CXXX LES BIOGRAPHIES
gouvernement de Requesens, l'espèce d'interrègne qui suivit sa mort, et l'administration de don Juan d'Autriche, les persécutions religieuses subirent un temps d'arrêt, et les protestants eurent quelques années de répit. Louis Elzevier fut de ceux qui profitèrent de l'amnistie. Mais au lieu de retourner à Anvers, où il aurait été tenu pour suspect, il préféra s'établir dans une autre ville des Pays-Bas, et son choix tomba sur Douai. Il n'est pas difficile de pénétrer le motif de cette préférence. Douai était depuis peu en possession d'une université , fondée en 1562 par le roi Philippe II, pour soustraire la jeunesse wallonne aux doctrines dangereuses et subversives qu'elle allait puiser à Genève ou à Paris. Louis Elzevier jugea le milieu propice à l'exercice de sa profession ^'^ : la même considération devait le déterminer plus tard à se fixer à Leyde.
Il séjourna assez longtemps à Douai, car deux au moins de ses enfants y naquirent. Un moment il put se croire arrivé au port. L'accord conclu entre les provinces et connu sous le nom de Pacification de Gand (8 novembre 1576) semblait devoir mettre un terme aux dissensions civiles et religieuses. Malheureusement la Flandre française, l'Artois et le Hainaut, restés attachés à la foi catholique, ne tardèrent pas à se séparer des provinces confédérées. Un traité conclu le 4 septembre 1579 entre le gouvernement du roi et les provinces wallonnes remit celles-ci sous le joug de l'Espagne. Les protestants et les patriotes furent forcés de s'éloigner, et L, Elzevier prit la résolution d'aller habiter la Hollande.
Pour un flamand, se fixer en Hollande n'était pas changer de patrie. Le même idiome se parlait des deux côtés du Moerdyk, et, à quelques nuances près, il y avait identité presque complète de race, de mœurs et de traditions. Au surplus le divorce politique entre les provinces du nord et celles du midi n'était pas définitivement consommé. Si les provinces septentrionales paraissaient à jamais affranchies, leurs sœurs
'>>-Il n*est pas sans intérêt de constater que rimprimerie venait précisément d*être introduite à Douai par un compatriote de Louis Elzevier, Jean Bogard, originaire de Louvain.
du midi n'avaient pas fait encore leur soumission, et nul ne pouvait prédire avec certitude que les Espagnols sortiraient vainqueurs de la lutte dont elles étaient pour lors le théâtre.
Vers la fin de Tannée 1580, Louis Elzevier arrivait à Leyde avec sa famille^*^, qui se composait à cette époque de sa femme, Mayke Duverdyn, de ses cinq fils, Matthieu, Louis, Gilles, Josse et Arnout, de sa fille Mayke (Marie), de sa bellesœur Catherine van Opstal, veuve de Nicolas Elzevier, et de sa nièce Jeanne, fille de ce dernier'*^
Située au milieu de plaines fertiles, à moins de quatre lieues au-dessus de La Haye et à une faible distance de la mer, Leyde était alors la ville la plus industrielle, et après Amsterdam la plus populeuse de toute la Hollande^^^ Le siège glorieux qu'elle avait soutenu naguère contre les Espagnols relevait singulièrement son prestige. Mais ce qui la rehaussait surtout aux yeux des protestants et la mettait tout à fait hors de pair, c'était l'université dont Guillaume le Taciturne venait de la doter pour prix de son héroïque résistance. Grâce aux éminents professeurs que l'université naissante avait attirés, et à l'éclat que jetait leur enseignement, la ville de Leyde était pour la Hollande le principal centre intellectuel, en attendant qu'elle le devînt pour l'Europe entière.
Louis Elzevier se rencontra à Leyde avec tout un groupe de coreligionnaires flamands, que les mêmes raisons avaient forcés à quitter leur pays natal. Nous nous bornerons à citer
(') c Gedaen in de maand september 1581. Rapenborch gaende naer de Houtstraet; Louys d'Elsevier boeckbinder van Leuven, heeft hier gewoent een jaer, Mayke zyn wyf, Thys, Gellis, Louys, Joost, Aernt, Mayken, haer beyder kinderen. Over Pauls Reyniers van Leuven, zyn knecht. » Registre de recensement de la ville de Leyde. Rammelman Elsevier, Uitkomsteny p. 3.
(^) Jeanne Elzevier épousa en octobre 1600 un ouvrier typographe, Michel Chimaer, originaire de Vilvorde. Il existe d'elle un testament, daté du 24 août 1613, dans lequel Louis Elzevier est qualifié de tuteur de ses enfants et d'oncle de Jeanne, preuve évidente que Nicolas était le frère de Louis.
(3) Jean de Laet dit en parlant de Leyde : « Hsc urbs post Amstelodamum omnium populosissima est, quippe advenis è Flandria et Artesia Hannoniaque et Leodiensi agro, aliisque, in immensum aucta : unde et opibus quoque supra modum crevit. > Belgii Confced. Respublica, Lugd. Bat., Elzev., 1630, p. 67.