CHAPITRE QUATORZIÈME
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Les Boavelle*.
Trois mois se sont écoulés et nous avons à présenter au lecteur un tableau bien différent de celui qui a fait l'objet des précédents chapitres. L'inondation
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avait disparu depuis longtemps ; la rivière, rentrée dans son lit, n'avait plus que l'apparence d'un tranquille cours d*eau, .serpentant à travers des rangées de saules etde cotonniers. Le printemps, la plus belle saison pour la prairie, avait effacé les traces du fléau qui avait désolé le pays vers la fin de l'hiver. La forêt avait repris sa splendide parure de feuillaige ; les bords de la rivière et surtout les environs de la ferme s'étaient couverts d'une herbe courte et verte appelée graminUy pâturage excellent qui çst particulier au centre de l'Amérique.
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Xa prairie elle-même n'avait plus ses teintes grisâtres et terreuses ; parmi les grandes touffes d'armoise aux couleurs glauques dont elle est toujours revêtueon apercevait des places d'un vert écla, tant. Malheureusement le soleil de feu qui resplendissait chaque jour dans un ciel sans nuage, un vent desséchant qui soufflait par intervalles sur ces vastes solitudes où rien ne pouvait arrêter ou modérer son cours, devaient en peu de temps effacer ces teintes riantes, cette végétation passagère, et rendre au désert son aspect de stérilité.
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La ferme et les défrichements qui en étaient les dépendances ne paraissaient pas non plus avoir beaucoup souffert, ou du moins les désastres avaient été prompteraent réparés : il avait suffi de consolider les pieux ébranlés par les courants et de remplacer ceux qui a- aient été arrachés. A la vérité, il avait fallu ensemencer les terres de nouveau, ce qui avait été une grosse dépense pour le colon; mais la récolte s'annonçait d'une manière merveilleuse : ce sol vierge semblait vouloir donner des produits en raison directe des difficultés qu'il avait opposées à la
culture. On eût pu voir, à travers les palissades, de beaux plants de maïs en pleine fleur, des champs luxuriants de pommes de terre, et même de belles nappes de blé aux épis déjà formés. En dehors des enclos, des tas de foin odorant séchaient au soleil ; et malgré cette récolte abondante» la terre, toujours fraîche au pied de la colline, offrait aux vaches un pacage qui semblait renaître à mesure qu'on le tondait.
Aussi, à l'époque dont nous parlons.
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vers la fin d'une chaude journée, tous les bestiaux de la ferme, c'est-à-dire quatre vaches aux flancs rebondis et deux veaux nouveaux-nés, paissaient-ils tranquillement dans l'espèce de vallon qui séparait l'habitation de la forêt. Il 5'était formé en cet endroit^ depuis la dernière inondation, une petite source que les ardeurs de l'été ne devaient sans doute pas tarder à tarir, mais qui provisoirement entretenait dans ce pli du terrain une verdure fleurie. Le vigilant Polak, le chien de l'habitation, se trouvait là aussi, rôdant d'un air empressé.
fit s'inferrompant parfois pour donner la chasse à un lièvre de sauges, à un raton dont la piste se trouvait sur son passage. A la rigueur, Polak eût suffi pour garder ces paisibles ruminants, d'autant plus q^u'il était facile de les surveiller delà ferme voisine; mais, afin «ans doute que Tidylle fût complète, une bergère était assise à l'ombre épaisse d'un cotonnier.
Cette bergère ne tenait pas la que-
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nouille traditionnelle de lin ou de laine pour employer ses loisirs, car le lin et la laine manquaient absolument à la ferme des Deux-Sœurs. En revanche, elle avait la jeunesse et h. beauté exigées par les pastorales ; c'était la jolie Kretle Reber. Un chapeau de pailie à larges bords et une robe en cotonnade de couleur claire formaient sa parure, qui était encore en harmonie avec les traditions de réglogue. Mais là s'arrêtait la comparaison, et toute autre assimilation devenait impossible entre la bergère du Kansas et celles de l'Arcadie. Aucun
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chant de fauvette et de rossignol ne se faisait entendre au-dessus de la têts de la pauvre Kretle, aucun berger ne la charmait par les sons lointains d'une flûte ou d'une musette. La nature, à quelque distance autour d'elle, reprenait son caractère âpre et hostile; ei quand le regard s'égarait sur les plaines incommensurables du désert, les idées gracieuses s'envoiaient pour laisser place aux idées de solitude sauvage et de désolation.
Aussi Kretle n'avait-elle pas cet air
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gai et souriant qii*eût dû lui donner le calme apparent de sa situation actuelle , loin de là, son attitude était morne, abattue, ses yeux étaient rouges de larmes. Elle s'occupait d'un ouvrage à l'aiguille; mais de temps en icr^ns elle interrompait son travail pour examiner, 5,oit la ferme, soit le sentier qui se dirigeait vers la forêt, et elle poussait de proi fonds soupirs: -
Le soleil touchait l'horizon sans nua-
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ges, et la crête des collines éloignées commençait à échancrer son disque éblouissant. La jeune bergère jugea le moment venu de retourner à l'habitation, pour aider sa sœur aux travaux de chaque soir. Elle plia donc son ouvrage, se leva, et dit un mot à Polak pour lui commander de réunir les vaches; l'intelligent animal obéit avec des bonds joyeux. Kretle, debout au pied de l'arbre qui lui avait prêté son ombrage, allait donner le signal du départ, quand la vue d'un cavalier qui venait de sortir de la forêt et s'avançait au grand trot
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vers les défrichements , la retint
la même place : elle avait reconnu Schmidt.
— Enfin I murmura-t-elle avec un accent de joie.
Sans doute, de son côté, Schmidt avait aperçu la jeune fille, car il pressa encore le pas de sa monture et ne ré-
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pondit pas aux caresses du chien qui était accouru pour lui souhaiter la bienvenue. En peu de temps il fut auprès de Kretle et mit pied à terre. Il était vêtu avec plus de soin qu*à l'ordinaire, et semblait revenir d'un voyage pour lequel il avait pris le cheval de Reber.
Les deux jeunes gens se saluèrent par un sourire affectueux.
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— Eh bien, chère Kretle, demanda Schmidt avec empressement, comment va le malade ?
— Depuis hier que vous êtes parti, mon bon Schmidt, il ne s'est manifesté aucune améUoration ; le dernier accès de fièvre a été aussi violent que les autres. C'est à perdre l'espoir et le courage! Je pensais, Schmidt, que vous auriez décidé le médecin de Stockton à vous accompagner ici ?