DE LA PREMIÈRE ÉDITION
Ce petit livre n'a pas pour but l'étude approfondie des divers problèmes dont la solution paraît en ce moment « embarrasser » le peuple allemand. J'ai simplement voulu faire connaître les principales impressions que m'ont laissées plusieurs voyages (avril et septembre 191 1 , février et mai 191 2), qui m'ont permis de recueillir d'utiles renseignements et même de recevoir quelques confidences. Ces impressions, j'ai tenu d'ailleurs à les compléter par la lecture d'un certain nombre de livres, d'articles de revues et de journaux.
Tous ceux qui s'occupent de l'évolution
politique et sociale contemporaine savent que le nouvel Empire est aux prises avec de sérieuses difficultés. N'est-ce pas un devoir pour un Français, quia pu étudier sur place la situation et l'état d'esprit de ceux qui furent nos ennemis hier et qui pourraient, hélas! le redevenir demain, de dire ce qu'il en sait et ce qu'il en pense?
L'Allemagne semble parvenue à un tournant de son histoire. En dépit des progrès considérables qu'elle a réalisés, on sent qu'il y a aujourd'hui dans toutes les classes de la société un sentiment de malaise. Ce malaise, on le perçoit aussi bien dans l'étude des questions de politique intérieure qui sont devenues si complexes, que dans l'examen des problèmes que soulève la politique extérieure, problèmes qui préoccupent encore davantage nos voisins. Ils sont unanimes à reconnaître qu'il y a beaucoup de nuages à l'horizon.
Le sentiment universel d'appréhension
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dont j'ai recueilli bien des preuves est d'ailleurs accru par un renchérissement de la vie, qui provoque de vives doléances dans toutes les classes de la population. C'est une des questions dont on m'a le plus souvent parlé.
Mais c'est à de plus graves motifs de préoccupation que je me suis surtout attaché. C'est de la civilisation germanique ellemême qu'on peut dire qu'elle ne se présente pas aujourd'hui sous un aspect satisfaisant.
. L'industrialisme, qui a en quelque sorte débordé sur toutes les branches de l'activité nationale, n'a pas élevé le niveau intellectuel et moral des populations.
« La vie de l'esprit, me disait il y a peu de temps un professeur de l'Université de Berlin, est à moitié morte en Allemagne, les hautes spéculations n'intéressent plus guère la jeunesse. La science elle-même est à tel point étouffée par la recherche des applica-
tions pratiques qu'on peut se demander si le positivisme scientifique, dont nous sommes fiers, ne finira pas par tarir la source même à laquelle il doit s'alimenter. » Le professeur Félix Dahn, dont la mort est une perte pour la science, a écrit des vers qui sont significatifs :
Wir schreien z\i viel Viktoria, Hurra und Klingklanggloria, Wir feiern zu viel Feste ; Einst trieben anders wir das Spiel, Wir sprachen wenig, taten viel, Und die Art war die beste (i).
Ce jugement fait écho aux paroles que le célèbre historien H. de Treitschke prononçait, le 19 juillet 1895, devant les étudiants de Berlin. « Tout, disait-il, est maintenant plus grossier dans les mœurs, dans la politique et dans la vie. Si la politique
(i) H Nous crions trop victoire, nous poussons trop de hourras, nous faisons trop de tam-tam autour de notre gloire, nous célébrons trop de fêtes ! Jadis nous conduisions autrement notre jeu; nous parlions peu, nous agissions beaucoup, et cette manière était la meilleure, m
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est devenue plus grossière, la cause profonde en est dans la transformation inquiétante de notre vie publique. Bien des choses, que nous croyions autrefois l'apanage de la décadence romaine, sont en vérité un fruit de cette culture intensive qui nous envahit... Le respect, la fin dernière de toute éducation morale d'après Gœthe, disparaît, avec une rapidité effrayante, dans les générations nouvelles : respect de Dieu, respect des limites que la nature et la société ont tracées entre les sexes, respect de la patrie qui s'évanouit de jour en jour devant le fantôme d'une humanité affamée de jouissances... Plus la civilisation s'étend, plus son niveau s'abaisse. » On se tromperait au surplus si l'on croyait que j'ai cédé dans ce nouveau volume au désir de déprécier le peuple allemand, d'abaisser les qualités remarquables dont il a fait preuve. J'ai, plus d'une fois au contraire, mis en relief l'application et la
méthode qui ont transformé les peuples germaniques, qui leur ont permis de triompher d'une nature ingrate, qui ont finalement assuré le bien-être et couronné d'un succès indéniable l'effort un peu prétentieux sans doute, mais admirable tout de même, de ces récents parvenus. J'ai déjà montré dans des volumes qui m'ont valu quelques critiques, mais auxquels on a cependant fait bon accueil, comment depuis 1870 l'Allemagne s'est transformée, et j'ai soigneusement décrit les progrès de l'industrie, l'organisation de la vie financière et le développement du commerce (i).
On ne pourra trouver mauvais que je parle aujourd'hui des difficultés de l'heure
(i) Etudes sur les Populations rurales de l'Allemagne et la crise agraire, in-S" de xii-522 pages, avec cartes et plans, Paris (Larose), 1897. — L'Essor industriel et commercial du peuple allemand, 3* édition refondue, xx-502 pages, Paris (Larose), 1900. — La France et le marché du monde, xi- 164 pages, Paris (Larose), 1901. — L'Éducation économique du peuple allemand, 2* édition, xxiv- 156 pages, ia-S", Paris (Larose), 1909.
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présente et des dangers de cette civilisation utilitaire vers laquelle l'Allemagne s'est trop fortement orientée. La politique de Bismarck, écrivait naguère William Clarke dans la Contemporary Revïew, a abouti à « un matérialisme étroit dans la vie et la pensée ». Les calculs intéressés ont pris en effet une place prépondérante dans l'esprit du peuple allemand, et cela n'a pas développé le sens politique des classes moyennes. Wilhelm Uhde (i) n'a pas hésité à dire que la civilisation actuelle de l'Allemagne, en dépit du sentiment de satisfaction qu'éprouvent la plupart des Allemands, est extrêmement basse. La politique bismarckienne a eu de mauvais effets, de même que le développement exagéré de la technique a ramené un trop grand nombre d'Allemands au rang de « manœuvres ».
(i) Am Grabe der Mediceer, Florentiner Rriefe ûber deutsche Kultur, voir notamment p. I2i. Nietzsche a dit un jour plus énergiquement encore : « L'empire allemand tuera l'esprit allemand. »
vni LES EMBARRAS DE L'ALLEMAGNE
La recherche du confortable a étouffé les grandes pensées et amolli les caractères, elle n'a pas été favorable au véritable progrès de la civilisation.
Il est surtout permis de trouver que l'Allemagne n'offre pas au reste du monde le spectacle de ce « désintéressement » qui nous a placés au premier rang dans le domaine des nobles préoccupations, et qui nous vaut toujours heureusement un grand rayonnement et un ineffaçable prestige.
Quelques exemplaires de ce petit volume iront en Allemagne; ceux qui le liront y relèveront peut-être des erreurs; plusieurs des appréciations qu'il renferme leur sembleront critiquables. J'aime à croire cependant qu'ils reconnaîtront une fois de plus que c'est avec un réel intérêt, et sans apporter de passion dans mon enquête, que j'ai étudié l'état politique et social de leur pays.
Juillet 191a.