ÉLIE BERTHET
Parmi les romanciers les plus estimés de notre époque , M. Elle Berthet a sn conquérir une place à part. Ses ouvrages, pleins de naturel, de vérité, de bon sens, paraissent être plutôt des histoires que des romans. Il ne donne pas dans le travers de certains autres écrivains 3n vogue, qui, à force de complications, d'événements bizarres et impossibles, arrivent à produire des œuvres aussi obscures, aussi peu intelligibks que déraisonnables. Sa manière est celle du gi-and romancier anglais Walter Scott, auquel on l'a comparé plusieurs fois; et, comme Walter Scott, tous ses ouvrages sont frappés au coin d'une moralité rigoureuse. Sans écarter les passions violentes, les fautes, les crimes qui existent dans la société humaine, et qui sont un des éléments de l'intérêt dramatique, il ne manque jamais de les blâmer et de les flétrir. Aussi l'appelle-t-on le romancier des familles , et, en eflFet, tout le monde peut lire ses ouvrages, sans crainte de se souiller l'imngination, d'altérer son sens moral ou de s'endurcir le cœur.
Ces qualités de M. Elle Berthet sont surtout apparentes dans le beau roman les Emigrants, que nous publions aujourd'hui. L'histoire est si simple, si vraie, si touchante, qu'elle semble réelle, et l'on croirait que le romancier a reçu les coniidences de quelqu'unes de ces pauvres familles qui abandonnent leur sol natal pour aller chercher au loin une vie plus douce et plus prospère. Les causes ordinaires de l'émigration, les fatigues et les dangers auxquels s'exposent les emigrants, leurs illusions naïves, leurs mécomptes, et souvent les catastrophes auxquelles ils succombent, sont exposés avec une grande puissance et avec le plus vif intérêt. Aussi ne doutons-nous pas que le nouvel ouvrage de l'auteur des Catacombes de Paris, des Chauffeurs, du Garde-Chasse et de tant d'autres romans qui ont mérité la faveur du public, n'obtienne en librairie un immense succès .
GUAPHRE PREMIER.
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La rencoitre (Sotte).
Le fuyard arait descendu avec une rapidité vertigineuse la colline que couronnait l'habitation de Reber, et il venait de s'engager sur un terrain accident
té, situé entre la colline et la forêt. Or, les colons avaient creusé là un fossé assez large, destiné à conduire les eaux du ravin dans les défrichements. Ce fossé en ce moment était rempli de neige à demi fondue, qui le mettait de niveau avec le sol environnant. L'Indien, tout occupé de surveiller ses ennemis et d'ajuster une nouvelle flèche à son arc, ne vit pas l'obstacle. Quand il atteignit le fossé, son pied ne rencontra que le vide, et il tomba. La rapidité même de sa course donna une extrême violence au choc ; son front heurta con-
LIS ÉMlGRàNTS. &
Ire une pierre, et il demeura étourdi sur place.
— Alerte ! alerte ! s'écria Tôtede-Feu; entourons-le... Il est à nous.
Schmidt se débarrassa de son fardeau pour ne garder que sa carabine, tandis que Reber abandonnait son cheval à lui-même, et tous deux coururent avec Tête-de-Feu vers Tendroit où venait de tomber le sauvage. Celui-ci n'a-
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vait pas tardé à revenir de son étourdissement; il se relevait en chancelant, et il agitait son arc qui s'était brisé dans sa chute, quand il se vit entouré de trois honomes armés qui le menaçaient de mort au moindre mouvement.
Il n'essaya plus de fuir ou de se défendre. Les guerriers rouges ne connaissent pas ces sentiments chevaleres- jl^ ques qui poussent parfois les Européer.s à une entreprise évidemment impossi»
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ble OU inutile. Aussi parut-il se résigner à son sort et prit-il cette attitude mornr^ par laquelle un Indien annonce qu'il se rend.
Tête- de-Feu s*empressa d'enlever l'arc et le tomahawk de son prisonnier.
— Nous le tenons enfin! s*écria-t-il •^;m ^^^^ ^^ accent de triomphe. Mais surveillez-le bien, mes amis ; cette soumission peut n'être qu'une ruse... Il serait
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^pable de vous planter son couteau à scalper dans la poitrine avant que vous «ussiez vu le mouvement de ses doigfts... Aussi vais-je y mettre ordre, et il sera bien fin s'il parvient à jouer des maina sans ma permission!
Il tira de son vieux carnier une corde qui lui -servait à lier son cheval au piquet dans les campements, et garotta les bras de l'Indien avec une dextérité qui témoignait d'une grande habitude.
USS ÉMICBAMTS.
^Qu'ea teroDS-noiis maintenait t demanda Reber.
— Nous allons le conduire à votre
log-càbin, répliqua Téte-de-Feu avec résolution ; là, je l'interrogerai, et il m'expliquera peut-être ce qu'il voulait faire dans les défrichements. Il importe surtout que nous nous assurions s'il n'appartient pas à une tribu ennemie, et s'il n'a pas dans le voisinage des camarades auxquels il est chargé de servir d'é'daireur.
id LIS tuiGsumis,
Schmidt ne connaissait pas Téte-de- Feu, et il ne savait juscju'à quel point ce personnage méritait la confiance. Il dit bas au colon, avec inquiétude :
Avez-vous songé, Reber, qu'en introduisant ce sauvage dans notre demeure, nous lui apprendrons ainsi combien nous sommes faibles et peu nombreux?
— Rapportez-vous-en à notre nouvelle
LES ÉMIGRAWTS. It
connaissance, mon cher Schmidt, répliqua le colon en souriant; il sait mieux que personne comment il faut agir en pareille circonstance. C'est cet ami courageux et dévoué de M. Girard, que nous avons tant cherché : c'est Téte-de- Feu.
— Tôte-de-Feu ! s'écria Schmidt, dont la figure s'épanouit, ah! monsieur, le ciel vous envoie à notre secours dans jes mortels embarras où nous nous trouvons !
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— Oui, oui, mes cbers compatriotes»
reprit le coureur des bois en sériant un dernier nœud, vous pouvez vous fier à mon expérience. Entre nous, si nous ne jouons pas serré dans cette affaire, TOUS risquez d'y perdre vos bestiaux, vos bâtiments et peut-être vos cbevelures. Rentrons bien vite; voici la nuit, et cet Indien peut avoir autour de nous des complices en embuscade. Vous, monsieur Schmidt, reprenez votre panier et tenez votre carabine prête; vous, Reber, conduisez votre cbeval par la bride et soyez sur vos gardes; je me
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chargerai bien seul de faire marcher ce scélératde peau rouge, s'il montre de la mauvaise volonté... Mais hâtons-nou»
de no\is mettre à couvert derrière les palissades, car on ne sait ce qui pewt arriver.
il dit quelques mots à l'Indien pour lui ordonner de marcher. Celui-ci n'eut pas l'air de comprendre l'idiome qu'on lui parlait; mais Tête-de-Feu lui ayant indiqué d'un geste énergique le sommet de la colline, le prisonnier le suivit sans
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résistance. Reber et Schmidt venaient ensuite, et, chemin faisant, le colon expliqua en peu de mots à son compagnon comment il avait rencontré le coureur des bois.