CHAPITRE II
Debout devant son bureau, le docteur Esther lisait la fiche rédigée par Blanchard. Amy Chardonne... la pensionnaire arrivée le malin même. Il connaissait l'histoire. Certes, ce n'était pas une cliente de luxe ; mais elle pouvait guérir, en se soignant bien. Ceci compensait cela. Car toute cure heureuse achalandait Mont-Arvel.
On frappa trois petits coups.
— Entrez.
Les deux syllabes roulèrent comme une marche funèbre sur un tambour voilé de crêpe. Le docteur aimait prévenir de son austérité redoutable. La porte s'entr'ouvrit doucement, et Loublieux entra, discret, en vent coulis. Son
crâne brillant gardait le reflet du soleil de Mont- Arvel. Il dit :
— Il y a là une Bernoise, Bertha Siben, qui se présente comme fille de chambre. Nous avons déjà sa sœur, à la buanderie. Voulez-vous la voir? Je la prendrais bien pour remplacer Marie Spickel qui s'est...
Il acheva d'un geste. Sa main gauche frappa prestement le dos de sa droite, qui simula une fuite rapide, en plongeon, vers les profondeurs de la vallée.
Le docteur Esther lança vers ses épais sourcils un regard douloureux. Il se rappelait la fugue de cette fille, partie avec un jeune Américain, un admirable client de cinq saisons, généreux, prodigue. Quel exemple et quel scandale trop fréquents ! Hélas ! Avec ces cœurs en feu, c'était l'inévitable inconvénient du système Esther. Un système scientifique, pourtant : la cure par les yeux, nécessaire pour tous ces sensitifs. Autour d'eux, il fallait de la beauté, rien que de la beauté : des figurants parfaits dans le décor magnifique, comme des fleurs fraîches sur la table. Il fallait, scientifiquement, que toutes les
servantes fussent belles. Et les hommes aussi, portiers, sommeliers, serveurs, devaient être beaux. Mais comment vaincre l'esprit du mal? Comment empêcher ces malheureux de voir, dans le chaste moyen de cure, une aimable tentation, un agrément du séjour?
Et pour fuir ces pensées pénibles :
— Je vais voir cette fille, soupira-t-il.
Loublieux ouvrit la porte, fit un signe d'appel, s'effaça et prit la physionomie satisfaite et modeste d'un amateur de jardins qui présente une espèce rare. Une très belle fleur, en effet, cette Bernoise, d'une majesté inconsciente dans l'allure, le buste généreux, le regard, la petite tête aux traits courts et nets, casquée de la lourde javelle des cheveux blonds.
Impassible, le docteur Esther psalmodia les questions d'usage. Car il importait qu'elles fussent saines et résistantes, ces filles qui vivaient dans l'haleine et l'intimité des malades. Certaines contractaient au service le mal redoutable.
La visite, maintenant. Il désigna d'un doigt sévère les vêtements de la servante, toutes les écorces de ce beau fruit de chair :
— Enlevez tout ça, dit- il.
Car il y a des mots impurs qui salissent la bouche.
Bertha Siben, d'un temps, dégrafa son corsage et découvrit, de son grand air altier, la grâce adorable de ses épaules nues, qui sortaient en bouquet rose de l'enveloppe blanche du corset :
Le docteur Esther dit fermement :
— Laissez-nous, Loublieux.
Hélas! Il n'ignorait pas que son majordome ?orniquait avec les filles de service. Mais il était contraint de fermer les yeux. Loublieux, aidé de ;a sœur Jeanne, s'acquittait si merveilleusement le sa tâche ! Pour la table, la lingerie, le service, ls étaient sans pareils. Et comme il menait •ondement l'indocile personnel des femmes! Ah ! .1 les avait dans la main, comme il disait avec îynisme. Mais vraiment, le docteur Esther ne pouvait pas encourager ouvertement ces mœurs le valet.
11 répéta :
— Loublieux, laissez-nous.
Le majordome obéissait lentement. Un duel
de regards s'engagea. Les yeux bigles de Loublieux rusaient, viraient, se retranchaient derrière le nez. Ceux du docteur Esther fonçaient droit, commandaient, au nom de la pudeur et de la science. Ils triomphèrent. Le majordome céda, mais un sourire sournois crispait sa lèvre, sous sa lourde moustache poissée de cosmétique noir.
Alors le docteur Esther ausculta la servante. Le dos rond, les mains aux genoux plies, il appuya sa forte tête grise contre cette jeune chair où la vie battait une claire cadence. Puis il dut épier la santé à des sources plus secrètes, S'étant redressé :
— Rhabillez-vous, dit-il.
Assis devant son bureau, il griffonna trois mots, tendit le papier, chastement, sans se ' retourner :
— Donnez cela à monsieur Loublieux. Il vous prendra.
Bertha Siben saisit la fiche, d'un élan de gratitude et de joie. Ainsi, elle était assez belle et saine pour vivre dans la misère et la mort !
Lorsqu'elle fut habillée, sortie, le docteur
îsther se leva, respira largement. Pouah! La •épugnante besogne : se pencher sur ce corps de emme, sur ces fruits et ces fleurs de perdition. Vraiment, il haïssait l'amour. Il le jugeait sale, ficieux, inavouable. Il jouissait de le traquer et gémissait de le laisser vivre.
Il sortit. Son cabinet ouvrait à' l'extrémité de a véranda construite au rez-de-chaussée de Kont-Arvel. Chaque après-midi, il parcourait jette longue galerie de cure, où les malades )uvaient de l'air, étendus côte à côte sur leurs ïhaises longues. On eut dit le pont d'un paquebot, les passagers abrités dans la pénombre louce d'une tente levée vers l'aveuglante lunière du large. Mais, là encore, il souffrait dans >a pudeur. Car la vue seule de ses pensionnaires ui rappelait leurs déplorables intrigues. Dans eur propre intérêt, n'était-il pas contraint de connaître, de pénétrer ces tristes romans, par ous les moyens en sa possession? Quelle place enait, dans ces pauvres poitrines enflammées, 'amour, le détestable amour! Chaque visage ui rappelait une aventure. Et le lourd soupçon iu docteur Esther réveillait ces échos scan-
daleux le long des chaises alignées, comme un doigt fait chanter les touches d'un clavier.
Il s'avançait d'un pas solide de commandant sur sa passerelle, de maître après Dieu à bord de l'énorme bâtiment perdu dans la houle de la montagne. Lorsqu'un malade, ou l'un des siens assis à ses côtés, interrompait la causerie, la lecture ou le jeu, au passage du docteur Esthp.r, il soulevait gravement son chapeau noir.
Il s'arrêta bientôt. Sur une estrade, l'Italien Morini peignait en fresques le mur du fond de la galerie : des scènes du carnaval romain, en nuances claires et vives de fleurs nourries de soleil. Autorisé par le docteur Esther, il comptait orner ainsi toute l'aile droite de la galerie. Sur sa chaise longue, encadré de ses deux femmes — comme on disait familièrement à Mont-Arvel, — monsieur Decharme, prodigue de conseils, suivait le travail du jeune peintre. Près d'eux, madame Linefors, étendue, fermait les yeux. Et son mari la veillait, mystérieux et froid comme un glacier.
Ijn mauvais malade, ce Morini. L'espèce dan-
gercuse. Un de ceux qui se croient toujours guéris, suivent mal Je traitement, n'écoutent rien, excursionnent, dépensent leur argent dans la vallée, au lieu de le garder pour la station, et brusquement s'écroulent. De ces gens qui succombent sans avertir, sans qu'on ait le temps de les envoyer finir ailleurs, qui feraient mentir, si l'on n'y mettait ordre, la rassurante devise : « On ne meurt pas à Mont-Arvel. »
Sans compter que ce fougueux jeune homme était capable de jeter le trouble dans le ménage Decharme. Il faudrait voir, s'assurer, réunir des preuves certaines, éviter en tout cas un scandale. Tromper M. Decharme! Un malade de la bonne espèce, celui-là, un de ceux qui tremblent, qui s'écoutent, qui croient toujours la mort imminente, et qui reviennent tous les ans, jusqu'à la vieillesse.
Pourtant, ce Morini aussi, pour l'instant, méritait des égards. Il occupait deux pièces, chambre et salon, commandait souvent du Champagne, des thés complets, des en-cas, tous ces extras qui sont la véritable fortune d'une entreprise.
Et doucement :
— Vous allez vous fatiguer, M. Morini. Ne travaillez pas trop. La chaise longue vous serait meilleure.
Morini se détourna à demi, son profil, audacieux et précis, découpé sur le bariolage fleuri du véglione romain. Il laissa tomber de haut un regard ironique :
— Vous avez peur que je n'aie pas le temps de terminer, docteur?
— Moi, Seigneur !
— Laissez donc. Si mes panneaux restent inachevés, vos explications sont toutes prêtes : vous direz que je suis parti guéri*, ou bien que je dois revenir l'année suivante.
Cet Italien avait uneïaçon de lire la pensée! Ah! le docteur Esther aurait bien voulu posséder ce don de divination. Il l'eût tout de suite appliqué auxLinefors. Incompréhensible, le cas de cette femme. C'était prodigieux qu'elle eût vécu toute sa première saison. Vingt fois, le docteur Esther avait été tenté de lui persuader, selon l'usage, que l'air de la montagne était trop vif pour elle, et de l'envoyer s'éteindre loin de
Mont-Arvel. Quel soulagement à son départ! Et voilà qu'elle était revenue Tannée suivante, et cette fois encore. Certes, Pair de Mont-Arvel est merveilleux, mais il y a des cas avancés qui découragent les miracles eux-mêmes. Où cette femme fragile et pâle, cette femme de neige, puisait-elle sa divine force de résistance ? Encore quelque secret romanesque, sans doute. En cachent-elles d'autres, les malheureuses, dans leur pauvre sein consumé? Mais il eût été fort utile de connaître le mystère, au nom de la science, toujours.
L'amour, l'amour! Tantôt tragique et caché, tantôt impudent et candide, il fleurissait sous le regard désolé du docteur Esther. Devant de jeunes Anglaises , il soupira douloureusement. Car leur disgrâce garçonnière cachait des instincts dévergondés. Promptes à laisser voir leur cheville en mouvements audacieux, elles négligeaient trop souvent de pousser le verrou de leur chambre, pendant leur sieste indécente et sans voiles. Mais pouvait-on sévir contre le flirt, irriter une admirable race voyageuse? Et puis, ce libertinage, d'ailleurs prudent, jetait un peu
de rires et de gaieté aux quatre coins de Mont- Arvel pendant le long hivernage, rendait le séjour moins pénible à ces infortunés. Des mariages même pouvaient naître. Cette fois encore, il fallait ne point voir, pour la fortune même de l'entreprise.
Le docteur Esther traversa le perron qui séparait les deux ailes de la galerie de cure. Avant de reprendre sa course, il avait coutume de lever la tête, pour caresser d'un regard charmé, réconfortant comme une lampée d'eau fraîche dans la marche au désert, la claire façade couronnée d'éblouissantes lettres d'or : Mont-Arvel.
Mais, à travers les persiennes closes, des romances bêlantes, où des ivresses infinies rimaient avec des lèvres unies, s'envolaient par lambeaux, s'éparpillaient en rires aux éclats aigus. Alors, le docteur Esther ferma les yeux pour cacher sa honte à la lumière. Ah! ces créatures perdues, qui déshonoraient Mont- Arvel, comme il aurait voulu les chasser, les précipiter d'un élan jusqu'au fond de la vallée. Elles s'étaient abattues là , un matin, dès le début, deux, puis trois, avec des malles qui
présageaient la richesse, d'où les robes étaient sorties, foisonnantes, comme les roses de papier d'un chapeau de prestidigitateur. Et il s'était aperçu trop tard, des mois après, que ces filles, guidées par leur instinct de lucre et de témérité, venaient affronter les caresses insatiables et dangereuses des malades. Que faire? Les chasser? Mais c'était révéler à ses hôtes la qualité de ces voisines, correctes à tout prendre et vêtues à ravir. Non, non, pas de scandale. Et puis, songer à tous ceux qu'elles auraient entraînés dans leur retraite! Il avait dû les tolérer, la rage dans lame. Par exemple, il n'en souffrait pas plus de trois ou quatre. Chaque année, elles revenaient s'abattre sur]j la station, malgré le danger, comme des oiseaux sur la moisson, malgré l'épouvantail. Et c'était le plus grand sacrifice de sa pudeur à l'intérêt de Mont-Arvel.
Oh! Ce parfum d'amour qui le poursuivait, tandis qu'il reprenait sa marche le long de la galerie de cure. Le docteur Esther le pressentait, il l'appréhendait partout. Et son soupçon affolé frappait au hasard, comme le poing d'un agent qui charge une foule.
Un jeune Espagnol étendu tenait la main de sa sœur assise à ses côtés. Il semblait prendre la vie à ce contact. Jamais il ne le rompait. Toujours des caresses. Il leur fallait, à tous, des caresses. Et le docteur Esther passa, sévère, se demandant jusqu'où ce besoin d'aimer encore, d'aimer toujours, entraînerait celle étroite tendresse.
Et plus loin, ce petit Chilien, vingt fois millionnaire, qui grelottait sous sa couverture, à quoi rêvait-il encore, les regards perdus vers la rade de lumière? Parbleu! sans doute h" quelque fille de chambre
Car, non contents de s'aimer entre eux, ils poursuivaient les servantes, les lavandières, et jusqu'aux jeunesses des hameaux voisins.
Les femmes ne le cédaient point aux hommes. Témoin cette Russe, si blanche, si réduite, comme échappée d'un cercueil, sur sa chaise longue. Elle récompensait largement le personnel mâle. Et le cynique Loublieux affirmait que tous méritaient ces pourboires, qu'il baptisait d'ailleurs d'un autre nom.
Et le docteur Esther guettait l'invincible
ennemi, dans tous les yeux, il le traquait dans tous les gestes. Oui, toujours il serait vaincu dans sa IuLle contre l'amour, toujours il devrait, furieux, lui verser sa rançon.
Que faire contre ces ôtres qui planaient, en plein azur, au-dessus des lois des hommes, dont le cœur s'enveloppait d'une incessante fournaise, et qui demandaient à la vie fragile ce qu'ils en croyaient l'essence la plus précieuse et la plus douce?
Entin, le dur chemin de croix s'achevait. A l'extrémité de la galerie, le docteur Esther entra dans le jardin d'hiver, habituellement vide à cette heure. Là, une jeune fille dormait, étendue sur un rocking-chair. A quelque pas> Robert Pèlerin lisail un journal.
Le chaste docteur tressaillit. Il tressaillait toujours en voyant ensemble deux êtres de sexes différents, l'un fut-il endormi et l'autre éveillé. Il ne connaissait pas cette jeune personne. Sans doute la nouvelle pensionnaire, mademoiselle Chardonne : deux camarades d'enfance, d'après Blanchard. Encore des amitiés qui se retrouvent, qui se réveillent, toujours du roman. Est-ce
que ces deux-là allaient s'aimer aussi, comme les autres ? Ah î mais, ah ! mais. . . Une bonne recrue, évidemment, Robert Pèlerin : son nom connu jetait du prestige sur Mont-Arvel; fatigué par son mélier, mais sauf de toute atteinte morbide, il vanterait plus tard avec autorité les effets merveilleux de la station. Mais, pour Dieu! qu'il ne s'avisât pas de troubler cette jeune fille pétrie de solides mérites. Qu'il la laissât s'occuper uniquement de se soigner, puisqu'elle pouvait guérir. D'autant plus que, cliente à juste prix, elle devait, en bonne logique, rapporter à Mont-Arvel le bénéfice moral du miracle, en répandre la preuve et le bruit dans le séjour des hommes.
Ah! cette fois, il ne fermerait pas les yeux. Bien plus, il allait ouvrir, dès maintenant, ceux de ce jeune homme.
Il s'approcha de Pèlerin, le sakia gravement. Et, à voix basse, pour ne pas éveiller la dormeuse :
— Sans doute notre jeune malade, mademoiselle Chardonne?
Et sur un signe d'acquiescement.
— Une amie d'enfance, je crois?
— Une voisine d'enfance, corrigea Pèlerin. Il ajouta :
— Vous nous la guérirez, n'est-ce pas, docteur?
L'austère directeur leva le doigt vers la voûte vitrée de la serre baignée d'azur :
— Toute médecine vient du ciel, dit-il. J'ai bon espoir. Mais ces jeunes filles sont tellement fragiles, tellement exaltées. 11 ne leur faut ni souci, ni inquiétude, ni émotion. Du calme, rien que du calme. Si vous avez quelque influence sur mademoiselle Ghardonne, pénétrez-la bien de ces vérités. Vous aiderez à son salut.
Et le docteur Esther sortit sur la terrasse.
Cette fois, il avait peut-être tué dans le germe la plante mauvaise. D'ailleurs, il y veillerait. En tant d'occasions, la trouvant toute poussée, en pleines fleurs, il avait dû résister à la tentation de l'arracher! Non sans rage douloureuse. Mais on souffre surtout pour ce qu'on aime. Et il aimait Mont-Àrvel.
Ragaillardi par la belle clarté de trois heures,
par la conscience de son utile besogne, il contempla de nouveau la façade blanche sous sa dentelle brune de vérandas et de balcons, les chalets-joujoux, les pentes vertes, tout ce coin de montagne aujourd'hui si gras, si fécond, où l'air lui-même scintillait de paillettes d'or.
Mais aussi, il avait jelé, sans compter, dans ce sillon, son labeur, sa volonté, sa vie. Mieux encore : sa fortune. Ou plutôt celle de sa femme.
Les voies de la Providence sont décidément impénétrables. Elle avait voulu que l'œuvre de salut fut édifiée sur une triste folie de jeunesse. Il y songeait parfois, par contrition. D'ailleurs, n'existe t-elle pas dans toute vie humaine, cette tache dont on détourne les yeux, cet obscur recoin où fut commise la mauvaise action. Un détestable péché d'étudiant, une poudre d'amour stupidement versée à trois jeunes voisines. Hélas! Elles gardèrent dans le sang le feu diabolique. L'une tomba dans un impur commerce, à l'étranger. L'autre mourut en proie à un délire lubrique. La troisième, fort riche, l'épousa.
Le souvenir de ce douloureux épisode inspirait au docteur Esther cette haine irritée qui
est la forme agressive du remords. Que de gens détestent l'être ou la chose qui leur rappelle une vilaine action! Désormais, le docteur Esther connut le dégoût hostile de la chair.
Et peut-être encore fallait-il voir dans cette épreuve le signe d'une Bonté miséricordieuse, puisque de là datait sa noble aversion de l'amour.
Tout de suite, d'ailleurs, ce changement de fortune lui avait permis de répandre le bien, de soigner de pauvres gens. Il connut subitement les joies de la nombreuse clientèle. A vrai dire, elle ne payait pas, mais elle chantait ses louanges. L'encens populaire, humble fumée, enfla sa notoriété et grisa son ambition. Il brûlait aussi, par scrupule d'époux, d'accroître la dot confiée par le sort à ses soins. Aussi étouffait-il dans sa petite ville, lorsqu'il lui tomba la chance prodigieuse de rendre la vie au puissant bâtisseur de stations, monsieur Tercoz. Il avait suffi d'un peu d'ammoniaque. Car ce grand homme était ivre-mort, comme souvent.
Cure trois fois heureuse! Un pur génie, ce M. Tercoz. Il marchait tout vivant dans la légende : elle le représentait grimpant la mon-
tagne, toujours appuyé sur un gros parapluie bleu, le front lourd de mystère et de science, l'allure hésitante, inspirée, d'un chercheur de sources. Il s'arrêtait, soudain : « C'est là! » 11 plantait son parapluie bleu au flanc de l'Alpe : un an après, elle enfantait un hôtel. Vite, il l'achalandait, puis le vendait, car la vogue est courte.
Esther et lui s'étaient compris, accrochés tout de suite, dès que les fumées de l'alcali eurent chassé celles au vin. Ils se ressemblaient même physiquement, tous deux hauts et larges, sévères et chastes. Doux aveux d'une intimité fraîche éclose... Le docteur disait son rêve : un royaume à lui, bien à lui, un royaume florissant, où sa science et sa fortune produiraient enfin des fruits dignes d'elles. Il vantait le succès récent et rapide des stations d'altitude, pour les poitrines délicates, Davos lointain, la pure Engadine, Leysin tout proche, sans compter les quatre cents sanatoriums poussés sur le sol allemand. Enviables modèles, œuvres salutaires et fructueuses ! Tercoz pesait les chances, réunissait des indices. Il connaissait tant de gens, toujours
affairé, toujours entre deux trains. Enfin, il se décida. Historique journée! Tous deux avaient suivi, depuis Roche, le torrent de l'Eau-Froide, gravi les pentes de Mont-Arvel. Tout à coup, Tercoz avait planté son parapluie bleu : « C'est là ! » Et ce fut là.
Il s'était assuré le concours financier d'une demi-douzaine d'hommes de bien, dont le docteur Eslher, qui, la conscience soulagée, versa l'argent impur au goût aphrodisiaque.
En deux ans, Mont-Arvel, scientifique et confortable, sortit de la montagne. Et alors, commença une autre période héroïque, le lancement de la station, selon les rites en usage, affinés par Tercoz : des affiches d'or collées sur toute la surface du globe, des brochures glissées dans toutes les poches, des gloses dans tous les journaux, des médecins invités, choyés, gavés six mois de truffes et de Champagne. Et sur ce feu d'artifice jeté par l'ingénieux Tercoz à la face de l'univers, rayonnait en pièce principale, dans une gloire d'apothéose, la figure du docteur Esther, médecin-directeur.
Depuis, l'affaire prospérait. Tercoz, selon sa
coutume, revendit ses actions. Mais Esther, désormais sur du succès, les racheta. Sa tendresse paternelle pour la station en fut encore affermie.
D'ailleurs, Tercoz ne s'en désintéressait pas. On sentait sa main au gouvernail, dans les passes perfides. Il rédigeait ces opuscules luxueux, illustrés, satinés, sur l'histoire et les bienfaits de Mont-Arvel, répandus dans tous les hôtels de l'univers. Le docteur Esther ne discernait plus lui-même la vérité de la fable, dans ces récits adroits. Le tour en était simple, naïf et merveilleux comme celui d'une légende biblique. Il s'en murmurait parfois des couplets, mêlés à des psaumes, surtout aux heures où le démon de la chair tourmentait son chaste esprit :
« Il y a une trentaine d'années, un médecin russe, forcé d'émigrer, venait se retirer dans le pauvre petit village d'Essert, au flanc du Mont- Arvel. Peu de touristes connaissaient ce modeste vallon. Pendant vingt ans, l'humble praticien observa attentivement l'état sanitaire de la localité. Malgré les rudes labeurs,*" la population jouissait d'une santé particulièrement satisfai-
santé. La durée moyenne de la vie était de soixante ans. Et il fut frappé surtout de la rareté extrême des maladies les plus meurtrières, comme la phtisie pulmonaire. Bien plus, des gens descendus pour habiter les villes et revenant avec des symptômes de tuberculose, guérissaient de la redoutable affection! Il publia ses observations qui tombèrent sous les yeux du célèbre docteur Esther; désormais, celui-ci employait tous ses efforts pour faire connaître le vallon d'Essert comme séjour favorable aux tuberculeux. Les malades affluèrent peu à peu à Mont-Arvel, qui acquit une réputation universelle et qui attire actuellement des poitrinaires de toutes les parties du monde. »
Comme tout cela était candide, surnaturel et rassurant! Tercoz avait-il découvert vraiment un médecin russe? Le docteur Esther n'aurait pas su l'affirmer. Mais ce dont il était bien certain, c'est que les malades affluaient, affluaient toujours. Enhardi par le succès, il acceptait en traitement les infinies variétés de la tuberculose, à toutes leurs périodes, et même des maladies quelconques, comme à une source miraculeuse.
Et à remuer ces souvenirs, le docteur Esther aurait envoyé de la main — si ce n'avait pas été un geste impur — un grand baiser tendre et reconnaissant à la façade Llanche et dorée de Mont-Arvel.