LES
OFFICINES ELZEVIRIENNES.
§ i. Résumé historique.
Forcé de s’expatrier à la suite des troubles qui agitaient son pays, un relieur flamand, originaire de Louvain, Louis Elzevier, vint en 1580 s’établir à Leyde avec sa famille. La réputation naissante de l’Université l’avait attiré en cette ville. Toutes les ressources dont il pouvait disposer furent consacrées à l’achat d’une maison sise en face de l’Académie. Il se peut que l’emplacement avantageux de cette maison lui ait suggéré l’idée d’ouvrir un débit de livres à l’usage des professeurs et des étudiants; toujours est-il qu’il ne tarda pas à joindre la profession de libraire à celle de relieur. Cette tentative n’eut point de succès : Louis Elzjevier fut obligé de vendre sa maison, qu’il avait hypothéquée pour se procurer un fonds de commerce.
Heureusement il s’était trouvé dans le cas de rendre quelques services à l’Université. Dans sa perplexité il eut recours au conseil des curateurs, et il obtint, en avril 1587, l’autorisation de construire une boutique sur le terrain de l’Académie. Telle fut l’origine, fort humble, on le voit, de la célèbre maison elzevirienne.
Pendant les trente années qui suivirent, Louis Elzevier
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s’appliqua avec un zèle exemplaire à mettre ses affaires sur un bon pied et à élargir le cercle de ses relations. Il réussit surtout à se créer une clientèle nombreuse à l’étranger : on peut dire qu’il fut de son temps le principal, sinon l’unique représentant de la librairie hollandaise en France et en Allemagne.
Comme éditeur, rien ne le distingue de ses confrères : les livres qu’il a publiés, et qu’il faisait imprimer en diverses officines, ne sont ni mieux ni plus mal exécutés que les autres éditions hollandaises du temps. Contrairement à l’opinion admise par la plupart des bibliographes, on peut certifier d’une manière absolue qu’il n’a point imprimé lui-même. Quelques mois avant sa mort, un de ses petits-fils, Isaac, acquit un matériel typographique, le premier que les Elzevier aient possédé.
Louis Elzevier mourut au commencement de 1617, laissant six fils. Quatre d’entre eux étaient établis : le second et le quatrième, comme libraires à La Haye et à Utrecht; le troisième avait pris service dans la Compagnie des Indes ; l’avant-dernier avait embrassé la carrière des arts. Restaient l’aîné et le cadet, Matthieu et Bonaventure, qui jusque-là avaient aidé leur père dans la gestion de ses affaires. Lors du partage de la succession, ceux-ci s’entendirent pour reprendre la librairie. Ils adoptèrent pour adresse la formule ex officinci elzeviriana. C’est à ce signe que l’on discerne la part revenant aux deux associés dans les publications de l’an 1617.
Matthieu se retira des affaires le 3 septembre 1622, cédant sa part dans l’association à son fils aîné Abraham, frère d’Isaac l’imprimeur. Trois ans plus tard ce dernier prit également le parti de renoncer à sa profession. Le 24 décembre 1625, il vendit à Bonaventure et Abraham son matériel typographique. De ce moment la maison elzevirienne se trouva définitivement constituée.
Avec l’année 1626 s’ouvre l’époque brillante de l’histoire des Elzevier. Une fois en possession d’une imprimerie, les deux associés, décidés à s’affranchir des procédés routiniers, mirent tout en œuvre pour donner à leurs éditions le cachet
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de la perfection. Ce but il ne l’atteignirent qu’après neuf années d’efforts persévérants : le César, le Pline et le Têrence de 1635 marquent l’apogée de leurs succès et n’ont pas été surpassés depuis.
A eux aussi il faut faire remonter l’initiative de toutes les grandes entreprises qui ont illustré le nom des Elzevier. L’imprimerie d’Erpenius, acquise en 1625, les met à même de publier de nombreux ouvrages en langues orientales. En cette même année ils commencent la collection des petites Républiques, pour laquelle ils obtiennent un privilège des Etats, le 15 mai 1626. En 162g ils inaugurent, par Horace et Ovide, la série des classiques latins en petit format ; en 1641, par le Cid , la reproduction des pièces les plus en vogue du théâtre contemporain; en 1642, avec Regnier, les principaux monuments de la littérature française, projet qu’ils développent en 1648, dans l’épître dédicatoire du Commines. N’omettons pas de citer parmi leurs chefs-d’œuvre quelques publications en grand format, Y Académie de VEspée de G. Thibault, le Lexique de Scapula et celui de Golius.
Bonaventure et Abraham moururent tous deux dans le courant de 1652, à un mois d’intervalle. Leurs fils aînés, Jean et Daniel, leur succédèrent. Entre leurs mains l’imprimerie de Leyde ne perdit rien de son importance : il suffit de citer parmi leurs productions Y Imitation sans date et le Psautier de 1653, deux bijoux typographiques, qui ne le cèdent en beauté à aucun des précédents.
Leur association ne dura que deux ans et demi. En 1655 Daniel passa un nouveau contrat de société avec son parent Louis, établi à Amsterdam, et à partir du ir mai Jean se trouva seul à la tête de l’entreprise. C’était plus que ses forces ne comportaient. Aussi paraît-il avoir conçu le projet de renoncer petit à petit à la profession d’éditeur et de libraire, pour se consacrer exclusivement à la typographie. Jean I^lzevier a fait ses preuves comme imprimeur, en exécutant divers volumes très dignes d’attention, entre autres la Pharsale de Brébeuf et la Galerie des femmes fortes du P. Le Moyne.
Malheureusement une mort prématurée vint le frapper dans
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toute la force de l’âge (8 juin 1661), et aussitôt nous voyons reparaître l’adresse ex officina elzeviriana , qui depuis la mort de Bonaventure et d’Abraham était à peu près tombée en désuétude. La veuve de Jean, Eva van Alphen, résolut de continuer les affaires jusqu’à la majorité de son fils. Mais elle restreignit l’emploi de ses presses aux thèses et pièces officielles de l’Université, hormis quelques ouvrages qu’elle imprima pour compte d’autres libraires, notamment pour ses parents d’Amsterdam. La belle exécution de ces volumes, parmi lesquels le St- Augustin de 1675 tient une place d’honneur, témoigne de ses efforts pour maintenir les traditions typographiques qui avaient fait la réputation de la famille.
Ces traditions furent complètement mises en oubli par Abraham Elzevier, qui succéda à sa mère en 1681. Sous sa direction l’imprimerie elzevirienne déchut rapidement, et finit par tomber dans un discrédit complet. Un voyageur allemand, le Dr Lâmmermann, qui visita Leyde en 1710, a consigné dans son Journal quelques détails précis sur la déplorable situation de l’établissement : « L’imprimerie elzevirienne, dit-il, qui était jadis célèbre à si juste titre, est maintenant bien déchue et paraît décroître encore de jour en jour, parce que son possesseur, Abraham Elzevier, étant devenu échevin de la ville de Leyde, néglige l’imprimerie, et parce qu’il est assez ignorant. On peut du moins assurer avec vérité que dans toute l’Europe on n’imprime pas d’une manière aussi vicieuse que là; puisque les ouvriers y font les maîtres et ne repassent les corrections que lorsqu’ils le veulent bien. La plus grande partie de ce qu’ils impriment consiste en thèses, dont on soutient ici un nombre incroyable. Si les étudiants n’étaient pas forcés de se servir de cette imprimerie, et si Abraham Elzevier n’était pas devenu échevin de la ville, il n’aurait certes pas grand’ chose à mettre sous la dent. On doit payer 5 florins pour la feuille d’impression. La main de mauvais papier coûte 5 1/2 sols de Hollande, de papier ordinaire 12 sols, et de papier fin 1 florin 2 sols ; de sorte qu’une petite thèse revient facilement à 60 ou 70 florins. Cette imprimerie a la forme d’une équerre, et a par conséquent
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deux corridors; elle a beaucoup de casses, mais elle n’a en tout que quatre presses, dont on n’emploie journellement qu’une seule et tout au plus deux(I). »
Abraham mourut le 30 juillet 1712. Comme il ne laissait d’autre héritier qu’une fille, on liquida sa succession. Le matériel typographique fut vendu publiquement le 20 février 1713.
Tel est en substance l’historique de la maison elzevirienne de Leyde. Pour les détails nous renvoyons aux notices que nous consacrons à chacun des membres de la famille.
Avant de passer aux autres établissements fondés par les Elzevier, nous avons à grouper ici quelques faits qui n’ont pu trouver place dans ce^ biographies. Les Elzevier de Leyde ont été durant près d’un siècle les imprimeurs officiels de l’Université. Il nous a semblé préférable de réunir en un chapitre spécial tout ce qui se rapporte à ce sujet. Nous tâcherons ensuite de déterminer l’emplacement qu’occupait l’imprimerie de Leyde ; enfin nous donnerons quelques explications sur les ventes publiques de livres, qui de 1609 à 1662 ont eu lieu dans l’officine elzevirienne.
§ 2. Rapports des Elzevier avec V Université.
L’Université de Leyde avait décidé, dès l’époque de sa création, de faire choix « d’un personnage savant, illustre et expert, » qui pût remplir les fonctions de typographe, libraire et imprimeur général de l’Académie. Ce choix tomba d’abord sur Guillaume Sylvius, établi à Anvers avec le titre « d’imprimeur du roi. » Ce savant homme, que son titre officiel n’empêchait pas d’être tenu pour suspect à cause de ses opinions religieuses, accéda à la proposition qu’on lui faisait de venir s’établir à Leyde avec son matériel; en 1579, il fut nommé, lui premier, imprimeur de l’Université (2).
Voir le Historisch-Litterarisch-Bibliographisches Magazin de Meusel , Zurich et Chemnitz, 1788-94, in-8, part. VI, pp. 99-100. Nous empruntons la traduction de ce passage au Messager des sciences historiques de Belgique , Gand, 1842, p. 494.
(2) Nous ne faisons que résumer ici un intéressant travail de M. P. A. Tiele, sur les premiers imprimeurs de VUniversite de Leyde (jusqu’à Patius), paru dans le Bibliophile belge , 4e année.
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Sylvius mourut l’année suivante, et ce fut un autre réfugié anversois, non moins « savant, illustre et expert, » qui lui succéda. Une résolution des curateurs, en date du 14 mai 1584, porte que « Christophe Plantin est nommé à la place de feu Me Guillaume Sylvius, imprimeur ordinaire de l’Université, avec un traitement annuel de 200 florins, à courir depuis le ir mai 1583. » Après un séjour d’environ deux ans à Leyde, Plantin se décida à retourner à Anvers (novembre 1585), non sans avoir transféré par contrat ses propriétés et son officine de Leyde à son gendre Fr. van Ravelinghen, plus connu sous le nom de Raphelengius. Ce dernier n’eut pas de peine à obtenir la charge de son beau-père (3 mars 1586), qu’il cumula bientôt avec celle de professeur d’hébreu à l’Université.
Fr. Raphelengius mourut le 20 juillet 1597. Son fils Christophe, qui hérita de son titre d’imprimeur juré, lui survécut moins de quatre ans ; et le conseil académique fit choix du typographe Jean Paedts (Joh. Patius), le même dont nous voyons si souvent le nom associé à celui de Louis Elzevier. (Résolution du 8 sept. 1602.)
Nous ignorons pourquoi l’Université crut devoir renoncer aux services de Paedts. Peut-être la rétribution qu’on lui accordait parut-elle trop élevée. Toujours est-il que le 9 février 1620, Isaac, le petit-fils de Louis Elzevier, fut nommé aux fonctions d’imprimeur ordinaire de l’Académie.
Voici en substance les clauses et conditions qui lui furent imposées : Isaac Elzevier s’oblige à tenir à la disposition des professeurs une presse ou une presse et demie, avec lesquelles il imprimera tous les petits traités ou morceaux qu’ils se proposeront d’expliquer. Quant aux ouvrages de longue haleine composés par des professeurs, les curateurs et le sénat décideront s’il y a lieu de les faire imprimer par lui. Au cas que les ouvrages contiendraient des figures, celles-ci lui seront fournies sans qu’il ait à intervenir dans les frais; les copies devront lui être délivrées complètes. Il devra se pourvoir de bons correcteurs. Toutes ses publications porteront la mention expresse qu’elles sortent des presses d’Isaac
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Elzevier, imprimeur juré ordinaire de l’Université de Leyde, en Hollande, et il ne souffrira pas qu’on y introduise, chez lui ni ailleurs, aucune modification. Il déposera à la bibliothèque un exemplaire de tous les livres qu’il imprimera. Les livres que les professeurs ou notabilités académiques désireront faire venir de Francfort, il se chargera de les procurer à ses risques et périls, au même prix que les autres libraires. Enfin il se conformera aux placards des Etats de Hollande et des Etats-Généraux en matière de presse, et il prêtera serment selon les formes. Moyennant lesquelles clauses, il touchera annuellement la somme de cinquante florins(I).
Ce chiffre de cinquante florins paraît des plus modestes, surtout si on le compare aux émoluments alloués aux précédents imprimeurs. Aussi croyons-nous qu’il faut faire entrer en compensation le droit qu’on octroya à Isaac dès l’année suivante de transférer son établissement dans la cour même de l’Université.
Isaac Elzevier resta en charge jusqu’en février 1626, époque où il renonça à la profession typographique. Mais avant de se démettre de ses fonctions, il avait pris une mesure qui devait en quelque sorte en assurer le monopole à ses successeurs.
Au nombre des professeurs qui illustraient l’Université de Leyde au commencement du dix-septième siècle, se trouvait le célèbre orientaliste Erpenius (Th. van Erpe). Non content d’enseigner les langues orientales et de composer des ouvrages propres à en faciliter l’étude, Erpenius avait entrepris de reproduire par la presse les œuvres des principaux écrivains de l’Orient. A cette fin il avait établi dans sa propre maison une imprimerie, qu’il dirigeait et surveillait lui-même. Une mort inopinée l’enleva le 13 novembre 1624, à l’âge de quarante ans 2). Heureusement il avait eu le temps de former plusieurs élèves en état de suivre ses traces; lui-même en
V) Rammelman Elsevier, Uitkomsten, & c., pp. 13-14 des Bijlagen.
(2) Il mourut de la peste : « Thomas Erpenius, peste violenta nobis ante aliquot annos ereptus. » Pol. à Kerckhoven, Oratio funeb. in obitum Lud. de Dieu , Lugd. Bat., Elzev., 1643, P* IO*