BONAVENTURE ELZEVIER. CLXV
Pourquoi Amsterdam ? Bonaventure se proposait-il de débiter son livre dans Tune des foires qui se tenaient régulièrement en cette ville, ou bien avait-il fait accord avec un ou plusieurs libraires d'Amsterdam ? Les deux hypothèses sont également admissibles. Il existe un autre volume, Aristotelis de poetica liber ex Dan. Heinsii recensionej dont l'adresse porte : Lugd, Batav.j typis J. Balduini^ impensis Bonaventurœ Elzevirii, 1610, in-8 (n^ 58) ; mais dès Tannée suivante on le trouve joint à un second ouvrage de D. Heinsius, de Tragœdiœ constitua tione (n° 61), avec l'adresse : Lugd. Batav., apud J. Balduinum; prostat in bibliopolio Ludovici Elzevirii.
Après la mort de Louis Elzevier, Matthieu et Bonaventure, qui avaient constamment géré avec lui la librairie de Leyde, s'entendirent pour la reprendre. Ce fut à cette occasion que le dernier se fit inscrire (21 février 1618) comme étudiant de l'Université, afin de jouir des privilèges et immunités attachés à ce titre. Le registre témoigne qu'il demeurait alors chez son frère Matthieu.
Les ouvrages qu'ils éditèrent depuis la mort de leur père sont uniformément signés : Ex officina Elzeviriana. La Castramétation de Simon Stevin, le premier peut-être qu'ils aient fait imprimer à frais communs, est le seul qui porte leurs noms. En 1619 nous trouvons encore un volume avec l'adresse de Bonaventure seul, savoir VAnatàme Arminianismi de Pierre Du Moulin (n° 163). Mais il est établi qu'un éditeur de Paris, Abraham Pacard, l'avait fait exécuter pour son compte et en avait confié la vente à différents libraires; de sorte que Bonaventure était simplement dépositaire d'une partie de l'édition.
Le 3 septembre 1622, Matthieu céda sa part à son fils Abraham. De cette époque date cette fameuse association de Bonaventure et Abraham, qui devait durer trente ans, et immortaliser le nom des Elzevier^'^
Rien dans leurs débuts ne faisait pressentir un si brillant avenir. Durant les trois premières années ils continuèrent comme par le passé de mettre au jour un certain nombre
(0 Le premier volume qui porte le nom des deux associés est VIdeaphilosophia naturalis de Burgersdicius, Lugd. Batav,, 1622, pet. in-12 (no 192).
CLXVI LES BIOGRAPHIES.
d'ouvrages, qu'ils faisaient imprimer par Isaac, leur frère et neveu respectif. Les choses ne changèrent de face qu'en 1625, lorsqu'Isaac prit le parti de se retirer, cédant aux deux associés son matériel typographique, y compris rimprimerie orientale d'Erpenius.
Bonaventure s'était marié dans l'intervalle. Le 22 août 1625, il avait épousé Sarah van Ceulen, fille d'un émigré gantois, Daniel van Ceulen, plus connu sous le nom de Colonius. Cette union était pour lui doublement avantageuse, en ce qu'elle le faisait entrer dans une famille universellement respectée, et lui ménageait de précieuses et intimes accointances dans le monde universitaire. En effet Daniel Colonius, fils d'un ministre protestant qui avait reçu l'initiation de la propre bouche de Calvin, et lui-même voué au saint ministère, était un des personnages les plus considérés et les plus doctes de l'émigration; en 1606, il avait été investi, lui premier, des fonctions de régent du collège wallon de Leyde. Sa sœur avait épousé également un pasteur, Daniel de Dieu, de Bruxelles, et était la mère du célèbre orientaliste Louis de Dieu. Devenu orphelin de bonne heure, celui-ci nourrissait pour son oncle, qui l'avait élevé, une affection toute filiale; après la mort de ce dernier, il lui succéda comme directeur du collège wallon. Enfin le fils de Daniel Colonius, qui portait le même prénom que son père, était un esprit' non moins distingué; en 1648 on lui confia la chaire de droit pratique à l'Université^'^
(0 Ces détails sont extraits en majeure partie de V Oraison funèbre tU Louis de DieUj par Polyander a Kerckhoven, Lugd, Batav,, ex offic. Elzev., 1643, in-4 (no 556). Voici d'ailleurs, pour plus de clarté, un croquis généalogique de la famille Colonius :
Pierre van Ceulen ou Colonius,
né à Gand.
(voir le Dict. de Bayle, art. Cologne.)
N. (?) Colonius, Daniel Colonius,
épouse Daniel de Dieu f en 1635 :
de Bruxelles. épouse Marie de Bacquere.
Louis de Dieu, Pierre Colonius, Sarah Colonius, Daniel Colonius, né à Flessingue, le 7 avril 1590, né en 1598, née le 20 août 1601, -né 18 avril 1608, + i Leyde le 25 déc. 1641; + ^ nov. 1684. + mars 1047, +9 juillet 1672;
épouse Catherine Bogard. (cf. le no 233.) épouse Bonav. Elzevier. prof, à TUniversité.
Daniel de Dieu, Louis de Dieu,
médecin à Leyde, ministre
un des à Woubrugge.
exécuteurs testamentaires de Bon. Elzevier.
BONAVENTURE ELZEVIER. CLXVIl
Nous avons déjà eu Toccasion de constater que les réfugiés flamands étaient unis entre eux par les liens d'une étroite solidarité. Le mariage que Bonaventure, à l'exemple de ses deux frères Matthieu et Gilles, contracta avec une émigrée, en est la preuve. Une preuve plus décisive encore, c'est que la plupart des savants qui tiraient leur origine des provinces méridionales, D. Heinsius, Polyander, Walaeus, L. de Dieu, Barlaeus, J. de Laet, Zevecote et bien d'autres, continuèrent à recourir de préférence aux presses des Elsevier et à leur accorder confiance.
Cette confiance Bonaventure la justifiait d'autant plus à leurs yeux que les croyances fondamentales de l'émigration trouvèrent toujours en lui un adepte sérieux et convaincu. Durant toute sa vie il resta strictement attaché à la foi calviniste, entendue dans son sens exclusif et rigoureux, telle en un mot que l'avait définie et formulée le célèbre synode de Dordrecht. C'est chez lui un trait dominant, et qui ressort avec une pleine évidence de tous ses actes et de toutes ses entreprises. Nous avons vu que le premier ouvrage auquel il ait attaché son nom, est un livre de controverse religieuse. Devenu par son mariage le gendre d'un ministre protestant fort zélé, il ne cessa plus depuis cette époque (1626) jusqu'à sa mort de faire partie du conseil des anciens de l'église wallonne, chargés de l'administration civile et spirituelle de la communauté. L'Université de Leyde, qui se faisait gloire d'être restée de tout temps « l'asile de l'orthodoxie, » l'Université « sur laquelle tous ceux qui avaient à cœur le maintien de la pure doctrine tenaient les yeux fixés, comme sur leur drapeau ^'\ » ne comptait dans ses rangs personne qui fût plus profondément imbu de son esprit et de ses tendances.
(i> Ce sont les propres termes dont se sert en 1670 un professeur de T Université : « Nisi per Ârminium, Pelagii venenum Ecclesiis propinantem, stetisset : qui orthodoxorum seriem paulo interrupit, et indelibile vulnus Academiae inflixit, et famam ejus nigravit, gloriari possit Academia, se Orthodoxias Asylum omni tempore fuisse, ad quant, uu ad erectum vexillum omnes, quotquot veritas cordi est, receptum habuere. » Abr. Heidanus, Orat. de Inctuosa calamitate quœ a<^ 1669 civitatem Leidensem graviter afflixii, Lugd. Bat., F. Lopez, 1670, in -4.