Les embarras de l'Allemagne
Les premières éditions de ce petit volume, auxquelles les revues scientifiques aussi bien que la presse quotidienne ont fait très bon accueil, ont été rapidement épuisées. Depuis l'époque où il a paru, de graves événements se sont accomplis, et l'Allemagne a aujourd'hui de nouvelles préoccupations. J'ai pu constater au cours de deux récents voyages que le sentiment de malaise qui m'avait frappé l'été dernier n'est nullement dissipé. Je ne crois même pas qu'il soit à la veille de disparaître.
Les Allemands n'éprouvent pas seulement le sentiment qu'en dehors du monde germanique ils inspirent une grande dé-
Il LES EMBARRRAS DE L'ALLEMAGNE
fiance, il leur semble aussi que certaines menaces planent sur le nouvel Empire. Ils sentent que leur prestige en Europe a baissé ; ils sont contrariés de voir que la diplomatie impériale n'a joué, en somme, dans les événements derniers, qu'un rôle secondaire. La défaite des Turcs n'est-elle pas en somme une faillite de la politique balkanique de l'Autriche, la fidèle alliée ? Le réveil de ce monde slave que jadis on traitait si dédaigneusement en Allemagne ne doit-il pas inspirer de nouvelles appréhensions pour l'avenir?
J'ai cru devoir, dans cette nouvelle édition, modifier sur quelques points mes premières appréciations. J'ai cherché surtout à mettre à profit de nouvelles conversations et de nouvelles lectures, en même temps que j'ai cité quelques articles récents qui m'ont paru instructifs.
Aujourd'hui, plus que jamais, nous devons nous dire que le malaise ressenti par les populations, s'il peut inspirer des
AVANT-PROPOS "i
craintes aux amis de la paix, doit être en somme un encouragement pour nous et un sujet de réconfort.
C'est le monde slave qui se dresse contre le monde germanique!
Il y a longtemps que la France s'est associée aux luttes des Slaves contre les Germains. Dès le septième siècle, au temps du bon roi Dagobert, le Franc Samo s'efforçait de réunir en une sorte de confédération les tribus slaves contre les Teutons. Au moyen âge des traités d'amitié furent conclus entre les rois de France et les tsars de Serbie. Une princesse française monta sur le trône de ce pays et des Français combattirentavec les Serbes à cette fameuse bataille de Kossovo, dont l'histoire de l'Europe reçut un si profond contre-coup. Richelieu et Napoléon I" se sont préoccupés d'enrayer la poussée des Germains vers l'Orient, et aujourd'hui on peut dire que, par le fait des Allemands, les destinées des peuples slaves sont devenues solidaires des nôtres.
N'est-ce pas le devoir de la France de profiter des difficultés actuelles, de suivre avec attention les transformations qui vont se produire et de reconquérir une situation digne d'elle dans l'équilibre nouveau qui se prépare ?
15 décembre 191 2.