Les embrasés
Nickelé, marqueté, meublé de stalles et de filets, le long car électrique gravit les pentes du Mont-Arvel, en plein nuage. Il monte en lacets patients, d'une allure unie, lente et presque silencieuse. Pourtant, aux tournants courts, le rail et la roue, pressés en une étreinte trop étroite, jettent une plainte enrouée, mélancolique et sonore.
Amy Ghardonne appuie son tendre visage de vierge blonde aux vitres du wagon. Près de Ja voie, la fumée grise de la nue hésite à se poser sur la montagne ; silencieuse, elle rase l'herbe, voltige, court, se déchire aux broussailles. A plus longue portée, elle s'épaissit, ne laisse plus apparaître les arbres qu'en troubles silhouettes, se mêle à l'ombre des sous-bois. Et quand le regard ne rencontre pas de ces obstacles de premier plan, quand il plonge tout droit sur le vide de la vallée, il se heurte à ce voile opaque, irritant, comme à une glace dépolie.
Jamais, depuis son départ, depuis cet arrachement du train au quai de Felletin, en ces deux jours de voyage, du centre de la France au seuil de Valais, jamais Amy Chardonne ne s'est sentie si seule, si perdue. Certes, elle était plus vaillante au moment de l'adieu ; bien qu'alors, une cruelle envie de pleurer lui piquât les paupières et les narines, aussi violemment qu'un flacon de sels. Mais ne fallait-il pas donner l'exemple de la fermeté à toute la famille désolée, réunie sur le quai : la maman, les deux
sœureltes, le jeune frère? Les larmes sont si contagieuses. Et la présence de M. Donnet, l'ingénieur de la manufacture, venu tout exprès pour le départ ! Bien qu'il l'encourageât de son bon regard bleu sous le binocle, pour rien au monde elle n'eût voulu faiblir devant lui. Et puis, à ce moment-là, malgré la tristesse de l'absence et la raison du voyage, une joie juvénile la soutenait à la pensée de s'en aller seule, vers l'inconnu, de voir et d'habiter quelques mois ces Alpes tant vantées.
Mais l'espoir, surtout, exaltait son courage devant ce départ nécessaire. N'allait-elle pas, là-haut, guérir de cette petite toux crépitante, dont le docteur Blanchard , en vacances à Felietin , s'était si soudainement inquiété? Gomme la vie simple, unie, devient subitement tragique ! Certes, elle toussait depuis un hiver, courbée sur ses dessins de tapisserie, à la manufacture. Un rhume, pensait-elle. Et il avait suffi que ce jeune docteur revînt par hasard au pays natal, qu'il se penchât sur elle, pour jeter aussitôt l'alarme et décider ce séjour d'altitude, à la station dont il était médecin.
Là-haut, à quinze cents mètres, peut-être audessus de ces nuages que le wagon traverse, là-haut, l'attend la guérison. Là-haut, une vie dont elle connaît mal encore les rites étranges, rend, paraît-il, en quatre mois d'hiver, la santé aux poitrines délicates. Le docteur Blanchard l'affirme et cite des cures certaines. Pourquoi pas? La nature n'est-elle pas toute-puissante? Lorsqu'on vient, de pleine foi, implorer son secours, se réfugier dans son sein, ne peut-elle pas apaiser une petite toux au fond d'une jeune poitrine ?
Amy Chardonne y compte bien. Il faut qu'elle guérisse, puisque, depuis la mort de son père, elle soutient de son travail toute la maisonnée. Et c'était bien surtout cet espoir, cette volonté de guérison, qui l'exaltaient à l'instant du départ.
Hélas ! vingt heures de cahots, de banquette dure, de grossiers contacts, d'attente et de froid, avaient brisé cette belle armure de vaillance. Parvenue à la station de Roche, dans la vallée du Rhône, où elle devait prendre le train de montagne, il lui sembla qu'elle avait quitté la chère maison depuis des semaines de voyage. La peur
atroce la traversa de ne revoir jamais les siens... Et cette fois, Amy Chardonnene lutta pas contre sa détresse et ses larmes.
Il est pourtant avenant, le décor immuable de ces placettes de gares suisses : les porliers d'hôtel en livrée bleu et argent, les landaus vénérables, leurs chevaux habillés de sonnailles de cuivre, les tonnelles et l'auvent ajouré d'un café rustique. Mais les gens, les sites, paraissent tellement étrangers, hostiles môme, à qui débarque pour la première fois dans un pays. Et puis, quel sombre temps : des nuages bas, comme de coton sale, frôlaient les noirs talus de la montagne, laissaient suinter jusqu'à la terre une brume humide et grise.
Cependant, Amy Char donne, figée au seuil de la gare, froissée par des voyageurs affairés qui couraient de leurs bagages à leurs billets, avait senti soudain se réveiller son courage : sur tout un côté de la place, s'allongeait un wagon d'acajou verni et de métal brillant, d'une coquetterie pimpante d'yole de course, et couronné de lettres d'or :
ROCHE — MONT-ARVËL
Ses panneaux, ses rampes, son titre flamboyant, semblaient concentrer toute la chétive lumière de la vallée d'automne. Sa vue seule réconfortait. C'était lui qui franchirait cette dernière étape inscrite à son fronton, lui, le guide sûr qui conduirait jusqu'au séjour de salut.
Enfin, tous les bagages furent arrimés dans les fourgons du car gigantesque : des malles, encore des malles, — pour quatre mois — des malles riches dont le cuir grince comme une selle neuve, de pauvres malles au dos cintré, couvert dun pelage court et de lattes de bois; et l'approvisionnement de la station, depuis les paniers de primeurs jusqu'aux caisses de Champagne.
Et, les voyageurs bouclés, sous un tour de clef, dans la longue case commune, le wagon s'ébranla, commença de monter... Alors, le courant électrique qui l'animait sembla passer en même temps dans toutes les âmes... On s'élève, enfin, vers la guérison. Un sursaut d'aise et d'espoir parcourt tout le wagon, l'éclairé, le transfigure. Est-ce l'effet de cette métamorphose? Il est impossible de discerner les gens bien ou mal
portants. Pas de toux, ni d'yeux trop brillants, de pommettes trop vives. Chacun pose sur ses voisins un regard hésitant : vont-ils se soigner? Accompagnent-ils un parenl, un ami? Ont-ils, là- haut, des malades à voir? On ne sait. Mais pour eux-mêmes ou quelqu'un des leurs, tous ont confiance dans le séjour merveilleux. C'est cette foi qui chasse des visages l'angoisse ou la souffrance. Et le wagon plein d'espoir s'élève lentement vers le ciel, comme une prière.
Plus que tous les autres, Amy Chardonne espère fermement. Elle a foi dans sa jeunesse. Vingt-trois ans! Si récente, l'alerte ne peut pas être grave. Et puis, pour ceux qu'elle fait vivre, il faut, il faut guérir. Mais comme ils sont loin, tous ceux qu'elle couvre de sa tendre protection... Et dans la lente montée, à travers le mystère du nuage, sa belle ardeur, réveillée d'abord d'un si vaillant sursaut, a fléchi de nouveau. Elle se sent une si lamentable petite chose, oubliée, isolée dans un coin. Autour d'elle, nul n'est seul : un père accompagne son fils, une mère sa fille, une femme son mari. D'autres vont visiter là-haut des amis, des parents. Elle,
personne ne l'a pu suivre : le voyage est si long, le séjour si cher. Là-haut, personne ne l'attend, sauf Blanchard qu'elle connaît si peu...
Ah ! l'inappréciable bienfait d'une présence amie, dans la détresse et l'éloignement : une main à étreindre, un visage à caresser du regard et du sourire... Et toute cette tendresse remuée, qui ne peut se répandre, lui gonfle la poitrine jusqu'à l'étouffement, la menace d'une toux qu'elle dompte par un effort enragé.
D'autres, sans doute, dans ce wagon, luttent contre leur souffrance, par cette orgueilleuse et touchante pudeur, car tous, maintenant, se taisent dans la contrainte. La tristesse du nuage traverse les vitres en même temps que sa terne lueur. Les nuées grises voltigent, courent, se déchirent aux broussailles, dans une paix inquiétante, autour du wagon silencieux à son tour. Rien ne trouble plus cette montée muette que le long gémissement métallique du train dans les tournants. Jamais, semble-t-il, on ne sortira de cette prison de brume qui étouffe la vue. Et songer que c'est la lumière de midi ! Le malaise devient angoisse. Va-t-il falloir
vivre quatre mois dans cette fumée grise?
Soudain, un cri général, puis un arrêt. Brusquement, comme s'il émergeait des profondeurs d'une mer aux eaux troubles, le wagon a jailli dans un royaume de soleil et d'azur.
En même temps, des portières s'ouvrent, des bras se tendent. Mont-Arvel !
Sur la terrasse de la gare, le visage levé vers les sommets, Amy Chardonne oublie tout, boit la lumière à pleins regards. Tout est couleur, tout est clarté : proche, la cassure fraîche d'un tronc d'arbre brille de l'éclat vif d'une flamme; plus haul, la grande façade d'un hôtel, adossé au versant, éblouit de blancheur, carrière de craie ouverte au flanc de la montagne ; des chalets précieux, pareils à des jouets, posés sur les pentes vertes, luisent sous le vernis neuf ; des gouttes de sève scintillent aux palmes des sapins; et les hauts sommets rocheux étincellent sous les coups de lumière comme le silex sous l'acier, découpent leur énorme masse aux nettes cassures, sur l'azur velouté, profond et chaud.
Eblouie, Amy Chardonne se retourne vers la vallée : une rade de rêve s'ouvre devant elle.
C'est bien d'une mer qu'à surgi le wagon : une mer comme pétrie de vapeur blanche et de lumière, une mer douce et molle, aux vagues floconneuses, la mer des nuages enfin dominés. Les montagnes en jaillissent en côtes escarpées, couvertes par l'assaut dru des sapins ; leurs replis découpent sur ces flots blancs des caps, des golfes et des îles. Sur ces sombres falaises, la mer se jette en blanches volutes immobiles, pareilles à des instantanés de lames qui se brisent... Au large, très loin, le tragique chaos des sommets glacés, banquise prodigieuse, flotte sur les vagues de lumière.
Et des cloches de gare, des sifflets de train, des appels de trompe montent en échos affaiblis des profondeurs de la mer des nuages, rappellent seuls à ceux qui vont vivre sur ses bords, l'invisible et lointain séjour des hommes...
— Mademoiselle Chardonne, n'est-ce pas?
Une voix mâle, un salut, près d'elle, ont tiré la jeune fille de sa courte extase. Elle se retourne et, le temps d'un regard, d'apercevoir sous le chapeau levé, des cheveux châtains dressés en ondes de flammes, une barbe légère, une sil-
houette svelte et moyenne, le temps de retrouver, sous le masque de la trentaine, des traits juvéniles qu'elle n'a point oubliés :
— Robert Pèlerin!... M. Pèlerin!
Et, malgré sa stupeur, sa mémoire de déplier aussitôt toutes les images du bon temps, les dernières années de Paris, où les Chardonne et les Pèlerin habitaient et voisinaient au même palier ; où un Robert Pèlerin, aspirant à la vingtième année, ne se souciait guère d'une petite Amy Chardonne toute fraîche éclose de sa robe de communiante. Depuis, hélas!... La lente maladie de son père — celle-là même dont elle souffrait maintenant — l'avait ramenée au pays d'origine; plus tard, dès l'affreux deuil, tandis qu'elle aidait de son travail la famille amoindrie, elle suivait dans les journaux l'essor de Robert Pèlerin, artiste vite heureux, aujourd'hui céramiste en vogue... Et le retrouver là, dès le train !
— Vous? Ici? dit-elle. Et comment savezvous que moi-même?...
— Mais tout cela est très simple. Je connaissais Blanchard. Souvenez-vous. Je le rencontrais
parfois chez vous le dimanche, en sortie de lycéen, quand votre père était son correspondant. Elle murmura :
— C'est vrai, mon Dieu, comme c'est loin, déjà !
— Dix ans. Mais j'ai suivi sa trace, et ma foi, embarrassé dans le choix d'une station, j'ai pris la sienne.
D'un élan, la jeune fille demanda :
— Vous êtes souffrant ?
— Pas même. J'ai craint seulement de le devenir. Nous ne brûlons plus nos meubles dans notre four, comme Bernard Palissy. Mais nous y brûlons un peu nos bronches. La montagne est un bon préventif. Blanchard m'a donc annoncé votre arrivée. Il est retenu par sa consultation ; il m'a chargé de le remplacer et de l'excuser près de vous. Nous le retrouverons làhaut. Mais je vous tiens là, debout. Vous devez être horriblement fatiguée... Que je vous ai plainte de ce long voyage à travers la France ! Si vous le permettez, nous allons prendre une voiture qui montera votre bagage jusqu'à cette importante façade blanche. C'est notre gîte. On
le nomme simplement Mont-Arvel, dans le pays. L'autre, le sanatorium populaire, plus élevé et qu'un pli de terrain nous cache, s'appelle ici la Maison d'En-Haut.
— Ah ! oui, je sais.
Elle se souvenait du zèle actif et discret de M. Donnet. Grâce au congé à pleins gages qu'il lui avait obtenu de la Manufacture, elle pouvait, sur le conseil de Blanchard, éviter l'humble et sévère existence de la maison d'En-Haut, et vivre à ce luxueux Mont-Arvel.
Elle s'accota, pénétrée de bien-être, dans la voiture ouverte, dont les chevaux montaient les recourbes de la route au rythme lent et clair de leurs sonnailles de cuivre.
Elle n'était plus seule dans ce séjour étrange et nouveau. Tout près d'elle, avait surgi ce prestigieux compagnon, vivant souvenir du cher passé. Elle l'examinait curieusement en prompts regards de côté. Autour des lèvres bonnes, un peu fortes, frisaient la moustache et la barbe châtaines, légères, presque rares. Et un battement de paupières assez fréquent donnait à son regard une vie attentive, comme sans cesse
renouvelée. Il surprit ou devina cet examen :
— Comment avez-vous pu me reconnaître, tout à Theure? demanda- 1— il. Nous changeons tellement, nous autres, de vingt à trente ans.
Aussi peu infatué que possible de son apparence physique, il gardait pourtant le souci bien humain des signes de l'âge.
Elle répondit :
— Je vous ai reconnu sans peine. Yous êtes devenu l'homme que promettait l'adolescent. Voilà tout. Je n'ai eu qu'à me souvenir.
Elle ajouta, hésitante, mais pressée par un obscur désir de savoir :
— Et moi? Yous m'avez trouvée très fatiguée, n'est-ce pas? Blanchard a dû vous dire que je n'étais pas bien portante.
Alertement, il répliqua :
— Yous voulez qu'on vous complimente. Car vous avez gardé le teint transparent de vos treize ans. J'ai cru rajeunir à vous voir. Yous m'avez transporté au temps de notre voisinage. Quant à Blanchard, il m'a surtout dit que vous guéririez.
11 ajouta, plus grave :
— Et il faut le croire.
LES EMBRASES i5
Il parlait sincèrement. Une surprise attendrie, révoltée tout ensemble, l'avait saisi devant la ferme silhouette d'Amy Ghardonne... Quoi ? Blanchard avait entendu contre ce jeune sein les premiers échos du mal redoutable, dont le nom sifflait aux oreilles comme le râle d'une poitrine malade? La phtisie? Et maintenant, à voir la pulpe fraîche de ces lèvres, l'envol étonné des cils autour des yeux limpides, les ondes animées de ces bandeaux couleur de chêne, ce profil cambré de vierge d'flenner, tout ce pur visage ouver t à la vie comme une fleur surprise et charmée d'éclore au jour, sa colère augmentait encore contre l'injuste nature. En même temps, il affermissait avec violence sa foi dans le miracle de la montagne.
La voiture suivait toujours les crochets aigus de la route, découvrait tour à tour, devant Amy Ghardonne et son compagnon, l'océan de soie lumineuse entre ses sombres falaises, et le décor ensoleillé des sommets d'Arvel.
Toute la station était nichée au creux d'un cirque. Avant de dresser vers le ciel ses cimes escarpées, la montagne ralentissait son élan à ce
palier, comme le touriste se repose avant d'affronter les dernières rampes.
D'un geste, Robert Pèlerin enveloppa l'espace:
— Voyez cet air de cristal doré. Respirez. N'est-ce pas la vie même qu'on boit à grandes gorgées... Il suffit d'ouvrir les lèvres pour la sentir couler en soi.
— Mais, demanda Amy Chardonne, quelle existence mène-t-on, à ce Mont-Arvel?
— Précisément; on respire surtout cet air sec, pur et léger. Puis on s'alimente le plus possible. Et enfin, on plane en plein repos, au-dessus des tracas et des hommes. Il faut méditer ce dernier article, mademoiselle Amy. Oubliez tous vos soucis terrestres; laissez-vous bercer au-dessus des nuages.
Le regard perdu vers la rade de lumière, Amy Chardonne murmura:
— Ah! La vie a été si méchante pour nous... Compatissant, Robert Pèlerin coupa court :
— Je sais, Blanchard m'a tout dit. Mais je sais aussi que votre courage et votre talent ont vaillamment triomphé de l'épreuve. Je sais qu'à
la manufacture de tapisserie de Felletin, on estime fort vos modèles originaux.
Elle interrompit l'éloge. Et délibérément:
— Vous a-t-il parlé de ma sœur Emma?
Mis à l'aise par la franchise|du ton, il répondit :
— Mais oui. Quelle surprise! Certes; j'avais vu souvent le nom d'Emma Dorsay sur des affiches de concerts classiques, mais je n'aurais jamais deviné sous le pseudonyme votre sœur aînée. Elle a du succès.
— Oui. Elle nous a quittés, dès la mort de mon père, il y a cinq ans. Ma mère ne lui pardonnera jamais. Moi, je n'ai pas cessé de l'aimer, ni de correspondre avec elle. Elle a été jusqu'au bout de sa volonté, à travers les préjugés. Pourquoi l'en blâmer?
Robert Pèlerin s'inclina devant celte tendresse affranchie et fidèle. Il savait par Blanchard qu'Emma Dorsay vivait en libre et solide union, depuis son départ, avec un ancien officier de cavalerie, fortement titré et rente. Mais sans doute, Amy Chardonne voulait-elle l'ignorer.
Et par un retour de pensée vers la jeune fille, il dit :
— Peut-être votre ami Blanchard a-t-il été indiscret. Mais il m'a parlé pour vous d'un projet de mariage qu'il a connu à son passage à Felletin...
Amy Chardonne devint toute rose :
— Oh! on marie si vite les gens, dans une petite ville. Sans doute, M. Donnet s'est toujours montré très bon pour nous. Peut-être même ma mère et lui caressent-ils ce projet. Mais...
Elle hésita sans doute devant sa pensée secrète, et reprit :
— Mais, il ne saurait être question de rien avant que je sois guérie. Enfin, ajouta- t-elle, comme libérée par cet aveu, je vois que Blanchard n'a plus rien à vous apprendre. Mais vous, dit-elle, en tournant vers lui un regard de curiosité malicieuse, je ne connais de votre vie que votre célébrité.
— Oh ! ma célébrité !
— Mais si, mais si. Voyons, me récuserezvous comme juge; je suis un tout petit peu de la grande famille. Et je sens bien quand un artiste mérite et tient la gloire. Mais Blanchard, qui d'ailleurs a fort peu séjourné à Felletin,
n'a pas été si bavard avec moi 'qu'avec vous...
— Mon Dieu, dit Pèlerin d'une haleine, ma vie n'est guère compliquée. J'ai travaillé, j'ai eu de la chance et je me suis marié. Voilà.
— Ah!... Des enfants?
— Deux.
— Et... madame Pèlerin est ici?
— Non, j'ai jugé inutile d'imposer à des êtres bien portants le contact des malades. Sans nécessité, c'est pur égoïsme.
Ils se turent. Et l'on n'entendit plus que le bruit du sable écrasé sous les roues de la voiture. Bientôt elle s'arrêta devant le perron de Mont-Arvel.
Amy Ghardonne et son compagnon sautèrent vite à terre, comme heureux de rompre ce muet tête-à-tête. Un homme apparut sur le seuil. Il avait la tête nue et chauve. Ses yeux louchaient vers un nez de proie, d'où sortait une lourde moustache noire. Il salua profondément le couple au passage.
— C'est M. Loublieux, notre majordome, dit Pèlerin. Il sort toujours sans chapeau ni manteau. Cet homme-là sert de réclame vivante
à sa station. 11 semble dire : « Quelle température! Voyez mon veston. Il fait toujours chaud à Mont-Arvel. Pas besoin de pardessus. Et quel soleil! Voyez mon crâne, comme il reluit! »
Et, en effet, un point lumineux brillait sur sa tête comme sur ces petites boules de verre qui enregistraient, sur la terrasse, la radiation solaire.
Pèlerin s'arrêta devant la grille de fer forgé qui fermait l'ascenseur. Diéner, le portier, se précipita, l'ouvrit aussitôt, la casquette haut levée. Un beau soldat : des traits corrects et neutres, de longues moustaches rousses, des épaules en consoles, le torse matelassé dans la tunique bleue à boutons d'argent.
— La chambre de mademoiselle Chardonne?
demanda Pèlerin.
Et pendant que Diéner téléphonait à la fille de chambre, il ajouta :
— Vous avez quelques instants avant le repas de midi. C'est le dîner, ici. Pour que vous ne soyez pas trop dépaysée à votre entrée dans la salle à manger, je vous accompagnerai, si vous le voulez bien, à la place que je vous
ai retenue. Je vous attends ici, dans la galerie.
Elle remercia d'un signe de tête et l'ascenseur l'emporta.
Très claire, très nue, sa chambre lui rappela d'abord une salle de bains. Un rideau de toile blanche à longs plis droits, traversé de soleil, tombait devant la fenêtre ouverte. Sur les murs enduits de laque blanche, couraient de sobres motifs en teintes pâles et plates. Et toutes les parois, au lieu de se rejoindre par des angles droits où se retranche la poussière, se raccordaient par des arrondis. Les meubles de bois tourné, clairs et vernis, réduits au strict confort, rappelaient, par leurs lignes courbes, les contours sans heurt des murailles. Pas de cheminée, dont la vue seule réchauffe pourtant une chambre; rien que les ailettes de fonte d'un radiateur, derrière un treillis de tôle.
De nouveau, Amy Ghardonne s'attrista, à la pensée de vivre quatre mois dans cette nudité claire et froide. Et, aussi tôt que possible, elle courut, avec une hâte enfantine, rejoindre Pèlerin.
Elle le trouva dans une galerie mi-obscure,
où déjà quelques convives attendaient, en se promenant, le deuxième coup de cloche du repas. Là, rien ne distinguait la stalion d'un hôtel de luxe quelconque, sauf de petits Dénitiers de faïence bleue, exigés par l'hygiène et d'ailleurs discrètement placés dans des recoins d'ombre.
— Il faut, dit-il, que je vous fasse connaître en deux mots nos voisins. Car on sert ici les repas par tables de huit couverts. D'abord, un Français, M. Decharme; grande industrie; malade nerveux, despotique, charmant à ses heures; c'est un vétéran de Mont-Arvel; trois campagnes. Avec lui, sa femme et sa sœur, deux brunes agréables dont il ne veut jamais se séparer. La jeune fille, Lucie Decharme, est à peiue souffrante; elle fait de la prévention, comme moi. Puis, M. et Madame Linefors : diplomatie Scandinave, aristocratique et froide. Cette fois, le mari accompagne sa femme, vraiment malade, mais que Mont-Arvel semble soutenir à miracle. Elle est d'ailleurs d'origine française. Trois saisons également. Enfin, M. Morini, jeune et fougueux italien, peintre
amateur et malade indocile. Et maintenant que vous connaissez les convives, passons à table.
A l'appel de la cloche, un flot de foule, peu à peu massé dans la galerie, fit irruption dans la salle à manger.
Là encore, tout était blancheur et lumière. Sur trois faces, d'immenses panneaux de cristal ouvraient sur la montagne de radieuses échappées : un groupe de sapins luisants aux franges lourdes; l'aubelte vernissée de la gare; des prés de velours; une pente boisée plongeant dans l'océan des nuages. Et la salle semblait parée de paysages inimitables et gigantesques, de fresques de verdure, d'alpe et de soleil. Des portiques clairs aux corniches arrondies, sobrement relevés de filets d'or, encadraient ces baies lumineuses, jetaient et mêlaient au plafond leurs courbes douces. Et sur les nappes blanches, parmi les gerbes et les feuillages, la frêle floraison des cristaux recueillait en reflets éclatants toute la joie de l'espace.
Au coup de timbre d'un maître-d'hôtel, un bataillon d'habits noirs surgit de l'office, se
répandit parmi les tables, silencieux et prompt.
Et, très vite, un ramage de volière, de cour en récréation, monta dans la clarté magnifique de cette blanche salle de palais.
Amy Chardonne s'en étonna. La fatigue et le souci du mal, pensait-elle, auraient dû paraître sur les visages, répandre dans l'air une sorte de tristesse contagieuse
— C'est gai, n'est-ce pas? lui dit à voix basse Pèlerin.
Depuis huit jours, c'était à chaque repas une stupeur nouvelle pour lui, ce pépiement qui montait dans la lumière. Pas même de toux. La pureté de l'air, l'amour-propre, la coquetterie, une discipline vite acquise, triomphaient une heure du signe apparent de la souffrance. Et tous les dining-rooms d'hôtels où, par toute la Suisse, s'asseyaient d'insouciants touristes en santé, auraient paru mornes auprès de ce banquet de cent cinquante convives inquiets ou malades.
Cette rumeur bavarde, stimulée peut-être par la fièvre, l'espoir et la hâte de vivre, étourdissait Amy Chardonne. A sa table, M. Decharme,
la barbe brune et les tempes blanches, les traits aimables et galants, conduisait l'entretien. Soucieux de briller, il s'écoutait avec plaisir. 11 vantait les vertus de la montagne.
— Un grand homme, dit-il, a prévu — parmi bien d'autres prophéties — les stations d'altitude, voici cent cinquante ans : Jean-Jacques Rousseau, dans la Nouvelle-Héloïse. Saint- Preux voyage dans le Valais. Il écrit à Julie ses impressions. Il exalte longuement l'action salutaire de la montagne, qui calme, épure, élargit la pensée en même temps qu'elle fortifie le corps, et il conclut à peu près ainsi : « Et je m'étonne que la médecine et la morale n'aient pas encore songé à utiliser les vertus de ce séjour »
L'italien Morini, frémissant de race et de feu, dit avec une fougue impérieuse :
— Quoi? calmante, la montagne? Allons donc! J'affirme moi, qu'à force d'y vivre, elle nous forme une âme à son image : toujours houleuse, accidentée; elle est sévère et charmante, inaccessible et insondable, accueillante et dangereuse, jamais plate ni monotone. La montagne
rend notre âme pareille à l'eau née de ses lianes, qui bondit, rugit, s'affole, tourbillonne, et ne se repose jamais. Et c'est pourquoi je l'aime.
Madame Decharme inclina sa jolie tête brune et rose, où brillaient des yeux de passereau, vifs et doux. Et conciliante :
— Pourtant, ne soigne-t-on pas dans la montagne les maladies de nerfs, la neurasthénie
Morini haussa les épaules :
— Qu'est-ce qu'ils ne soigneraient pas!
La sœur de M. Decharme, une jeune fille réfléchie, au mat regard noir, dit d'une voix pénétrée :
— La montagne est la poésie môme. Qu'imporle le reste !
Seuls, les Linefors se taisaient. Et bien qu'une violenle vie intérieure parût jaillir à leurs yeux clairs, ils en cachaient jalousement le secret derrière leur masque noble et glacé.
Amy Ghardonne regardait, écoutait.
Robert Pèlerin lui dit doucement :
— Il faut manger.
Elle répondit en souriant :
— Le menu est trop copieux.
En effet, réglée par le signal du timbre, la ronde des plats ne s'arrêtait pas, aux mains des serveurs rapides et silencieux : viandes rouges, épicées de sauces à la menthe, viandes blanches rehaussées de truffes, poissons de lac et d'océan. Et comme chacun étudiait voluptueusement la carte! Souvent, le clappement sec des bouchons, arrachés par les sommeliers, dominait l'animation joyeuse des paroles.
Soudain, tout bruit cessa. Un homme haut et large, vêtu d'une lévite noire, s'avançait lentement entre les tables. Sa seule vue avait éteint les voix et les rires, comme un coup de faux abat les folles fleurs d'un champ. Sur sa face renfrognée, complètement rase, d'un gris dur de pierre ponce, le poil, traqué, poursuivi partout, se vengeait, jaillissait en deux sourcils épais comme des moustaches.
— C'est le fameux docteur Esther, le médecin-directeur, le grand maître de Mont-Arvel, dit Pèlerin. Car Blanchard n'est que son assistant, et s'occupe surtout de la maison d'En-Haut. Il y habite, d'ailleurs. Le docteur Esther n'est pas jovial, comme vous voyez. Il gèle la salle.
Mais l'usage veut qu'il mange avec ses pensionnaires.
Le docteur Esther s'assit à une table occupée par des Anglais. Et peu à peu, la rumeur se ranima, ne cessa plus jusqu'au départ, qui fut assez brusque, comme contagieux.
Dès le seuil de la salle, Amy Chardonne rencontra Blanchard. Elle fut heureuse de retrouver cette franche et fruste figure, dont la barbe et la crinière semblaient taillées en pleine houille. Il accourait. Tous trois s'arrêtèrent dans le corridor mi-obscur.
— Vous m'excusez, n'est-ce pas? La consultation n'en finissait pas, là-haut. Mais Pèlerin m'a remplacé. Etes-vous installée? Ma femme a hâte de vous connaître. Mais vous devez surtout avoir besoin de repos, de sommeil. Voyons? 11 faut vous acclimater. Vous ne ferez pas encore de chaise aujourd'hui...
— Faire de la chaise?
— Oui. Faire de la chaise longue. Pèlerin, vous n'êtes donc pas entré dans le détail? Mais c'est le fond de la cure. Vous n'avez pas vu ces vérandas sur la façade, au rez-
de-chaussée? Chacun s'élend, bien enveloppé, ur des chaises longues placées côte à côte, sous es galeries, en plein air, par tous les temps. On n'en quitte que pour les repas et pour une petite promenade, vers quatre heures.
— Quoi? A la nuit même?
— Mais on reste jusqu'à onze heures, minuit, sous les lampes. Cà devient une habitude, un besoin même. Il faut boire de l'air, tout est là. L'imposte de votre chambre va bien rester ouverte toute la nuit! Et plus tard votre fenêtre, même s'il gèle à vingt degrés! Votre carafe sera frappée à votre chevet.
— Non? Ce n'est pas possible, dit-elle. Alors, les belles jeunes filles qui, dans les romans, respirent l'air glacé à leur fenêtre pour mourir?...
— Elles guériraient, si elles étaient malades ! Et le reste du traitement dérive de la cure d'air. Quand on respire bien, on a faim et on a l'âme tranquille. Quatre mois de ce régime-là, je vous le répète, et vous serez guérie, archi-guérie.
Tous trois étaient arrivés au seuil d'un jardin d'hiver, une serre en nef d'église, pleine de
lumière et de plantes vertes, et meublée de sièges de bambou.
— Je ne veux pas vous laisser dormir dehors dès aujourd'hui, dit Blanchard. Vous vous reposerez ici. Les vitrages sontentr'ouverts. C'est un acheminement. Vous y serez tranquille jusqu'à quatre heures. Maintenant, je vais aller rédiger pour mon sévère patron une petite fiche des observations que j'ai prises sur vous à Felletin. Cela vous évitera l'ennuyeuse cérémonie obligatoire ici pour chaque nouvel arrivant : « Toussez; respirez; toussez; respirez. » et la pesée, les mesures, j'en passe. Allons, reposez-vous... Au revoir.
— Je ne m'éloignerai pas, dit Pèlerin.
Elle se laissa tomber, d'un geste de grâce pudique, sur une chaise longue, et leur tendit les mains en souriant :
— Merci, tous les deux...
Les yeux fermés, elle rêva sans dormir encore. Dans sa pensée lasse, cet* étrange séjour audessus des nuages, en plein azur, où l'on oubliait les misères humaines pour une vie renouvelée, lui apparaissait § un peu comme le
paradis de la légende. Et parmi les visages d'élus qui passaient dans la lumière, elle retrouvait, auréolé de gloire et lui souriant de ses lèvres de bonté, le camarade lointain, le témoin du seul temps heureux qu'elle eût vécu sur la terre.