CXXVIII LES BIOGRAPHIES
les éclairant l'un par l'autre, en les mettant en rapport avec les données fournies par l'histoire politique et religieuse, il est possible de reconstituer dans ses lignes générales cette partie de la carrière du fondateur de la dynastie elzevirienne.
Louis Elzevier naquit probablement vers 1540, quelques années avant l'époque où s'ouvrent les regpistres de naissance de la ville de Louvain. Fort jeune encore, il dut se fixer à Anvers. Les deux aînés de ses enfants, Matthieu et Louis, y sont nés, de 1564 à 1566. Tout ce qu'on sait de leur mère, c'est qu'elle s'appelait Mayke (Marie) Duverdyn.
Anvers était à cette époque la ville la plus riche de l'Occident et le principal entrepôt du commerce du monde. La typographie, comme presque toutes les branches de l'art et de l'industrie, y était plus florissante qu'en aucune ville des Pays-Bas. C'est probablement ce qui détermina le choix du jeune Elzevier, qui déjà sans doute exerçait la profession de relieur.
Quelques années auparavant, un autre relieur, originaire de la Touraine, était venu s'établir également à Anvers. Il s'appelait Christophe Plantin, mais il avait abandonné de bonne heure son art pour celui d'imprimeur ^'^ Louis Elzevier n'a pu manquer de se trouver dès l'abord en relation avec lui. Singulière coïncidence, qui fait se rencontrer dans la même ville, où ils étaient venu exercer un modeste métier, les deux hommes dont le nom devait symboliser la gloire de la typographie néerlandaise !
Au sein de cette intelligente et vaillante population la réforme avait fait de rapides progrès. Petit à petit Anvers était devenu un des foyers du protestantisme. A l'époque où Louis Elzevier vint y demeurer, les deux tiers des habitants étaient acquis aux idées nouvelles^% et lui-même ne tarda pas à s'y rallier.
C'était en quelque sorte se mettre hors la loi. Les édits de
(i) Que Plantin ait débuté, lui aussi, à Anvers par être relieur, c'est un point sur lequel la lumière est faite et qu'on ne peut plus révoquer en doute. Cf. Maatschappij der Antwerpschc bibliophilen, Bulletijn n^ 4, p. 94.
<2) Mertens en Torfs, Geschiedenis van Antwcrpen, t. IV, pp. 400 et ss.
Charles-Quint, toujours en vigueur, prohibaient non seulement Texercice public du culte réformé, mais proscrivaient sous peine de mort toute réunion privée dans des vues de dévotion, toute lecture de l'Écriture, toute controverse religieuse. Il est vrai qu'aussi longtemps que le gouvernement fut aux mains de la duchesse Marguerite de Parme, on n'osa pas appliquer ces édits dans toute leur rigueur, et la réforme continua à faire de nombreux prosélytes, surtout dans les grands centres de population. Mais cette modération relative ne fut pas de longue durée. En 1567 Philippe II se décida à envoyer dans les Pays-Bas le terrible duc d'Albe, avec la mission d'extirper par le fer et par le feu jusqu'aux moindres germes de l'hérésie.
L'arrivée du nouveau gouverneur à Bruxelles fut le signal d'une émigration générale des protestants. Des milliers de familles quittèrent leurs foyers et allèrent chercher à l'étranger un asile pour y pratiquer librement leurs croyances. Comme une foule de ses coreligionnaires, Louis Elzevier se retira à Wesel, petite ville située sur le Rhin, dans le duché de Clèves. Depuis quelques années déjà, cette localité servait de refuge aux exilés flamands, qui en 1568 s'y trouvèrent assez nombreux pour y tenir un synode. Grâce à sa proximité de la frontière, elle était devenue un foyer de propagande active; on y éditait ou réimprimait quantité de livres et opuscules flamands empreints des nouvelles doctrines. L. Elzevier dut y trouver d'emblée un emploi conforme à ses aptitudes.
Combien de temps dura son exil? Il est difficile de le préciser. Son troisième fils, Gilles, est né à Wesel, tandis que les deux suivants, Josse et Arnout, ont vu le jour à Douai. En tous cas son retour au pays n'est pas antérieur à l'avènement de don Louis de Requesens. Le successeur du duc d'Albe semblait devoir inaugurer une politique d'apaisement. Le 6 juin 1574, il publiait un édit par lequel le roi invitait tous ses sujets errants et repentants à accepter le pardon qu'il accordait sans restriction à leurs fautes passées, sous l'unique condition de rentrer dans le giron de l'Église. La suite des événements rendit cette dernière clause illusoire. Durant le