CCXXXVIII
LES BIOGRAPHIES
sur la liste fort succincte de ses publications durant les deux années 1673 et 1674. Mais on aurait tort de supposer, avec le P. Adry, que l’effet de la crise fût tel que depuis lors il se soit laissé aller au découragement. Jamais au contraire il ne déploya plus d’activité que durant la dernière partie de sa carrière.
Secondé par Wetstein, il put mener à fin, et publier dès 1674, l’immense catalogue de sa librairie. (Voir le n° 15.) Cet inventaire, composé d’environ vingt mille articles, dépassait de loin le catalogue mis au jour par Blaeu en 165g, et mettait la librairie elzevirienne tout à fait hors de pair.
Ce fut également vers cette époque qu’il acquit certains ouvrages provenant du fonds de Blaeu : les uns, tels que le Jardinier françois et les Délices de la campagne , sans préjudice du droit de 'reproduction ; les autres en pleine propriété : par exemple le Frossardus et Cominœus de 1656, les Ragguagli de Boccalini de 1669, la Vit a di Cesare Borgia de 1671, portés avec l’astérisque dans le catalogue de 1681. Un grand malheur était arrivé à Blaeu. Le 22 février 1672, son imprimerie, réputée la plus belle de l’Europe, était devenue la proie des flammes : on disait que tous les. cuivres, y compris ceux du grand atlas, avaient péri dans l’incendie, et le dommage était évalué à 355,000 florins(I). Mais la rumeur publique exagérait. Les pertes étaient évidemment très considérables. Le feu avait consumé le bâtiment, y compris les presses avec leurs accessoires, quatre à cinq mille rames de papier, 40,000 livres de caractères, et quatre ou cinq opuscules à peu près achevés d’imprimer. Mais les livres avaient été heureusement préservés, et quant aux cuivres, un tiers à peine avait été endommagé au point de ne pouvoir plus servir. Tout le dégât pouvait monter à soixante ou soixante-dix mille florins. Ces détails, inédits jusqu’ici, nous les empruntons à une lettre que Daniel lui-même adressa quelques jours après à l’imprimeur Balthasar Moretus, d’Anvers (2).
Blaeu ne survécut pas longtemps à cette catastrophe. Il
(O Epistolce claror. Belgarum ad A. Magliabechium , t. I, p. 164.
,-2> On la trouvera à la suite de cette notice.
DANIEL ELZEVIER
mourut en décembre 1673, laissant une situation fort compromise. Heinsius parle quelque part des fractas res Blavianas(1). Ce fut dans cette occurrence que Daniel devint propriétaire des ouvrages mentionnés ci-dessus(2).
Ce n’est pas le seul marché du même genre qu’ait conclu ce même Daniel, qu’on nous montre livré au découragement. Un peu plus tard les Hackius lui cédèrent toute une série de classiques latins cum notis variorum. Car ces volumes, signés Lugduni Batavorum , ex officina Hackiana , figurent avec l’astérisque dans l’inventaire de 1681 (3).
Depuis la retraite de son associé, Daniel ne s’éloignait plus que rarement d’Amsterdam. Du moins n’est-il demeuré trace que d’un séjour qu’il fit à Paris en i66ç)(4). A partir de 1674 nous le voyons reprendre régulièrement ses excursions à l’étranger. En février 1675, il fait un voyage en Angleterre(5); il y retourne en avril iÔ78(6); l’année suivante, ses affaires l’ayant appelé en France, il part dans les premiers jours de septembre(7), et revient à Amsterdam vers la mi-octobre(8).
On lui rendra donc cette justice, que si les circonstances étaient peu favorables, sa vigilance et son énergie avaient crû en proportion des difficultés. Comme éditeur, il fait preuve de non moins de résolution. De 1675 à 1680 ses presses mettent
(1) Lettre du 8 octobre 1676. Burmanni Syllog., t. IV, p. 456.
(2) Ils sont déjà mentionnés dans le catal. officinal de 1675.
(3) Mais non dans le catal. officinal de 1675, ce qui prouve que Daniel les a acquis postérieurement.
(4) Grævius N. Heinsio, 20 feb. 1669 : « Elzevirium monere non cessabo, quamprimum redierit Lutetia domum, expectatur autem in dies. » — N. Heinsius J. Scheffero, 15 mart. 1669 : « De Elzevirio nil audivi prorsus, ex quo in Gallias ante hasce sex hebdomadas est profectus. » Burmanni Syllog., t. IV, p. 80, et t. V, p. 118.
(5) N. Heinsius G. Cupero, 27 feb. 1675 : * Elzevirius noster in Britannias profectus, vix videtur reversurus inde ante Apriles Kalendas. » Burmanni Syllog., t. II, p. 681.
(6) N. Heinsius eidem, 18 apr. 1678 : « Subitanea Elzevirii profectio in Britannos, quæ præter expectationem intervenit.... » Burmanni Syllog., t. II, p. 718, et t. IV, P- 533 et p. 544.
<7) Grævius N. Heinsio, 7 sept. 1679 : « Daniel Elzevirius, Parisiis appulisse litteræ proximæ significabant; cis quatuor hebdomades redibit, si fides uxori. » Burmanni Syllog., t. IV, p. 613.
(g) N. Heinsius Carpzovio, 23 oct. 1679 : « Has Bigotii litteras e Gallia ante paucos dies redux misit ad me Elzevirius. » Burmanni Syllog., t. V, p. 323.
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au jour, non une huitaine, comme le dit Adry, mais près de quatre-vingt-dix ouvrages, et parmi ceux-ci quelques-uns des spécimens les plus élégants et les plus soignés de la collection elzevirienne.
On continue à s’adresser à lui de toutes parts. Le duc de Montausier lui propose d’exécuter le Festus pour la collection ad nsiim Delphini , offre que Daniel décline en raison du format qu’il désapprouve(I). Ph. Munckerus fait instance pour qu’il consente à publier son traité de Inter calatione variarum gentinm , et cherche à appuyer sa requête de la toute puissante intercession de Heinsius(2). Grævius lui soumet un recueil de lettres inédites de Morin, Aléandre, Pierre de la Valle, Peiresc, Chapelain et Buxtorf, en faisant valoir cette considération, assez inattendue sous sa plume, que plusieurs de ces lettres sont écrites en français : Tanto plures inventent emtores. Nam quoi sant , qui non Gallica mine malint , quam latinai3) ?
Outre les ouvrages qu’il a édités et auxquels il a mis son nom, nous savons que lorsqu’il mourut il était sur le point de
terminer les notes de L. Holstein sur Etienne de Byzance (n° 1598), ainsi que les Ciceronis Epistolœ ad Atticum , avec les notes des variorum (n° 1597). Le hasard nous a conservé les titres de bon nombre de livres qu’il avait dessein de mettre au jour. En 1675 il avait acheté des héritiers de Gérard Vossius les manuscrits de ce grand érudit, et projetait, de concert avec Isaac Vossius, de donner au public ses œuvres
U) « H ier nevens een proef van Festus soo mijn door duc de Montauzier gepresenteert wert te drucken : doch begeert die als de andere voor den Dauphijn in-40, daer toe geen genegentheyt hebbe. » Lettre inédite de Daniel Elzevier à N. Heinsius, du 21 mars 1679. (Bibliothèque d’Utrecht.)
(2) Ph. Munckerus N. Heinsio, 22 maji 1679 : « Typis describendum obtuli eum [libellum de Inter calatione] nuper Danieli Elzevirio. Sed ille absque consilio tuo nihil videtur tentaturus. » Burmanni Syllog., t. V, p. 426.
(3) Burmanni Syllog ., t. IV, pp. 582 et 583. Grævius parlait de la sorte en 1679. On peut mettre son témoignage en rapport avec ce que Bayle écrivait cinq ans plus tard : « La langue françoise est si connue en ce pays-ci que les livres françois y ont plus de débit que tous les autres; il n’y a guère de gens de lettres qui n’entendent le françois, quoiqu’ils ne le sachent pas parler. Le latin n’est pas si connu; c’est pour cela que M. Jurieu fait à présent toutes ses leçons en françois, afin d’avoir pour auditeurs les gens mêmes qui n’entendent pas le latin. » Nouvelles
lettres de Bayle , t. II, p. 20.
DANIEL ELZEV1ER
complètes, entreprise considérable qu’il était réservé aux héritiers de Blaeu de réaliser. Il s’était également entendu avec la veuve d’Henri de Valois au sujet de l’Ammien Marcellin, revu et enrichi de remarques par ce savant; avec Vaillant pour ses Numismata Imperatorumil\ avec Thoynard pour son Harmonie des Évangiles. De son dernier voyage à Paris il avait rapporté les Miscellanecp Observationes de Pierre Petit et les commentaires d’Henri de Valois sur Harpocration(2), et il avait chargé Thoynard de faire des démarches auprès de Varillas pour avoir Y Histoire de François Ier. Il songeait à réimprimer Isocrate avec les notes de Wolf dans le format in-8(3), les Lettres familières de Cicéron dans le format pet. in-12, l’Ovide de Heinsius, dont les deux éditions in-12 et in-24 étaient épuisées(4), la Recherche de la Vérité de Malebranche, bien qu’on en eût fait déjà une contrefaçon en Hollande (n° 1926) (5). Enfin il s’était engagé à éditer le Suétone variorum de Grævius(6) et le traité de Interpretatione du savant évêque d’Avranches Huet(7).
La mort vint déjouer tous ces projets. Le climat d’Amsterdam était funeste à la santé de Daniel. La ville était périodiquement infestée par des fièvres d’un caractère pernicieux, qui faisaient de nombreuses victimes. Daniel était sujet à cette maladie; à diverses reprises, — entre autres en mai 1675, en
O) Burmanni Syllog., t. IV, p. 622.
(2) Ibid., t. V, p. 323.
(3) « Alsoo genegen ben Isocratis Epistolæ et Orationes gr. lat. in-8° te drucken, hebbe daer over aende Heer Grævius geschreven die myn antwoort dat d’editie in-fol. van Stephanus de beste is. Hy oordeelt dat ick de nooten van Wolfius daer by behoorde te voeghen te Basel gedruct, hy sal sien of hy achter aen eenige nooten kan byvoeghen. Versoecke hier over UEd. advys. » Lettre inédite de Daniel à N. Heinsius, du 26 nov. 1678.
U) Burmanni Syllog ., t. V, p. 732.
(5) « Le P. Malebranche a fait imprimer le troisième volume de son ouvrage intitulé la Recherche de la Vérité.... On a imprimé tout l’ouvrage in-40; on l’imprime aussi en Hollande, et M. Elzevir se dispose aussi à en faire une belle édition. » Lettre du P. Quesnel à Magliabechi, datée de Paris 9 sept. 1678. Correspondance inéd. de Mabillon et de Mont faucon avec l'Italie , Paris, 1846, t. III, p. 261.
(6) Burmanni Syllog., t. IV, p. 595.
(7) P. D. Huetius Ch. Sandio, 7 Cal. Apr. 1680. Epistolæ celeber. virorum, ex scriniis J. Brantii, p. 277.
septembre 1677e0, en juillet 1679e0, — il en avait eu des accès violents et prolongés. Son unique ressource en pareil cas était d’aller chercher un air plus pur à ’s Graveland, dans la campagne qui avait appartenu autrefois à Louis Elzevier, son ancien associé1 2 (3).
Durant l’automne de l’année 1680, ces fièvres acquirent un surcroît d’intensité. Daniel eut une rechute. Le 12 octobre Grævius écrit d’Utrecht à N. Heinsius : « Daniel Elzevier est malade de la fièvre avec cinq personnes de sa maison(4). » Cette fois le dénoûment fut fatal. Daniel succomba le 13 octobre, âgé d’un peu plus de cinquante-quatre ans. Le lendemain Grævius faisait part à Heinsius de ce triste événement : « Nous venons de recevoir une bien pénible nouvelle : notre ancien ami commun Daniel Elzevier est décédé hier à midi; » et il ajoutait : « Les lettres font une grande perte; mais sa famille qui, dit-on, est en majeure partie alitée, en fait une bien plus grande(5). »
« La mort de Mr. Elsevier est une perte publique, » écrit de son côté le philosophe Locke(6). Telle dut être en effet l’impression des contemporains, à la nouvelle de cette mort qui ruinait tant de projets profitables à la science, qui privait les lettres du plus intelligent des éditeurs, et enlevait à l’art typographique son chef illustre et respecté.
Il paraît que la succession se trouva assez embrouillée. Un nouvel incident vint encore compliquer les difficultés de la liquidation. Marie Hellerus, sœur de Louis Elzevier et tante par alliance de Daniel, mourut quelques jours après lui (18 octobre). Ses biens devaient échoir en partie aux enfants de Daniel, bien qu’un autre neveu, Pierre Elzevier d’Utrecht, eût jugé à propos de se mettre d’abord en possession de la fortune, comme s’il eût été seul à hériter(7). La campagne de
(1) Correspondance inédite de Daniel. (Bibliothèque d’Utrecht.)
(2) Burmanni Syllog ., t. IV, p. 608.
(3) Voir pag. ccxiv et ccxvi.
(4) Burmanni Syllog ., t. IV, p. 683.
(5) Ibid., p. 683.
(6) Lettre à N.Thoynard,du 13 déc. 1680. Catal. des autographes de Brunet, 1868, p. 29.
<7) Burmanni Syllog ., t. IV, p. 684.
DANIEL ELZEVIER
’s Graveland, dont Marie Hellerus était usufruitière et qui devait faire retour aux héritiers de Louis, fut mise en vente en janvier 1681. Elle avait coûté plus de 25,000 florins; par ce temps de crise elle fut adjugée un peu plus du quart. Grævius, qui nous transmet ce détail, ajoute : « Tous les biens de campagne des Elzevier sont mis en vente. Les affaires des héritiers paraissent très embarrassées(I). »
Le mois suivant, il mande à Heinsius qu’on a été forcé, pour se procurer des fonds, de faire sous main une vente publique à Leyde d’une partie des livres du magasin t2). «Je crains, dit-il, que Daniel n’emporte avec lui la gloire des Elzevier, cette gloire acquise par quantité de splendides éditions, et qu’on a vu fleurir pendant tant d’années. »
La veuve de Daniel entreprit néanmoins de continuer les affaires. Mais se sentant incapable, d’après sa propre déclaration, de pourvoir à une administration si complexe, elle résolut de la simplifier(3). D’abord elle prit le parti de se défaire de la fonderie de caractères, avec les poinçons et matrices de Christophe van Dyck. La vente en fut fixée au 5 mars (voir le n° 19), et le catalogue-spécimen mis en distribution dès le mois de janvier. Quant à l’imprimerie, elle décida de la maintenir en activité jusqu’au jour où son fils serait en âge d’en prendre la direction. Quatre ou cinq volumes, commencés il est vrai du vivant de Daniel, parurent en 1681 sous le nom de sa veuve.
Un nouveau malheur vint rendre ces combinaisons illusoires. Anna Beerninck mourut en mars 1681, et fut inhumée le 15 dans l’église Saint-Pierre > Leyde, où l’on avait transféré moins de cinq mois auparavé (26 octobre 1680) la dépouille mortelle de son époux.
Un moment le bruit courut que la situation était désespérée : « Les affaires d’Elzevier, écrit Grævius sous la date du 14 avril,
Burmanni Syllog ., t. IV, p. 701.
« Catalogus, quem nuperius tibi misi, librorum, qui vendentur Lugduni, partem complectitur librorum Elzeviriorum , quod statim subodoratus sum, cum compactos maximæ formæ percurrerem; sed post fama confirmavit. » Burmanni Syllog., t. IV, p. 709.
(3) Voir sa lettre à la veuve de Balth. Moretus, en date du 3 janvier 1681, ci-dessus p. lxxxi.
LES BIOGRAPHIES
sont compromises au dernier point. Les tuteurs n’ont consenti à accepter la succession que sous l’autorité de la haute cour de Hollande, de crainte que l’actif ne suffise pas pour acquitter les dettes. Pour employer l’expression juridique, ils héritent sous bénéfice d’inventaire. Les autres libraires sont exaspérés. Ils prétendent que leur crédit sera ruiné par le fait de Daniel, qui était le chef de leur corporation; et en conséquence ils ne veulent plus faire d’entreprises considérables10. »
Grævius peut s’être mépris sur la portée de la mesure prise par les tuteurs. M. Pieters fait à ce sujet quelques réflexions judicieuses, auxquelles nous souscrivons complètement :
« Quand on considère, dit-il, qu’à la mort de ses parents le fils de Daniel, né en 1662, avait tout au plus dix-neuf ans, qu’ayant fait ses études à l’Université d’Oxford, en Angleterre, études qui peut-être n’étaient pas encore achevées, il n’avait pas été à même de pouvoir s’initier ni aux affaires, ni aux détails matériels du vaste établissement de son père; qu’il avait six sœurs, dont l’aînée, née en 1658, n’avait encore que vingt-trois ans, et que par conséquent il ne lui revenait qu’une septième part dans la succession de ses parents, on est obligé de convenir qu’il était de toute impossibilité que des tuteurs, des exécuteurs testamentaires ou un conseil de famille fussent d’un autre avis ou donnassent un autre conseil que celui de quitter le commerce et de liquider la maison : tout concourait à l’exiger, et en agissant ainsi, l’excessive prudence des liquidateurs, de n’avoir accepté la succession que sous bénéfice d’inventaire, se justifie même par les craintes que devaient leur inspirer, d’une part de très fâcheuses circonstances, et d’autre part peut-être trop peu de données sur toutes les affaires et sur l’étendue des relations de Daniel. » Quoi qu’il en soit, il ne paraît pas que le moindre obstacle soit venu entraver la liquidation. Le 4 août 1681 commença la vente du Bibliopolimn , ou des livres d’assortiment, et à en juger par les prix inscrits en marge de certains exemplaires du catalogue, le résultat fut satisfaisant. Cette vente avait été
m Burmanni Syllog t. IV, p. 715.
DANIEL ELZEVIER
précédée, en juillet, par celle des livres de fonds. Les principaux libraires du pays, qui depuis longtemps réservaient leurs capitaux en vue de cette vente'0, et s’y étaient donné rendez-vous, poussèrent vivement les enchères. Aussi, malgré la rareté du numéiaire, le succès dépassa-t-il toutes les espérances. D’après le témoignage de Grævius, on retira cent vingt mille florins (environ 254,000 fis. de notre monnaie) des livres que Daniel avait édités (2).
A l’acquisition de la plupart était attaché le droit de reproduction, de sorte qu’en se fondant, soit sur les réimpressions subséquentes, soit sur les simples substitutions de titre, il n’est pas impossible de retrouver les noms de quelques-uns des acquéreurs. En combinant ces inductions avec celles que l’on tire de catalogues postérieurs, nous nous sommes assuré que VVetstein se rendit adjudicataire des divers volumes du Bacon, du Molière{3), des Observationes medicœ de Tulp; les Blaeu, de tous les ouvrages de Descartes, de ceux de Gérard Vossius, du Poiret, du Tacite variorum; tous deux conjointement, des Epistolœ ad familiares de Cicéron. Moetjens de La Haye fit l’achat des ouvrages suivants : YAlcoran de Mahomet, la Ville et république de Venise de St-Disdier, Y Aimable Mère de Jésus , Y Art de parler, les six tomes du Balzac, il Cardinalismo di Roma, les Considérations politiques de Naudé, les Essais de morale de Nicole, la Morale pratique des Jésuites, le Traidé de la Cour de Du Refuge(4). Van Syl d’Utrecht acquit l’Ovide de Heinsius et l’Hésiode variorum{5) ; la veuve de Jean van Someren d’Amsterdam, le M annale de Pasor; Henri et la veuve de Théod. Boom d’Amsterdam, le
O) Grævius N. Heinsio, 28 maii 1681 : « Dicunt [bibliopolæ] se nummos, quoscunque corradere possunt, servare in auctionem Elzevirii, in qua Liviis, Senecis, Tacitis, Justinis, Tulliis ejus insidiantur. » Burmanni Syll. , t. IV, p. 724.
(2) Burmanni Syllog., t. IV, p. 729.
(3) Cf. le privilège, du 29 mars 1691, en tête des Œuvres de Molière , Amsterdam, chez Henry Wetstein, 1691, 6 vol. pet. in-12.
(4) Voir le catalogue des livres du fonds de Moetjens, à la suite des Cérémonies et coustumes des Juifs de Léon de Modène , trad. par de Simonville (Richard Simon). La Haye, A. Moetjens, 1682, in-12.
(5) Burmanni Syllog., t. IV, p. 729.
LES BIOGRAPHIES
Hobbes de Cive; la veuve Cramoisy de Paris, les Défenses de Fouquet.
Ainsi fut dispersée sous le marteau du crieur cette collection unique de chefs-d’œuvre typographiques. De la célèbre maison des Elzevier il ne resta plus qu’un souvenir.
Sans doute, parmi cette foule de libraires accourus de tous côtés, et dont l’affluence à cette vente était un dernier hommage rendu à la supériorité de leur confrère, il n’y eut qu’une voix pour déplorer la fatalité qui l’avait enlevé dans toute la vigueur de l’âge, sans lui donner le temps de transmettre à son fils la glorieuse tradition qui était comme le patrimoine de la famille.
Avec lui avait péri le dernier des Elzevier. Car les obscurs rejetons qui végétaient à Leyde et bornaient leur ambition à imprimer tant bien que mal les thèses de l’Université, étaient tout à fait indignes de ce nom illustre.
Et ce n’était pas seulement la gloire des Elzevier, pour emprunter le mot cité plus haut, c’était la gloire de la typographie néerlandaise que Daniel emportait dans la tombe. Par une triste coïncidence, tous les grands imprimeurs qui avaient illustré la seconde moitié du dix-septième siècle disparaissaient presqu’en même temps de la scène : Jean Blaeu en 1673, les Steucker et Jansson van Waesberghe en 1681, Wolfgang en 1693, un peu plus tard le derhier des Hackius. Ap rès Daniel l’art typographique marcha rapidement à son déclin. Sans doute plus d’un imprimeur, formé par son exemple, fera de louables efforts pour se maintenir dans la voie qu’il avait tracée (et parmi ceux-ci Henri Wetstein, son disciple immédiat, mérite une place d’honneur); mais il leur manquera toujours ce cachet de perfection, ce je ne sais quoi de délicat et d’achevé, qui est la marque distinctive des impressions elzeviriennes. La chaîne est décidément rompue, on ne parviendra plus à la renouer.
DANIEL ELZEVIER
LETTRE DE D. ELZEVIER A BALTH. MORETUS.
(Voir p. ccxxxviii.)
Voici la lettre inédite à Balthasar Moretus dont il est question dans la notice précédente. Nous supprimons le premier alinéa, relatif à un débat de compte :
Myn Heer
.... Wat hr. Jan Janssen van Waesberghe belanght, het is waer dat ick nevens hr. Ravesteyn arbiters syn in de differenten hem ende de Erfgenaemen van hr Weyerstraten sal. betreffende : doch kan niet sien dat UE. sulx int minste raect, ende dat daer naer soudt moeten wachten om met hem te liquideren ende waerom sulx minder met UE. als met een ieder soude konnen doen, daer hy wel mede geliquideert heeft. In aile geval is hy compagnon ende diensvolgens sculdich : soo UE. eenigen dienst kan doen ge heft maer te ordonneren. Wanneer de saecke tusschen hem ende de erfgenaemen van Weyerstraten een eynde sal hebben is weynich van te segghen.
Het verlies van de heer Blaw is groot, de platen waeren aile mede in den brant ende syn seer beschadicht : daer koomen veele te recht ende is hopeningh dat ryckelyck de twederde parten ofte 3/4 van het geheel sullen te recht koomen. Het gene hy verlooren heeft is het gebou, aile de perssen met haer toebehooren, 4 à 5000 riemen wit papier om te bedrucken, omtrent 100 bladen in Grotius in N Test, gedruct, 5 a 6 copytjens soo genoegsaem voldruct waeren ende 40000 îb letters, daer omtrent 16000 îb stof weder van gevonden is, ende by aldien het oopen waeter ware geweest souden aile syne boecken mede daer by geweest syn, ende diensvolgens het verlies naer mijn oordeel tweemael soo swaer. Vertrouwen dien goeden heer wel 60 a 70 duysent guldens verlooren heeft. Godt wil syne schade versetten, draeght sich uytermaeten wel, ende ons aile voor diergelyck ongeluck bewaren. Naer myne dienstige gebiedenis aen myn Heer UE. soon soo tôt myn leetwesen hier geen vrientschap hebbe konnen bewysen mits uyt de stadt moest syn ende by myn wederkomste al vertrocken was, verblyve
UE. GDw. Dienaer Daniel Elsevier.
Amsterdam, 4 maert 1672.
(Archives du Musée Plantin à Anvers.)
CCXLVIIÏ
LES BIOGRAPHIES
MÉMOIRE DE DANIEL ELZEVIR, DE CE QU’ON A FAIT ET DE CE QU’ON POURRA FAIRE POUR EMPÊCHER LA VENTE DES LIVRES QUI SONT INJURIEUX A DES PERSONNES DE QUALITÉ ET CONTRAIRES AUX BONNES MŒURS.
(Voir p. ccxxxvi.)
Il y a environ deux ans qu’il parut, en Hollande, une Histoire du comte de Guiche, dont on m’envoya trois cents exemplaires. Sitôt que je les ai eu reçus, j’en donnai avis au bourguemestre qui avait le plus de crédit alors, lui remontrant que, si on ne pourvoyait à cela, on en ferait encore d’autres de cette nature-là. Le lendemain, les bourguemestres firent venir devant eux les libraires que je leur avais marqués, et leur ordonnèrent de faire porter à la maison de ville tous les exemplaires qu’ils en avaient. Peu après(l),on m’envoya trois cents Histoires du Palais royal \ dont je fis la même chose, et les bourguemestres y mirent le même ordre ; et les uns et les autres de ces livres furent brûlés à la maison de ville; de sorte que, pendant deux mois, on n’en vendit point dans Amsterdam ; mais, comme dans les autres villes de la Hollande et les lieux circonvoisins, il n’y eut personne qui prît garde à cela, et que par conséquent ces livres s’y vendaient publiquement, il y en eut, à Amsterdam, qui commencèrent à en vendre aussi; et, depuis, la licence a été de mal en pis.
L’été passé, M. Joly, qui est avec M. Colbert en Angleterre*25, passa par Amsterdam, où, la curiosité et l’amour qu’il a pour les bons livres lui ayant donné la connaissance de plusieurs libraires et gens doctes et curieux, il apprit de quelqu’un qu’on imprimait, dans Utrecht, une Histoire de Madame; ayant su de quelle nature elle était, il se mit en peine de la supprimer; et pour cela, il fit venir le libraire et acheta toute l’impression, qui était de quinze cents, et eut le manuscrit et toutes les épreuves, de sorte que personne n’en a vu aucune feuille; il les fit emballer et enfermer dans une caisse devant lui, et me les laissa en garde pour en faire ce qu’il m’ordonnerait. A cette occasion, il me pria de trouver quelque expédient pour supprimer cette sorte de livres, et pour empêcher qu’il ne s’en fît plus dans les Provinces- Unies; qu’en faisant cela, je rendrais service au Roi et aux grands du royaume. Je lui dis que j’y étais tout porté et prêt à le faire, pourvu qu’on envoyât quelqu’un sur les lieux qui voulût suivre mes conseils,
(O Le texte imprimé porte : peu à peu; c’est sans doute une faute de transcription.
M. Joly était le secrétaire de Colbert de Croissy, alors ambassadeur en Angleterre. (Note de M. Ravaisson .)
DANIEL ELZEVIER
et qui eût commission de la cour pour cela; qu’en attendant je préparerais les choses à Amsterdam, Leyde, Utrecht et autres villes, où j’ai des parents et amis qui sont dans le gouvernement; et que j’entretiendrais de cela commerce avec lui de temps en temps, comme nous avons fait depuis; et il faut avouer qu’il ne se peut rien ajouter aux soins pleins de prévoyance et d’application , qu’il a continuellement employés pour remédier à ce désordre.
Je pris, dans ce temps-là, occasion d’aller à Utrecht, où beaucoup de cette sorte de livres ont été imprimés, et en parlai à quelques-uns de mes amis qui ont du crédit, qui trouvèrent la chose raisonnable, et s’offrirent de m’y servir, pourvu que je fisse en sorte que la même chose se fît à Amsterdam, moyennant quoi ils s’obligèrent d’en faire faire la défense à l’instant. Dans ce voyage, j’ai trouvé encore un manuscrit de la Vie de Madame, que j’achetai. Etant de retour à Amsterdam, j’en parlai à divers de la magistrature, qui me promirent tous de m’aider à cela, pourvu que je leur pusse indiquer un moyen qui fût capable de l’empêcher; en tout cela, j’ai toujours agi de concert avec M. Joly, qui n’aura pas manqué d’en donner connaissance à la cour. Dans ce temps-là, M. Joly m’envoya l’ordre de faire des exemplaires de la Vie de Madame ce que M. Temple(I) m’ordonnerait, qui envoya son secrétaire chez moi, et ordonna que tous les exemplaires seraient brûlés en notre présence, ce qu’avons fait en ma maison, sans qu’aucun ait été présent que nous, et n’en est échappé aucune feuille.
La cour ayant envoyé en Hollande M. Praslard, pour y acheter tous les méchants livres et en poursuivre la défense, selon le conseil et les instructions que je lui en donnerais, il me vint voir et me montra ses ordres. Sur quoi, je lui fis voir celui des bourguemestres qui a le plus de crédit dans la ville d’Amsterdam ; pris avec moi tous ces méchants livres, et lui fis remarquer les endroits les plus méchants et abominables, lui dis les moyens que je croyais être capables de réfréner cette grande licence, et lui fis si bien goûter mes raisons, qu’il me promit qu’il en parlerait le lendemain à ses confrères, et qu’il en procurerait la défense en peu de jours dans l’assemblée des Etats qui se tenait alors.
Je reçus en ce temps-là une lettre de M. Joly à M. Van Beuningen, par laquelle il le priait d’aider M. Praslard dans cette affaire ; et une autre pour moi, où il me mandait que la cour d’Angleterre en avait écrit à M. Temple pour assister ledit Praslard en tout. Je donnai la (*)
(*) Sir Guillaume Temple, mort en 1699, âgé de soixante et onze ans; il était alors ambassadeur de Charles II auprès des Provinces-Unies. (Note de.M. Ravaisson.)
LES BIOGRAPHIES
lettre à Praslard, comme aussi une de ma part à M. Temple, et un mémoire de ce qu’il devait demander, et de quelle façon il devait s’y prendre; et n’ai manqué de lui écrire de jour en jour les incidents qui sont arrivés dans cette affaire, dont je ne doute pas qu’il n’ait rendu compte à la cour.
La résolution fut donc prise dans les États qu’on défendrait tous ces méchants livres, et ordonnèrent à ceux de la cour de Hollande et du conseil d’en haut de concevoir un projet d’arrêt, sur quoi il serait résolu par ladite assemblée qui se devait tenir le 12 février suivant. En attendant, pour ne point perdre de temps, M. Praslard obtint de MM. les conseillers-députés, qui sont ceux en qui réside tout le pouvoir quand les États ne sont pas assemblés, des lettres pour les bourguemestres des villes, par lesquelles on leur ordonnait de faire venir les imprimeurs et libraires devant eux, de leur commander de porter les livres spécifiés dans les lettres, en tel lieu qui leur serait indiqué, afin de leur être payés selon leur valeur, de leur bien faire comprendre de ne plus vendre, ni imprimer aucuns livres semblables sans de grandes peines, et de tenir la main que ci-après de semblables livres ne soient plus imprimés ou vendus. M. Praslard étant venu avec lesdites lettres à Amsterdam, par où nous devions commencer, nous allâmes voir ensemble le président des bourguemestres, et lui rendîmes la lettre qu’il lut, et m’ordonna de venir en la maison de ville, où je fus et parlai avec quatre bourguemestres qui firent venir leur secrétaire, et lui ordonnèrent de coucher la chose en la manière que je lui dirais; ce qu’il fit, et coucha un acte par écrit, lequel, par trois huissiers de leur chambre fut signifié à tous les libraires et imprimeurs de la ville, pour porter les livres à la chambre de la communauté, pour être prisés par les syndics et leur être payés là; ce qui se fit fort promptement, et la même chose s’est faite à Utrecht et à Leyde, où j’avais adressé M. Praslard à mes amis et parents, qui ont fait exécuter la chose avec beaucoup de promptitude, l’acte d’Amsterdam servant de modèle à tout, duquel on trouvera ci-joint une translation ; depuis mon départ, M. Praslard a fait faire la même chose dans les autres villes de la Hollande, et a agi en tout avec beaucoup d’industrie, de zèle et de diligence. Depuis mon départ(I), l’arrêt a été donné par les États de Hollande, dont j’ai joint à ce mémoire une copie; et, depuis peu déjà, Praslard a encore obtenu un arrêt de MM. les généraux, dont je n’ai pas encore eu copie, de sorte que l’affaire est terminée à souhait ; il n’y manque plus rien que de la
ô) Ceci prouve que ce mémoire a été rédigé à Paris, où Daniel se trouvait en effet en mars 166g. (Voir la note 4 de la p. ccxxxrx.)
DANIEL ELZEVIER
faire bien exécuter et empêcher que semblables choses ne s’impriment plus : pour ce faire, il est nécessaire que quelque libraire ait le soin de découvrir les choses, et qu’il ait ordre de communiquer avec M. l’ambassadeur ou quelques autres des gens du Roi, dans les provinces, afin que le libraire n’y paraisse pas; et que, néanmoins, les empêchements nécessaires y soient mis; et que, si l’arrêt obtenu n’est pas assez fort, on en puisse toujours obtenir un autre : ce que je ne doute pas d’obtenir, pourvu que j’aie quelqu’un qui m’assiste; et en faisant quelque petite gratification par ci, par là, pour découvrir s’il s’imprime quelque chose de semblable.
Comme ce n’est pas seulement dans les Provinces-Unies qu’on imprime ou vend cette sorte de livres, il sera nécessaire que S. M. donne ordre à ses résidents, agents ou commissaires, dans les villes de Liège, Cologne, Hambourg, Francfort, dans et hors la foire, Nuremberg, Strasbourg, Genève et Leipsick, où on imprime et vend de semblables écrits, d’en parler aux princes et bourguemestres pour faire faire la même chose que ceux de Hollande ont fait, dont je suis assuré qu’ils ne feraient nulle difficulté, étant ennemis de semblables écrits; je ne parle pas du Brabant et Flandre où on a, plus qu’en aucun autre lieu, imprimé de semblables livres, sachant que M. Praslard est parti pour y faire la même chose qu’en Hollande; car je ne vois pas à quoi il servira qu’en Hollande seule on ne vende pas ces livres, si on les trouve partout ailleurs; mais je m’imagine que si on s’y prend de cette sorte, on nettoiera bientôt le monde de cette nature de libelles; et que, les auteurs ne trouvant plus d’imprimeurs et libraires pour débiter leurs folies, les esprits s’adonneront à des choses plus sérieuses; mais si, au contraire, on se montre négligent en cette affaire et qu’on n’y tienne pas continuellement la main, il est à craindre que, pendant que les esprits sont encore remplis de cette liberté de médire de tout le monde, ils ne fassent pis que par ci-devant.