SIXIÈME FILS DE LOUIS
Le sixième fils de Louis, Bonaventure Elzevier, naquit à Leyde en 1583. Il eut probablement pour parrain le célèbre Bonaventure Vulcanius, ou de Smedt, de Bruges, qui venait d’être nommé professeur de grec à l’Université (I); de là ce prénom de Bonaventure, qui même en ce temps-là ne laisse pas de paraître assez insolite.
Son père l’initia de bonne heure à la librairie, et lui fit faire de nombreux voyages à l’étranger pour les affaires de la maison. A vingt-trois ans Bonaventure avait visité l’Italie; car en 1606 il intervient dans un acte de notoriété, pour attester qu’il a connu à Padoue l’anatomiste bruxellois Adrien Spiegel, et à Florence Gysbert Spiegel, chirurgien à l’hôpital. Nous savons par une lettre de J. Scaliger que Bonaventure séjourna à Paris en i6o8l2) ; par des lettres de Puteanus, qu’il se rendit une ou deux fois à Louvain dans le courant de i6i5(3).
Lorsqu’il eut atteint sa majorité, son père, qui avait des vues sur lui, le poussa à s’essayer dans la carrière d’éditeur. Un opuscule de iii pages, Pro defensione tertici fœderatorum, contra appendicem disputationis Martini Becani , parut en 1608, sous la rubrique : Amstelrodami , sumtibus Bonaventurœ Elzevirii (n° 51).
O) « Bonaventuram Elzevirium meum, » écrit B. Vulcanius, en sept. 1601 ( Meursii Opéra , t. XI, col. 87).
(2) « Molinæi gallica opuscula spero me à Bonaventura Elzevirio habiturum. Is cum sarcinis Parisiensibus quotidie expectatur. » Jos. Scaliger C. Labbæo, 3 Non. Dec. 1608.
'3) « Ego Bonaventuram nunc leviter onero, per quem Orationes tibi meas et Insubrica mitto. » Lovan., 6 Id. Aug. 1615. E. Puteani ad C. Hugenium epistolœ. Lugd. Bat., 1647, p. 75 et p. 79.
BONAVENTURE ELZEVIER
Pourquoi Amsterdam ? Bonaventure se proposait-il de débiter son livre dans l’une des foires qui se tenaient régulièrement en cette ville, ou bien avait-il fait accord avec un ou plusieurs libraires d’Amsterdam? Les deux hypothèses sont également admissibles. Il existe un autre volume, Aristotelis de poetica liber ex Dan. Heinsii vecensione , dont l’adresse porte : Lugd. Batav.y typis J. Balduini , impensis Bonaventurœ Elzevirii, 1610, in-8 (n° 58) ; mais dès l’année suivante on le trouve joint à un second ouvrage de D. Heinsius, de Tragœdiœ constitutione (n° 61), avec l’adresse : Lugd. Batav., apud J. Balduinum ; prostat in bibliopolio Ludovici Elzevirii.
Après la mort de Louis Elzevier, Matthieu et Bonaventure, qui avaient constamment géré avec lui la librairie de Leyde, s’entendirent pour la reprendre. Ce fut à cette occasion que le dernier se fit inscrire (21 février 1618) comme étudiant de l’Université, afin de jouir des privilèges et immunités attachés à ce titre. Le registre témoigne qu’il demeurait alors chez son frère Matthieu.
Les ouvrages qu’ils éditèrent depuis la mort de leur père sont uniformément signés : Ex officina Elzeviriana. La Castramétation de Simon Stevin, le premier peut-être qu’ils aient fait imprimer à frais communs, est le seul qui porte leurs noms. En 1619 nous trouvons encore un volume avec l’adresse de Bonaventure seul, savoir YAnatome Arminianismi de Pierre Du Moulin (n° 163). Mais il est établi qu’un éditeur de Paris, Abraham Pacard, l’avait fait exécuter pour son compte et en avait confié la vente à différents libraires; de sorte que Bonaventure était simplement dépositaire d’une partie de l’édition.
Le 3 septembre 1622, Matthieu céda sa part à son fils Abraham. De cette époque date cette fameuse association de Bonaventure et Abraham, qui devait durer trente ans, et immortaliser le nom des Elzevier(I).
Rien dans leurs débuts ne faisait pressentir un si brillant avenir. Durant les trois premières années ils continuèrent comme par le passé de mettre au jour un certain nombre
O) Le premier volume qui porte le nom des deux associés est V Idea philosophiez naturalis de Burgersdicius, Lugd. Batav., 1622, pet. in-12 (n° 192).
LES BIOGRAPHIES
d’ouvrages, qu’ils faisaient imprimer par Isaac, leur frère et neveu respectif. Les choses ne changèrent de face qu’en 1625, lorsqu’Isaac prit le parti de se retirer, cédant aux deux associés son matériel typographique, y compris l’imprimerie orientale d’Erpenius.
Bonaventure s’était marié dans l’intervalle. Le 22 août 1625, il avait épousé Sarah van Ceulen, fille d’un émigré gantois, Daniel van Ceulen, plus connu sous le nom de Colonius. Cette union était pour lui doublement avantageuse, en ce qu’elle le faisait entrer dans une famille universellement respectée, et lui ménageait de précieuses et intimes accointances dans le monde universitaire. En effet Daniel Colonius, fils d’un ministre protestant qui avait reçu l’initiation de la propre bouche de Calvin, et lui-même voué au saint ministère, était un des personnages les plus considérés et les plus doctes de l’émigration; en 1606, il avait été investi, lui premier, des fonctions de régent du collège wallon de Leyde. Sa sœur avait épousé également un pasteur, Daniel de Dieu, de Bruxelles, et était la mère du célèbre orientaliste Louis de Dieu. Devenu orphelin de bonne heure, celui-ci nourrissait pour son oncle, qui l’avait élevé, une affection toute filiale; après la mort de ce dernier, il lui succéda comme directeur du collège wallon. Enfin le fils de Daniel Colonius, qui portait le même prénom que son père, était un esprit non moins distingué; en 1648 on lui confia la chaire de droit pratique à l’Université(1).
(') Ces détails sont extraits en majeure partie de Y Oraison funèbre' de Louis de Dieu , par Polyander a Kerckhoven, Lugd . Batav., ex offic. Elzev., 1643, in-4 (n° 556). Voici d’ailleurs, pour plus de clarté, un croquis généalogique de la famille Colonius :
Pierre van Ceulen ou Colonius, né à Gand.
(voir le Dict. de Bayle, art. Cologne.)
N. (?' Colonius, épouse Daniel de Dieu de Bruxelles.
Daniel Colonius, t en 1635 ;
épouse Marie de Bacquere.
Louis de Dieu,
né à Flessingue, le 7 avril 1590, + à Leyde le 25 déc. 1642; épouse Catherine Bogard.
Pierre Colonius, Sarah Colonius, Daniel Colonius, né en 1598, née le 20 août 1601, né 18 avril 1608,
+ 3 nov. 1624. + mars 1Ô47, + 9 juillet 1672 ;
(cf. le n*> 233.) épouse Bonav. Ëlzevier. prof, à l’Université
Daniel de Dieu, Louis de Dieu,
médecin à Leyde, ministre
un des à Woubrugge.
exécuteurs testamentaires de Bon. Ëlzevier.
BONAVENTURE ELZEVIER
Nous avons déjà eu l’occasion de constater que les réfugiés flamands étaient unis entre eux par les liens d’une étroite solidarité. Le mariage que Bonaventure, à l’exemple de ses deux frères Matthieu et Gilles, contracta avec une émigrée, en est la preuve. Une preuve plus décisive encore, c’est que la plupart des savants qui tiraient leur origine des provinces méridionales, D. Heinsius, Polyander, Walæus, L. de Dieu, Barlæus, J. de Laet, Zevecote et bien d’autres, continuèrent à recourir de préférence aux presses des Elzevier et à leur accorder confiance.
Cette confiance Bonaventure la justifiait d’autant plus à leurs yeux que les croyances fondamentales de l’émigration trouvèrent toujours en lui un adepte sérieux et convaincu. Durant toute sa vie il resta strictement attaché à la foi calviniste, entendue dans son sens exclusif et rigoureux, telle en un mot que l’avait définie et formulée le célèbre synode de Dordrecht. C’est chez lui un trait dominant, et qui ressort avec une pleine évidence de tous ses actes et de toutes ses entreprises. Nous avons vu que le premier ouvrage auquel il ait attaché son nom, est un livre de controverse religieuse. Devenu par son mariage le gendre d’un ministre protestant fort zélé, il ne cessa plus depuis cette époque (1626) jusqu’à sa mort de faire partie du conseil des anciens de l’église wallonne, chargés de l’administration civile et spirituelle de la communauté. L’Université de Leyde, qui se faisait gloire d’être restée de tout temps « l’asile de l’orthodoxie, » l’Université « sur laquelle tous ceux qui avaient à cœur le maintien de la pure doctrine tenaient les yeux fixés, comme sur leur drapeau(I), » ne comptait dans ses rangs personne qui fût plus profondément imbu de son esprit et de ses tendances.
Vi Ce sont les propres termes dont se sert en 1670 un professeur de l’Université : « Nisi per Arminium, Pelagii venenum Ecclesiis propinantem, stetisset : qui orthodoxorum seriem paulo interrupit, et indelibile vulnus Academiæ inflixit, et famam ejus nigravit, gloriari possit Acaderr ia, se Orthodoxias Asylum omni tempore fuisse , ad quant , ceu ad erectum vexillum omîtes , quotquot veritas cordi est , receptum habuere. » Abr. Heidanus, Orat. de luctuosa calamitate quœ a° 1669 civitatem Leidensem graviter affiixit , Lugd. Bat., F. Lopez, 1670, in-4.
Mais nous anticipons sur les événements. Ce fut le 24 décembre 1625 Que Bonaventure et Abraham passèrent l’acte qui leur assurait la propriété de l’imprimerie d’Isaac. Nous connaissons le texte de la requête par laquelle ils informent les curateurs de l’Université de l’acquisition qu’ils viennent de faire, et demandent à succéder à leur neveu et frère respectif comme typographes jurés de l’Académie; ils ont soin de faire valoir comme un titre à cette faveur la possession de l’imprimerie orientale, qu’ils mettent à la disposition de l’Université. Cette requête est du 8 février 1626; le g mai suivant, le conseil, accédant à leur demande, leur accorda le titre qu’ils sollicitaient(I).
Les vingt-six années qui suivirent furent pour eux vingt-six ans de gloire et de succès. Nous n’avons pas à insister ici sur le mérite des productions qui marquent cette période, la plus brillante de toutes dans les annales elzeviriennes. Non pas qu’ils aient débuté du premier coup par des chefsd’œuvre : les chefs-d’œuvre ne s’improvisent pas plus en typographie que dans les autres branches de l’art. Mais dès le début on constate chez eux l’intention de s’affranchir de la routine et de faire mieux que leurs devanciers. Les premiers volumes sortis de leurs presses sont déjà supérieurs à tout ce qu’Isaac avait produit. Chacune des années suivantes atteste de nouveaux progrès, soit dans le choix des ornements, soit dans le mode d’exécution. L’on suit pas à pas les efforts qu’ils tentent pour amener leur art à sa perfection. Ce n’est qu’au bout de dix ans d’une pratique assidue qu’ils parviennent enfin à donner toute leur mesure : le César, le Têrence , le Pline, parus en 1635, marquent l’apogée de leurs succès et inaugurent définitivement la série des chefs-d’œuvre.
Il ne sera pas hors de propos de donner ici quelques explications sur la manière dont la maison était organisée, et les rôles répartis entre les deux associés. Bonaventure avait la haute main sur tout ce qui concernait la librairie proprement dite : son éducation première le désignait naturellement pour
U) Rammelman Elsevier, Uitkomsten , pp. 18 à 20 des Dijlagcn.
BONAVENTURE ELZEVIER
ces fonctions. En sa qualité d’aîné, il était le véritable chef de la communauté. C’est avec lui qu’auteurs et clients avaient coutume de traiter, et sans doute Abraham s’en rapportait en tout à ses décisions. Celui-ci, plus jeune de neuf ans, avait un rôle plus effacé mais non moins important. Dans ses attributions rentraient les travaux typographiques, avec lesquels il s’était familiarisé de longue date sous la direction de son frère Isaac.
Bonaventure et Abraham avaient pris à leur service dès le principe leur parent Louis Elzevier, neveu du premier et cousin germain du second. C’était à lui que revenait le soin de représenter ses patrons à l’étranger, et nous verrons plus tard avec quel zèle il s’acquittait de cet emploi. Destiné à devenir lui-même le fondateur et le chef d’une grande maison, il était, comme on dit, à bonne école; lorsqu’en 1638 il ira se fixer à Amsterdam, on ne sera pas surpris de le voir s’élever d’emblée au premier rang.
Des correcteurs attachés à la maison, nous en connaissons cinq, entre autres Eusèbe Meisnerus, de Bâle, chargé spécialement de la correction des livres en langues orientales, et Simon Moynet, correcteur des impressions en langue française, lequel n’est entré en fonctions que vers l’année 1648. Il a été longuement question de l’un et de l’autre dans un chapitre spécial(I).
Cette rapide esquisse serait incomplète si nous omettions de parler d’un homme qui, sans attache officielle auprès des Elzevier, n’en a pas moins exercé sur eux une influence prépondérante, et dont le nom est inséparable du leur. Daniel Heinsius, c’est de lui qu’il s’agit, a été à vrai dire l’âme de toutes leurs entreprises. Les Elzevier ne se guidaient que d’après ses conseils; c’est à lui qu’ils se référaient toutes les fois qu’ils hésitaient sur le mérite ou l’opportunité d’une publication, et s’il y avait lieu, ils lui communiquaient le manuscrit. Il y a plus : ou nous nous trompons fort, ou nous croyons reconnaître le style et l’élégante latinité de ce savant
O) Voir p. cxn et ss.
LES BIOGRAPHIES
dans la plupart des épîtres dédicatoires et avertissements que, suivant l’usage du temps, ils mettaient en tête de leurs éditions. Nous ne nous écarterons donc pas de notre sujet, en lui accordant ici une mention spéciale.
Daniel Heinsius était né à Gand, le g janvier 1580. Il n’avait que trois ans lorsque ses parents, forcés de s’expatrier à cause de leurs croyances, l’emmenèrent en Hollande. Après avoir commencé ses études à Franeker, il les acheva à Leyde, où il devint le disciple de prédilection et bientôt le successeur du célèbre Jos. Scaliger. Nommé successivement professeur de langue grecque, de politique, d’histoire, bibliothécaire de l’Université et secrétaire du sénat académique, il remplit avec honneur chacune de ces fonctions. Il avait en effet une flexibilité de. talent et d’aptitudes vraiment merveilleuse : comme philologue, comme éditeur et interprète des classiques anciens, on ne lui connaissait que fort peu de rivaux; en matière théologique il jouissait d’une telle autorité que le synode de Dordrecht lui fit l’honneur de le prendre pour secrétaire. Par un privilège bien rare, cet érudit était en même temps un écrivain plein de goût, un orateur élégant et disert, un critique spirituel et mordant, enjoué et même badin à l’occasion. Comme si la nature ne s’était pas montrée envers lui assez prodigue, elle l’avait doté en outre d’un talent poétique très distingué, dont il a donné des preuves tant dans sa langue maternelle que dans l’un et l’autre idiome classique. Est-il surprenant qu’un esprit de cette trempe ait pris de l’ascendant sur un éditeur, intelligent sans doute, mais médiocrement lettré, issu comme lui de parents réfugiés, son égal en âge, et professant les mêmes sentiments de stricte subordination envers l’Eglise officielle.
Malheureusement il s’en faut que l’aménité du caractère répondit chez Heinsius à ces dons brillants de l’esprit. On ne s’en douterait guère à lire ses biographes ; apparemment parce que ceux qui écrivent la vie d’un homme marquant, se croient tenus de le présenter sous le jour le plus avantageux. Pour être fixé sur ce point il faut compulser et extraire les correspondances du temps. En interrogeant sans parti pris
BONAVENTURE ELZEVIER
ces documents, on acquiert la conviction que ce personnage si vanté par les biographes était un être présomptueux, vindicatif, jaloux de toute supériorité, ce qu’en termes vulgaires on appelle un mauvais coucheur. Voici, à l’appui, quelques anecdotes, que nous choisissons à dessein parmi celles où les Elzevier sont directement impliqués.
J. Gebhardt, un érudit allemand qui avait succédé à Emmius comme professeur de grec à l’Université de Groningue, avait envoyé à Leyde, vers 1628, le texte de Quinte Curce bientôt suivi de celui de Cornélius Nepos, l’un et l’autre revus et annotés par ses soins(I). Les Elzevier s’étaient engagés à les mettre sous presse, puis s’étaient ravisés, sans doute d’après l’avis de leur oracle habituel. Pour s’épargner l’ennui d’un dédit formel, ils se bornaient à différer l’impression de semestre en semestre, si bien qu’au bout de quatre ans les choses en étaient encore au même point. Gebhardt n’était pas dupe de ces faux-fuyants. Dans une lettre adressée à un ami, sous la date du Ier août 1632, il fait entendre qu’il ne lui reste plus d’illusions sur le sort réservé à ses élucubrations; mais comme il se doute d’où le coup part, c’est surtout H einsius qu’il accuse et qu’il rend responsable : « C’est lui, dit-il, qui en haine des Allemands entrave le projet des typographes; il croit que personne n’est éclairé, hormis les Flamands, et ne sait écrire, à part lui-même, tant les sottes adulations des nôtres lui ont tourné la tête(2). »
On pourra, si l’on veut, récuser cette déposition, comme trahissant la mauvaise humeur d’un auteur éconduit; mais qu’on prenne garde, car voici un autre portrait tracé par une plume bien plus autorisée, et à côté duquel le précédent paraîtra modéré et presque bienveillant. Nous le tirons d’une lettre adressée par Vossius à son ami Grotius, qui de Paris le consultait sur le choix d’un éditeur :
« Personne, écrit Vossius, ne conviendrait mieux que les Elzevier pour publier vos ouvrages; ils l’emportent sur tous les typographes par la qualité du papier et la beauté des
i‘) Marquardi Gudii et doct. virorum ad eum epistolœ. Ultraj., 1697, in-4, p. 305.
<2> Ibid., p. 305-6.
LES BIOGRAPHIES
caractères. Je pense qu’ils ne refuseraient pas de le faire,
s’ils n’en étaient dissuadés par certaines gens, par quelqu’un surtout qui se dit votre ami.... Vous pourriez juger de sa sincérité par Jac. Skytte ( le même à qui les Elzevier avaient dédié leur César), si celui-ci voulait vous redire les propos qu’il a entendu tenir sur votre compte en présence d’un tiers qu’on exaltait jusqu’au ciel. Il nous a fait part immédiatement de l’indignation qu’il avait ressentie. Nous avons ri de la méchanceté de cet homme. Il n’a pas changé depuis lors. L’envie et la malice sont devenues pour lui une seconde nature. Il en agit de même envers tous ceux qui joignent le talent au caractère. J’en ai fait moi-même la triste expérience ; Meursius l’a éprouvé, et le grand Saumaise l’éprouve à son tour. Mais personne ne dira combien ce dernier méprise ses mensonges et ses calomnies. Moi je n’ai pas eu la même patience, quand je l’ai vu conjuré contre moi avec ceux de mes ennemis qui voulaient consommer ma ruine et celle des miens(I). »
Et sans doute Grotius était de l’avis de son correspondant, car il lui répond à quelques jours d’intervalle : « Il n’y a pas à songer aux Elzevier, à cause de l’homme qui règne chez eux en souverain, cet homme qui me hait et dont j’ai laissé jusqu’ici les lettres sans réponse, parce qu’il en a fait si longtemps de même avec les miennes, homme gâté par la fortune, mais que Saumaise étrillera d’importance, je le crois, dans son édition de Simplicius(2). »
Saumaise, invoqué ici comme justicier, était en effet un de ceux qui avaient le plus à se plaindre de Heinsius. Le différend remontait assez haut; il datait du jour où le grand érudit français, cédant aux sollicitations du conseil académique, avait consenti à venir habiter Leyde. Heinsius et sa coterie ne lui pardonnaient ni les avances flatteuses dont il avait été
(O G. Vossii Epistolœ , in-fol., p. 247. Lettre du 14 oct. 1638.
(2) H. Grotii Epistolœ , Amst., 1687, in-fol., p. 476 (lettre du 30 oct. 1638). — Voir aussi une lettre du même à son frère : « Ego Heinsium nobis non optime velle arbitror, primùm ex æmulatu veteri, deinde factionis studio, postremo et aliorum malignis artibus per quas et alios à me abalienari sentio meo nullo merito. » Lettre du 10 juillet 1627, P* 797*
BONAVENTURE ELZEVIER
l’objet de la part des curateurs, ni les hommages qu’on lui avait décernés à son arrivée. Saumaise s’était flatté d’abord de dissiper les préventions de ses adversaires et de les désarmer à force de bons procédés : « Je porte tout patiemment, écrivait-il, et peut-être qu’à la fin je les vaincrai ou je crèverai de courtoisie(I). » Mais la patience a ses bornes, et ses ennemis s’ingéniaient à le lui faire sentir. Tantôt ils faisaient courir le bruit qu’il ne savait pas s’exprimer en latin; tantôt ils essayaient de l’humilier publiquement en le forçant de marcher à la suite des professeurs dans les cérémonies officielles. On n’épargnait pas même sa femme, qu’on affectait d’appeler Demoiselle (comme les simples bourgeoises) et de traiter avec moins de considération que les femmes des professeurs. Tout cela se faisait à l’instigation de Heinsius, qui, non content de lui susciter ces misérables tracasseries, cherchait à l’entraver dans la publication de ses ouvrages, et abusait de son crédit auprès des Elzevier pour les empêcher de s’entendre avec lui : « Les Elzevier, qui sont les meilleurs imprimeurs ici, écrivait Saumaise en 1634, sont en la puissance de celui que vous sçavés et ne font que pour ceux qu’il veut. Il les a empeschés jusques ici de rien faire pour moi(2). » Lorsqu’enfin il eut réussi à venir à bout de leur résistance, et qu’il leur eut confié son traité de U suris, les Elzevier ne s’exécutèrent que de mauvaise grâce. L’impression se fit très lentement « par la malice de l’imprimeur qui est à vendre et à dépendre à mon antagoniste. »
La querelle s’envenima en se prolongeant, et bientôt il ne fut bruit d’autre chose dans le monde universitaire. Plus d’une fois le débat fut porté devant les autorités. Combien les torts de Heinsius étaient évidents, c’est ce que prouvent les décisions du conseil académique, qui presque toujours lui furent défavorables et tournèrent à sa confusion. Mais au lieu de le faire rentrer en lui-même, ces avertissements n’avaient d’autre effet que de l’exaspérer davantage. Il n’est sorte d’avanies ou de vexations que ne lui suggérât son amour-
(1) Eug. et Em. Haag, La France protestante, t. IX, art. Saumaise.
(2) Lettre inédite à P. Dupuy, dans la France Protestante , t, IX, p. 164.
LES BIOGRAPHIES
propre blessé. Comme il avait la garde de la bibliothèque, il alla jusqu’à refuser à Saumaise les livres qui lui étaient nécessaires, de sorte que celui-ci en était réduit à prier ses amis de les emprunter en leur nom(I).
Pourtant, à défaut d’autres considérations, la simple prudence devait faire une loi à Heinsius de ne point pousser à bout un aussi redoutable adversaire. Malgré toute son érudition, il offrait prise à la critique, et Saumaise était homme à lui en remontrer sur bien des points. On lui rendra cette justice qu’il fut long à rompre le silence. Ce n’est qu’en 1643 qu’il se décida à livrer publiquement bataille, en publiant son traité de Hellenistica , bientôt suivi d’une Lettre latine à Ménage sur VHérode infanticide (c’était le titre d’une tragédie de Heinsius). De leur côté les partisans de Heinsius se mirent en devoir de riposter, ce qui provoqua de nouvelles représailles de la part de Saumaise. La polémique, toute d’érudition au début et relativement courtoise (car Saumaise dans les deux écrits que nous citons avait évité de désigner nominativement son antagoniste), ne pouvait pas tarder, eu égard à l’animosité des parties et aux usages du temps, de dégénérer en invectives personnelles et en insinuations outrageuses.
Le conseil académique, justement alarmé de la tournure que prenait le conflit et du scandale qui allait en résulter, jugea qu’il était temps de s’entremettre pour ménager un accommodement entre les deux adversaires. On leur proposa un contrat par lequel ils s’engageaient de s’abstenir désormais de tout acte d’hostilité réciproque. La paix fut scellée sous cette double clause, que Heinsius userait de son influence pour empêcher la publication d’un libelle composé par un certain M. Schoockius contre le de Hellenistica de Saumaise; que Saumaise de son côté supprimerait sa Lettre à Ménage qu’on achevait d’imprimer à Paris (février iÔ44)(2). Ces conditions souscrites, Jean Elzevier, le fils aîné d’Abraham, fut
O) Gronovius Salmasio, 4 Non. Apr. 1638. Burmanni Syllog ., t. II, p. 569.
Voir la biographie de Heinsius par A. Angillis, Daniel Heinsy hoogleeraar en dichter , dans la Dietsche Warande, t. VI, p. 37.
BONAVENTURE ELZEVIER
envoyé à Paris pour en assurer l'exécution. Il y arriva quand déjà la fameuse Lettre était tirée et quelques exemplaires mis en circulation^. Heinsius porta plainte et prétendit que les Elzevier en avaient vendu sous main. Bonaventure, mandé devant les curateurs, n’eut pas de peine à se disculper. De ses explications il résulte que Jean avait racheté trois cents exemplaires à la veuve Dupuis. Le conseil se fit livrer la totalité de l’édition, et ordonnança le paiement de 225 florins, déboursés pour cet achat. Heinsius fut invité à ne point se formaliser au sujet des exemplaires distribués, la chose ayant eu lieu avant la passation de l’accord et sans manquement de la part de Saumaise1 (2).
Ainsi prit fin cette querelle qui forme l’un des épisodes les plus curieux de l’histoire de l’Université. Nous sommes loin d’avoir épuisé le chapitre des menées et intrigues de Heinsius; mais plus de détails sortiraient de notre cadre. De tout ce qu’on vient de lire il résulte suffisamment, ce semble, que si ce savant a bien mérité des Elzevier en mettant à leur service les ressources de son érudition et de son expérience, il leur a fait payer chèrement le prix de sa complaisance. En les obligeant à épouser ses rancunes et ses préventions, il leur a aliéné la sympathie de quantité d’honnêtes gens et d’esprits d’élite, il a fait d’eux les complices inconscients et dociles des petits calculs de sa vanité, et pour tout dire, il n’a pas tenu à lui que l’imprimerie elzevirienne ne devînt l’instrument et l’organe d’une coterie.
Pour ce qui est de Bonaventure, il n’y a pas lieu, suivant nous, de lui imputer à blâme cet excès de confiance, résultat d’une amitié fondée sur d’honorables motifs, que nous avons
(1) L’édition originale, devenue naturellement fort rare, est intitulée : Clavdii Salmasii ad Ægidivm Menagivm Epistola , super Herode infanticida Heinsii tragœdia, et censvra Balsacii, Parisiis, apud viduam Mathvrini Dvpvis, via Iacobæa, sub signo Coronæ, 1644, cum privilegio Regis Christ., in-8, de 2 fif. lim., 234 pp. (la dern. ch. par erreur 236) et 1 f. d’errata.
A. Clément a reproduit cet opuscule à la suite du recueil des lettres de Saumaise, Lugd. Batav ., ex typ. Ad . Wyngaerden, 1656, in-4.
(2) Le texte de cette résolution du conseil académique se lit dans la Dietsche Warande} t. VI, p. 448.
LES BIOGRAPHIES
énumérés ci-dessus. Mais, comme nous sommes tenus de recueillir parmi les témoignages contemporains tout ce qui sert à apprécier l’homme et à le définir, nous ne pouvons nous dispenser de parler ici d’un autre trait de caractère pour lequel nous ne réclamons pas la même indulgence. Tous ceux qui ont approché Bonaventure de près s’accordent à lui reprocher une extrême parcimonie. Ce point ayant été contesté, force nous est, malgré notre peu de goût pour ce genre d’enquête, d’en venir à la preuve.
Voici un premier fait, qui prête à la discussion pour certains détails, mais sur lequel toutefois il nous semble difficile de passer condamnation. Le géographe Cluvier, une des gloires de l’Université de Leyde, était mort en 1623, laissant dans un dénûment complet ses enfants (il était veuf) et sa bellemère. La pauvre famille, privée de son chef, se décida, par des raisons que nous ignorons, à aller habiter Londres. Elle partit emportant à peine de quoi subsister pendant un ou deux mois. Il est vrai que les Elzevier avaient pris l’engagement, à ce qu’il paraît, de lui procurer tout au moins le nécessaire.
Plusieurs semaines s’écoulèrent sans que ceux-ci donnassent signe de vie. La belle-mère de Cluvier, voyant ses faibles ressources s’épuiser rapidement, leur avait plusieurs fois rappelé leur promesse; mais ses lettres étaient restées sans réponse, et bientôt elle se vit exposée avec ses petits-enfants, sans vivres et sans feu, à toutes les intempéries d’un hiver exceptionnellement rigoureux. Sa petite-fille, tombée malade par suite de ces privations, ne tarda pas à succomber, et on eut de la peine à trouver de quoi la faire enterrer. Le même sort menaçait le frère de l’enfant, atteint d’une pneumonie aiguë compliquée d’ulcérations aux bras et à la poitrine. En vain s’était-on adressé à la charité de quelques grands personnages : nul ne daignait s’intéresser au sort des orphelins étrangers, et tout espoir de secours s’était évanoui.
Heureusement il y avait à Londres un homme de cœur, ancien condisciple de Cluvier, et qui devait illustrer plus tard le nom de Lucas Holstenius. Touché du spectacle d’une si
BONAVENTURE ELZEVIER
poignante infortune, Holstenius résolut de tenter toutes les voies pour y porter remède. D’abord il adressa un pressant appel à Meursius, professeur à Leyde, et le supplia d’intercéder auprès de la mère de Cluvier, qui habitait Dantzig, auprès des Elzevier, auprès des curateurs, auprès des amis et exécuteurs testamentaires du défunt (4 janvier IÔ24)(I). N’ayant pas reçu de réponse, il revint à la charge quelque temps après (22 février) : « C’est plus qu’inhumain, c’est barbare et impie d’abandonner ainsi de malheureux orphelins. Je ne sais comment ils se mettront en règle envers Dieu et envers leur conscience, ceux qui par incurie et négligence laissent périr dans une affreuse misère les enfants d’un si grand homme. » Puis il cite de nouveau les gens qui sont tenus de prêter de l’assistance, la mère de Cluvier, les curateurs de l’Université, la république de Venise, qui avait accepté la dédicace de Yltalia antiqua. « Mais surtout, ajoute-t-il, je m’étonne que les Elzevier, eux qui tirent le plus de bénéfice du travail de Cluvier, agissent avec une si insigne, je dirai même avec une si criminelle mauvaise foi envers ses héritiers. Ou bien ne se croient-ils point tenus de payer pour un travail de six années entières? La vente des livres et des instruments de Cluvier, dont ils ont été chargés, n’a-t-elle rien produit? Et s’il en est provenu quelque chose, que ne l’envoient-ils? » Et il termine par quelques lignes émues cette lettre désolée, qu’il est impossible de lire aujourd’hui sans être touché de pitié (2). L’éloquent appel de Holstenius ne resta pas sans résultat. Nous apprenons par une lettre suivante qu’un secours de 80 florins fut envoyé à Londres par l’entremise de Meursius'3). Mais ceci nous éloigne de notre sujet. Ce qui nous intéresse, c’est la conduite des Elzevier en toute cette affaire. Leur rôle, à quelque point de vue qu’on se place, paraît assez pitoyable; il serait tout à fait odieux, s’il était établi qu’ils aient failli à un engagement formel ; mais sur ce point nous n’avons pour garant que la
O) Meursii Opéra , t. XI, col. 395-99.
(2) Ibid., t. XI, col. 403-5.
(3) Ibid., t. XI, col. 409.