PEUPLE D'ALLEMAGNE ET PEUPLE DE FRANCE
Nous complétons les observations que nous a suggérées l'étude des embarras actuels de l'Allemagne, en reproduisaint quelques passages d'une conférence faite au retour d'un précédent voyage et partiellement imprimée dans le Conseiller de la Famille, numéro de mars 1908, p. 129.
Qu'il y ait un peuple de France, c'est ce que personne ne saurait contester. Est-il aussi certain qu'il y ait un peuple d'Allemagne? Nos aïeux disciient volontiers « les Allemagnes » . L'Allemagne du Nord et l'Allemagne du Sud présentent à tous les points de vue de grands contrastes, et je me rappelle encore la façon dédaigneuse dont un fonctionnaire bavarois me parla un jour d'un professeur originaire de Prusse qui s'occupait un peu trop à son gré des affaires bavaroises : Nous n'avons pas besoin de ces « lumières du Nord ». Wir brauchen nicht dièse Nordlichter! Tout le monde sait au surplus qu'il y a aujourd'hui dans les cadres de l'Empire quantité d'hommes qui ne peuvent pas être considérés comme des Germains, qui ne veulent pas être regardés comme tels, qui n'acceptent qu'à contre-cœur le régime auquel ils ont été soumis.
La France nous offre un spectacle très différent. C'est le pays d'Europe où la nationalité est le plus compacte. Il y a des siècles que notre unité politique, territoriale, nationale, s'est consolidée, tandis qu'en Allemagne il n'y a de populations vraiment germaniques que celles qui descendent des anciens Saxons, des Franconiens, des Souabes, des Alamans et de quelques autres groupes moins importants, tels que les Frisons et les Angles.
Ce qui frappe d'abord, lorsqu'on oppose la France à l'Allemagne, c'est de voir que, pendant des siècles, l'évolution des deux peuples a été à peu près la même. Pendant huit ou neuf cents ans. les deux pays ont reçu les mêmes impulsions et les mêmes influences : influence de la civilisation romaine, qui fut très sensible dans toute l'Europe centrale, influence du christianisme, influence de la féodalité.
C'est à partir du quatorzième siècle que des différences notables ont commencé à apparaître. A ce moment, la France entra dans un courant de centralisation politique et administrative, qui s'accentua d'abord sous l'influence de Philippe le Bel et de Louis XI, puis de François I", de Richelieu et de Louis XIV. Rien de semblable ne se produisit en Allemagne. Bien que les Allemands soient par tempérament moins individualistes que nous, c'est, en somme, le particularisme qui prit peu à peu chez eux le dessus.
En outre, à partir du seizième siècle, la France accepta plus largement que rAllemagne les théories du droit public romain : c'est aux principes du droit romain qu'on emprunta les éléments constitutifs de la monarchie absolue. C'est avec l'aide du droit romain qu'on élabora les doctrines sous l'empire desquelles nous vivons encore aujourd'hui Car une partie des conceptions sur le.squclles reposait notre vieille monarchie française ont été acceptées par Napo-
léon I«r, qui est le principal auteur de notre régime politique et administratif actuel.
Le régime napoléonien a dû se combiner, au cours du dix-neuvième siècle, avec un courant démocratique, qui a été plus puissant en France que partout ailleurs. Le courant démocratique existe sans doute dans d'autres pays, notamment en Suisse et aux États-Unis. Mais là il est traditionnel et a produit d'autres effets que chez nous, parce que ces pays n'ont jamais été des monarchies.
Le principal effet du mouvement démocratique en France a été de saper par la base les idées et les conceptions sur lesquelles reposait la vieille France, par exemple le respect de la hiérarchie, qui est au contraire si puissant en Allemagne. Le mouvement démocratique a fait prévaloir en France un courant égalitaire, qui apparaît déjà en 1789, mais qui, étouffé pendant la période impériale, puis refréné par les gouvernements de Louis XVI II , de Charles X, de Louis-Philippe, n'a définitivement pris le dessus qu'en 1848. Le suffrage universel fut le triomphe de la démocratie.
Depuis ce moment, l'effort essentiel de la démocratie française a été de combattre les privilèges du clergé, de la noblesse, de la bourgeoisie. Consciemment ou inconsciemment, la démocratie a entraîné le peuple de France dans un mouvement de réaction formidable contre un régime qui reposait essentiellement sur des inégalités.
Taine a montré que, sous l'ancien régime, la France était en réalité organisée pour servir les intérêts de deux cent soixante-dix mille privilégiés. Cet état de choses a provoqué, à la fin du dix-huitième siècle, des mécontentements d'autant plus vifs, que c'étaient surtout par des avantages pécuniaires et des exonérations d'impôts, ce qui touche toujours les masses, que ces privilèges s'étaient consolidés.
Ces mécontentements, les ambitieux ont cherché très habilement, à partir de 1848, à en profiter. Ils se sont efiorcés de flatter les masses, leur montrant que l'avenir leur appartenait, leur demandant de leur accorder leur confiance pour balayer tous ces représentants des anciennes classes, qui étaient au fond, disaient-ils, très hostiles à toute tentative d'émancipation des travailleurs. Ils essayèrent de leur prouver qu'ils s'efforçaient le plus possible de garder pour eux la plus forte part de cet accroissement général de la richesse, qui est un des traits caractéristiques de notre temps.
Ces prédications, parfois éloquentes, et appuyées sur des faits précis, ont profondément troublé les esprits, et la mentalité du peuple de France a prodigieusement changé. Ceux-là se font de grandes illusions qui s'imaginent qu'on pourrait encore inspirer aux ouvriers des sentiments analogues à ceux qu'ils avaient en 1815.
L'un des traits caractéristiques du légime actuel de notre pays, c'est d'être une démocratie inorganisée ; et la conséquence principale de ce manque d'organisation, c'est que les cerveaux d'une quantité de Français sont facilement désorientés par les événements de toute sorte qui se déroulent autour de nous. L'observation prouve que les haines, les antipathies, les animosités ne font que s'accroître, que l'esprit de tolérance diminue, qu'au lieu de chercher ce qui peut réunir, on cherche instinctivement ce qui peut diviser. La pacification sociale semble maintenant de plus en plus malaisée dans notre pays.
Ce désarroi a sa répercussion dans l'ordre économique, il entrave l'essor de notre vie industrielle et commerciale. La France est un pays riche, et elle ne sait pas même faire de ses capitau.x l'emploi qui serait le plus avantageux pour la grandeur de la patrie. Elle ne sent pas l'utiUté
qu'il y aurait à consacrer cette richesse à des œuvres d'intérêt national, à des œuvres qui ne donneraient peutêtre pas d'aussi gros dividendes que certaines spéculations ou que certains placements à l'étranger, mais qui pourraient contribuer à accroître notre puissance vis-àvis des autres nations. Que de peine nous avons, malgré l'héroïsme de nos explorateurs, de nos ofl&ciers, de nos soldats, à mettre en valeur le magnifique domaine colonial qui nous a coûté si cher et qui devrait nous dédommager plus amplement des pertes que nous avons subies en 1870 !
Oui ! On peut dire qu' aujourd'hui, en France, la grande affaire, c'est l'éducation des esprits. Nous avons le suffrage universel, il ne faut pas songer à le supprimer ; il faut faire son éducation. L'éducation de la France républicaine et démocratique du vingtième siècle est chose aussi importante que pouvait l'être aux siècles passés l'éducation du prince destiné à monter sur le trône et à prendre en main les rênes du pouvoir.
Mais, si difficile que soit la tâche, peut-on dire qu'elle soit au-dessus de nos forces?
Il est de mode aujourd'hui de dire beaucoup de mal de la France et des Français ! Et pourtant nous avons encore tant de qualités que les autres peuples nous jalousent et nous envient. Ce n'est pas la première fois que la France est malade, elle s'est toujours relevée. Le temps viendra où nous saurons faire un meilleur usage de beaucoup de forces mal utilisées. Le temps viendra où nous saurons marcher avec plus de fermeté vers un but que nous sommes encore loin d'avoir atteint !
Le spectacle que l'Allemagne nous offre, au point de vue de l'orientation générale des esprits, est très différent.
La vie publique s'y présente sous un tout autre aspect
que chez nous. Bien que le courant démocratique s'y fasse également sentir, les cadres dans lesquels s'y meut la démocratie ne sont pas les mêmes.
En dépit de toute l'agitation provoquée par les socialistes, l'Allemand a gardé le « regard hiérarchique ». Il a infiniment plus que nous le sentiment du respect et de la discipline ; il accepte bien plus aisément les privilèges et les inégalités. L'attention des masses a été fascinée par les grandes transformations politiques qui se sont accomplies depuis un demi-siècle et qui ont abouti à l'unification du pays, à la constitution de cet Empire allemand au sein duquel s'est formé un nationalisme nouveau, un nationalisme derrière lequel s'est développée une force qu'on tâche de faire peser d'un poids chaque jour plus grand dans l'équilibre du monde.
Les contacts que j'ai eus avec un grand nombre de familles de la bourgeoisie allemande me permettent d'affirmer qu'on y comprend mieux que dans la bourgeoisie française l'importance des transformations économiques. Oh y a beaucoup plus le goût de ces entreprises industrielles et commerciales, dans lesquelles on se lance parfois témérairement, avec le désir de donner à un pays, qui était jadis un pays pauvre, la richesse et la prospérité. Il est impossible d'étudier l'Allemagne actuelle sans être frappé des efforts que fait le peuple tout entier pour s'adapter à l'évolution contemporaine. La place que les préoccupations politiques ont prise chez nous est occupée chez les Allemands par des préoccupations d'ordre économique. La politique de l'Allemagne, bien dillércnte de la nôtre, est avant tout une politique « réaliste ». Cette politique s'est fortement appuyée depuis un demi-siècle sur la confiance que la majorité des habitants ont eue dans la dynastie des HohenzoUcm. Et les Hohcuzollcrn, qui ont
un tempérament très autoritaire, cherchent à faire prévaloir un régime qu'on a appelé, assez justement, le régime du « caporalisme ». Bismarck disait un jour : ot En Prusse, nous naissons tous avec une tunique. » Il voulait dire : nous avons cet esprit militaire qui a introduit dans la vie publique et même dans la vie privée des habitudes de discipline, analogues à celles qui existent dans l'armée.
Mais la situation qu'elle a déjà conquise, l'Allemagne ne peut la conserver que par la force. « Quand on ne peut pas se faire aimer, il faut se faire craindre, » a dit un jour M. de Bùlow. Et c'est en montrant la France comme un danger qu'on groupe beaucoup d'hésitants. On leur fait croire que nous rêvons toujours de quelque revanche. Cette idée est malheureusement très répandue au sein des populations germaniques. « L'Allemagne, a dit Bismarck quelques années avant sa mort, doit être constamment en vedette. « La même pensée se retrouve dans le fameux discours où l'Empereur recommanda un jour de « tenir toujours la poudre sèche et les épées aiguisées ».
Ces considérations sont d'autant plus graves qu'aujourd'hui, par la force des choses. l'Allemagne est obligée de se répandre au dehors. Sa production industrielle est si considérable qu'elle doit chercher de nouveaux débouchés sur les marchés du monde. Et cette production, elle ne peut la restreindre.
L'Allemagne a des accroissements de population énormes. Et une partie du sol est et sera toujours assez pauvre : les plcunes du Brandebourg et de la Poméranie sont sablonneuses, si peu fertiles, que, même avec les progrès de la chimie agricole, l'Allemagne ne peut nourrir, et encore dans les bonnes années, plus de 48 ou 49 millions d'ha-
bitants; or, elle en a plus de 65. Pour 15 ou 16 au moins il lui faut acheter aux autres pays les denrées alimentaires indispensables. Comment se procurer l'argent nécessaire pour cela? Il n'y a pas d'autre moyen que de vendre des produits fabriqués, des objets confectionnés de toute sorte, qu'une marine, au développement de laquelle on a travaillé avec un zèle admirable, transporte partout où ils peuvent trouver des acheteurs.
Combien la situation de la France est différente de cellelà ! Avec nos faibles accroissements de population et notre sol si fertile, nous pouvons, à la rigueur, faire du protectionnisme, nous défendre contre les produits exotiques par des barrières douanières. Le problème, pour l'Allemagne, se pose d'une autre façon ; elle est condamnée à faire une politique mondiale, à multiplier ses sociétés d'exportation, ses Exportvereine, à développer sa navigation intérieure, sa marine marchande, ses moyens de transports, je dirai même à soutenir sa marine marchande par une puissante marine de guerre.
Comment, dans ces conditions, le peuple allemand pourrait-il avoir la même orientation d'idées que le peuple de France? On peut soutenir que ce sont les nécessités mêmes de la vie quotidienne qui poussent les populations à accepter ce caporalisme dont je parlais tout à l'heure, et à vouloir cette Allemagne à la fois hiérarchisée, militarisée, nationaliste, que nous avons actuellement sous les yeux. Si la plupart des Allemands jugent mal la France, en parlent même parfois avec un certain étonnement, c'est parce qu'ils la comprennent mal. Ils pensent que c'est uniquement par sa faute que notre pays, avec des qualités éminentes, auxquelles on rend d'ailleurs hommage, ne tient pas une plus grande place dans le monde.
C'est à d'autres égards encore que le peuple allemand se distingue du peuple framçais. On peut relever de grandes différences au point de vue du sentiment, de l'intelligence, de la volonté.
Au point de vue du sentiment d'abord. Il est incontestable que l'Allemand est beaucoup moins passionné que le Français. On rencontre du moins bien plus souvent en France qu'en Allemagne de ces gens qui s'enflamment pour une idée dont ils n'ont pas mesuré toute la portée, de ces gens dont on dit que ce sont des « emballés ». En Allemagne, il y a des gens qui se disputent. Ce n'est pas sans motif qu'on parle de « querelles d'Allemands ». Il y en a peu qui s'emballent. Non seulement le Français est plus passionné que l'Allemand, mais, comme les peuples latins, comme les Italiens, par exemple, il est doué d'une sensibilité plus vive, il est plus impressionnable ; et c'est peut-être cette impressionnabilité qui le prédispose, plus que les Allemands, à ce que nous appelons le prosélytisme. Le Français a l'émotion facile, il éprouve, plus que l'Allemand, le besoin de prolonger son émotion dans le cœur d'un autre et de le faire vibrer à l'unisson du sien. C'est même là une des formes par lesquelles se manifeste chez nous le sentiment de la sociabilité. Sainte-Beuve a dit un jour : a Notre nation est une nation de montre, » ce qui veut dire que nous aimons à faire parade des sentiments que nous éprouvons, des pensées qui nous inspirent.
La différence qui existe entre la sensibilité des Allemands et celle des Français se manifeste dans leur manière d'étudier les questions sociales. On trouve en France plus
souvent qu'en Allemagne des hommes qui se laissent en quelque sorte griser par leurs aspirations vers un état meilleur, vers une répartition plus équitable des richesses, qui se lancent dans des projets parfois chimériques d'amélioration du sort des ouvriers, qui font preuve d'un grand désintéressement, qui ont un besoin incroyable de faire passer dans le cœur des autres leurs convictions et leurs désirs. Qu'il y ait parfois dans les discours de certains sociologues français un peu de cabotinage ou de vanité, c'est possible, mais il y a aussi parmi eux des enthousiastes sincères, qui s'enflamment pour des conceptions a priori, sans voir à quels obstacles pratiques leur réalisation se heurterait. Les Français sont, à ce point de vue, infiniment moins réalistes que les Allemands. Cette sensibilité est une des raisons pour lesquelles nous nous adaptons mal aux difficultés de l'heure actuelle. Nous sommes trop impressionnables pour bien comprendre les nécessités d'une époque où les questions techniques doivent avoir souvent le pas sur les questions de sentiment.
Taine a caractérisé d'une façon charmante cette prédisposition des peuples latins :
« Les Latins, dit-il, veulent savourer des sensations exquises ; us ne peuvent pas se contenter de sensations ternes ; ils sont comme des gens qui, habitués à manger des oranges, rejetteraient bien loin les carottes et les navets ; et c'est pourtant de carottes, de navets, et autres légumes, que se compose l'ordinaire de la vie humaine... Ils sont exigeants en fait de bonheur ; il leur faut des plaisirs nombreux, variés, forts ou fins, l'amusement de la conversation, les douceurs de la politesse, les satisfactions de la vanité, les sensualités de l'amour, les jouissances de la variété et de l'imprévu, les symétries harmonieuses des formes et des phrases... Ils deviennent aisément épicuriens.
voluptueux, libertins, galants et mondains... Si on compare les facultés des Latins au train courant du monde, on le trouve trop mécanique, trop rude et trop monotone pour elles, et on les trouve trop vives, trop délicates, trop brillantes pour lui. »
Il y a aussi de grandes difiérences entre les formes de l'intelligence des Français et des Allemands. Nous avons l'esprit plus prime-sautier, plus fantaisiste que nos voisins. Nous aimons, par exemple, plus qu'eux, l'humour, le badinage, et même la verve gauloise, sous ses diverses formes. Nous redoutons infiniment plus qu'eux le ridicule. Nous sommes plus volontiers sceptiques et gouailleurs.
Faut-il voir là des qualités ou des défauts? Je ne me prononce pas. Je constate seulement que si dans les salons des capitales européennes, où on parle volontiers de la France, vous demandez quelles sont les qualités qu'on nous reconnaît, vous verrez que c'est surtout cet esprit vif et léger qui est une de nos ressources, et que les étrangers sont unanimes à nous envier. C'est par cet esprit, il faut le dire, que nous dissimulons parfois l'insuffisance de nos connaissances et le vide relatif de notre cerveau. L'Allemand est lourd, pesant, calculateur. Il ne laisse rien à l'imprévu.
J'ai eu souvent l'occasion de visiter des musées ou des églises tantôt avec des Allemands, tantôt avec des Français. Il est curieux de remarquer combien leurs réflexions sont différentes. L'Allemand a une autre manière que nous de goûter la nature. Le Natursenuss est très difiérent chez les deux peuples. Ce qu'on peut surtout amimer, c'est que le Français a l'esprit « naturellement » critique. Sans doute l'Allemand ne se fait pas faute de critiquer, mais son jugement a été formé par la lecture patiente des ouvrages d'esthétique. Il est amateur de peinture, je le veux bien, mais
ses observations n'ont rien de piquant ni de spontané. Elles lui sont suggérées par quelque remarque qu'il a trouvée dans des livres. Et que de fois aussi son admiration se traduit par des réflexions qui nous paraissent (est-ce l'effet de notre scepticisme?) empreintes de la plus grande naïveté.
L'un des traits caractéristiques de l'intelligence allemande, c'est la facilité avec laquelle les peuples germaniques acceptent la contradiction entre la théorie et le fait, entre la spéculation et la réalité. Kant distinguait déjà avec soin la raison pratique de la raison pure. Les Allemands rêvent à perte de vue, mais, quand il faut agir, ils agissent dans un esprit très positif et sont étonnamment soigneux de leurs intérêts. On peut les traiter à certains égards d'idéalistes, mais dans la vie courante ils envisagent les questions avec un bon sens auquel il faut rendre hommage. C'est ce qu'on a exprimé en disant que l'Allemand est a bicéphale ». Il pense avec une tête, il agit avec une autre.
L'Allemagne a eu des penseurs et des philosophes, qui ont émis les théories les plus aventureuses sur les progrès de l'humanité. Pratiquement, ces doctrines n'ont amené aucune révolution. Il n'est pas de peuple au monde qui ait moins détruit les institutions du passé, qui ait gardé plus fidèlement des cadres fort anciens, mais dans lesquels il a su pourtant réaliser une foule d'innovations utiles.
La volonté n'est pas non plus la même chez le Français et chez l'Allemand. On exagère peut-être en disant qu'il y a chez nous une « anémie des volontés ». Ce qui me paraît certain, c'est que le Français, dans les actes qui demandent de la volonté, raisonne moins que l'Allemand ; il se détermine souvent en se laissant guider par des faits particuliers, beaucoup plutôt que par des raisonnements profonds. La volonté de l'Allemand est une volonté à longue
portée. On pourrait dire qu'elle est une « longue patience », une patience que ne rebutent même pas les défaillances d'un naturel un peu ingrat. L'Allemand est avant tout fleissig, appliqué. Leibniz disait, au dix-huitième siècle, que la supériorité des Allemands résidait in ihrem Fleiss, dans leur application au travail. L'Allemand ne triomphe pas des résistances, il cherche pour ainsi dire à forcer le sort. Il n'est pas débrouillard comme le Français, mais il redoute plus que lui le désordre et cherche à discipliner toutes ses pensées. L'Allemand doit une bonne partie de ses succès et de sa supériorité à la façon méthodique, et finalement très efl&cace, avec laquelle il « dirige » sa volonté. C'est une des raisons pour lesquelles il est en bonne posture pour prendre une place de plus en plus grande dans la vie générale de l'humanité.
Ce sont les qualités de méthode dont il fait preuve, qui le poussent à être si investigateur. Que de fois, au cours de mes voyages, j'ai été frappé de l'ardeur avec laquelle il cherche à recueillir des renseignements, de l'habileté avec laquelle il se faufile, s'insinue, revient à la charge, sans se laisser rebuter par le mauvais vouloir dont il est souveat l'objet. Il sait attendre, et savoir attendre, en matière commerciale et industrielle, c'est une grande chance de réussite.
L'Allemand a encore une qualité : il aime son métier. On a pu lui reprocher d'être un peu servile, mais il a la servilité fière. En France, il y a un grand nombre de gens qui n'aiment guère leur profession. « Chacun, en France, disait un jour Mme de Girardin, méprise son métier ; on croit toujours avoir à faire quelque chose de mieux que son devoir. » Ce sentiment, qui est en somme mauvais, est moins répandu en Allemagne que chez nous, et c'est une force pour les Allemands. L'Allemand, d'ailleurs, n'a
pas autant de confiance en lui-même que le Français ; il sent la nécessité de s'appuyer sur une force complémentaire. Cette force, à laquelle il recourt volontiers, c'est l'association. En présence des transformations économiques et sociales qui se sont efifectuées depuis un demisiècle, les Allemands se sont préoccupés plus que nous d'unir dans un effort commun les petits, les moyens et les grands. L'association a joué depuis quelques années dans la vie industrielle et commerciale du nouvel Empire un rôle infiniment plus grand que dans notre pays.
Les Allemands sentent aussi qu'Us ont besoin d'être entraînés ; ils attachent une très grande importance aux questions d'éducation. L'initiative n'est pas leur qualité maîtresse. Ils ont l'esprit moins souple et moins alerte que les Français. Les qualités qui leur manquent, ils cherchent à les remplacer par l'éducation et l'entraînement. Et les jeunes Allemands sont presque tous de bons élèves. On peut dire, d'une façon générale, qu'en Allemagne les impulsions viennent d'en haut, von oben. L'Allemand accepte en tout cas plus volontiers que nous les directions qu'on lui donne, et il s'incline avec un sentiment de discipline qui frappe tous les observateurs.
• L'organisation militaire et l'esprit de discipline de l'Allemagne, écrivait un jour M. Mulvany, consul d'Angleterre à Dusseldorf, ont eu leur répercussion dans la vie industrielle et commerciale du pays. C'est pour cela qu'on a pu dire avec raison que les inconvénients qui résultent des nécessités du service militaire proprement dit ont été compensés par l'esprit d'obéissance qui, de l'armée, est descendu dans la nation. Les progrès énormes que l'Empire allemand a faits depuis quelques années au point de vue économique ne peuvent être attribués à aucune découverte scientifique capitale. Ces progrès ne
se sont faits ni par bonds, ni par sauts ; ils se sont effectués lentement, d'une façon régulière, d'après un programme arrêté qui a triomphé des résistances qui pouvaient être opposées. » M. Mulvany met ainsi en relief une des principales différences qui existent entre le peuple d'Allemagne et le peuple de France. C'est dans ce domaine si important des manifestations de la volonté que nous avons peut-être les exemples les plus utiles à retenir.
Il y aurait beaucoup à dire encore sur les défauts et les qualités de deux peuples qu'on oppose souvent l'un à l'autre. Il serait surtout facile de s'étendre sur les défauts du peuple allemand, de montrer qu'il cache bien des passions mauvaises sous une apparente austérité, de montrer aussi tout ce qui subsiste, dans ses mœurs et ses habitudes, de rudesse, parfois de grossièreté. Tous les peuples ont leurs qualités et leurs vices. Ce sont les qualités qu'il y a toujours le plus de profit à étudier. Ce sont elles surtout que je cherche, dans mes voyages, à découvrir et à analyser.
Aussi bien il est vrai de dire qu'aujourd'hui, où les rapports se sont tellement multipliés entre les peuples, il n'en est pas un qui s'élève tout seul dans la voie de la civilisation et du progrès ; il n'en est pas un qui ne fasse quelques emprunts à ses voisins. Si grande que soit la place de la France dans la vie de l'humanité, nous ne devons pas craindre de sortir de notre pays pour étudier les autres peuples. Cette étude aidera tous ceux qui l'entreprendront à s'acheminer, les uns d'un pas plus lent, les autres d'un pas plus rapide, dans la voie du progrès et à travailler avec plus de zèle à la constitution d'une humanité meilleure.