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CHAPITRE IV

Dans la caisse close du traîneau, Labernière se penche vers sa maîtresse à demi- étendue. Elle gémit doucement, les yeux fermés, comme un enfant qui s'endort après des larmes. Lui, la berce et la câline : « Appuie-toi contre moi, mon petit chéri. Là. Ça va mieux, n'est-ce pas? Nous arriverons bientôt. »

Arriver! Prendre le train de dix heures à Roche; éviter à Emma l'attente dans la gare; la ramener bien vite au chalet, près du lac bleu, dans le soleil, dans le printemps. Là, lui semblet-il, elle renaîtra. Et toute sa volonté se tend vers ce but : arriver.

Mais que les chevaux avancent donc lente-

ment! Où est-on? Etouffant d'impatience, Labernière s'écrase le front à la vitre. Les flocons, plus rares, découvrent les mornes espaces de neige. Plus de sites familiers; tous se ressemblent, se confondent. Plus d'arbres, de rochers, de repère saillant où s'accrochait le souvenir. Les bornes mêmes qui jalonnent la route, du côté du précipice, ont disparu sous la tombée dernière. Partout cette molle et foisonnante couche blanche, où la vue, prise au vertige affolant de la neige, s'égare, perd la notion de la distance et de la direction.

Evidemment, le cocher hésite, tâtonne ; il n'ose pas lancer son attelage dans les détours incessants de la route rapide et cachée. Sa terreur se devine à l'allure inégale, incertaine du traîneau. Faudra- t-il donc manquer ce train qui passe à dix heures dans la vallée? Laisser Emma, de longues heures d'attente, sur un banc de salle publique, sous les regards, dans le battement des portes, le va-et-vient des voyageurs? Oh! Etre bien vite dans le petit chalet de la côte, en têteà-tête, au bon soleil, avant qu'elle succombe, vite, vite.

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Tout à coup, le traîneau s'arrête. Labemière baisse la glace :

— Eh bien? Qu'y a-t-il?

Le cocher saute dans la neige, s'explique. C'est folie que de vouloir descendre par un temps pareil. Los chevaux enfoncent jusqu'au poitrail. On ne voit pas la roule. Il ne peut plus. Il y renonce. D'ailleurs, c'est inutile, on n'arrivera pas. Il faut essayer de remonter.

Ilemonler là-haut? Ah! jamais de la vie, par exemple! Mais à quoi bon discuter avec cette brute? Le temps passe. Voyons, il faut se décider, agir. Labernière enveloppe étroitement de couverluresEmma inconsciente et plaintive, l'étend sur la banquette : « N'aie pas peur, ma mignonne. Nous serons bientôt chez nous, mon petit chéri... » Le visage tremblant de douleur et de colère, il descend, saute sur le siège et, d'un coup de fouet à leur fendre l'échiné, il enlève les deux chevaux sur la route de neige. Parbleu, ça le connaît, ces bêtes-là. 11 en vend! Goûte que coûte, il arrivera.

Il ne laisse pas à l'attelage le temps de s'enliser dans le sol. Il l'affole du geste et de la voix,

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le pousse, le tient suspendu au bout des rênes inscrutées à son poing, comme des pantins au bout d'un fil. Hardi, ia! Qu'emporte-t-il, derrière lui? Emma gémit-elle toujours? Est-elle sortie de sa torpeur? Si elle était tombée? Si...? Mais il n'a pas le temps de s'arrêter, de regarder. Le traîneau rase les bords indécis et mous de l'abîme. Après tout, s'ils roulent au fond, qu'importe? Ils périraient ensemble. Ce serait peut-être le meilleur sort. Ivre de force et de vitesse, il confond la chance de mourir et l'espoir d'arriver à temps dans la vallée. Il ne sait plus s'il court à la mort ou au salut, pas plus qu'il ne sait s'il emporte encore une vivante dans le vertige de sa course.

Debouî, tête nue, hurlant, il continue de tenir suspendus à son poing les chevaux, la voiture, de les jeter toujours plus vite en avant. Mais l'instinct, la sûreté de son bras, le maintiennent sur la route. La piste devient plus nette et plus dure. Loche paraît dans la plate vallée du Rhône. Un coup de sifflet lointain, aiguillonne encore sa hâte. Plus vite! Et il n'arrête le traîneau que lorsque les fers arrachent des étincelles

aux pierres de la route, d où la neige a disparu.

Il se précipite à la portière. Emma vit, toujours gémissante, prostrée. Jl remporte à pleins bras, roulée dans ses couvertures. Il trouve la force de courir jusqu'à la gare, haletant, balbutiant encore des mots de caresse. Le train n'est pas encore passé.

Oh! les placides employés ne s'émeuvent guère de cette étrange vision, de ce colosse qui porte dans ses bras un frêle petit corps enveloppé de couvertures. Ils en ont tant vu, depuis cinq ans, de ces malades « mûrs», de ces fruits prêts à tomber de l'arbre et que le docteur Esther, d'une secousse, fait rouler jusqu'au fond de la vallée.

Après la fuite rapide sur la pente de neige, il semble à Labernière que le train avance à peine sur le rail. Il voudrait encore prendre en main les rênes, fouailler la machine. Toujours, aux portières, cette mélancolique vallée du Rhône, plane, entre ses rives escarpées de montagnes, comme une eau dormante, où le vent fait blêmir les têtes des roseaux.

Emma ouvre les yeux : « J'étouffe. Ah! j'étouffe. »

— Nous arrivons, ma chérie. Tiens, voilà le lac, le beau lac bleu...

Mais elle ne regarde pas. « J'étouffe. » Qu'importe en effet la splendeur du Léman, le saphir de ses eaux, la joie des villas blanches abattues sur les rives, comme une énorme vague d'écume éclaboussant jusqu'aux montagnes de verdure. « J'étouffe. » Labernière agenouillé n'entend que ce râle, ne voit que le geste d'agonie, et, de temps en temps, l'affreuse, la rouge éruption de lave embrasée... « J'étouffe. » Il abat les glaces, il voudrait que tout l'air de la montagne pénètre dans le wagon, l'air où flotte le parfum des narcisses et du printemps.

Quelle misère... On peut créer, dans l'amour, au sein de son amante, une vie nouvelle, une vie étrangère. On peut aussi lui jeter dans le sang ses germes morbides. Et on ne peut pas, à volonté, lui donner, à elle, de sa propre vie, lui mettre sous la peau, sa santé, sa force. 11 faut rester là, à regarder, à ne rien faire, à la laisser mourir...

Clarens ! Enfin. A deux pas, le chalet s'abrite sous les noyers. Labernière emporte encore son cher petit fardeau. Dès le seuil, Emma s'éveille. Lui, murmure :

— Chez nous, nous sommes chez nous, ma chérie.

Elle jette un regard étonné, ravi, sur la pièce ensoleillée : voilà tous les objets quittés un mois plus tôt.

— Chez nous, c'est vrai, dit-elle. Je sens que je vais mieux, tout de suite. Laisse-moi marcher, veux-tu?

Elle s'appuie au bras de son ami, puis le quitte, s'avance, toute droite dans le soleil. Lui, sans respirer, la suit, l'entoure à distance de ses bras. Elle veut se retourner, commence : « Tu vois... », et soudain s'abat, morte.

A Mont-Arvel, sous la tombée de la neige inlassable, c'est la terreur. Le coup de feu de Morini ébranle toutes ces cervelles sensibles. La mort brutale effare tous ces êtres qui narguent la mort sournoise. La disparition du fou, dont le corps broyé reste introuvable au fond de

quelque ravin perdu, corse le drame de mystère. Dans les couloirs, sous la galerie de cure, on commente rembarquement forcé de la mourante jetée parmi la tempête de neige, le retouF du cocher sans traîneau, la démente tentative de Labernière. A table, on épilogue sur l'absence des trois Decharme, qui s'enferment obstinément dans leur chambre; ceux qui ont surpris ou deviné l'intrigue cherchent un lien entre l'attentat et cette réclusion ; tous le soupçonnent, aucun ne le découvre. Qui pénétrerait, en effet, qu'après la mort de son rival, le mari, malgré l'éclat de folle franchise, malgré la nuit dehors, a recueilli sa compagne désemparée, moins par générosité que par égoïsme, que par besoin de retrouver, désormais humilié et soumis, le témoin patient de ses plaintes?

Amy éprouve à l'extrême toutes ces alarmes. Le récit du cocher augmente son angoisse, en même temps qu'il lui interdit la descente. D'heure en heure, elle attend, elle appréhende des nouvelles d'Emma. Pèlerin la soutient. L'amour, chez lui, s'épure, s'évapore en mots consolateurs. Elle-même n'entend que ce lan-

gage de tendre pitié. Et quand une dépèche apporte )a navrante certitude, c'est dans les bras de Pèlerin qu'éclate la douleur d'Amy. Mais la neige rend toujours la descente hasardeuse. Et les sanglots de la jeune fille s'ajoutent à la rumeur tragique qui gronde à travers la maison.

Mais sur ce bâtiment perdu dans la houle énorme aux crêtes blanches, et qu'on ne quitte que pour la mort, sur ce vaisseau maudit où l'on tremble, où l'on s'enferme, où un fou, qui s'est jeté dans l'abîme, a tué le dur maître du bord, une main ferme a repris la barre abandonnée. Blanchard s'est installé à Mont-Arvel, avec sa souriante et rose épouse. Sa large pitié, sa droite énergie, s'efforcent d'apaiser le souffle de terreur.

Et c'est ainsi que le quatrième jour après le drame, tandis que les premiers trains se risquaient sur la voie déblayée, le jeune médecin ouvrit la réponse de Madame Ghardonne au docteur Esther. Elle louait le médecin-directeur comme un dieu, d'avoir sauvé sa fille. La vie l'avait déjà tellement éprouvée... Elle tremblait tellement que le mal paternel ne pardonnât pas à

son enfant. Certes, elle avait hâte de la revoir, de la tenir dans ses bras. Que le docteur Esther veuille bien la lui renvoyer au plus vite. Justement, un ingénieur de la Manufacture, Monsieur Donnet, qui porte un tendre intérêt à toute la famille, part pour Genève en même temps que cette lettre. Un court voyage d'affaires, des machines h voir. Deux jours. Si Amy voulait profiter de ce hasard, elle aurait ainsi un sûr compagnon de voyage. Il lui suffirait de télégraphier à M. Donnet, à Genève. Suivait l'adresse.

Blanchard, surpris, embarrassé, tournait et retournait le papier entre ses doigts. Alors, selon sa coutume de demander avis à la souriante sagesse de sa compagne, de lui confier ses soucis de toutes tailles, il lui soumit la lettre de Madame Chardonne.

— Qu'en penses-tu? demanda-t-il, après qu'elle l'eût parcourue.

— Esther a dû écrire qu'Amy était sauvée, qu'on pouvait la reprendre. Je pense aussi qu'Esther ne se souciait pas le moins du monde de l'avenir de cette petite. Seulement, il a vu en

', elle une belle cure, un beau produit de la Mair son, une de ces pièces rares qu on envoie aux

expositions, à l'étranger. Alors, il l'a mise hors

d'atteinte.

— Tu crois que Pèlerin...

— Je crois qu'Esther était informé de tout, ici. Il a dû voir ou savoir qu'il était temps de séparer ces deux amoureux-là, de mettre son beau produit à l'abri, sous vitrine. Défense de toucher.

— Oui, dit Blanchard, tu crois qu'il l'a fait partir au bon moment. II n'a vu là que l'intérêt de l'entreprise, comme il disait. Mais il s'est trouvé servir en même temps l'intérêt d'Amy. Mes prévisions se vérifient, remarque : Amy n'a pas eu à déplorer le départ prématuré de Pèlerin. Elle n'a pas non plus à regretter qu'il soit resté. Et elle a guéri. Mais je suis là à me féliciter. C'est maintenant qu'ils vont avoir un dur moment...

— Oui, rêva la blonde Madame Blanchard, en relevant la masse croulante de sa chevelure.

— C'est stupide aussi, dit-il, de nous charger de cette mission-là. C'est bien la maman

Chardonne tout entière, cette lettre. Sans autorité, elle n'a pas osé s'adresser à sa fille qui la domine. Et comme Amy acceptait ce mariage sans fol enthousiasme, au départ, le médecindirecteur est chargé de faire avaler le retour avec le fiancé. Ce doit être encore Esther qui a insinué ce coup-là. Joli, l'héritage qu'il nous laisse. Enfin, c'est inévitable, n'est-ce pas? C'est bien ton avis?...

— Dame, soupira-t-elle.

— Comme tu dis ça! Voyons, rien n'était possible entre elle et Pèlerin.

— Bien sûr. Mais je les plains. Et puis, les gens ont beau être condamnés, c'est toujours ennuyeux d'être le bourreau. Moi, je ne m'en sens pas le courage. Dis-lui, toi. Tu es médecin. Tu es dur. Va.

Peu fier, Blanchard se dirigea vers le grand salon, où les convives devaient attendre l'heure du repas. Il y trouva Amy. Elle causait avec Pèlerin, naturellement. « Ma foi, tant pis, songea Blanchard, je fais coup double. Après tout, je dois ignorer qu'ils s'aiment. Cela sim-

plifie diablement ma lâche. » Il les isola dans un coin. Et sortant la lettre :

— Voici ce que votre maman écrivait au docteur Esther. Il lui annonçait sans doute votre guérison, la possibilité de votre départ. Elle a hâte de vous revoir. Et si vous voulez profiter du hasard qu'elle vous signale... L'ami de votre famille, monsieur Donnet, est à Genève, pour

deux jours. Sur un mot de vous qu'il attend, il

vous ramènera...

Amy se raidissait. Sa figure devenait exsangue et se rétrécissait, comme le cœur se serre.

— Montrez, dit-elle.

À peine osa-t-elle tendre sa main qui tremblait. Elle lut lentement, pour trouver le temps de se remettre.

Pèlerin se taisait. Que dire devant Blanchard? Pouvait-il intervenir, conseiller un délai, proposer un refus à l'ingénieur? Et cet homme qui attendait, là-bas, aux portes de France, qui venait prendre Amy, pour toujours. Eh bien, quoi? N'était-ce pas l'inévitable? Mais on a beau s'y préparer, à l'inévitable, comme à la mort, il surprend toujours. Mais quelle torture : se taire,

étouffer la jalousie, la tendresse déchirée, quand ce serait si bon, si salutaire, de pleurer et de crier. Ah! c'est bien l'œuvre d'Esther. Et son visage terrible, dur et sournois, triomphe et ricane encore après la mort.

Et Amy? Elle ne peut pas non plus protester, s'insurger. Sous quel prétexte? Toutes les apparences se liguent contre elle. Elle est guérie. Une famille, un fiancé, lui tendent les bras. Comment se dérober? Quelle raison invoquer pour retarder le départ, sans dévoiler à Blanchard la passion défendue, impossible? Rentrer seule en France? Elle trahirait encore inutilement sa colère, son cœur endolori. Car Blanchard à vécu à Felletin, il sait que le mariage est accepté, faute de refus, qu'on y souriait dans la maison. Pour lui, rien n'est changé, depuis quatre mois. Il ne garde, ne doit garder que ces souvenirs-là. Tout le reste, c'est le rêve, le séjour aux portes du ciel. Maintenant, c'est fini. La vie reprend au jour où elle l'a laissée sur la terre.

Elle rendit la lettre avec un pauvre, un lamentable sourire. Elle tenta de railler:

— Allons, c'est notre sort, dans la famille, d'être renvoyé. Emma parce qu'elle était perdue. Moi, parce que je suis sauvée.

Puis d'une voix humble, asservie :

— Je vous remercie, M. Blanchard. Je descendrai bientôt. J'écrirai, je... préviendrai. Je voudrais seulement m'arrêter à Clarens, un moment, devant la tombe d'Emma.

Blanchard s'inclina, soulagé.

Quand Amy et Pèlerin furent seuls, ils échangèrent seulement ce regard où, dans les paupières agrandies, distendues, l'œil paraît terni, embué de toute la tristesse de l'être.

Amy, après un silence, dit seulement :

— Je n'imaginais pas que cela arriverait. Et Pèlerin :

— Je vous accompagnerai jusqu'à Clarens, n'est-ce pas? Vous voulez bien?

■ — Oh! oui, Venez.

Et il leur sembla, à ces malheureux, qu'ils venaient de rejeter très loin leur séparation, puisqu'ils ne se quittaient plus là, tout de suite, le jour même.

A Clarens, la montagne s'élève du lac en ondulations paresseuses. Parfois même, elle s'arrête. Sur une de ces terrasses de repos, a jailli un jardin de verdures opulentes el vernies. Des blancheurs de marbre et de fleurs éclosent discrètement parmi les feuillages. D'un mystère attirant de charmille, il est la grâce souriante dans la beauté grave du site. 11 appelle, il arrête le touriste. L'ombrage est favorable à contempler le lac vaporeux... Mais, la grille franchie, l'illusion cesse. Les marbres sont taillés en croix, en fûts, en dalles, et les fleurs poussent sur des tombes. Cependant, l'absence cle muraille, de lourds monuments, laisse au cimetière de Clarens son attrait charmant de jardin anglais. Depuis que les malades ont découvert cette rive bénie, tous ceux qui sont venus y mourir sont enfouis là. Et des noms de jeunes misses, des noms allemands, des noms russes, sont gravés sur la pierre, font de cet enclos une sorte d'étrange carte d'Europe, bariolée aux couleurs des verdures et des fleurs.

Le coin des tombes récentes est à peine séparé des prés par une légère barrière de bois. Là,

sur la terre fraîche remuée, on a planté une croix provisoire, on a jelé des fleurs, ou encore de ces pierres blanches, cristallines, forées comme des coquillages, qui, de loin, ressemblent à de la neige fondante ou à un linceul mouillé étendu sur le sol.

Un soleil déclinant d'après-midi d'avril avivait encore le luisant des feuillages et la blancheur des marbres, quand Amy Chardonne et Pèlerin pénétrèrent dans ce jardin de mort. Ils descendaient de Mont-Arvel. La jeune fille avait attendu le dernier moment, la fin du court séjour de Donnet à Genève. Prévenu par dépèche, l'ingénieur l'attendait le soir même, pour rentrer en France.

Ils eurent vite découvert, dans l'enclos des tombes fraîches, le nom d'Emma Chardonne, tracé en blanc sur une croix de bois noir. Des jonchées de fleurs couvraient le sol. Amy se recueillit, inclinée vers la terre. Tout près, jasait une fontaine, dont le jet courbe s'enfonçait dans l'eau d'une vasque de pierre. Pèlerin retrouva le gazouillis du torrent et des ruisseaux d'automne, à Mont-Arvel, la chanson fraîche de

la montagne, qui, là-haut, poursuivait partout, ( sous les bois, à travers les sentiers, et qui, dans, | le silence de la nuit, entrait encore par les fenêircs ouvertes. Tous les souvenirs du séjour de rêve affluèrent à sa mémoire. Il souffrit de regret à crier. Mais Amy se redressa lentement. Elle vint à lui. Elle avait pleuré.

— Allons, dit-elle d'une voix lasse, il faut que je parte...

— Pas encore, supplia-t-il. 11 n'est pas l'heure. Restez jusqu'au dernier moment.

îl la serrait, l'embrassait avec une ardeur désespérée. Amy défaillait, prête à tomber. La terre, déjà si riche de victimes, semblait l'attirer. Tandis qu'au contraire, d'être debout parmi les morts, Pèlerin sentait monter en lui une vie âpre et violente, comme cette sève amère et forte qui gorge les plantes poussées sur les tombes. L'amour, la jalousie, l'angoisse de l'adieu, hurlaient en tumulte dans sa poitrine.

Il blottit son front contre le cou de la jeune fille. Et malgré sa volonté de taire sa torture :

— Ma pauvre chérie, j'ai tant de chagrin ! Vous quitter... Tout ce qui m'attachait à vous se

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léchire. Je les sens, ces fibres innombrables, si lélicates et si fortes à la fois. Là haut, à vous îcouter, à vous aimer dans l'enchantement, 'étais parvenu à oublier qu'il faudrait descendre. iEt maintenant, c'est fini. Mon Dieu! Est-ce possible que ce soit fini?

Ils marchèrent côte à côte, parmi les feuillages débordants. Une échappée dans la haie de clôture découvrit le lac. A la fin du jour, il s'embrasait d'ardeurs de couchant. C'était le ciel môme, le ciel en fusion, tombé en pluie de feu dans la coupe immense des montagnes.

Pèlerin respira largement.

— Ah ! l'existence ici serait si belle, si pleine de joie. Quelle tentation ! Voilà l'éternelle énigme : faut-il la vouloir éperdument, cette joie, coûte que coûte, faut-il chercher et vivre la vie de « plus grand bonheur » ? Ou bien faut-il obéir aux devoirs qu'on croit s'être créés ? Où est la vraie loi, la vérité nue, dépouillée de routine et de préjugés?...

Leurs pas les entraînaient de nouveau vers les parterres de marbres et de feuillage. Il montra les tombes :

•— Si vraiment ceux qui sont là, retournés à la terre, pouvaient se faire entendre de nous... S'ils pouvaient nous livrer le grand secret; si leur âme éparse pouvait nous le souffler à l'oreille. Ceux qui n'ont pas connu, ceux qui n'ont pas suivi l'amour, le regrettent-ils éternellement? Ceux qui ont aimé sont-ils les bienheureux ? Est-ce l'important, est-ce l'essentiel de la vie ? Mais ils ne parlent pas. Ils ne nous guident pas. Nous sommes seuls, affreusement seuls, livrés à notre détresse.

Enlacés, ils s'arrêtèrent sur un banc de pierre,| près de la fontaine. Elle jasait, fraîche et monotone. Des oiseaux venaient boire et se baigner dans l'eau de la vasque, cuivrée par le couchant. — Je ne devrais pas vous dévoiler toutes ces luttes, dit Pèlerin. Mais j'étouffe. Il faut que je vide mon cœur trop lourd et trop plein. Oui, làhaut, je l'ai débattue avec moi-même, l'énigme. J'ai subi parfois la frénésie qui soufflait par îa station. Est-ce qu'on sait, après tout, si l'on nest pas gravement malade soi-même? Et j'ai connu par instants cet appétit violent du présent, ce mépris de l'avenir. . . J'ai connu ce vertige où Ton

it

e sent très loin des hommes, où l'on doute de outes leurs croyances, où l'on voit vaciller les roites, les solides colonnes du Temple. Je vous achais ces défaillances, par mâle pudeur, et ussi pour ne pas vous troubler de mes propres aiblesses. Mais que de fois, songeant à vos cinq ornières années de vie humiliée, laborieuse el ouffranle, que de fois j'ai rêvé votre bonheur! e vous associais à tout ce que j'ai connu 'agréable et de charmant par le monde. J'étais rès de vous, sous des étoiles nouvelles, à la iroue d'un paquebot qui fendait la mer et la uit, vers des pays de beauté...

— Ah! gémit-elle, c'est atroce! Pourquoi vouer maintenant...

11 la serra contre lui :

— Ma chérie ! Pardon, pardon. J'ai tort. Mais 'est la douleur qui me fait crier. Et puis, voyczous, j'ai besoin de vous montrer que je souffre. )ui, j'ai peur que vous ne sentiez pas combien e vous aime, peur que, malgré tout, vous ne me ioupçonniez de froideur, tandis que c'est ma endresse même qui repoussait la tentation.

Moi, ne pas vous aimer! Quoi? Vous auriez été

pour moi le caprice d'un séjour, le jouet dont»! on s'amuse? Ah! Cette pensée-là m'est intolén grable, surtout maintenant, au moment de ne plus vous avoir... Amy, si vous pouviez voir ce moi, quel tumulte affreux, quel débat... Elle lui rendait ses caresses :

— Je vous crois, mon chéri, je vous jure que ji je vous crois. Tout ce que vous éprouvez, jd| l'éprouve moi-même. Et je vous plains commei je me plains... car nous allons être si malheureux...

Sa torpeur accablée s'émut, fondit en lar^ mes. Et tout en essuyant ses yeux, elle balbu tiait :

— Jamais je ne recouvrerai pour vous le calme, l'indifférence... Toujours vous serez là, je vous aimerai toujours...

Et Pèlerin songeait que lui-même la verrait toujours présente, à son foyer...

Les trois vives petites étoiles qui semblaient agrafer la dentelle noire des montagnes à la robe du ciel, parurent au bord des cîmes. Pèlerin fut comme poignardé par le souvenir de ces. célestes soirées, là-haut. Tout le temps, sa vie,

tarait criblée, transpercée jusqu'à l'âme, de ces iantises.

Mais Amy se dégagea doucement :

— Laissez-moi partir. Il faut que je m'en ille. C'est l'heure du train. Ah ! Je comprends u'on écourte ces minutes-là. Les malheureux ui se jettent à l'eau courent sur le pont. Allons,

>dieu, vous avez raison, le rêve est fini. Nous ommes redescendus dans le séjour des hommes, omme nous disions là-haut. Adieu.

— Mais, dit-il, je vous accompagne jusqu'à a gare.

— Oh ! Non. Pas sur le quai, devant des gens. )ites-moi adieu ici. Restez.

— Vous voulez... ?

— Oui, adieu, adieu, mon ami, mon aimé. Lui, gémissait comme un patient qu'on opère.

]e fut Amy qui s'arracha aux lèvres de Pèlerin. Clle prit la route qui descendait vers la ville. Très vite, sa silhouette sombre disparut. Il oulut l'appeler, courir... A quoi bon? Sur les ives du lac, les lumières innombrables se evaient en constellations dorées. Les trams apides et sonores allumaient dans la nuit

l'éclair bleu des étincelles au fil des trolleys. Le trains, dans les tranchées proches, illuminaien d'un rouge reflet leur panache de fumée. Anr avait raison : ils s'éveillaient du rêve; ils étaien descendus dans le séjour des hommes.

Montreux— Tamaris (1901-1902).

Paru. — 'L. Maketbeux, directeur, 1, rue Cassette. — 2557.

La Bibliothèque Université d'Ottawa Echéance

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