FILS D’ABRAHAM
L’aîné des trois fils d’Abraham Elzevier et de Catherine van Waesberghe est le seul qui ait suivi la carrière de son père. Jean Elzevier naquit à Leyde, sur la fin de février 1622, et fut baptisé en l’église St-Pierre le 4 mars suivant.
En 1638, âgé de seize ans, il fut envoyé à Paris(I), moins, croyons-nous, pour se perfectionner dans la typographie, que pour apprendre le français et contracter d’utiles relations dans le monde des lettres et de la librairie. J. Fr. Gronovius, qui lui rendit visite en 1639, nous apprend qu’il habitait chez un imprimeur; de certaines allusions contenues dans les lettres de ce savant on peut induire que l’imprimeur en question était Guillaume Pelé, le principal correspondant des Elzevier à Paris (2).
La réputation que son père s’était acquise comme typographe, et plus encore peut-être comme l’éditeur en titre des
(O Epître dédie, du Sénèque de 1640, au chancelier Seguier : « Existimavimus non fore tibi ingratum , si novee et commodœ hnjns editionis munusculiim , tibi nomine nostro , ab Elsevirio nostro, qui jam biennium apud vos degit , dimisissime offerretur . » (2) La première lettre adressée de Paris à Saumaise, sous la date du 16 oct. 1639 [Burin. Syll ., t. II, p. 598), contient le passage suivant : « de Elencho meo jam cum typographe», penes quem degit Elzevirius adolescens, locutus sum. » Ce typographe doit être Guillaume Pelé, car il s’agit évidemment de l’opuscule, fort rare, intitulé : Ioan. Freder. Gronovii Elenchvs antidiatribes Mercvrii Frondatoris.ad P. Papinij Statij Syluas... Parisiis, apvd Gvilelmvm Pelé, viâ Iacobæâ, sub signo Crucis aureæ, cio 10c xxxx, in-8. Et en effet dans la lettre suivante, du 26 nov. 1639, Gronovius écrit au même Saumaise : « Præfatio mea jam parabatur, et folia omnia Pelæo tradideram, quæ tamen antequam excuderentur, visis tuis opus mihi erat » D’après le Catal. chronologique des libraires et des imprimeurs de Paris de Lottin [Paris, 1789, in-8), G. Pelé fut libraire du 6 avril 1628 au 22 juin 1644. Il était le correspondant ordinaire des Elzevier à Paris; car c’est bien de lui qu’il est question dans la lettre des Elzevier au P. Mersenne (8 mars 1638) : « Quand aux ’ivres que rous avons imprimez depuys 4 ou 5 ans, les trouverez tous chez ie Sr Pellée qui vous poi ra dire e orix. »
LES BIOGRAPHIES
illustres professeurs de Leyde, lui servit d’introduction auprès des savants et des bibliophiles français. Tel fut l’accueil que lui firent certains d’entre eux, notamment les frères Dupuy et le chancelier Seguier, que Bonaventure et Abraham se crurent tenus, nous l’avons déjà dit, d’en témoigner publiquement leur reconnaissance.
Ce premier séjour à Paris se prolongea jusqu’en 1640. Le 10 septembre de cette année, Jean se fit inscrire comme étudiant en philosophie à l’Université de Leyde. Néanmoins dès l’année suivante, en avril 1641, nous le retrouvons à Paris, débitant des livres qu’il avait apportés de Hollande. Le fait est consigné en ces termes dans le recueil des Reglements des imprimeurs et libraires de Paris , imprimé en 1652 : « Les syndics et adjoints de la librairie ont obtenu sur leur requeste une sentence du lieutenant civil, le 27 avril 1641, par laquelle il est enjoint au nommé Elsevier de fermer son magasin trois semaines après l’ouverture de ses balles, avec défense de vendre ni débiter aucuns livres en blanc ou reliés, sinon aux libraires : le tout conformément aux règlements, à peine de cent livres d’amende et confiscation de sa marchandise, sans autre forme ni figure de procès(I). »
En effet, tout en poursuivant ses études, Jean était revenu en France avec une mission temporaire. Nous constatons qu’il y est retourné fréquemment depuis, et à des intervalles en quelque sorte réguliers. Ces nombreux déplacements sont faciles à expliquer, car ils coïncident avec l’époque où Louis Elzevier venait de quitter la maison de Leyde. Jean se trouvait à Soroe en Danemark au mois de janvier 1643 (2); il était à Paris en février 1644 (3); il y est revenu au commencement
(V La réimpression de 1687 porte que la sentence avait été rendue contre « Daniel Elzevir libraire d’Hollande. » Voulant spécifier davantage, on a songe naturellement à celui des Elzevier dont le nom avait le plus de relief; mais on ne s’est pas aperçu que Daniel, né en août 1626, n’avait que quatorze ans à l’époque de cette procédure.
(2) Vossii Epistolœ , p. 343. Voir ci-dessus, p. lxxvii.
(3) « Adest quidem Elzevirius. Sed nondum ejus sarcinæ advenere : hodie eas Rothomago expectat. » Sarravius C. Salmasio, 8 Id. Febr. 1644 (p. 57). Voir aussi
p. CLXXIV.
d’octobre IÔ45(I), pour repartir le io février suivant^. Durant ce dernier séjour il alla sans doute loger auprès de son cousin Daniel, chez le libraire P. le Petit (G. Pelé était mort l’année précédente). Ce fut sur ses instances que Nicolas Heinsius, qui était également à Paris, se décida à y faire imprimer un recueil de ses poésies, et Jean se chargea de choisir le typographe(3). D’après l’épître dédicatoire des Grotii Epistolœ ad Gallos , il paraît qu’il fit encore une excursion à Paris vers la fin de 1647e4*.
Ce fut probablement la dernière. Le 9 juillet 1647, Jean épousa Eva van Alphen, native comme lui de Leyde et âgée de vingt-sept ans(5). On a dit qu’à la suite de ce mariage, son père, voulant l’initier complètement aux affaires, lui donna une part d’intérêt dans l’association. Ce point n’est pas démontré, mais paraît fort vraisemblable. En effet, au mois de mai 1649, Jean va s’établir avec les siens dans la Houtstraaty au domicile de son grand-oncle Bonaventure(6). Dès ce moment il cherche à entrer en relation avec les auteurs, et à négocier avec eux pour son compte personnel. En mai 1651, il propose à Nie. Heinsius de se charger de la publication
u) « Exemplaria haud dubie secum adferet Elzevirius junior, qui quotdie hîc expectatur. » Heinsius Gronovio, Kal. Oct. 1645 ( Burm . Syll., t. III, p. 158).
(2) « Hodie sub noctem Johannes Elzevirius per dispositos equos Caletum cum vestro tabellario, profecturus est. » Sarravius C. Salmasio, 10 febr. 1646.
(3) « Compellavit me ante abitum ex hac urbe suum junior Elzevirius, ut versus meos ederem... Prospexit statim mihi de typographo, etc. » Heinsius Gronovio, 3 mart. 1646 {Burm. Syll.} t. III, p. 166). Cette édition des poésies de N. Heinsius est intitulée : Nicolai Heinsii , Dan. F. Elegiarum liber. Accédant varia diuersi argumenti poëmatia eodem auctore , Parisiis, apud viduam Joannis Camusat et Petrum le Petit, viâ Jacobæâ, ad insigne aurei Velleris, m.dc.xlvi, in-4, de 92 pp.
(4) « Vestrum istum beneficum animum, nos quoque, in filiis nostris, sæpiuscule experti sumus : qui nuper e Gallia reversi, prolixam humanitatem vestram, et ex vestra auctoritate praesidium, prædicare non contenti, in cœlum efferre non desinunt. » Lugd. Bat., Kal. Mart. 1648.
(5) « Anno 1647, den 9 july, ben ick Johannes Elzevier, oudt synde ses en twintich iaer, getrout met Eva van Alphen, sy oudt synde seven en twintigh iaer. Ende heeft ons getrouwt D. Hendricus Fabricius inde Hogelandsche Kerck. » Note de J. Elzevier dans le Mémorandum de famille {Jaarboekje voor den boekhandel , ’s Grav., 1839, P- I44)*
(6) « In mey 1649 zyn wy gaen woonen in de Houtstraet, in het huys van 00m Bonaventura. » Mémorandum. (Rammelman Elsevier, Uitkomsten , p. 28, not. 3.)
d’un Ovide variorum; par la même occasion il lui annonce qu’il s’est entendu avec Hackius pour mettre au jour un Horace augmenté des anciennes scholies et d’un choix de commentaires^. Ni l’un ni l’autre projet ne fut exécuté. Nous verrons que c’était chez Jean un trait dominant de concevoir des plans et ne pas y donner suite.
Ici se place un épisode dans lequel il joue un rôle prépondérant, et qui, futile en apparence, a eu peut-être pour son avenir les plus sérieuses conséquences. Avant de partir pour l’Italie, en 1651, N. Heinsius avait remis aux Elzevier le manuscrit de ses poésies latines. Jean, à qui son père et son oncle, vu leur grand âge, s’en remettaient volontiers de la direction de leur officine, s’était engagé à les faire paraître dans un bref délai. Elles contenaient bon nombre d’épigrammes à l’adresse de Saumaise, qui y était désigné sous le nom d’Alastor. Informé de cette circonstance lorsque déjà le volume était sous presse, Jean fit immédiatement suspendre le tirage. Heinsius fut outré de ce qu’il considérait à la fois comme un manque d’égards et un acte d’ingratitude : de Rome, où il se trouvait, il fit part de son indignation à un parent de l’imprimeur qui habitait La Haye :
« Mieux que personne vous savez tout ce que les Elzevier doivent à mon père; la mémoire de ses bienfaits devrait leur être toujours présente; loin de là, ils n’ont pas craint d’imprimer les odieux libelles où ce scélérat de Saumaise cherchait à nous déshonorer, mon père et moi. Ils l’ont fait, non pas une fois, mais fort souvent. Sur les plaintes que nous en fîmes, ils répondirent qu’ils étaient de simples typographes, cherchant leur gain, nullement au fait des lettres, et partant irresponsables de ce qu’ils mettaient en lumière. Que si à notre tour nous attaquions Saumaise, ils s’offraient volontiers comme éditeurs. Jugez maintenant de leur bonne foi... Que les Elzevier sachent donc et qu’ils apprennent par vous que, tant je leur ai voulu et fait de bien jusqu’ici, tant je leur ferai du tort à l’avenir, si par leur lenteur ils laissent la priorité de l’attaque à mon adversaire. Ils ont assez d’ennemis pour qu’il me soit aisé de trouver quelqu’un à élever à leurs dépens. J’ai chargé un de mes parents de chercher un autre éditeur, si les Elzevier ne veulent pas revenir à de meilleurs sentiments. Mon honneur m’est plus cher que la vie, etc. <2>. »
<0 Buvmanni Syll. , t. III, p. 258.
(2) Cette lettre, datée du 15 mars 1652, se lit tout au long dans la Sylloge de Burman, t. V, p. 810. Je ne sais comment Burman a pu s’imaginer qu’elle était adressée à Isaac Vossius.