CLXVIII LES BIOGRAPHIES
Mais nous anticipons sur les événements. Ce fut le 24 décembre 1625 V^^ Bonaventure et Abraham passèrent l'acte qui leur assurait la propriété de Timprimerie d'Isaac. Nous connaissons le texte de la requête par laquelle ils informent les curateurs de l'Université de l'acquisition qu'ils viennent de faire, et demandent à succéder à leur neveu et frère respectif comme typographes jurés de TAcadémie; ils ont soin de faire valoir comme un titre à cette faveur la possession de l'imprimerie orientale, qu'ils mettent à la disposition de l'Université. Cette requête est du 8 février 1626; le 9 mai suivant, le conseil, accédant à leur demande, leur accorda le titre qu'ils sollicitaient ^'^
Les vingt-six années qui suivirent furent pour eux vingt-six ans de gloire et de succès. Nous n'avons pas à insister ici sur le mérite des productions qui marquent cette période, la plus brillante de toutes dans les annales elzeviriennes. Non pas qu'ils aient débuté du premier coup par des chefsd'œuvre : les chefs-d'œuvre ne s'improvisent pas plus en typographie que dans les autres branches de l'art. Mais dès le début on constate chez eux l'intention de s'affranchir de la routine et de faire mieux que leurs devanciers. Les premiers volumes sortis de leurs presses sont déjà supérieurs à tout ce qu'Isaac avait produit. Chacune des années suivantes atteste de nouveaux progrès, soit dans le choix des ornements, soit dans le mode d'exécution. L'on suit pas à pas les efforts qu'ils tentent pour amener leur art à sa perfection. Ce n'est qu'au bout de dix ans d'une pratique assidue qu'ils parviennent enfin à donner toute leur mesure : le César, le Tére^ice, le Pline, parus en 1635, marquent l'apogée de leurs succès et inaugurent définitivement la série des chefs-d'œuvre.
Il ne sera pas hors de propos de donner ici quelques explications sur la manière dont la maison était organisée, et les rôles répartis entre les deux associés. Bonaventure avait la haute main sur tout ce qui concernait la librairie proprement dite : son éducation première le désignait naturellement pour
(I) Rammelman Elsevier, Uitkofnstent pp. i8 à 2o des Bijlagcn.
BONAVENTURE ELZEVIER. CLXIX
ces fonctions. En sa qualité d'aîné, il était le véritable chef de la communauté. C'est avec lui qu'auteurs et clients avaient coutume de traiter, et sans doute Abraham s'en rapportait en tout à ses décisions. Celui-ci, plus jeune de neuf ans, avait un rôle plus effacé mais non moins important. Dans ses attributions rentraient les travaux typographiques, avec lesquels il s'était familiarisé de longue date sous la direction de son frère Isaac.
Bonaventure et Abraham avaient pris à leur service dès le principe leur parent Louis Elsevier, neveu du premier et cousin germain du second. C'était à lui que revenait le soin de représenter ses patrons à l'étranger, et nous verrons plus tard avec quel zèle il s'acquittait de cet emploi. Destiné à devenir lui-même le fondateur et le chef d'une grande maison, il était, comme on dit, à bonne école; lorsqu'en 1638 il ira se fixer à Amsterdam, on ne sera pas surpris de le voir s'élever d'emblée au premier rang.
Des correcteurs attachés à la maison, nous en connaissons cinq, entre autres Eusèbe Meisnerus, de Bâle, chargé spécialement de la correction des livres en langues orientales, et Simon Moynet, correcteur des impressions en langue française, lequel n'est entré en fonctions que vers l'année 1648. Il a été longuement question de l'un et de l'autre dans un chapitre spécial^'^
Cette rapide esquisse serait incomplète si nous omettions de parler d'un homme qui , sans attache officielle auprès des Elzevier, n'en a pas moins exercé sur eux une influence prépondérante, et dont le nom est inséparable du leur. Daniel Heinsius, c'est de lui qu'il s'agit, a été à vrai dire l'âme de toutes leurs entreprises. Les Elzevier ne se guidaient que d'après ses conseils; c'est à lui qu'ils se référaient toutes les fois qu'ils hésitaient sur le mérite ou l'opportunité d'une publication, et s'il y avait lieu, ils lui communiquaient le manuscrit. Il y a plus : ou nous nous trompons fort, ou nous croyons reconnaître le style et l'élégante latinité de ce savant
U) Voir p. cxii et ss.