CHAPITRE CINQUIÈME
TU >t
La colonie {SuU«).
Les deux sœurs sortirent et traversèrent rapidement Tenclos pour se rendre aux palissades. Nous savons que la ferme était complètement isolée et sur la li«
148 LES ÊMîGr.ANTS.
mite de la prairie. Une pareille situation exigeait certaines précautions ; aussi la porte extérieure demeurait-elle soigneusement close, même pendant le jour.
Julia et Kretle, après avoir reconnu par une fente celui qui arrivait, s'empressèrent de faire jouer les fortes traverses qui assujétissaient les battants de cette porte.
Schmidt était accompagné de Burg-
LES ÉUICiANTS. 1 V;>
willers, qu'il avait rencontré chassant dans la forêt , et l'ancien marquard Tavait aidé complaisaminent à couper du fourrage. Ils revenaient chargés chacun d'un énorme faix d'herbes et de branches vertes ; ils disparaissaient presque sous leur fardeau, et Schmidt fut obligé de nommer son compagnon, dont la présence inattendue aurait pu effrayer les demoiselles Reber.
A peine furent-ils entrés, que le jeune
150 LES ém:grant4.
colon, déposant sa charge sur un tas de bois, s*empressa de barricader de nouveau la porte avec un soin particulier, pendant que Kretle et Julia s'informaient amicalement de Burgwillers et de sa sœur. Schmidt dit aux jolies ménagères, avec sa douceur accoutumée:
— Je vous ai prévenu déjà, mes chères demoiselles , qu'il était dangereux de TOUS montrer à découvert dans l'enclos^
LES Élt:G»V^-TS. ihl
car, à travers les palissades, vous pourriez recevoir une flèche, ou même une balle de carabine.. Par pitié! prenez quelque soin de vous-mêmes; nous avons plus que jamais besoin de prudence.
— Gomme vous dites cela, mon cher Schmidt ! reprit Kretle. Est-ce que, par hasard, vous auriez aujourd'hui des motifs particuliers de crainte?
152 LES ÉMIG'^.A.'iTS.
— Non, mademoiselle; mais..,
— Schmidt ! s'écria Julia, qui avait cru voir de l'hésiiation chez l'honnête jeune homme, vous ne savez pas mentir, car le mensonge est contraire à votre nature .. Si vous aviez fait quelque découverte alarmante, il serait plu* sage de nous avertir.
— Eh bien î donc, j'en conviens, j'ai
LES ÉMIGRArjTS. 165
trouvé non loin d'ici des empreintes de mocassins toutes fraîches sur la neige.
A la vérité, ces empreintes étaient celles d'un seul homme, et nous n'aurions pas grand' chose à redouter d'un rôdeur isolé. Peut-être même ces traces n'appartiennent-elles pas à un Indien, car beaucoup de chasseurs de ces contrées ont adopté les chaussures des sauvages; toutefois, il est bon de ne pas nous relâcher de notre vigilance ordinaire.
Bah! bah! il n*y a pas de peaux
154 LES ÉMIGUANTS
rouges dans cette contrée, répliqua Burgwillers, car, moi qui rôde sans cesse dans la prairie ou dans la forêt pour chasser, je ne rencontre "pas plus de sauvages que de bisons.
—Et c'estpourtant une rencontre que vous ne seriez pas fâché de faire, n'est* ce pas, monsieur Burgwillers? demanda Kretle.
— Les bisons, oui, puisque je suis venu
LES ÉM!GRÀNTS. 155
pour cela dans ce damné pays; mais ils ont disparu depuis le commencement de l'hiver, et on dit qu'ils ne reviendront plus qu'en grandes troupes au printemps. Quant aux Indiens, je ne désire pas les trouver sur mon chemin; on en raconte des choses...
— Eh bien! moi, reprit Kretle étourdiment, je ne serais pas fâchée de voir enfin un de ces terribles guerriers de la
156 LES ÉHIGP.ÀNTS.
prairie. Nous avons déjà rencontré quelques peaux roujes, soit à New -York, soit pendant notre dernier voyage; mais c'étaient de pauvres diables dégénérés, abrutis par l'eau-de-feu, et couverts de haillons. Ce qui piquerait vivement ma curiosité, ce serait un véritable sauvage avec son manteau de peau de castor, ses peintures de guerre, sa touffe de che ■ veux ornée de plumes, son tomahawk et sa lance.
— Ma sœur, ma sœur, prends garde!
s'écria Julia, un pareil souhait pourrait te porter malheur.
— Vous ne savez pas ce que vous demandez, Kretle, répliqua Schmidt. Mais allons, dit-il en prêtant T oreille aux mugissements qui sortaient de l'étable, nos pauvres bêtes affamées nous ont enten»
dus, et elles commencent à s'impatienter. . Il est temps de leur donner la provende.
118 LES Éli'ICRA.^TS.
— Nous allons vous aider! s'écrièrent les jeunes filles.
En peu d'instants le fourrage fut disposé dans les râteliers, tandis que Schmidt allait puiser de l'eau à une espèce de citerne pratiquée au milieu de rondos. Burg\>illers lui-même prêta la
mam à la besogne, et bientôt l'on entendit les mâchoires des paisibles animaux qui broyaient leur chétive nour-
LES ém:grvnts. 1v9
riture. En revanche, Polak, enfermé dans sa niche, redoublait de clameurs et s'étranglait avec sa laisse à force de s'agiter.
—Voilà encore un pauvre affamé qui invo [ne notre pitié, dit Julia. Messieurs, aucun de vous n'a-t-il rien tué à la chasse?
Moi , rien î répliqua Burgwillers
iSO LES imigKa^nts.
d'un toa sombre; je ne sais quelle infernale chance me poursuit depuis quelque temps !
— Je n'ai guère été plus heureux, dit Schmidt en fouillant dans le carnier suspendu sur son dos. Cependant une pauvre bête m'est partie dans les jambes, là'bas, sur la lisière de la forêt, et je l'ai abattue, quoique ce soit une bien chétive proie.
n tira de son sac un animal de petite
taille, appelé lièvre de sauge ou lièvre des prairies. Sa chair est dure, coriace, et elle emprunte à l'armoise ou sauge, dont cette espèce fait sa nourriture, un goût d'amertume insupportable. Toutefois, à la vue de cette piteuse chasse, Julia ne put retenir un mouvement de joie.
— Ahl Ton soupera ce soir! s'écria-
t-elle.