CCXIV LES BIOGRAPHIES
époque, et le hasard nous a conservé une lettre de Magliabechi d'où il résulte que Louis Elzevier avait conçu un autre dessein non moins vaste : t Le sieur Elzevier, écrit le grand érudit italien, offre de réimprimer le vocabulaire délia Crusca ainsi que les suites qu'on lui enverra, avec le plus grand luxe et la plus grande correction. Il s'engage à refaire toutes les feuilles où se seront glissées des erreurs de quelque importance. On attend le retour du prince Léopold, pour prendre une décision ^'^ » Magnifique dessein, qui eût doté le monde lettré d'un pendant unique aux grands lexiques de Scapula et de Golius! Certes il est beau d'en avoir eu l'idée, et nous admettons volontiers, d'après les termes mêmes de la lettre, qu'il n'a pas tenu à l'auteur de la proposition qu'on n'y donnât suite. Toutefois cela n'infirme point ce que nous avons dit des dispositions habituelles de Louis Elzevier. Il est sûr que la paresse de l'âge se faisait sentir, et qu'en prenant un associé, il avait songé surtout à se décharger en partie sur lui du poids des affaires.
L'association dura jusqu'en 1664, probablement jusqu'au i**^ mai de cette année. Sur vingt-neuf ouvrages que nous décrivons sous cette date, douze seulement portent les deux noms réunis; les dix-sept autres sont au nom de Daniel seul.
Louis Elzevier, âgé d'environ soixante ans, prit le parti de se retirer. Comme beaucoup de ses riches concitoyens, il possédait une maison de campagne dans la riante contrée connue sous le nom de Gooiland, et qui s'étendait du Zuyderzée jusqu'aux confins de la province d'Utrecht. Ce bien était situé au cœur même du pays, à 's Graveland, gros bourg placé à peu près à égale distance d'Utrecht et d'Amsterdam. Il y passa les dernières années de sa vie. Depuis lors son nom ne figure plus que sur un seul ouvrage,
(x) • Il signor Elzevirio si offerisce di ristampare il vocabulario délia Crusca con le giunte, che gli saranno mandate, superbissimamente e correttissimamente, contentandosi di rifare tutti i fogli ne*quali fossero scorsi errori di qualche considerazzione. Si aspetta che torni il Principe Leopoido per risolvere quello, che in questo particolare si dovrà fare. » Lettre à Gudius, sans date, mais placée entre deux autres lettres de 1662. Marquardi Gudii et doct, virorum ad cum epistola. Ultrajecti, 1697, in-4, p. 66.
\2L Bible française de Desmarets, qui parut en 1669, en deux volumes in-folio. Il est vrai que c'est une des plus somptueuses publications des Elzevier. Entreprise avant 1664, cette Bible avait nécessité une grande mise de fonds, et nous savons qu'elle fut l'objet d'un décompte particulier lors de la liquidation qui eut lieu entre les deux associés. Nous pouvons donc dire, avec M. Pieters, que Louis termina sa carrière par un chef-d'œuvre ; l'amour-propre qu'il a mis à y attacher son nom est complètement justifié par la magnifique exécution de l'ouvrage.
Louis mourut dans le courant de juin 1670, des suites d'une fracture de la jambe. C'est à Leyde, où probablement il était allé se faire traiter, dans la maison du professeur Daniel van Ceulen^'\ qu'il rendit le dernier soupir. Le 12 juin, il avait fait un testament, dont nous avons retrouvé aux archives de La Haye une expédition délivrée le 27 du même mois^*\ Il y institue en qualité d'héritiers sa sœur Marie pour un tiers de ses biens, et pour les deux tiers restants les enfants et petitsenfants de sa sœur Barbe Beerninck, les enfants de son frère Pierre et son neveu Daniel Elzevier. Il nomme pour exécuteurs testamentaires et tuteurs spéciaux de ses héritiers mineurs, J. de Bruyn, professeur à Utrecht, Daniel et Guillaume Elzevier.
Une clause spéciale relative à son ancien associé porte : « Je veux et ordonne que mes héritiers aient à ratifier pleinement tous les comptes que j'aurai arrêtés avec mon neveu Daniel Elzevier, et je m'oppose à toute révision de compte. Tous les livres que nous avons imprimés ensemble à nous deux, ou en compagnie avec d'autres, et qui nous appartiennent en commun, je veux et désire que mondit neveu ait le droit de les prendre et garder outre sa part, pour la somme qu'auront coûtée l'impression et le papier, sans aucun intérêt ou autre charge quelconque. Le montant de cette somme et de celles dont il me sera redevable au moment de mon décès, il aura la
M) D. van Ceulen était l'oncle maternel de Daniel Elzevier. Voir p. clxvi, à la note.
(2) Nous reproduisons ce testament à la suite de cette notice.
CCXVI LES BIOGRAPHIES.
faculté de les acquitter et solder, par à-compte de 5000 florins Tan au moins, avec bonification des intérêts échus à raison de quatre pour cent. »
La propriété de 's Graveland fut attribuée à titre d'usufruit à Marie Elzevier. Il paraît que Louis s'était complu à l'orner et à l'embellir. Graevius dit quelque part qu'il y avait consacré plus de vingt-cinq mille florins. Marie, comme nous le verrons, mourut veuve et sans enfants, en octobre 1680, quelques jours après Daniel, et les deux successions se liquidèrent presqu'en même temps. La campagne de 's Graveland fut mise en vente, et telle était en ce moment la pénurie du numéraire, qu'elle fut adjugée pour 7000 florins à Louis Wolzogen, professeur à Amsterdam ^'^
Pour apprécier l'ensemble du caractère et de la conduite de Louis Elzevier, il nous reste un détail à ajouter. Dans toutes les circonstances où les plus graves intérêts de la famille furent en jeu, on ne manqua jamais d'avoir recours à son zèle et à son dévouement. Déjà nous l'avons vu dans sa jeunesse intervenir comme témoin dans différents actes concernant l'officine de Leyde. Plus tard, un testament de sa mère, du 14 avril 1642, le désigne comme tuteur des quatre enfants mineurs de sa sœur Barbe, épouse de Frédéric Beerninck. Plus tard encore, lorsque mourut son frère Pierre, on lui déféra la tutelle de ses trois enfants. Enfin son oncle Bonaventure lui délégua en mourant la même autorité sur ses héritiers mineurs.
On voit que ceux qui le touchaient de près et étaient le mieux à même de le connaître, avaient foi dans sa probité et dans ses lumières. Rien ne l'honore davantage à nos yeux que d'avoir mérité, après la mort de Bonaventure, d'être reconnu d'un sentiment spontané et unanime comme le chef de la famille.
(') c ... Prastorium Elzevirianum agri Comitatensis ibi tura vendebatur, id emente Wolzogio septies mille florenis, in quod condendum et instniendum Ludovicus impendit plus vicies quinquies mille florenis. » Lettre de Grscvius à Nie. Heinsius, du 14 janv. 1681. Burmanni SylL^ t. IV, p. 701.