Adrien, le septième fils de Louis Elzevier et de Mayke Duverdyn. Tout ce qu’on savait jusqu’ici sur son compte, se réduisait aux deux points suivants : i° il était né à Leyde vêts 1585, puisque les registres de l’Université, où il se fit inscrire le 10 février 1599, font mention de lui en ces termes : Adrianus Elsevier , Leidensis , annos natus 14; 20 d’un testament de son père, en date du 16 nov. 1612, il résulte qu’il ne vivait plus à cette époque. Un hasard heureux nous a mis en mesure de compléter ces renseignements.
Sur la fin de l’année 1607, une escadre équipée aux frais de la Compagnie des Indes Orientales, appareillait au Texel, pour aller combattre la flotte portugaise dans les parages du Mozambique. Le journal de cette expédition, rédigé par le vice-amiral Fr. de Wittert, a été mis au jour récemment par les soins d’un descendant de la famille(3). Après une longue navigation, entrecoupée d’une foule d’incidents, l’escadre arriva, en avril 1609, aux îles Banda, dans les Moluques. Les directeurs de la Compagnie avaient ordonné de construire un
(O On trouvera une notice plus détaillée sur Arnout Elzevier et son fils Louis dansChr. Kramm, De levens en werken der hollandsche en vlaamsche kunstschilders, enz. Amsterdam, 1858, t. II, pp. 422 et ss.
(2) Notre ami M. Henry Havard, en compulsant les registres de l’état civil de Delft pour son livre sur les faïenciers hollandais, a retrouvé l’acte de mariage de ce petit-fils de Louis Elzevier. Il est conçu de la sorte :
« Den xiiij january 1645 Louys Elsevier jongman, woonende tôt Leyden, met Heleena Waelpoth jonge dochter, aent Marctvelt. Getrout den 12 feb. 1645.
Cette Helena Waelpoth était la fille d’un libraire de Delft.
(3) Journal de l'amiral Wittert , 1607-1610 (publ. par M. le baron Adrien Wittert). Liège, Gothier, 1875, in*i2. Tiré à petit nombre.
fort dans l’une des îles, Banda Neira. On convint d’une entrevue avec les insulaires. L’amiral s’y rendit avec une forte escorte, mais ne trouva personne. « Après y avoir été assez longtems ils envoièrent dans la petite ville Adrien Elsevier, qui, ayant fait un long séjour à Johor, savoit la langue malaise. » Les habitants prièrent l’amiral de congédier ses troupes; mais à peine y eut-il consenti qu’ils tombèrent sur lui à l’improviste et le massacrèrent ainsi que sa suite. Les soldats étant accourus au bruit « trouvèrent leur amiral sans tête et percé de vingt coups. J. van Groenewegen étoit dans le même état, aussi bien que J. de Bruin et A. Elsevier, y en aiant jusqu’à trente de massacrez. »
Cet Adrien Elsevier est-il bien celui dont nous nous occupons? En présence d’une si parfaite conformité de noms, prénoms et dates, il n’y a pas moyen de conserver le moindre doute. On peut donc admettre comme établi qu’Adrien, ses études terminées, entra au service de la Compagnie des Indes, qui venait précisément de se fonder par octroi des Etats- Généraux du 20 mars 1602. Envoyé dans un des comptoirs de la Compagnie (à Johor, suivant le Journal ), il dut à son instruction et à ses aptitudes spéciales d’être chargé de l’emploi d’interprète. Ce fut en s’acquittant de ces fonctions qu’il trouva la mort, le 22 mai 160g.
Son frère Gilles et plusieurs autres membres de la famille entrèrent après lui au service de la Compagnie des Indes. Tout porte à croire qu’ils y obtinrent un avancement rapide : c’était bien le moins en effet qu’on leur tînt compte de la fin tragique de leur parent. En ce sens l’on peut dire que la mort prématurée du dernier fils de Louis Elzevier n’a pas été perdue pour les siens.
LES BIOGRAPHIES