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— Ce n'est pas ma faute, mademoiseile Kretie, si je nai pu le aéterminer à se mettre en route avec moi. Il est arrivé là-bas, à la ville, un grand nombre de colons, et la plupart sont pris aussi de cette maudite fièvre; le docteur ne sait auquel entendre. Gomme je le pressais de faire le voyage, il m'a répondu en colère : « qu'il avait coupé trois fois la fièvre à M. Reber, et que trois fois la fièvre était revenue; quelô malade avait des peines morales qaineulralisaient l'effet des remèdes, et qu'il ne pouvait rien contre la nostalgie. » Puis il m'a tourné
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le dos. Enfin, à force d'instances, il m'a donné quelques médicaments que je vous apporte... toujours les menées.
— Et, selon toute apparence, ils ne réussiront pas mieux que les précédents, dit Kretle en fondant en larmes Ah l mon bon Schmidt, que ferons-nous?
Mon pauvre père va s'affaiblissant de plus en plus; lui, autrefois si robuste et si actif, ne peut presque plus quitter son lit; toute la charge des travaux et des
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soucis retombe sur vous seul ., Mais sans doute vous n*avez pas manqué non plus de consulter le docteur au sujet de Julia? L'affaiblissement continuel de ma pauvre sœur m'alarme presque autant que le mal de mon père lui-même ; le docteur vous a-t-il donné une ordonnance pour Julia ?
— Il m'a écouté distraitement quand je lui ai parlé d'elle; puis il m'a répondu
qu'il ne pouvait traiter les malades à distance, que si Mlle Reber avait besoin de ses soins, elle devait venir à Stockton. Comme j'insistais, il m'a fait plusieurs questions sur les symptômes qu'elle éprouvait, et il a fini par me dire avec brutalité : « Encore une nostalgie » à laquelle je ne peux rien ! Que cette > demoiselle retourne dans son pays ou » aille rejoindre son amoureux, si elle î en a un ;. cela vaudra mieux que tous » les remèdes de la Faculté. » Là-dessus, il est parti sans vouloir m'écouter davantage.
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— Pauvre sœur ! mais le docteur a raison; c'est le chagrin et non le mal qui la mine et la lue... Eh bien ! mon cher Schmidt, poursuivit Kretle en baissant la voix, ne lui apportez-vous pas du moins quelque bonne nouvelle dont l'effet pourrait être plus salutaire pour Julia que les médicaments du docteur?
— Rien, Kretle, répliqua Schmidt avec accablement.
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— Quoi! pas une lettre de France ou de New-York'' pas naême un mot de M. Girard?
— Absolument rien. Je suis chargé d'une lettre pour le voisin Burgwillers; mais M. Jones m'a donné par deux fois l'assurance qu'il n'était arrivé aucun paquet à l'adresse de la familla Reber.
— C'est inconcevable ! Eh I bien ,
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Schmidt, pendant que nous sommes seuls, je veux vous dire toute ma pensée à cet égard : ce silence prolongé des personnes qui peuvent nous porter de l'affection ou de l'intérêt est il naturel ? Ne soupçonnez-vous pas, comme moi, qu'un ennemi intercepte nos lettres dans le but de nous nuire et de nous désespérer ?
— Je l'avoue, Kretle, cette pensée m'est venue déjà; mais il faut bien
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.se garder d'accuser que^qu'un d'une pareille infamie avant d'être sûr...
— Je n*accuse pas , el cependant, Schmidt, il s'est trouvé des hommes pour commettre des crimes non moins lâches et non moins abominables.
— Que faire alors'' Si Reber revenait à la santé, je pourrais me rendre à New -York et m'informer des causes de ce silence ; mais comment vous laisser
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seules avec votre père malade dans cette solitude^
— Ne nous quittez pas, ne songez pas à nous quitter, Schmidtl s'écria Kretle avec feu ; bon Dieu ! que deviendrions-
nous sans vous ?
Puis, craignant de s'être exprimée Bvec trop de vivacité, elle reprit en baissant les yeux :
— Julia certainement doit nous voir
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de la maison, et j'aurais cru qu'elle accourrait au-devant de nous; mais elle ne compte plus sur d'heureuses nouvelles, et elle ne se presse pas de venir chercher des déceptions. Peut-être aussi notre père se trouve-t-il plus mal, bu bien elle-même... Allons, Schmidt; retournons à la ferme, et, pendant le trajet, vous me raconterez en détail votre visite à Stockton .
Avec l'aide de Polak, elle poussa les vaches dans le sentier tortueux qui mon-
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tait à l'habitation et se mit à marcher à côté de Schmidt.
Ils firent ainsi quelques pas en silence; Kretle reprit enfin :
— En allant à la ville, Schmidt, vous aviez un autre but que do consulter le médecin pour nos pauvres malades; vous étiez encore chargé de contracter un emprunt au nom de mon père ; eh.
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bien ! M. Jones consent-il à nous faire de nouvelles avances ?
— Avec M. Jones , chère Kretle^, comme avec le docteur, je n*ai pas été heureux cette fois dans mes négociations : je n'apporte au logis ni argent ni provisions. Quand j'ai présenté ma requête à M. le facteur, il est allé chercher son grand registre, et m'a dit de son ton doucereux que Reber devait à la' compagnie une somme qui.
avec les intérêts , dépassait déjà mille dollars; que la propriété ne pourrait peut-être s'évaluer à pareille somme, et que, loin de vouloir nous avancer encore de l'argent, on songeait à nous réclamer prochainement l'arriéré.
— Serait -il possible , mon cher Schmidt ? Alors, juste ciel ! que deviendrions-nous ?
Ah ' Kretle, nous sommes entre
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les mains de spéculateurs sans entrailles, et j'ai prévu depuis longtemps... Du reste, M. Jones m'a dit que cette affaire ne dépendait plus de lui. Il est arrivé récemment de New-York un nouveau facteur chargé des pleins pouvoirs de la société William Bell ; ce nouveau facteur a seul l'autorité suffisante pour accepter ou refuser les emprunts, et c'est à lui que nous devrons nous adn sser à l'avenir. M. Jones, si l'on en croit ses lamentations hypocrites, est accusé d'un excès d'indulgence, de commisération envers les débiteurs de la
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compagnie; il devra sê ijorner désormais à remplir ses devoirs de ministre méthodiste et quelques autres fonctions subalternes.
— Dans ce cas, Schmidt, pourquoi n*avez-vous pas cherché à vous rapprocher du nouvel agent et tenté de l'émouvoir en notre faveur? Si dur et si avare qu'il soit, il ne saurait être plus dur et plus avare que l'ancien,
— Qui sait, Kretle! répliqua Schmidt
en détournant la tête; d' ailleurs il ne se trouvait pas à Stockton; il était en tournée dans le voisinaq^e, chez des co- Ions dont la position est la même que celle de Reber. Mais nous ne pouvons manquer de recevoir bientôt sa visite, car M. Jones m'a assuré qu'il passerait par ici d'un moment à l'autre. ^
— 11 \iendra ici 1 s'écria Kretle. Ah ! tant mieux ! il verra nos chagrins, nos souffrances supportées couragcîusement, et nous le' supplierons avec tant d'in
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stances qu'il ne nous refusera pas son appui .
Schmidt ne répliqua pas, mais il hocha la tête comme s'il n'eût pas partagé cet espoir. Au moment où l'on appro- V chait des palissades, il demanda d un air d'intérêt :
Tête-de-Feu estil de retour?
- Pas encore et son absence com-
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mence à m'inquiéter. Il est parti depuis huit jours pour aller chasser dans la prairie, et, quoique son humeur nomade ne lui permette pas de 3'arrêter longtemps dans le même lieu, jamais, depuis
que nous connaissons ce digne homme, il n'était resté si longtemps éloigné de
rhabitation. Pourvu qu'il ne lui soit pas ^ arrivé quelque malheur !
— Ne craignez pas cela, mademoiselle Kretle; Téte-de-Feu sait prévoir le péril et s'en préserver. . Néanmoins je
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regrette beaucoup son absence dans
les circonstances critiques où nous sommes.
— Eh quoi ! mon bon Schmidt, di Kretle en s'arrêtant, ne compteriezvous plus sur vous-même pour nous conseiller et nous défendre? Cependant, depuis notre départ de France, vous n'avez pas failli une seule fois à cette généreuse tâche... Tenez, Schmidt, ajoutât-elle avec attendrissement, je n*ose d'ordinaire vous exprimer com-
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bien je suis touchée de vos soin?, de Yos sacrifices; mais je n'y puis plus tenir et il faut que vous sachiez...
Elle s'interrompit et baissa les yeux.
— Kretle, ma chère Kretle, répliqua Schmidt non moins ému , pourquoi nac'hevez-vous pas ?
Je voulais dire seulement que j'a-
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vais pour vous autant d'affection que de reconnaissance.
— Merci; Kretle, mais je ne mérite pas cette reconnaissance. S'il faut le dire, en dépit de moi-môme, en dépit de vos refus persévérants, je conserve une espérance qui me rend faciles tous les sacrifices ; et, bien que vous m'ayez défendu de revenir sur ce sujet...
— Paix ! mon ami, mon frère ! inter-
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rompit Kretle ; vous savez bien que je ne puis jamais être votre femme.
— Pourquoi cela? répliqua Schmidt avec énergie. Qui vous en empêcherait si vous aviez vraiment pour moi cette estime et cette affection dont vous parlez? Je n'aurais pas voulu réveiller ces douloureux souvenirs du passé ; mais, puisque vous les avez rappelés vousmême, au nom du ciell que craignez-, vous maintenant? A mes yeux, comme aux yeux de Dieu, vous êtes demeurée
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pure ; et qu*avons-nous ici à redouter de la médisance , des préjugés qui régnent si despotiquement dans le reste du monde? Ah ! Kretle, si vous le vouliez, cette solitude deviendrait pour moi comme un paradis !
— Paix! encore une fois, Schmidt, répliqua la jeune fille toute palpitante. Tant que l'homme dont le nom seul suffît pour appeler la rougeur sur mon front sera sur la terre, je n'accéderai pas
à votre désir, dussé-je moi-même en mourir de regret !
Schmidt, par un mouvement spontané, se tourna vers un point éloigné de riiorizon et parut menacer un ennemi invisible; Kretle remarqua ce geste mystérieux.
— J'ai dit cela, mon ami, ajouta-t-elle avec un sourire triste, parce que la pensée de le tuer ne saurait entrer dans
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votre âme honnête e; bonne. D'ailleurs, un espace immense nous sépare de lui, et, selon toute apparence nous ne le re verrons plus.
Schmidt demeura profondément abattu.
— Je n'ai jamais eu de bonheur, murmura- 1- il enfin avec sa douceur mélancolique, et la fatalité qui s'est attachée à moi depuis mon enfance me
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poursuit encore. Cependant je ne me considérerai pas comme tout à fait malheureux, Kretle, tant que vous me permettrez de rester près de vous et de vous consacrer mon existence.
Kretle lui tendii une main qu'il retint entre les siennes.
On atteignit ainsi les palissades, dont la porte était demeuré ouverte afin que les bestiaux pussent entrer librement,
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et les paisibles animaux se hâtèrent de regagner leur étable. Tandis que le jeune homme s'occupait du cheval fatigué, Kretle arrangeait ses vaches pour la nuit. Leur besogne était à peine terminée quand ils virent Julia traverser l'enclos pour venir les joindre.
L'aînée des demoiselles Reber était dans un état digne de pitié; sa pâleur diaphane, ses yeux cernés, sa faiblesse, annonçaient une consomption avancée-
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Elle n'avait pour coiffure que les tresses épaisses de ses cheveux noirs, et une robe flottante recouvrait ses membres amaigris; cependant elle paraissait écrasée sous le poids de ses vêtements, et elle se traînait avec effort. Elle sourit à Kretle, et, tendant la main à Schmidt, elle lui dit simplement :
— Eh bien ! mon ami, avez-vous réussiî
Schmidt secoua la tète.
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— Je m'en doutais, répliqua Julia d'un ton mélancolique, mais sans montrer ni désappointement ni surprise.
Allons, venez vite, mon père sait que \ous êtes de retour, il vous attend, et l'impatience lui fait du mal.