LES ÉDITIONS ELZEVI RIEN NES
l’élite des savants, qui désormais ne pourront plus les ignorer. Les grands formats passent définitivement de mode. Plus tard seulement, la nécessité de condenser au bas des pages un grand nombre de notes, fera reprendre l’in-octavo pour la collection dite des Variorum.
L’in-douze substitué aux grands formats inaugura dans le commerce des livres une révolution qui n’est pas sans analogie avec celle dont le format Charpentier a donné de nos jours le signal. Les frais étant moindres, les prix furent réduits à proportion. Ce rabais eut pour conséquence d’accroître le débit, et bien que le chiffre du tirage eût été beaucoup augmenté, on vit se succéder à des intervalles relativement rapprochés diverses éditions du même ouvrage(I).
Les prix de vente primitifs des principaux elzeviers nous ont. été transmis par les catalogues du temps. Il nous eût été facile de les indiquer à la suite de chaque article; mais la chose n’offre plus guère d’intérêt. Nous nous bornerons à constater ici une fois pour toutes que les volumes en petit format sont cotés à des prix qui paraissent fort modérés. Un florin (2 frs. 12 cent, de notre monnaie) est le taux moyen pour un volume d’environ 500 pages (le Virgile de 1636, le Pline de 1640, le Cicéron de 1642). Ce chiffre varie proportionnellement pour les autres; en général il est plutôt inférieur. Le Quinte Curce de 1633 ne coûte que 16 sous (environ 1 fr. 70 c.); le Salluste , le Têrence et le Florus , 15 sous; le Pline de 1635 et le Tite-Live , en 3 volumes, reviennent chacun à 4 fl. 10 s. Sans doute il faut tenir compte de la dépréciation qu’a subie le numéraire; mais ces prix, qui seraient dérisoires (*)
(*) Quel était chez les Elzevier le chiffre moyen du tirage? Nous ne sommes pas renseignés sur ce point. Voici pourtant un détail qui prouve que ce chiffre devait être assez élevé. Lorsqu’en 1677 Nie. Heinsius se propose de donner un texte nouveau de Paterculus, Daniel lui écrit, sous la date du 17 avril : « J’ai encore 500 exemplaires environ du Paterculus. Je ferai en sorte de les débiter le plus tôt possible; vous pouvez en attendant préparer votre copie. » (Corresp. inéd., à Utrecht.) Il faut croire que l’édition précédente, celle de 1664, avait été tirée à grand nombre, pour que treize ans après il en restât pareille quantité en magasin. Aux yeux de Daniel, on le voit, ces 500 exemplaires ne sont pas une affaire, et ne l’empêchent pas de réimprimer l’ouvrage. De nos jours un éditeur y regarderait peut-être à deux fois.
L’IN-DOUZE ELZEVIER
d’après le cours actuel, nous laissent assez de marge. Il n’y a d’ailleurs qu’à les comparer avec ceux des autres libraires pour se convaincre que les Elzevier étaient fondés à insister sur le bon marché de leurs éditions (1).
Lorsque parurent les premiers spécimens en ce genre, ce fut dans le monde des lettres un concert de louanges. Depuis l’invention de la typographie on n’avait rien vu d’aussi accompli. L’écho spontané de cette admiration se retrouve dans une foule d’écrits du temps. Nous ne citerons ici que le témoignage d’un professeur de Strasbourg, Matth. Berneggerus, parce qu’il prouve avec quelle rapidité la réputation des Elzevier s’était répandue d’un bout à l’autre' de l’Europe. Dans la préface de sa traduction du Système du monde de Galilée (n° 426), ce savant appelle les Elzevier « les premiers sans conteste de tous les typographes, » Elzevirios Leydenses typographos , artis nobilissimæ facile principes , universis de studiis prœclare meritos. Notez que cette préface est datée de 1635, six ans à peine après l’apparition de leurs premiers chefs-d’œuvre. Quelque temps après, Galilée lui-même rendait publiquement hommage à l’intelligence et au goût de ses éditeurs hollandais(2).
Néanmoins il ne faudrait pas croire que l’assentiment fût unanime. Tandis que les bibliophiles, les lettrés et les gens de goût applaudissaient, une partie des érudits, fidèles à la tradition, se tenaient sur la réserve; quelques-uns même étaient mécontents et ne prenaient pas la peine de dissimuler leur mauvaise humeur. Ainsi le célèbre De Put (Erycius Puteanus) écrivait à D. Heinsius, pour lui accuser réception de YHorace de 1629 : « Les Elzevier sont les plus élégants des typographes, mais l’exiguité de leurs caractères fait tort à leur réputation. L’auteur que vous venez de publier était
O) Épître dédicatoire des Elzevier à Cl. Sarrau, en tête des H. Langueti Epis tolcz, 1646 : « .... ut elegantioribus typis et charta meliori excusum prodiret ornatius, et gratior esset ejus lectio, iis qui thesaurum ilium magnum.... exiguo pretio sibi voluerint acquirere, » et passim.
(2) Epître dédicatoire des Discorsi c dimostrazioni matematiche de 1638 (n° 468).
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digne d’être produit avec quelque majesté. Commenté par vous, il ne devait pas être resserré en des types si mesquins. C’est le mal du siècle, qu’y faire? Les imprimeurs sont avides de lucre bien plus que de renommée. C’est pour cela qu’ils sont imprimeurs. Et pourtant celui qui a le plus travaillé pour la célébrité, Chr. Plantin, pour s’être inspiré des sentiments les plus généreux, n’en a pas moins amassé une fortune
immense10. » Etrange manière d’apprécier un tel livre! On s’indigne au nom d’Horace, dont la majesté est compromise parce qu’un éditeur a recueilli ses œuvres en un volume commode et élégant. On insinue sans scrupule que l’imprimeur n’a économisé le papier qu’en vue d’accroître son bénéfice. Et sous ce beau prétexte on refuse son suffrage à une production sans rivale jusqu’alors dans les annales de la typographie. Mais quoi! n’est-ce pas le sort de toutes les innovations? Les Elzevier avaient contre eux les érudits de la vieille roche, ceux qui ne voyaient partout que textes à corriger et à éclaircir, et qui couvraient les marges de leurs livres de variantes et de commentaires; sans doute aussi ceux dont les yeux usés par le travail ne s’accommodaient point d’impressions si fines et si serrées. Toujours est-il que les opposants étaient plus nombreux qu’on ne suppose. Nicolas Heinsius se faisait leur interprète lorsqu’il écrivait à Gronovius : « Les frères Dupuy voudraient que votre Tite-Live fût exécuté en plus grand format; ils assurent que ces types si menus sont un sujet continuel de doléances pour les savants de leur ville(2). » Sur quoi Gronovius : « Et moi aussi je souhaiterais que mon Tite-Live parût en un autre format. J’ai déjà reçu pareil avis d’Allemagne, et même de la bouche d’un prince. Mais faites entendre raison à ces hommes qui
(O E. Puteani ad C. Hugeniuin et D. Heinsium epistolœ. Lugd. Bat., 1647, P* in-12, p. 131. — On voit que Dibdin se trompe lorsqu’il écrit dans son B iblio graphie al Decameron (t. II, p. 158) : « Plantin died poor, and, I fear, broken-hearted. » Non, Plantin ne mourut ni pauvre, ni désenchanté. La publication de sa Bible polyglotte lui causa, il est vrai, des embarras d’argent très sérieux, mais qui ne furent que momentanés. Les contemporains sont unanimes sur ce point; le témoignage si précis de Puteanus nous dispense d’en citer d'autres.
t2' Lettre du 20 juin 1651. Burmanni SylL, tom. III, p. 266.
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n’en font qu’à leur tête, par pur appât du gain, et qui se servent de nous, non comme d’utiles conseillers, mais comme de simples manœuvres*0! » C’est toujours, on le voit, le même système qui consiste à mettre en cause l’avarice des Elzevier, comme si tout se réduisait pour eux à une affaire de spéculation.
Au nombre des mécontents il faut ranger aussi Tannegui Le Febvre, le père de Mme Dacier. Cela résulte d’une lettre de ce savant où, après de grands éloges décernés à YOvide de Nie. H einsius, il fait cette restriction : « Sed quod Elzevirii vestri splendorem chartœ ac nitorem characterum in ediiione tanii operis neglexerunt , id vero est quod mihi veio^ev ix xpobiïiTjç dolet{2). » A prendre ce passage au pied de la lettre, on risquerait de se figurer Le Febvre plus difficile et plus entendu en matière typographique qu’il ne l’était. Mais il est clair qu’il ne songe ici à mettre en cause ni la qualité du papier ni la beauté de l’impression, mais uniquement les dimensions de l’ouvrage qui lui paraissent mesquinesf3).
Heureusement le public ne partageait pas ces préventions, et, en dépit de toutes les récriminations, les auteurs eux-mêmes se montraient fort sensibles à l’honneur d’être reproduits par les presses des Elzevier. C’est ici qu’il convient de citer la flatteuse épître qui leur fut adressée par le célèbre Balzac. Les Elzevier avaient publié en 1648 une contrefaçon Suivant la copie imprimée à Paris des Lettres choisies de cet écrivain. Loin de se formaliser de ce procédé, Balzac leur donna, par l’entremise de Conrart, plein pouvoir pour réimprimer également « en petit » le volume de ses Œuvres diverses. Les Elzevier, en profitant de l’autorisation (1650), marquèrent leur reconnaissance à
O' Biirinanni Syll., t. III, p. 268.
(2) Ibid., t. III, p. 467.
(3) Il n’y a pas jusque Gui Patin, l’ami des Elzevier et l’un de leurs plus vifs admirateurs, qui un jour n’ait trouvé à redire au mode d’impression adopté par eux. Il est vrai qu’il s’agit cette fois d’un livre in-octavo : « L’Hippocrate de Vander Linden (Lcyde, 1665), écrit-il à un de ses amis, n’est guère propre à étudier. Il est en deux gros volumes in-octavo et de petite lettre^. » ( Lettres , t. III, p. 586.)
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l’auteur par une épître liminaire, dans laquelle ils exprimaient le vœu que, satisfait de leur ouvrage, il leur ferait derechef l’honneur de les employer. C’est en réponse à cette gracieuse invitation que Balzac leur écrivit la lettre suivante :
A Messieurs les Elzeviers , marchans libraires et imprimeurs à Leyde.
Messieurs,
Je vous suis obligé, et peut-estre plus que vous ne pensez. Le droit de bourgeoisie romaine estoit quelque chose de moins que la faveur que vous m’avez faite. Car que croiez-vous que ce soit que d’estre mis au nombre de vos auteurs? C’est avoir rang parmy les consuls et les sénateurs de Rome; c’est estre meslé parmy les Cicérons et les Sallustes. Quelle gloire de pouvoir dire : Je fais partie de cette république immortelle; j’ay esté reçu dans cette société de demi-dieux! En effet nous habitons tous à Leyde sous un mesme toit. De vostre grâce, je suis tantost vis-à-vis jle Pline, tantost à costé de Sénèque, quelquefois au-dessus de Tacite ou de Tite-Live; et quoyque j’y tienne peu de place, aussi bien qu’eux, je ne laisse pas d’y estre à mon aise, et de me plaire en si bonne compagnie. Pour le moins j’y suis tout entier, encore que j’y sois à l’estroit. Homère, nostre patriarche, a bien esté plus pressé que moy; et celuy qui le logea dans une coque de noix, estoit encore meilleur mesnager que vous, de la matière dont il bastissoit. L'art s’estend et se resserre avec égale louange de l’artisan. Il y a eu des ouvriers que les pyramides et les colosses ont mis en réputation. Il y en a eu qui se sont rendus célèbres par des bagues et par des cachets. L’histoire ne parle-t-elle pas avec estime d’un charriot à quatre chevaux, qu’une mousche couvroit de ses aisles? Puisque cela est, et que la perfection des ouvrages se trouve plustost dans le bon usage de l’estoffe que dans sa profusion, je n’ay garde de me plaindre de ce que vous m’avez mis en petit volume; et pour n’estre pas in-folio, je n’en suis pas moins,
Messieurs,
Vostre bien humble et obligé serviteur Balzac.
Nous avons par devers nous une foule de pièces du même genre où se traduit et se prodigue l’admiration des contemporains. Une de ces pièces mérite d’être distinguée, parce qu’elle provient d’un écrivain dont la réputation balançait celle de Balzac et que la louange y est décernée sous une forme qui en rehaussait beaucoup le prix.
En 1663 Daniel Elzevier avait consenti à imprimer les poésies de Ménage (n° 1311). Pour reconnaître cette faveur, Ménage, érudit et bel esprit, ne trouva rien de mieux que d’insérer dans le recueil une pièce de vers en l'honneur
L’IN-DOUZE ELZEVIER
de Daniel(I). « Dieux et déesses, que voix-je ? Mes vers « reproduits par les types elzeviriens ! O types élégants et « exquis! O graoieux et charmant volume! Les caractères « mignons égalent la poix en noirceur, le papier ne cède « point en blancheur à la neige. » Suit une description tout archaïque et qui s’appliquerait bien mieux à un manuscrit du temps de Catulle qu’à un volume imprimé (avec Ménage le pédantisme ne perd jamais ses droits) ; puis il continue « Ainsi paré, ce volume attire et retient malgré lui le « lecteur. Les types prêtent à mes vers des charmes qu’ils « n’avaient pas. Telle une épousée, à laquelle une habile « coiffeuse prodigue les grâces que lui a refusées le destin « jaloux.
« Mais toi, Elzevier, ma douce gloire, toi le père de ces « types d’une élégance sans rivale, dis-moi, aimable ami, « que puis-je t’offrir en retour d’un pareil don? Comment « m’acquitterai -je envers toi? Puissent toujours les amis des « lettres priser et rechercher tes coquettes productions ! « Puisse l’affluence des chalands se presser vers ton magasin ! « Puisse le nom des Elzevier, transmis d’âge en âge par la « voix des poètes, emplir les cieux, emplir la terre entière! « Puisses-tu vaincre les Turnèbe et les Vascosan, surpasser « les Estienne et les Manuce! »
Ad Danielem Elzevirium , bibliopolam Amstelodamensem :
Ecquidnam video? O Dei Deæque!
Nostros scilicet Elzevirianis Excusos video typis libellos.
O typos nitidos & elegantes!
O comptum & lepidum novum volumen !
Atro literulæ picem colore,
Et candore nives papyrus æquat.
Codex sindone non quotidiana,
Et membrana nitet novo umbilico.
Fulget pagina cuncta purpurisso,
Et sunt omnia pumice expolita.
Tam comptum & lepidum novum volu-
[men
Invitos trahit & tenet legentes;
Et, quas non habuere, dant habere Typi versiculis amœnitates.
Sic nuptæ, invida Fata quos negarunt, Ornatrix tribuit novos lepores.
At, ô dulce decus meum, Elzeviri, Præstantissime quot fuere, quot sunt, Typorum pater elegantiorum ,
Ecquid, die mihi, die, venuste noster, Hoc pro munere muneris reponam ?
Quas possum tibi gratias referre?
Sic semper lepidos tuos libellos Facundus probet & requirat orbis.
Sic vestras adeat frequens tabernas Emptor. sic decus Elzevirianum , Doctorum volitans per ora vatum, Terras impleat, impleatque cœlum.
Turnebos simul atque Vascosanos,
Et vincas Stephanos, Manutiosque.
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A 1 époque où Ménage épanchait ainsi sa verve, Tin-douze elze/irien avait à peu près triomphé de toutes les résistances(I). Plusieurs libraires de Paris l’avaient adopté, et les principaux éditeurs hollandais et belges en faisaient couramment usage. C’était même un honneur très envié et comme une sorte de consécration pour un livre, d’être reproduit en petit par les presses néerlandaises. Ménage le savait bien, lui qui avait payé de ses deniers cette distinction, dont il se montrait si fier.
Bientôt l’engouement s’en mêla. Le siècle n’était pas encore révolu, que Ton citait déjà tel amateur uniquement dominé par la passion de ces petits volumes. En 1699, l’abbé de Villiers, dans ses Entretiens sur les contes de fées, faisait dire à l’un de ses interlocuteurs : « Vous savez combien, depuis quelque temps, les impressions des Elzevier sont recherchées; cela est venu jusqu’en province, et j’y connois un homme qui se refuse les choses les plus nécessaires pour amasser, dans une bibliothèque assez dénuée d’autres livres, tout autant de petits elzevirs qu’il en peut trouver; il se console de mourir de faim pour avoir le plaisir de dire : j’ai dix exemplaires de chacun, et je les ai tous avec des lettres rouges, et ils sont du bon temps(2). »
Faut-il ajouter que depuis lors la passion des bibliophiles pour les elzeviers ne s’est plus refroidie? Sans doute elle a varié plus d’une fois dans ses préférences. Des séries entières
(U Parmi ceux qui font exception et qui continuent à maugréer, on est assez surpris de rencontrer Nicolas Heinsius, l’ami de Daniel Elzevier. Voir sa lettre à M. Thévenot (19 août 1679), à propos du Virgile de 1676 : « ... Mon édition perd de son prix aux yeux de bien des gens, qui n’admettent pas que le Prince des poètes soit renfermé en un cadre si exigu. J’ai dû subir à contre-cœur les exigences du typographe. Vous reconnaîtrez là, avec votre équité habituelle, la maladie invétérée de nos libraires, qui ne courent qu’à l’argent et n’ont aucun souci de la dignité des lettres. Ma faute d’ailleurs, si tant est que je sois en faute, n’est pas irrémissible; les juges éclairés n’ignorent point que l’antiquité n’a pas improuvé l’artiste qui avait entrepris de renfermer l’Iliade entière dans une coquille de noix. » ( Burmanni Syll., t. V, p. 728.) L’ingrat! c’est surtout à ce Virgile , dont il parle avec un si superbe dédain, qu’il doit d’être cité et tenu en honneur en dehors du cercle restreint des érudits.
12) Entretiens sur les contes de fées et sur quelques autres ouvrages du temps. Paris, Collombat, 1699, in-12, p. 263.
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d’ouvrages, qui pendant longtemps avaient excité la convoitise générale, se sont vues subitement délaissées au profit d’autres catégories qu’on dédaignait auparavant. De nos jours surtout le caprice s’est donné pleine carrière. Nous ignorons s’il existe encore quelque part un amateur disposé à se laisser mourir de faim pour compléter sa collection. L’infortuné serait d’autant plus à plaindre que les articles qui exigeraient de sa part les plus grands sacrifices seraient souvent les moins beaux, presque toujours les moins intéressants de toute la série.
Il y a longtemps qu’on l’a dit : rien n’est changeant comme la destinée des livres. Mais, en dépit des fluctuations de la mode, une place spéciale sera toujours réservée dans la bibliothèque de l’homme de goût pour quelques spécimens au moins de ces in-douze elzeviriens qui sont en leur genre ce que l’art typographique a produit de plus parfait.
tabiJeau généalogique des elzevier dont il est question dans cet ouvrage.
Les noms tirés en rouge sont ceux des imprimeurs et des libraires.
Les registres de recensement de la ville de Leyde font foi que Louis Elzevier était originaire de Louvain. Et en effet des recherches faites dans les archives civiles et ecclésiastiques de l’ancienne capitale du Brabant ont confirmé qu’il existait en cette ville dès le quatorzième siècle une ou plusieurs familles de ce nom(I).
La date de la naissance de Louis Elzevier nous est inconnue. En l’absence de tout témoignage direct, nous serions réduits à ignorer jusqu’aux moindres circonstances qui ont précédé son arrivée à Leyde, si nous ne possédions une source d’informations, succincte à la vérité, mais d’une authenticité indiscutable. Nous voulons parler des actes qui : font connaître le lieu de naissance de ses enfants et l’époque où ils ont contracté mariage. Ces documents, assez nombreux pour ne laisser place à aucune lacune importante, et assez significatifs pour ne point prêter à des interprétations diveri gentes, peuvent suppléer au silence des biographes. En
(O Voir un article de M. Edward van Even dans la revue de Eendragt (Gand, année 1849-50, nos 19, 20 et 25), et un autre article du même dans de Dietsclie ' Warande, Amsterdam, 1855, pp. 449-53.
LES BIOGRAPHIES
les éclairant l’un par l’autre, en les mettant en rapport avec les données fournies par l’histoire politique et religieuse, il est possible de reconstituer dans ses lignes générales cette partie de la carrière du fondateur de la dynastie elzevirienne.
Louis Elzevier naquit probablement vers 1540, quelques années avant l’époque où s’ouvrent les registres de naissance de la ville de Louvain. Fort jeune encore, il dut se fixer à Anvers. Les deux aînés de ses enfants, Matthieu et Louis, y sont nés, de 1564 à 1566. Tout ce qu’on sait de leur mère, c’est qu’elle s’appelait Mayke (Marie) Duverdyn.
Anvers était à cette époque la ville la plus riche de l’Occident et le principal entrepôt du commerce du monde. La typographie, comme presque toutes les branches de l’art et de l’industrie, y était plus florissante qu’en aucune ville des Pays-Ba-s. C’est probablement ce qui détermina le choix du jeune Elzevier, qui déjà sans doute exerçait la profession de relieur.
Quelques années auparavant, un autre relieur, originaire de la Touraine, était venu s’établir également à Anvers. Il s’appelait Christophe Plantin, mais il avait abandonné de bonne heure son art pour celui d’imprimeur(I). Louis Elzevier n’a pu manquer de se trouver dès l’abord en relation avec lui. Singulière coïncidence, qui fait se rencontrer dans la même ville, où ils étaient venu exercer un modeste métier, les deux hommes dont le nom devait symboliser la gloire de la typographie néerlandaise!
Au sein de cette intelligente et vaillante population la réforme avait tait de rapides progrès. Petit à petit Anvers était devenu un des foyers du protestantisme. A l’époque où Louis Elzevier vint y demeurer, les deux tiers des habitants étaient acquis aux idées nouvelles(2), et lui-même ne tarda pas à s’y rallier.
C’était en quelque sorte se mettre hors la loi. Les edits de
(1) Que Plantin ait débuté, lui aussi, à Anvers par être relieur, c’est un point sur lequel la lumière est faite et qu’on ne peut plus révoquer en doute. Cf. Maatschappij der Antwerpsche bibliophilen , Bulletijn n° 4, p. 94.
(2) Mertens en Torfs, Geschiedenis van Antwerpen , t. IV, pp. 400 et ss.
Charles-Quint, toujours en vigueur, prohibaient non seulement l’exercice public du culte réformé, mais proscrivaient sous peine de mort toute réunion privée dans des vues de dévotion, toute lecture de l’Écriture, toute controverse religieuse. Il est vrai qu’aussi longtemps que le gouvernement fut aux mains de la duchesse Marguerite de Parme, on n’osa pas appliquer ces édits dans toute leur rigueur, et la réforme continua à faire de nombreux prosélytes, surtout dans les grands centres de population. Mais cette modération relative ne fut pas de longue durée. En 1567 Philippe II se décida à envoyer dans les Pays-Bas le terrible duc d’Albe, avec la mission d’extirper par le fer et par le feu jusqu’aux moindres germes de l’hérésie.
L’arrivée du nouveau gouverneur à Bruxelles fut le signal d’une émigration générale des protestants. Des milliers de familles quittèrent leurs foyers et allèrent chercher à l’étranger un asile pour y pratiquer librement leurs croyances. Comme une foule de ses coreligionnaires, Louis Elzevier se retira à Wesel, petite ville située sur le Rhin, dans le duché de Clèves. Depuis quelques années déjà, cette localité servait de refuge aux exilés flamands, qui en 1568 s’y trouvèrent assez nombreux pour y tenir un synode. Grâce à sa proximité de la frontière, elle était devenue un foyer de propagande active; on y éditait ou réimprimait quantité de livres et opuscules flamands empreints des nouvelles doctrines. L. Elzevier dut y trouver d’emblée un emploi conforme à ses aptitudes.
Combien de temps dura son exil? Il est difficile de le préciser. Son troisième fils, Gilles, est né à Wesel, tandis que les deux suivants, Josse et Arnout, ont vu le jour à Douai. En tous cas son retour au pays n’est pas antérieur à l’avénement de don Louis de Requesens. Le successeur du duc d’Albe semblait devoir inaugurer une politique d’apaisement. Le 6 juin 1574, il publiait un édit par lequel le roi invitait tous ses sujets errants et repentants à accepter le pardon qu’il accordait sans restriction à leurs fautes passées, sous l’unique condition de rentrer dans le giron de l’Église. La suite des événements rendit cette dernière Clause illusoire. Durant le
gouvernement de Requesens, l’espèce d’interrègne qui suivit sa mort, et l’administration de don Juan d’Autriche, les persécutions religieuses subirent un temps d’arrêt, et les protestants eurent quelques années de répit. Louis Elzevier fut de ceux qui profitèrent de l’amnistie. Mais au lieu de retourner à Anvers, où il aurait été tenu pour suspect, il préféra s’établir dans une autre ville des Pays-Bas, et son choix tomba sur Douai. Il n’est pas difficile de pénétrer le motif de cette préférence. Douai était depuis peu en possession d’une université, fondée en 1562 par le roi Philippe II, pour soustraire la jeunesse wallonne aux doctrines dangereuses et subversives qu’elle allait puiser à Genève ou à Paris. Louis Elzevier jugea le milieu propice à l’exercice de sa profession10 : la même considération devait le déterminer plus tard à se fixer à Leyde.
Il séjourna assez longtemps à Douai, car deux au moins de ses enfants y naquirent. Un moment il put se croire arrivé au port. L’accord conclu entre les provinces et connu sous le nom de Pacification de Gand (8 novembre 1576) semblait devoir mettre un terme aux dissensions civiles et religieuses. Malheureusement la Flandre française, l’Artois et le Hainaut, restés attachés à la foi catholique, ne tardèrent pas à se séparer des provinces confédérées. Un traité conclu le 4 septembre 1579 entre le gouvernement du roi et les provinces wallonnes remit celles-ci sous le joug de l’Espagne. Les protestants et les patriotes furent forcés de s’éloigner, et L. Elzevier prit la résolution d’aller habiter la Hollande.
Pour un flamand, se fixer en Hollande n’était pas changer de patrie. Le même idiome se parlait des deux côtés du Moerdyk, et, à quelques nuances près, il y avait identité presque complète de race, de mœurs et de traditions. Au surplus le divorce politique entre les provinces du nord et celles du midi n’était pas définitivement consommé. Si les provinces septentrionales paraissaient à jamais affranchies, leurs sœurs
fi) Il n’est pas sans intérêt de constater que l’imprimerie venait précisément d’être introduite à Douai par un compatriote de Louis Elzevier, Jean Bogard, originaire de Louvain,
du midi n’avaient pas fait encore leur soumission, et nul ne pouvait prédire avec certitude que les Espagnols sortiraient vainqueurs de la lutte dont elles étaient pour lors le théâtre.
Vers la fin de l’année 1580, Louis Elzevier arrivait à Leyde avec sa famille(I), qui se composait à cette époque de sa femme, Mayke Duverdyn, de ses cinq fils, Matthieu, Louis, Gilles, Josse et Arnout, de sa fille Mayke (Marie), de sa bellesœur Catherine van Opstal, veuve de Nicolas Elzevier, et de sa nièce Jeanne, fille de ce dernier (2).
Située au milieu de plaines fertiles, à moins de quatre lieues au-dessus de La Haye et à une faible distance de la mer, Leyde était alors la ville la plus industrielle, et après Amsterdam la plus populeuse de toute la Hollande(3). Le siège glorieux qu’elle avait soutenu naguère contre les Espagnols relevait singulièrement son prestige. Mais ce qui la rehaussait surtout aux yeux des protestants et la mettait tout à fait hors de pair, c’était l’université dont Guillaume le Taciturne venait de la doter pour prix de son héroïque résistance. Grâce aux éminents professeurs que l’université naissante avait attirés, et à l’éclat que jetait leur enseignement, la ville de Leyde était pour la Hollande le principal centre intellectuel, en attendant qu’elle le devînt pour l’Europe entière.
Louis Elzevier se rencontra à Leyde avec tout un groupe de coreligionnaires flamands, que les mêmes raisons avaient forcés à quitter leur pays natal. Nous nous bornerons à citer
(O « Gedaen in de maand september 1581. Rapenborch gaende naer de Houtstraet; Louys d’Elsevier boeckbinder van Leuven, heeft hier gewoent een jaer, Mayke zyn wyf, Thys, Gellis, Louys, Joost, Aernt, Mayken, haer beyder kinderen. Over Pauls Reyniers van Leuven, zyn knecht. » Registre de recensement de la ville de Leyde. Rammelman Elsevier, Uitkomsten, p. 3.
(*) Jeanne Elzevier épousa en octobre 1600 un ouvrier typographe, Michel Chimaer, originaire de Vilvorde. Il existe d’elle un testament, daté du 24 août 1613, dans lequel Louis Elzevier est qualifié de tuteur de ses enfants et d’oncle de Jeanne, preuve évidente que Nicolas était le frère de Louis.
(3) Jean de Laet dit en parlant de Leyde : « Hæc urbs post Amstelodamum omnium populosissima est, quippe advenis è Flandria et Artesia Hannoniaque et Leodiensi agro, aliisque, in immensum aucta : unde et opibus quoque supra modum crevit. » Belgii Confœd . Respublica, Lugd. Bat., Elzev., 1630, p. 67.
LES BIOGRAPHIES
Bonaventure de Smedt (plus connu sous le nom de Vulcanius), qui fut probablement parrain d’un de ses fils, Janus Drusius, d’Audenarde, Juste Lipse, Sylvius, l’imprimeur de l’Université; un peu plus tard, Chr. Plantin, Simon Stevin, de Bruges, l’imprimeur Henri van Haestens, de Louvain, Daniel Heinsius, Baudius, Polyander a Kerckhoven, etc.
Unis par la double confraternité des croyances communes et de l’exil, ces réfugiés se réconfortaient les uns les autres et se prêtaient un mutuel appui. Louis Elzevier dut trouver dès l’abord parmi eux des amis et des protecteurs.
Il n’était pas d’ailleurs dénué de ressources : peu de temps après son arrivée il avait acquis de ses deniers la maison qu’il occupait sur le Rapenburg et une autre sise non loin de là dans la Clockstege.
Le registre de recensement de 1581 désigne Louis Elzevier comme relieur, et ajoute qu’il avait amené avec lui un aide, Paul Reyniers, originaire comme lui de Louvain. On peut inférer de là qu’il exerçait cette profession avant qu’il ne s’établît à Leyde. Les comptes de l’Université attestent qu’il eut à relier maintes fois des livres pour le conseil d’administration, et l’on conserve encore aujourd’hui à la Bibliothèque de Leyde plusieurs volumes recouverts en vélin par ses soins.
A la profession de relieur il joignit bientôt celle de libraire, modestement d’abord, comme un nouveau venu, disposant de modiques capitaux et sans relations sérieuses dans le pays. Il est probable que dans le principe il se bornait à débiter en détail aux professeurs et aux étudiants les livres publiés par ses confrères. La maison qu’il occupait sur le Rapenburg, presqu’en face de l’Université, était très bien appropriée à cette destination.
Le 15 septembre 1583 comparaît devant les magistrats « Loys Delsevier, libraire, et reconnaît devoir à Christophe Plantin une somme de 1270 florins pour livres à lui fournis; il a promis de payer la somme susdite par termes, c’est-à-dire 70 florins le dernier octobre prochain, et ensuite 25 florins par mois, jusqu’à extinction de la dette, stipulant que si le paiement n’est pas dûment effectué, le susdit Plantin aura
droit sur sa maison située au Rapenburg, puis sur sa maison sise dans la Clockstege, et en général sur tous ses biens(I). » En cette même année paraît le premier volume où il soit fait mention de Louis Elzevier en qualité de libraire. C’est un opuscule de 126 pages, intitulé : /. Drusii Ebraicarum quœstionum , sive quœstionum ac responsionum libri duo , videlicet secundus ac tertius (In Academia Lugdunensi, 1583, in-8). Non pas, comme on l’a avancé trop légèrement, que L. Elzevier ait entrepris cette publication à ses frais; dans ce cas son nom eût figuré sur le titre. Il est évident que l’ouvrage se débitait à l’Université même, in Academia Lugdunensi , sans doute pour le compte de l’auteur, qui y remplissait la chaire de langues orientales. Mais un avis inséré à la fin, après l’errata, spécifie qu’on pouvait se le procurer chez Louis Elzevier, en face de l’Université : Veneunt Lugduni Batavorum , apud Ludo vicum Elsevirium , e regione scholce novœ .
En même temps qu’il cherchait à élargir sa sphère d’activité, il ne perdait point de vue l’Université, et ne laissait pas échapper une occasion de s’employer à son service. Nous en avons la preuve, entre autres, dans une délibération du conseil académique en date du 27 janvier 1586. Il s’agissait d’un précieux recueil d’inscriptions antiques, lequel, composé à grand’peine par Martin Smetius aux frais du célèbre bibliophile Marcus Laurinus, soustrait à ce dernier par des maraudeurs anglais, puis retrouvé en Angleterre, venait d’être acquis par l’Université moyennant 300 florins(2). Le conseil accorda une gratification de 100 florins à Louis Elzevier, tant pour l’indemniser de ses débours qu’à titre de récompense pour avoir mené à bonne fin cette négociation^.
Le zèle dont il avait fait preuve en cette affaire lui valut bientôt une autre rémunération. Le 30 septembre 1586, les (*)
(*) Voir l’article déjà cité de M. P. A. Tiele dans le Bibliophile belge, t. IV, p. 115.
O) Voir l’histoire de ce manuscrit dans Siegenbeek, Geschiedenis der Leidsche Hoogeschool , t. II, p. 3 et ss.; Bayle, Dict. historique , art. Gruterus , note E. Il a été publié sous ce titre : Mart. Smetii Inscriptionum antiq. liber : acc. auctariutn a J. Lipsio, Lugd. Bat., ex offic. Plantiniana, apud F. Raphelengium, 1588, in-fol.
0) Rammelman Elsevier, Uitkomsten , p. 1 des Bijlagen.
LES BIOGRAPHIES
curateurs et bourgmestres le nommèrent appariteur (pedellus) le l’Université, aux appointements de 72 florins; le 8 décembre suivant, il prêta serment en cette qualité entre les mains de Janus Douza(I).
Environ cinq mois plus tard, Louis Elzevier sollicita auprès du conseil une nouvelle faveur, à laquelle il attachait d’autant plus de prix que du succès de sa requête allait dépendre son avenir et celui des siens. Nous avons parlé du contrat qu’il avait passé en 1583 avec Chr. Plantin. Il paraît qu’il ne se trouva pas en état d’y satisfaire. Car le 30 avril 1586 il comparaissait de nouveau devant les magistrats, et « déclarait avoir vendu à l’honorable et célèbre sieur Christophe Plantin, imprimeur de l’Université, les deux maisons avec leurs dépendances sises sur le Rapenburg et dans la Clockstege, à la condition que Plantin fît remise au comparant d’une dette de 836 florins, restant de l’obligation de 1270 florins précédemment contractée (2). » Comme en vertu de l’acte primitif cette obligation ne devait être acquittée intégralement que vers la fin de 1587, il avait été convenu par transaction que L. Elzevier continuerait à occuper sa demeure jusqu’au mois de mai 1587. C’est dans ces circonstances que, le 24 avril 1587, il adressa aux curateurs de l’Université la supplique suivante :
« Expose en toute humilité votre obéissant serviteur Louys Elsevier, libraire et appariteur de l’Université de cette ville, que durant six années consécutives il a fait tout ce qu’il a pu pour demeurer à proximité de l’Université, afin de vendre et de relier des livres pour la commodité des étudiants. Et comme il est forcé de déloger au mois de mai prochain de sa boutique située sur le Rapenburg, en face de l’Université, où il a demeuré depuis plusieurs années, pour se transporter, au grand détriment de son commerce et de sa prospérité, dans un quartier étranger et éloigné, en sorte qu’il ne pourra ériger une boutique dans des conditions favorables, ce qui est pour lui d’une grande importance.
« Pour ces raisons il s’adresse humblement à vous, afin qu’il vous plaise par faveur spéciale lui octroyer une place auprès de l’Université à proximité de la rue, pour y construire une boutique, comme vous l’avez accordé à Christophe Plantin il y a quatre ans(3>, et de telle dimension que vous le jugerez convenableU). » (*)
(*) Rammelman Elsevier, Uitkomsten , p. 3 et 4 des Bijlagen.
(2) Le Bibliophile belge , t. IV, p. 115.
(3) Plantin avait obtenu en effet semblable faveur le 25 mai 1583.
(4) Le texte original, en néerlandais, de cette requête, a été publié par M. Rammelman Elsevier, Uitkomsten , p. 5 des Bijlagen.
Le conseil acquiesça à cette demande; L. Elzevier obtint le droit d’élever une boutique sur le terrain de l’Académie, à condition de la raser à la première réquisition. Une résolution postérieure prouve qu’il l’occupa gratuitement jusqu’au ir novembre 1595, et ce n’est qu’à partir de cette date qu’un loyer annuel de 75 florins lui fut imposé(I). Ainsi érigée sous les auspices et pour ainsi dire à l’ombre de l’Université, cette humble échoppe fut le fondement de la fortune des Elzevier et le berceau de leur gloire.
Toutefois il s’écoulera bien des années avant que les obstacles soient surmontés et que la maison ait pris son assiette. Chargé d’une famille nombreuse, et ayant sans doute à faire face à des obligations contractées lors de son premier établissement, Louis Elzevier se débattra longtemps encore dans un état voisin de la gêne. Une pièce retrouvée récemment montre à quels expédients il était forcé de recourir. Il avait à payer deux lettres de change, à l’échéance du 15 août 1594; l’une, de 76 florins 10 sous, souscrite par Jean Moretus, l’imprimeur d’Anvers, gendre de Plantin; l’autre, de 60 florins carolus, souscrite par Gilles Beys, beau-frère de Moretus. A la date fixée, le porteur des effets, un fondeur de caractères, nommé Thomas de Vechter, se présenta à son domicile au Rapenburg, accompagné d’un notaire et de deux témoins. Ici nous laissons la parole au document : « Après bien des propos décousus, Louis Elzevier finit par s’écrier : « Quand « bien même j’aurais l’argent là, devant moi, sur la table, je « ne paierais point; je reconnais avoir accepté et j’accepte « encore, mais attendez huit ou dix jours, que mon fils Gilles « soit revenu de Frise, d’où je l’attends d’un moment à « l’autre. » En présence de cette défaite, le créancier, décidé à renvoyer les deux lettres à sa charge, protesta qu’il le rendait responsable de tous les frais, dommages et intérêts. En foi de quoi fut dressé un acte notarié qui existe encore dans les archives de la Maison Plantin(2).
Le sens de cette pièce est fort clair et nous dévoile une
(O Rammelman Elsevier, Uitkomsten , p. 6 des Bijlagen.
Nous le reproduisons à la suite de cette biographie.
LES BIOGRAPHIES
situation très embarrassée. Mais patience, nous touchons au dénouement de la crise, et la situation ne va pas tarder à s’éclaircir.
Le 8 août 1594, L. Elzevier se fit recevoir bourgeois ( poorter ) de la ville de Leyde, sous la caution de son fils Matthieu, qui avait rempli cette formalité quelques jours auparavant10. Accoutumé qu’il était de transporter ses pénates de ville en ville, il avait tardé quatorze ans à réclamer le droit de bourgeoisie.
A partir de ce moment une ère nouvelle s’ouvre pour Louis Elzevier. La mauvaise fortune qui s’acharnait contre lui paraît définitivement conjurée : sa nouvelle installation lui a porté bonheur; désormais ses affaires iront en se développant avec une constante progression.
Son fils aîné Matthieu, marié depuis peu, est devenu son associé. Son second fils, Louis, est allé à La Haye établir une succursale de la librairie de Leyde. Un autre de ses fils, Josse, va bientôt s’installer comme libraire à Utrecht.
Jusqu’alors Louis n’avait édité à ses frais qu’un seul livre, un Eutrope , paru en 1592. A partir de 1594 les publications se succèdent avec une sorte de régularité. L’année suivante nous voyons apparaître pour la première fois la fameuse marque de l’Aigle avec le faisceau de sept flèches, qui pendant vingt-cinq ans sera l’insigne distinctif de la maison.
Comme si la Hollande ne suffisait plus à son activité, il commence vers la même époque à se montrer l’hôte assidu des célèbres foires sémestrielles de Francfort, qui étaient alors le grand marché international de la librairie européenne. Le nom de L. Elzevier figure pour la première fois dans le catalogue de la foire de 1595, pour un seul ouvrage, en 1597 pour un autre, en 1599 pour trois articles10. De l’année 1601
(O Rammelman Elsevier, Uitkomsten , p. 5, note 3. Sa belle-sœur Catherine van Opstal se fit recevoir le même jour. Louis lui servit de caution. Ibid., p. 7, note 1.
(2) Ceci résulte du dépouillement, fait par M. F. L. Hoffmann de Hambourg, des catalogues de 1564-1600, d’après le Codex nundinarius Germaniœ literatœ bisecularis, de G. Schwetschke, Halle, 1850, in-fol. Voir le Bulletin du bibliophile belge , t. VI I ï, pp. 209-219.
nous avons un texte formel établissant qu’il se rendait à Francfort deux fois par an : « Literœ mihi tradentur , écrit Janus Gruterus à Adrien vander Meer, si commiseris bibliopolœ , vivo Elzevirio , quotannis bis commeanti ad Fr ancofur denses nundinas{1). » Le catalogue de 1603 (printemps) fait foi qu’à cette date il occupait une boutique à la foire, en société avec Georges Willer d’Augsbourg, fils du libraire bien connu qui avait institué les catalogues des foires (2). A partir de cette année son nom paraît seul sur les listes.
Il fréquentait non moins assidûment le marché de Paris. En 1602 il demande et obtient l’autorisation de se faire suppléer dans ses fonctions d’appariteur par son fils Matthieu, parce qu’il a l’intention de voyager en France durant quelques mois(3). Joseph Scaliger constate, non sans une pointe d’humeur, qu’il en rapportait d’ordinaire des ouvrages de droit, le genre de livres qui se débitait le plus couramment à La Haye(4). Un curieux passage du Journal de Pierre de Lestoile, du mois d’août 160g, prouve que les relations de L. Elzevier à Paris dataient de loin :
« Le jeudi 27e, un marchant libraire, hollandois, que je connois dès long-temps, nommé Elvisier (sic), demeurant à Leyden, m’a apporté les trois bagatelles suivantes imprimées de nouveau au dit Leyden : Mare îiberum , Dominici Baudii carmina congratulatoria , dicata honori ducis Spinolce (qui est une pure fadèze), le Tombeau de ce grand personnage M. de l’Escale.... avec les oraisons très-doctes et élégantes deHeinsius et Baudius'5), en la dernière desquelles qui est de Baudius j’ai remarqué
Lettre du 29 novembre 1601, citée parM. Dodt van Flensburg. — Le même Gruterus écrit à Meursius, le 18 juin 1602, qu’il a rencontré L. Elzevier à Francfort ( Meursii opéra , t. XI, col. ni).
(2) Une division de ce catalogue est consacrée aux Libri Georgii Willeri et Elzeuirii harum nundinarum.
(3) « L. Elzevier versoekt dat syn soon Matthijs Elzevier, voor eenige maanden mag stellen in syn plaats, terwyl een reyse sal doen na Vrankryk, het welke hem is toegestaan. 1602. » (Soermans, Acad. Register , Leiden, 1704, in-8, p. 130.)
(4) « Omnino scito, nihil eorum, quæ isthic apud vos excuduntur, aut nunquam, aut sero nimis ad nos deferri. Nam Elzevirius tantum libros formulariorum, et scriptores juris Lutetiæ convasatos hue perferre solet, quod Hagæ ejus mercimonii maximum vulgo incendium est. » J. Scaliger C. Labbæo, 4 Non. Mart. 1608, Epistolœ, p. 687.
(5) Le Mare Iiberum de Grotius, les Orationes duce in obitum J. Scaligeri de D. Heinsius et YOratio funebris I. Scaligeri de Baudius sont trois publications de L. Elzevier, parues en 1609. La seconde est ornée de trois planches, figurant les tombeaux des Scaliger à Vérone. C’est à cette circonstance que Lestoile fait allusion lorsqu’il parle du Tombeau de M. de l’Escale.