‹ Les émigrans (la colonie du Kansas) (volume 2)Chapitre 3 sur 16 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

Le prisonnier.

Cependant» au bruit du coup de carabine tiré par le coureur des bois, et surtout aux cris poussés par Reber, Kretle et Julia avaient pris l'alarme dans

iS LES ÉMICRAMS.

l'habitation. Du haut d'une roche élevée au-dessus despaîissades, elles avaient vu, sans les comprendre, toutes les péripéties de la lutte qui s'était terminée par la prise de l'Indien. Quand les voyageurs atteignirent la clôture extérieure, ils n'eurent pas besoin d'employer le signal ordinaire pour annoncer leur arrivée ; les jeunes filles venaient d'ouvrir la porte, et accouraient au-devant d'eux.

Elles commencèrent par se jeter au

LES ÉMIGRANTS. î'J

COU de Reber, pour qui elles avaient craint toutes sortes de périls.

—Ah! cher père, vous nous êtes donc enfin rendu!' s'écria l'aînée.

— Qu'est-il arrivé? demaiida Kretle; nous pensions...

Elle s'interrompit pour regarder Tln^

20 ' LES ÉVIGRANTS.

dien, qui, malgré sa captivité, conservait une attitude calme et fière.

— Ma sœur, poursuivit-elle, je te le disais bien !... c'est uii sauvage , un véritable sauvage que Ton nous amène.

Mais elle s'interrompit, effrayée par la flamme éblouissante qui sortait de$ yeux du prisonnier, et se pressa contre Schmidt.

LES ÊMIGRANT8. 2l

Reber allait répondre à ses filles; Tête-de-Feu ne lui en laissa pas le temps.

— Rentrons, rentrons bien vite, dit-il avec brusquerie, c*est le plus pressé.

On se hâta de pénétrer dans Tenclos, et Schmidt barricada soigneusement la porte, au moyen de solides traverses et de verrous : puis il se mit en devoir

21 LES ÉlUGRANT^.

de décharger le cheval et de le con duire à l'écurie.

— A présent, mes petites demoiselles, dit Têtè-de-Feu, d'un ton timide qui contrastait avec sa rudesse naturelle, vous pouvez causer sans avoir à craindre 4es flèches et les balles... 11 faut pourtant que je m'assure de ce qui se passe dans la plaine.

Il monta sur le toit d'un des han-

LES ÉMICRAMS. 2S

gards,.'et, en dépit de robscurité crois santé, il scruta minutieusement les alentours de l'habitation.

Reber profita de l'occasion pour mettre ses filles au courant des événements et leur apprendre à leur tour comment il avait fait rencontre du coureur des bois.

Kretle et Julie, comme Schmidt, connaissaient de réputation Tête-de-Feu>

24 LES ÉMICRANTS.

et sa présence était bien de nature à leur inspirer confiance dans l'avenir:

Elles accablaient leur père de questions sur leur nouvel hô.+e, quand le chasseur descendit de son observatoire.

— Je ne vois rien, reprit-il, et je commence à croire que ce peau rouge était seul dans le voisinage... Néanmoins, ne nous endormons pas.

Les deux sœurs s'approchèrent alors

LLS ÉMIGRAMS 25

de Tête-de-Feu, et iui exprimèrent affectueusement leurs remercîments pour ]es bons offices qu'il avait déjà rendus à leur père. Rien ne saurait peindre les sentiments d'orgueil et de ravissement qui se reflétèrent sur les traits bronzés du coureur des bois, en entendant ces deux charmantes 'filles lui souhaiter la bienvenue et se féliciter de son arrivée.

— Je ne suis qu'un pauvre chasseur, dit-il avec émotion, et du diable si, depuis plus de trente ans, de jolies petites

26 LES ÉMICBANTS.

YQix comme les vôtres, mesdemoisell^, n^'o.at ainsi chatouillé les oreilles! Girard, le htByp garçon, m'a beaucoup, trop vanté ; niais je sais bien que s'il faut, un jour ou l'autre, donner pour vous la peau de mon crâne, elle est à votre service... Enfin, suffit, que l'enfer me confonde! je ne suis pas un beau parleur, seulement, vous me verrez à l'œuvre dans l'occasion, et c'est ce qu'un homme peut dire de mieux.

Pendant cette CQnyçjçsation, l'on était

LES É^iCr.ANTS. '^l

entré dan$ la pièce prÔAcipale du loghouse. Les jeunes fllles s'empressèirent de bourrer de bois le poêle de fonte, afin de sécher les vêtements des voyageurs, et elles allumèrent deux branelles de sapin qui devaient tenir lieu de flambeaux.

— Allons ! mes enfants, dit Reber avec un accent de bonne humeur, voici l'ahondance revenue enfin au logis ! Préparez-nous un bon repas ppujç /^t^r i'^rrivéç de notre nouvel ami, sans

S8 LES ÉHIGRANVa.

compter, ajouta-t-il en serrant la main de Schmidt, que l'ancien y fera honneur sans doute.

Alors seulement Julia et Kretle purent inventorier les vivres de toutes sortes que contenait maintenant le log-cabin.

Le panier bien garni apporté par Schmidt de chez Burgwillers, le sac de Reber et enfin le daim blessé par le coureur des bois devaient approvisionner la colonie pour quinze jours au

moins, en dépit du surcroît de bouches qui venaient d'arriver.

— Quelle belle pièce de gibier! disait Kretle avec admiration, et puis du biscuit, du café, du thé, que sais-je ! Nous allons avoir un festin^ Aussi, pour que tout le monde profite de la bonne chère, vais -je donner à ce pauvre Polak, qui nous a si bien gardées, ce lièvre de sauges dont rien ne peut corriger Taffreuse odeur de sauvagine.

30 LES ÉUIG1U.NTS.

Bientôt les deux sœurs furent entièrement absorbées pafr les apprêts du souper, tandis que Reber, en changeant ses vêtements mouillés, causait avec Schmidt dans une pièce voisine. Quant à'T'ête-de-Feu, il ne quittait pas son prisonnier, qu'il avait fait asseoir sur un billot, et dont il avait garotté les jambes pour plus de sûreté. L'Indien conservait cette imperturbable gravité que montre un guerrier rouge, même en présence des supplices; il affectait de n'accorder aucune attention aux objets .nouveaux et inconnus qui l'entou-

raient dans cette habitation d'Européenâ. Seulement, quand Kretle ou Julia traversait la pièce en vaquant aux soins du ménage, ses prunelles dardaient un feu dont, malgré ses efforts, il ne pouvait modérer l'éclat.

^Le coureur des bois alluma Sa pipe et vint s'asseoir en face de lui. Toutefois, avant de procéder à un interrogatoire en règle, il se mit à examiner avec uq soin extrême l'Indien que le hasard ve-

32 LES ÊMIGRANTS.

nait de faire tomber entre ses mains.

C'était un jeune homme de vingt ans à peine, qui, malgré ses peintures et ses tatouages, paraissait avoir des traits nobles et réguliers. Son torse, mal couvert par un manteau de peau de castor, avait les plus belles proportions sous les ornements barbares dont il était affublé. Ses membres, sans être gros, décelaient une vigueur et une agilité ex-

traordinaires, et sa contenance témoignait qu'il ne ressentait aucune i^rainte.

Tête-de-Feu ne laissa passer aucun détail de sa personne ou de son équipement sans en faire l'objet d'une investigation particulière. Il observa tour à tour les figures bizarres peintes sur les bras, la poitrine et le visage du prisonnier^ la touffe de cheveux et de plu-

mes qui surmontait sa ièie, son collier

Si LES ÉHIGRANTS.

de griffes d'oiurs et jusqu'à ses mocassins de peau, esjxérant y trouver des indices certains sur la qualité réelle de ce rôdeur. Mais l'expérience du chasseur, en pareille matière, semblait être en défaut, et son front se plissait avec impatience.

— De par le diable ! dit- il enfin tout haut, ce coquin-là est parfaitement déguisé... On le prendrait pour un Indien

LIS ÉKIG1UNT8. 3à

mansos d'une tribu soumiseï et pourtant je gagerais que c'est un espion de ces brigands de Pawnies.

Page 1