CHAPITRE HT
Ce même soir-là, malgré la neige, le docteur Esther ne regretta pas sa faction accoutumée sous les fenêtres de ses malades : il récoltait rarement d'aussi précieux secrets.
Il avait pris ce pli, de parcourir, après souper, la terrasse qui couronnait la galerie de cure. L'année précédente, une belle nuit de lune, il admirait la façade blanche et la douce lueur blonde des lettres d'or du fronton, sans penser à mal ; et soudain, il s'aperçut que, dans le silence, toutes les conversations animées s'échappaient par les fenêtres ouvertes. Remarque évidente; et pourtant personne n'y songeait. N'est-ce pas le signe des grandes découvertes? Toujours simples,
elles nous sont révélées par des hasards, où le sage voit le doigt de la Providence. Certainement, après quelques semaines de séjour, les curistes oubliaient cette fenêtre ouverte ; ils ne s'en méfiaient pas plus que d'une fenêtre fermée. Autre circonstance heureuse: toutes les chambres, nécessairement tournées vers le Midi, ouvraient sur la façade. Le passant recueillait toutes leurs voix. A peine les paroles échappées des étages supérieurs se perdaient-elles un peu ; mais là n'habitaient que des gens à juste prix, dont les propos n'importaient guère . Enfin, les entretiens décisifs franchissaient seuls la fenêtre, les colloques où le ton s'échauffe, où s'oublient toute mesure et toute retenue; tandis que les conversations banales, à voix courante, restaient à l'intérieur ; par un dernier trait du destin favorable, la façade tamisait les paroles ; elle gardait l'ivraie et ne laissait tomber sur le docteur Esther que la moisson du bon grain.
Aussi, par les belles nuits froides et silencieuses, le médecin-directeur cheminait doucement dans la neige, sous les fenêtres. Et la maison parlait, par ses cent bouches ouvertes.
Oh ! il n'écoutait pas ses malades par curiosité. 11 complétait son diagnostic. Et même, à les entendre ainsi, dans le recul, dans le calme et le froid, il jugeait mieux de leurs intérêts qu'eux-mêmes. Il pouvait guider secrètement leur destin. Il ne voulait que leur Lien et celui de Mont-Arvel.
Cette demoiselle Chardonne... qui aurait cru... de quel élan courait-elle à sa perte I Et Robert Pèlerin ne la sauverait pas toujours. Une frénésie contagieuse, émanée des malades, gagnait donc les gens sains? Après cette jeune fille, pourtant guérie, Madame Decharme, rose de santé, jetait par la fenêtre les éclats de sa colère! Quelle brebis enragée... Tromper son mari!... Oser avouer son crime. Et le Morini, qui s'imaginait pouvoir allègrement s'enfuir au matin avec sa complice...
Tous ces gens-là vont compromettre la renommée de la station. La date arrive où les curistes quitteront la montagne. Emporterontils donc des souvenirs de scandale et de mort, au lieu de répandre, dans le séjour des hommes, les louanges de Mont-Arvel? Une sérieuse, une
urgente opération d'ensemble s'impose. Elle débute heureusement avec l'expulsion de Labernière et de sa compagne. Le docteur Esther la poursuivra dès l'aube prochaine. Et comme la façade s'endort derrière son voile mouvant de neige, le médecin-directeur rentre mûrir ses projets à la chaleur de l'oreiller.
Dès le jour, il prit position dans son cabinet. Le vol serré des flocons laissait suinter une lumière terne et grise. La couche blanche étendue depuis des mois sur Mont-Arvel foisonnait, se boursouflait en reliefs onduleux et mous. Des nuages lourds de neige semblaient s'être posés sur le sol.
D'abord, le docteur Esther manda Loublieux.
— Dès que M. Morini sera réveillé, faites-le prier de passer ici. Je tiens absolument à le voir avant qu'il sorte. Veillez-y.
Car, avant une heure, le gaillard filerait, s'il voulait prendre le premier train.
Et les Labernière! Tout était-il prêt pour leur départ? Leurs bagages? Leur note?...
Le majordome interrompit :
— Mais ils ne peuvent pas s'en aller ce matin : la voie est bloquée ; le train ne marchera pas.
Le docteur Esther se dressa, d'un élan :
— Il faut qu'ils partent.
Ah! non. Elle n'allait pas mourir à Mont- Arvel, celle-là. Le moment était mal choisi. Ils descendraient, coûte que coûte. Parbleu, ils prendraient la route, en traîneau fermé. Ils en usaient bien pour aller voir Blanchard. Tout de suite, qu'on les avertisse du changement. Et vite, aux écuries : une voiture, des chevaux, un cocher.
— Sacredié, monologua Loublieux en filant le long des couloirs, il paraît qu'elle est mûre.
L'horrible mot, dans son jargon d'office, s'appliquait à ceux que le docteur Esther renvoyait dans la vallée : le fruit allait se détacher de l'arbre.
Le médecin-directeur s'embusqua derrière le rideau de sa fenêtre. 11 ne respirerait librement qu'après le départ de la mourante. Le traîneau — un carrosse de gala, or et rouge, — vient se ranger devant le perron. Puis Labernière, portant dans ses bras sa compagne, enveloppée
d'une couverture, descend les marches. Dieu soit loué! Elle vit encore. Très vite, il l'installe dans la voiture et s'y enferme à son tour. Les adieux, maintenant, sous la neige. Mademoiselle Chardonne, suivie de son Pèlerin, se penche pour une dernière étreinte. Dieu! que ces épanchements de famille sont longs! Us n'en finiront donc pas?... La jeune fille, soutenue par Pèlerin, remonte les marches du perron. Une petite main pâle s'agite à la portière. Et le traîneau, dont les chevaux enfoncent jusqu'aux genoux dans la couche molle, s'engage lentement dans les lacets indécis de la route, sous l'épaisse tombée de neige. Ils sont partis... Loublieux se glissa dans le bureau.
— Tout s'est bien passé? demanda le docteur Esther. Le traîneau?...
— Admirable. Ils m'ont remercié. Le plancher leur brûlait les pieds. Ils veulent attraper le train de dix heures, à Roche. Mais c'est la petite sœur, qui prend mal la chose. Son céramiste lui tapote les mains, dans le salon...
— C'est bien. J'aviserai, dit le docteur Esther. Oui, il aviserait. Immédiatement. C'était la
suite logique de son opération de police. Après s'être débarrassé de la mourante, il sauvegarderait la jeune sœur guérie. Une miraculée, une vraie. Des symptômes évidents de phtisie disparus en quatre mois de cure. Elle allait pouvoir rentrer en France — un pays sans station d'altitude — et là, par la vertu de l'exemple, elle travaillerait plus à la gloire de Mont-Arvel que toutes les affiches et toutes les circulaires de Tercoz, le lanceur de stations. Mais quoi? Au lieu d'apparaître au foyer familial toute rayonnante de pure santé, au lieu d'être, dans le séjour des hommes, la louange vivante de Mont-Arvel, rapporterait-elle parmi les siens les larmes, la honte et le scandale?
Car enfin, ce Pèlerin... Impossible, évidemment, de nier les vertus de ce jeune homme. Ses soins attentifs ont aidé au succès de la cure. Il iutte contre d'impures tentations. La veille encore, l'écho de sa victoire a passé la fenêtre ouverte. Mais tous les vainqueurs aboutissent à la défaite. La chair finit par triompher : cinq années d'observation à Mont-Arvel ne l'ont que trop prouvé au docteur Esther. Pèlerin obéira tôt
ou tard à la loi fatale. Surtout que la chère enfant, bouleversée par la vue de sa sœur, se croit toujours malade. Imagination : la sensibilité de la cicatrice donne l'illusion de la blessure. Dans ce jeune sein, où sont éteints les feux du mal, ne gronde plus que le détestable amour. Elle confond les deux fléaux. Mais le docteur Esther la sauvera du démon. Il faut qu'elle reste, par le monde, la vierge du miracle. Quels hosannahs retentissant au loin, parmi les siens, à la revoir, éclatante de santé! Et quelle malédiction au contraire à la retrouver souillée!
C'est à sa famille qu'il faut songer. Heureusement, Blanchard se plaît à bavarder sur sa protégée. Le docteur Esther connaît maintenant l'entourage d'Amy Ghardonne comme s'il l'avait vu : la maman, les sœurettes, l'ingénieur Donnet. Quelle joie, pour tout ce petit monde, de la savoir guérie, de l'accueillir, de la venir même chercher! Et quelle récompense, pour le médecin-directeur de Mont-Arvel, d'annoncer luimême la bonne nouvelle à ces braves gens," de les presser de reprendre la chère enfant!...
Ayant consulté des notes, le docteur Esther
prit une imposante feuille de papier à lettres. L'en-tête gravée représentait un Mont-Arvel idéal, où des jardins de délices reliaient des bâtiments plus hauts que les montagnes. Et d'une grande écriture chaste, sans ces pleins, ces déliés aux silhouettes lascives, il écrivit :
Madame,
« Mon médecin-assistant, le docteur Blanchard, m'avait chaleureusement recommandé mademoiselle votre fille. La satisfaction que j'éprouve a vous annoncer moi-même sa guérison, après quatre mois de séjour à Mont-Arvel, excusera la liberté que je prends de vous écrire sans vous connaître. C'est en effet pour moi une allégresse toujours nouvelle de constater l'éclatant succès d'une cure, car nous ne sommes heureux que dans la mesure où. nous travaillons au bonheur des autres.
« Désormais, votre chère enfant peut reprendre ses occupations à Fclletin. Vous aurez sans doute grand'hâte de la rappeler près de vous.
« Je crains que, retenue à votre foyer, vous
ne paissiez pas, comme certains parents, avancer l'heure d'embrasser votre fille en la venant chercher ici. Mais peut-être serez-vous heureuse de confier cette tendre mission à quelqu'un des vôtres, aussi pressé que vous de revoir mademoiselle Amy et plus libre que vous de ses mouvements? Pour ma part, je me féliciterai de la savoir au plus tôt sous une sûre sauvegarde.
« Je pense donc recevoir, d'ici peu de jours, votre émissaire où votre adhésion au départ.
« Veuillez agréer, Madame, mes salutations respectueuses.
« Docteur Esther,
Médecin-directeur. »
De la sœur mourante, pas un mot. Les dissentiments de famille sont éminemment respectables.
L'adresse écrite, l'enveloppe collée, le docteur Esther appela, d'un coup de timbre, le portier Diéner :
— Cette lettre au premier courrier qui descendra dans la vallée.
Il ajouta :
— M. Morini n'est pas encore descendu?
Voyez donc. Je l'attends.
Car le tour venait de l'italien, dans l'opération d'ensemble. Ce gaillard-là ne doutait de rien! Il criait par les fenêtres qu'il enlèverait madame Decharme dès le premier train. Et il n'avait même pas payé sa note. Il ne le prendrait pas, son premier train. D'abord parce que la neige, providentielle, bloquait la voie. Ensuite, parce que le docteur Eslher méditait, par un coup de maître, d'assurer le triomphe de la morale et de garantir les intérêts de Mont-Arvel.
Le médecin-directeur avait vu bien des faces d'agonie. Pourtant, à l'apparition de Morini, il eut peur.
Devant lui surgissait le tragique Pierrot de la pantomime, le masque blanc, taché de rouge aux lèvres et de noir aux yeux. Dans cette pâte de farine, la maladie sculptait ses empreintes profondes, ravinées encore par l'excessive fatigue d'une nuit de folie, cette nuit de plein amour rêvée par tous les amants que l'existence sépare, nuit de morsures et de cris sauvages,
où la certitude d'être acculé à la mort libérait Morini de toute réserve, de toute contrainte, attisait encore son corps embrasé, nuit où se replie, où se condense toute une vie.
Au matin, il dormait enfin, d'un sommeil palpitant de sursauts, grouillant de monstres, quand le portier Diéner le vint chercher de la part du docteur Esther. Une courte accommodation : « Ah! Oui. Ruiné. Impossible de fuir... en finir. » Et être réveillé par son ennemi, ce jour-là! Que lui voulait-il donc encore cet Esther? Il s'habilla comme on s'habille dans un incendie, sans garder le souvenir de ses gestes.
— Monsieur, dit le docteur Esther, la note de votre dernier mois de séjour vous a été vainement présentée plusieurs fois. Je n'ai pas voulu que M. Loublieux ou quelque autre vous le rappelât. J'ai tenu à vous conseiller moimême. Vous n'ignorez pas que nos frais sont considérables. Nous ne pouvons pas indéfiniment attendre. Etes-vous en mesure de payer?
— Non, Monsieur.
Ce fut répondu d'une voix d'automate, d'une
voix de carton. Et rien ne vivait dans le masque blanc que les taches rouges et noires de la bouche et des yeux.
Le docteur Esther avait préparé son questionnaire. Quoique surpris de cette voix étrange, il poursuivit :
— Excusez mon indiscrétion. Sans doute, vous disposez par ailleurs de ressources que vous pouvez réaliser?
— Non, Monsieur...
Tant de calme chez cet être de violence inquiétait le docteur Esther. Néanmoins :
— Voyons. En cherchant bien, autour de vous. Certainement vous trouverez un ami, un répondant prêt à vous obliger dans cette circonstance difficile, mais passagère?
— Non, Monsieur...
Le docteur Esther avala péniblement sa salive. Devant lui, dans ce masque de plâtre, toute la vie se réfugiait, brûlante, sous l'arcade noire des paupières.
Le médecin avait déjà vu ces yeux-là. Mais il ne pouvait pas, il n'osait pas se souvenir... Sous leurs feux aigus, son cerveau, lui semblait^
il, se desséchait. Tremblant de s'égarer, il suivait pas à pas son plan.
— Vraiment... vous ne connaissez personne? vous ne nourrissez aucun projet? Nombre de jeunes gens songent à réparer par une sage union le désordre de leur vie. Un tel espoir autoriserait notre patience. Jamais les rapprochements de la vie à Mont-Arvel ne vous ont suggéré une pareille pensée?
— Non, Monsieur.
Toujours cette froideur de statue, cette voix de spectre. Le docteur Estlier perdait pied. Les phrases préparées se débandèrent, à la dérive :
— Vous m'excuserez... Associé de longs mois à leur vie, je porte intérêt à mes hôtes. Votre intimité avec la famille Decharme... je pensais qu'un projet... qu'une union...
Le tragique fantôme enfin s'émut : une poussée en avant des épaules, une secousse électrique des poings serrés. Alors, le docteur Esther lâcha son beau plan, si purifiant et si pratique. Il le jeta d'un bloc, pour se défendre, pour assommer son étrange adversaire :
— Eh bien, oui, quoi? Epousez mademoiselle
Decharme. Elle est libre, charmante, riche... Vous effacerez le passé. Vous assurerez l'avenir.
— Canaille! hurla Morini.
Il se pencha, s'appuya des deux mains à la table. Et l'haleine de fièvre qui portait sa colère souffletait en plein visage le docteur Esther.
— Bandit! Je vous regardais haleter d'avarice. Je guettais quel immonde crapaud vous alliez vomir. Pour être payé, uniquement pour être payé, vous m'offrez un marché infâme. Et vous le savez infâme. Car vous nous espionnez, j'en suis sûr maintenant. Vous fouillez jusqu'aux vidures des chambres, pour découvrir nos faiblesses et nos misères, nous tenir ensuite dans votre grosse main sale, pour nous presser, nous faire dégorger de l'argent, encore plus d'argent.
Il se redressa, croisa ses bras. De nouveau, dans la face de plâtre, toute la vie se réfugia sous l'arcade sombre des sourcils. Ces sautes soudaines de calme et de violence terrifiaient le médecin. Froidement, Morini reprit :
— Savcz-vous que vous êtes un grand misé rable, docteur Esther? Des hommes ont entrepris cette œuvre, très belle, très noble, très juste, de demander à la montagne le salut des malheureux agonisant dans la vallée, d'inviter la nature à réparer ses propres erreurs, d'appeler une caresse du ciel au fond des poitrines malades. Leur voix est entendue. L'Alpe accomplit des miracles. Et vous, docteur Eslher — et c'est là le crime impardonnable — vous avez avili l'œuvre sainte entre toutes, vous en avez fait Mont-Arvel. Comprenez-vous? Yous avez débité en charlatan, l'air, le soleil, la vue; vous les avez vendus, très cher, si cher que les pauvres et les médiocres doivent renoncer au salut, et que les riches eux-mêmes restent effarés du prix où vous leur facturez l'espérance. Oui, voilà l'ignominie : dresser des réclames si hautes qu'elles cachent le ciel, mettre des tourniquets aux portes de l'azur. Et vous trafiquez de la vie, de la vie sacrée, avec des ruses de mercanti, des coups de pouce à la balance : la guérison promise aux incurables, des malheureux chassés à l'avant-dernier souffle, des cadavres
escamotés, tous les abominables cuisinagcs du médecin tombé, par amour du lucre, au rang de marchand de soupe.
Le docteur Esther voulut se lever, parler. D'un geste impérieux, à dislance, par-dessus la table, Morini le renfonça dans son fauteuil. Enlevé d'un nouvel élan de furie, il hurla :
— Et que dire de nos pauvres intrigues, tolérées par vous tant qu'elles vous servent, brisées dès qu'elles vous nuisent!... Pour cet amour que vous détestez, vous montrez, sous vos dehors austères, toute la souple complaisance d'un tenancier louche. Oui, c'est là l'ironie bouffonne. Du puritain que vous êtes par pauvreté de sens et d'âme, l'avarice a fait le plus servile entremetteur!... Si, si, proxénèle, voilà bien votre nom, et vous avez vendu aussi la montagne vierge, la montagne bienfaisante et saine. Vous la prostituez, vous faites la retape sur le seuil : « Entrez ! Entrez ! On ne meurt pas à Mont-Arvel ! »
Le docteur Esther tendit sa main tremblante vers la porte :
— Allez- vous en... allez-vous-en...
Mais L'autre n'entendait pas. Il reprit sa froi deuv de statue :
— Êtes-vous bien sûr qu'on ne meurt pas i Mont-Arvel?... J'ai grande envie de m'y tuer c< matin même, pourtant. Ruiné, brûlé, fini, j( n'ai plus qu'une ressource...
Tout à coup, il éclata de rire :
— Si je vous emmenais avec moi, docteu Esther ! Ah ! ah ! On ne meurt pas à Monl-Arvel Vous voyez-vous démentant l'enseigne? Ce se rait drôle !
Il sortit de sa poche un petit revolver et le fi sauter dans ses doigts. Le docteur Esther bondil vers la sonnerie du téléphone, posé sur le bureau Mais Morini prévit le geste et, d'un revers de main, envoya l'appareil rouler sur le tapis :
— Je vous défends de bouger, vieux misérable. C'est moi le juge. Vous, l'accusé. Je vous condamne à mort. Nous allons rire!
De nouveau il éclata, les bras au plafond.
La folie ! Le docteur Esther, tassé dans son fauteuil, la voyait maintenant grimper sur cette face tragique, nouer des muscles, en rompre d'autres. La folie... l'un des innombrables ca-
priées de la tuberculose. . . Il la reconnaissait enfin, pour l'avoir vue déjà, chez des malades, allumer aux globes des yeux cette vie incandescente...
Il voulut appeler, se tourna vers la fenêtre, la seule, hélas! qui fût fermée sur toute la façade de Mont-Arvel. Oh! pouvoir ramasser l'appareil, sonner. Mais Morini, menaçant, braquait son revolver.
— Je vous défends de crier, de bouger, entendez-vous. Ou je vous abats tout de suite. Vous n'avez donc pas envie de vous souvenir un peu, avant de mourir? C'est vrai, vous, pauvre homme, vous ne quittez rien. Vous avez passé votre vie à tirer de l'or des crachats, à empiler, empiler toujours. Et vous ne connaissez pas d'autre joie au monde. En vous tuant, je vais crever un ballon vide. Tandis que moi... c'est une coupe pleine qui se renverse... pleine de choses magnifiques. Oh ! ces cinq ans, père Esther, si vous saviez. C'est comme une salle de musée, couverte de tableaux, toute tapissée de vie éclatante... En pirouettant sur un talon, on plonge sur le passé, la nature, la beauté. Ah! la beauté, vous ne connaissez pas, père Esther... Les ciselures, le
bronze doux, et fort, le marbre savoureux, le chairs de lumière... Les femmes... des petit coins doux dans le col, autour des lèvres, 1 fuite d'une hanche, la pointe d'une gorge sou la dentelle... des choses, des choses que je n peux pas dire. . . Et les mets délicats. . . la musique les parfums, tout ce qui flotte dans l'air; enfi: tout le butin des sens, tout ce qu'ils apportent là dans la boîte...
Et il se frappait le crâne à grandes tapes dures-
— Au secours! hurla le docteur Esther.
Et sa masse énorme se rétrécissait dans le fau teuil.
— Voulez-vous bien vous taire! Voyez-vou: ce vieux mômierqui s'impatiente? Je ne suispa: pressé, moi. Je rumine. Hein? Vous voyez tou ce que vous avez perdu, à vivre en avare? Ei somme, comme secousse, je n'ai plus à connaître que la mort. Pour vous, c'est un début dan; l'émotion. Ah ! ah ! Vous avez de la chance qu'or n'ait pas d'âme! Voyez-vous tous ceux que vou; auriez retrouvés, dans l'au-delà!... Tous ceu5 que vous avez trompés, tondus, expédiés, escamotés! Quel concert!
Désespérément, (Tune ruée, le docteur Esther, poussa la lourde table vers le fou. Elle bascula. Morini la reçut dans le ventre, hurlant. Et le médecin suivait l'élan, voulait se jeter de tout son poids sur l'arme, sur ce menaçant petit trou noir qui dansait devant ses yeux. Mais le coup tonna, sec, formidable. Le docteur Esther se dressa, les bras levés, gigantesque. Ses mains s'accrochèrent au vide, sa bouche distendue aspira tout l'air de la pièce. De son front crevé, Réchappaient le sang et la vie. Son énorme masse îoire s'écroula, désagrégée par la mort.
Morini lâcha son revolver. Il ouvrit la porte, njamba la rampe de la galerie de cure et bondit >ur la terrasse dans la neige.
Pris jusqu'à mi-corps dans l'écume glacée, il ivance à grands gestes de bras, les jambes haut evées, en baigneur qui entre dans la mer. Mais .ur les pentes, son allure s'accélère. Il se lance, ;lisse, tombe sans heurt, repart, nage, se joue (ans la belle neige comme un triton parmi les lois.
Ah! la blanche, la chère montagne! Enfin, î voilà délivrée. Le vieux qui la vendait est
2o4 LES EMBRASES
mort. Elle pourra se laisser aimer, elle répandr librement les bienfaits de ses charmes. Quell volupté de se rouler sur ses flancs vierges !
Etreindre à pleins bras ses formes pleines., les croupes, les gorges, les mamelons. ..Plus bas la neige cesse. La montagne n'a plus de voile Elle est nue. Les ravins s'ouvrent comme de: lèvres, d'où s'échappe le rire frais des torrents D'autres replis cachent leur mystère sous la mousse des bois... Descendre encore, forcer la montagne jusque dans ses pudeurs secrèles, la posséder, se donner à elle...
Il court, sur les pentes d'herbe rase. Comme! il va vite! Il vole. Il fait des pas de sept lieues, des pas de rêve. Hou ! hou! encore plus vite. Il s'écroule, sans s'arrêter. Il n'est plus qu'une boule qui dévale, qui donne de la nuque ou de l'échiné sur la terre, pour repartir en bonds grandissants. Soudain, le sol se dérobe, et Morini tombe d'un seul jet, disparaît, absorbé par le mystère touffu du ravin.