‹ Les émigrans (la colonie du Kansas)Chapitre 16 sur 16 · CHAPITRE DIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIEME

La proposition.

Le fermier trouva Nathan qui F attendait dans la pièce voisine. Le petit juif, bien qu'il pût déjà se considérer comme maître chez son débiteur, se montra

^S LIS iMI«RÀnTS.

plus poli , plus obséquieux que jamais.

II salua Julia jusqu'à terre, il demanda humblement à Schmidt des nouvelles de sa santé, il embrassa Reber avec les transports que l'on éprouve en retrouvant un intime ami après une longue absence. Reber, la rage dans le cœur, crut de son côté devoir répondre à ces démonstrations d'amitié. Après avoir congédié Schmidt et renvoyé Julia auprès de la grand* mère, il alla chercher une bouteille de vieux volksheim, qu'il supposait capable d'adoucir l'humeur revêche de ïon créancier. Bientôt les deux soi-disant

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amis se trouvèrent attablés devant la bouteille; et une justice à rendre au petit juif, c'est que, à le voir vider son verre, on n'eût pu croire qu'il s'était déjà gorgé de bière et de liqueurs au café de l'Arche avec son ami Hermann.

D'abord on causa du temps, de la récolte-prochaine, du prix des denrées ; chacun des interlocateurs ne se p/essait pas d'en venir à l'objet réel de cet entretien. Enfin Reber, qui, malgré les caresses de son hôte, était sur des charbons ardents, voulut connaître son sort ;

tiSQ LES ÉMIGKANTS.

il dit rondement, en mettant les coudes sur la table ;

— Ah çà! Nathan, venons au fait, aujourd'hui expire le dernier terme que vous m'avez accordé pour le payement de mes billets en souffrance, .le l'ai si peu oublié que, depuis plus de trois jours, je bats le pays, frappant à toutes les portes, invoquant l'obligeance de mes amis, et je suis rentré de ma tournée seulement depuis quelques instants.

Or, que diriez-vous, monsieur Nathan, .si voyaje et démarches avaient été inu-

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liles, et si cette fois encore je n'étais pas en mesure de m'acqaitter?

Le juif vida tranquillement son verre; puis, essuyant sa barbe du revers de sa manche, il répliqua de son ton mielleux:

— Ce serait bien mal, Pteber, et vous reconnaîtriez par une noire ingratitude TalTection dont je vous ai donné tant de preuves. N'ai-je pas consenti jusqu'ici à tout ce que vous m'avez demandé? N'aije pas renouvelé vos billets plusieurs fois? Est-il possible de mettre plus de complaisance, d'abandon, de confiance

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dans les affaires que j'en ai mis avec vous? Ce procédé de votre part me navre le cœur, et je ne devais pas attendre de vous, si honnête et si franc, en pareil manque de parole.

— Eh! morbleu! croyez- vous donc que ce manque de parole soit volontaire? D'ailleurs vos bons offices n'étaient pas tout à fait gratuits; en renouvelant mes billets vous preniez soin de capitaliser l'intérêt, si bien que la dette primitive de six mille francs se monte aujourd'hui à dix mille, et cela en moins

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de deux ans; l'intérêt est assez gentil, ce me semble !

Le juif fit des yeux mourants, et répliqua d'un ton pleurard , en poussant un grand soupir :

— Est-ce vous qui me parlez ainsi, Reber? Je me suis gêné, mis dans l'embarras pour vous, et maintenant... Mais, malgré ma bonté ridicule, les choses ne se passeront pas ainsi. Je ne souffre pas qu'on se moque de moi en manquant à sa parole. D'ailleurs, les atfaires sont les araires : je donnerais ma vie nour

JiBl LES ÉMICRAMTS.

VOUS, car j'ai beau dire, je vous aime toujours; mais, dans les questions d'intérêt, il faut être en règle... Vous me placez dans une bien difficile et bien cruelle position, Reber, je vous assure!

Le fermier, habitué de longue date à cette phraséologie sentimentale, ne s'en émut nullement.

— Eh bien! donc, si vous m'aimez tant» reprit-il, vous avez un moyen fort simple de me le prouver: c'est de m'accorder un nouveau délai de six mois pour le payement de ces malheureux

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billots. Ma ferme vaut au plus bas quinze mille francs ; vous ne risquez riea en me donnant (Ju temps pour acquitter une dette de dix mille.

— Vous ne songez pas , mon bon ami, que les frais d'expropriation seront considérables; l'huissier Duclet, que j'ai rencontré tout à l'heure par hasard, croit que tout votre avoir y passera, et j'en suis mortellement affligé.

— Ah! vous avez donc vu déjà ce coquin de Duclet?... Tenez, Nathan,

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épargnez- VOUS ces protestations amicales qui jurent avec vos actes.

Nathan le 7a les yeux au ciel.

— Yoilà comme on nous juge! repritil d'un air d'afUiction. Soyez donc obligeant et désintéressé! Quand on a besoin de nous ce sont des t monsieur Nathan > par-ci, des « mon cher ami » par-là; mais quand nous réclamons ce qui nous est légitimement dû, nous sommes des usuriers, des fripon s. Ah!

Reber, Reber, je ne méritais pas cela de vous, et, en v rédéchissant, vous

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econnaîtrez vous-même combien \ous m'avez injustement traité!

Nathan saisit la bouteille, versa le reste du vin dans son verre, et il but à petits coups en faisant claquer sa languo avec béatitude.

— IMon pauvre Reber, poursuivit-il en dép'osant son verre vide, le cœur me saigne, malgré votre ingratitude, d'être obligé d'en venir aux dernières extrémités.,. Voyons, avez-vous bien cherché ? N'existe-t-il aucun moyen de nous tirer d'embarras ?

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— Aucun.

— Vous êtes-vous adressé à toutes les personnes du pays qui pourraient vous venir en aide ?

— A toutes, et toutes m'ont repoussé.

— N'en avez-vous pas oublié quelqu'une?... Tenez, on m'a conté que M.

Albert Lovendal courtisait Taînée de vos demoiselles. Un fameux mariage que cela ferait, ami Reber, s'il était possible! M. Albert pourrait peut-être obtenir de son père...

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— Ne m'en parlez pas ; depuis quelque temps, il a cessé de veuir à la maison ; on dirait qu'il a eu vent de mes embarras et qu'il a craint de ma part une sollicitation de ce genre... Il n'avait pas sujet de craindre, poursuivit Reber en relevant la tête ; d'abord il est, je crois, entièrement sous la dépendance de son père, un vieux ladre qui ne lui laisse pas beaucoup d'argent ; d'autre part, je serais trop fier pour exploiter la faiblesse d'un jeune homme riche qui se serait amouraché de ma micc

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— Vraiment! reprit Nathan, qui ne parut rien comprendre à la délicatesse du fermier; moi, j'aurais cru... Enfin, chacun a ses idéee. Mais alors que faire?

— Le bon Dieu seul le sait !

En ce moment on entendit au dehors une voix joyeuse qui fredonnait un refrain alors à la mode. Nathan se leva et s'approcha de la porte.

— N'est ce pas M. Hermann qui nous arrive-là' dit-il ave: une surprise réelle

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OU feinte; bonjour, monsieur liermann... Eh bien? est-ce que vous n'entrez pas ?

— Encore un que le bruit de ma ruine prochaine a chassé de la maison ! murmura le fermier.

En dépit de cette observation, M. Hermann s'arrêta sur le seuil de la porte. Sa redingote, courte et démesurément étroite, laissait à découvert un gilet de velours tout brillante de chaînes d'or et de breloques. Son chapeau de castor

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gris était posé sur Toreille, de l'air le plus crâne du monde.

— Bonjour, messieurs, dit -il d'un ton cavalier, vous êtes en- affaires, je crois... Je voulais seulement demander en passant de3 nouvelles des aimables demoiselles Reber.

— Mes filles vont bien, merci, répliqua le fermier ; mais vous pouvez entrer,. Hermann; ce que nous disons, Nathan et moi, ne sera bientôt plus un secret.

Hermann ne se fît pas presser davau-

LIS ÉMîGRANTS. 2t3

tage, et vint prendre place à la table,

sur laquelle le maître du logis déposa

une seconde bouteille. Pendant quelques

instants, le courtier soutint presque seul

la conversation; il plaisantait Nathan,

qui se laissait faire avec sa bonhomie

habituelle, et il adressait au fermier des

lieux communs de politesse. Reber

l'écoutait distraitement, et répondait à

peine. Hermann changea de ton tout à

coup :

— Vous êtes triste et préoccupé, monsieur Reber, dit-il amicalement; eh bien ! tenez, je n'irai pas par quatre

S9V LES ÉUIGRANTS.

chemins : ma visite ici a un autre but que celui que j'ai annoncé. Je connais votre position, et je serais heureux de vous rendre service.

— Comment ! monsieur Hermann, vous savez...

— J'en sais plus long sur vos affaires que vous ne croyez ; on' dit J)ien des choses dans le bourg; et puis, tout à l'heure, au;café, j'ai entendu ce madré de juif causer avec l'huissier Duclet, et j'ai résolu d'employer tous mes efforts; pour vous tirer de leurs griffes.

Nathan'protesta en riant, et comme pour la forme , contre ces termes : Hermann ne parut même pas s'en apercevoir.

— Monsieur Reber, pôursuivdt-il, pourquoi, dans les circonstances fâcheuses où vous vous trouvez, ne vous êtes-vous pas adressé à moi ?

— A vous, Hermann?

— Oui, à moi. Vous m'avez vu partir d'ici, il y a dix ou douze ans, tout jeune et riche seulement d'espérances ; \ou&

2 6 LES ÉmGfiÀNTS.

lie pouvez vous imaginez que je sois aujourd'hui un homme posé, un négociant estimable, l'associé d'une des plus riches maisons de New-York ; on a bien raison de dire que nul ne saurait être prophète dans son pays... Quoi qu'il en soit, je veux vous venir en aide, et Nathan vous donnera l'assurance que j'en ai le pouvoir.

— Certainement, certainement, répliqua le juif; ce bon monsieur Ilermann paraît avoir découvert une mine d'or là-bas, chez les sauvages, et j'escompterais volontiers un billet signé de lui...

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pourvu que l'échéance ne fût pas trop longue , car, du train dont il y va, sa mine d'or ne saurait durer longtemps.

Reber était vivement ému.

— Et vous pourriez, monsieur, deuianda-t-ii à Hermann d'une voix tremblante , me prêter les dix mille francs dont j'ai besoin pour désintéresser Nathan?

— Peut-être, mais à certaines condi- ^ tions. Je dois compte à ma maison dei

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fonds dont je dispose, et, en Amérique, Yoyez-vous, on fait des affaires avec tout et sur tout. D'un autre côté, en vous procurant cette somme, ma qualité d'ami m'oblige à vérifier si réellement je vous rendrais service, à vous et à votre famille, comme je le désire... Permettez-moi donc d'examiner la question avec vous.

Il sembla se recueillir; Reber devint profondément attentif. *

— Je suppose, continua Hermann, que je vous compte immédiatement l'argen

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dont VOUS avez besoin, et que je me substitue à tous les droits de Nathan, qu*arrivera-t-il ? Je vous traiterai sans doute plus doucement que lui, car il est serré en diable sur le chapitre des intérêts, soit dit sans l'offenser; mais, en définitive, vous resterez chargé d'une dette de dix mille francs dont vous devrez payer annuellement la rente à la maison de commerce que je représente. Vous payerez exactement cette rente, soit; mais si pourtant il arrivait de mauvaises années , semblables aux dernières , comment feriez-vous? Et puis la rente n'est pas tout; un jour viendra où le ca-

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pital sera exigible à son tour, et n'y aurait-il pas folie à compter sur des éventualités assez favorables pour vous permettre d'économiser une pareille somme? D'ailleurs, jusque-là, vous seriez obligé de vivre dans la gêne, et vous n'auriez aucune chance d'établir convenablement vos filles. D'autre part, si la mauvaise fortune continuait à s'acharner sur vous, ne vous trouveriez-vous pas, le terme échu, précisément dans la situation fâcheuse où vous vous trouvez aujourd'hui?... Voyez au-delà du moment actuel, monsieur Reber, et demandez-vous si le succès, dans les con-

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ditions dont nous parlons, vous serait aussi facile que vous semblez le croire

Ce raisonnement ne manquait pas de justesse, et il produisit une certaine impression sur le fermier.

— Vous pouvez dire vrai, monsieur Hermann, reprit-il; on compte sur de bonnes aubaines et il n'arrive que des désastres. Peut être, en effet, ne ferais-je que a reculer pour mieux sauter »

comme on dit. Cependant il me semble qu'à force d'ordre et d'activité...

— Cette vie de privations et d'épargnes^

202 LÉS ÉUICRANTS.

sordides serait-elle digne d'un homnie qui a votre intelligence, votre expérience en agriculture, votre conduite régulière? Pourri ez-vous condamner des demoiselles bien élevées , habituées à vivre dans l'abondance, aux travaux les plus rudes et les plus grossiers? L'épreuve se trouverait peut-être trop forte pour vous tous... Eh bien! que diriezvous , Reber , si , pendant le tem que vous mettriez à économiser cette somme, même en supposant les conditions les plus favorables je^vous four- ^nissais l'occasion de réaliser une somme vingt fois, cent fois plus considérable.

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si je VOUS procurais une position à laquelle vous ne sauriez jamais prétendra dans ce maudit pays?

— Et que me faudrait-il faire pour cela? demanda Reber en ouvrant de grands yeux.

— Emigrer en Amérique, répliqua résolument Hermann.

Le fermier resta tout ébahi, comme si une pareille pensée ne se fût jamais présentée à son esprit ; puis il partit d*uri éclat de rire :

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— En Amérique, moi ! y songez-vous?

Et ma famille?

— Votre famille vous accompagnerait, et, si je ne me trompe, il est au moins un de ses membres qui ne pourrait que gagner à quitter l'Arche.

— Parlez plus clairement, Hermann, dit le fermier en tressaillant.

Le courtier des émigrants se pencha vers lui et reprit à demi-voix :

— N'ayez pas d'illusion, mon pauvre

LES ÉMICRANTS. 30..

Reber; Nathan vous dira comme moi que personne n'ignore quelle est la cause qui empêche mademoiselle Krstle de sortir de la ferme depuis deux mois.

— Ah! Ton sait aussi cela?

Il y eut un long silence. Hermann reprit enfin :

— Je ne voudrais pas vous affliger, monsieur Reber, en insistant sur un pareil sujet; mais, après un tel éclat, l'expatriation seule peut soustraire votre pauvre enfant et vous-même à de douloureuses humiliations. Là-bas, en Amé-

I so

30 i LES ÉM16K\MTS.

f ique, les sots préjugés de notre vieille Europe sont complètement inconnus.

Les Yankees n'y regardent pas de si près ; comme mademoiselle Kretle est fraîche et gracieuse, comme elle a de beaux cheveux blonds, elle pourra facilement, en dépit du passé, épouser quelque gros négociant tout cousu de dollars, ou quelque riche colon qui possédera des terres aussi vastes que la moitié d'un de vos départements français. Mlle JuHa, de son côté, est sûre de faire un mariage magnifique. Du reste, vous habiterez sous un climat délicieux, une terre féconde qui produit presque

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seule les fruits les plus exquis : vous vivrez au milieu d'une population libre et lière, qui saura respecter votre indépendance et votre fierté... Aurez- vous beaucoup à regretter, je vous le demande, ce coin de montagnes ari le 3, où la vie est si rude, où la malignité des hommes est égale à l'ingratitude du sol ?

llermann continua de vanter les avantages de ré migration, mais il se garda bien d'employer les exagérations ridicules qui produisaient tant d'effet sur les paysans du voisinage. Reber , quoique passionné, était plein d'intelligence,

308 LES l':ifIGR,l>:TS.

et devait être traité avec plus de ménagement ; les arguments d'Hermann finirent par l'ébranler.

— Il V a du vrai dans tout cela, re ♦ ■> prit-il : notre pays ne présente pas beaucoup de ressources, et son seul mérite à mes yeux, c'est que j'y suis né. Mais il ne doit pas être facile d'aller avec une famille en Amérique.

— Rien de plus simple au contraire ; si vous vous décidiez au voyage, je vous ferais transporter là-bas avec tout votre monde en quelques semaines.

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— Et de l'argent ? où en trouverais-je, moi qui suis ruiné ?

— Voilà où je vous attendais, monsieur Reber, voilà où je peux réelle-, ment vous prouver mon amitié. On assure que votre bien vaut plus que les dix mille francs dus à Nathan ; je n'ai pas vérifié le fait, mais il n'importe ; je risquerai quelque chose pour vous tirer de ce mauvais pas. Je vous propose donc ceci : Je rembourserai les dix mille francs en question, mais je serai substitué à tous les droits du juif, et je serai mis dans le plus bref délai en posses-

îiû LES ÉMICRANTS.

sion de vos biens personnels. En revanche, je vous donnerai cinq mille francs qui seront employés à payer votre passage et celui de votre famille en Amérique, et en acquisition de terres dans le Kansas. Le passage et la propriété soldés, il vous restera encore quelques milliers de francs pour exploiter votre domaine... Cela vous convient-il ?

Le pauvre fermier se montra violemment agité.

t — Ce sont là des propositions superbes reprit-il, et sans doute, Hermann, je

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TOUS dois (les remerciments pour votre générosité; mais plus j'y pense, plus il me semble difficile de traverser l'Océan avec des jeunes filles et une grand'mère infirme... Et puis, voyons, Hermann, sans vous offenser, êtes-vous en position de tenir vos promesses ?

Le courtier sourit dédaigneusement en jouant avec la clef de sa montre ; Nathan s'empressa de prendre la parole :

— Je rae porte garant pour lui, dit-il, et je suis prêt à avancer toutes les som-

mes convenues, aussitôt que mon bon ami Rebcr aura si{jné l'acte.

Reber aurait pu se défier de la connivence évidente qui existait entre ses deux obligeants amis ; mais il n'avait pas l'esprit assez libre pour observer.

— Quitter la France, abandonner cette maison de mon père, disait-il, entreprendre un voyage de plusieurs milliers de lieues avec des femmes, et aller s'établir dans un pays inconnu, c'est un grand parti!... Messieurs, accordez-moi du moins quelques jours, afin que j'aie

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le temps de m'habituer à cette pensée ; on ne prend pas une détermination aussi grave sans y avoir mûrement réfléchi.

— Gomme vous voudrez, Reber, répliqua Hermann avec Une apparente indifférence ; mon désir, est de vous rendre service, et je serai prêt demain comme aujourd'hui.

— • Mais moi, mon bon ami lleber, reprit Nathan avec son accent doucereux, je ne suis pas de cet avis. Les bil-

31 i I.E» ÉMIGRVNTS.

lets sont échus d'aujourd'hui, et il me" ^aut mon pauvre argent ou des sûretés.

Impossible d'attendre ; s'il faut l'avouer, cet honnête homme de M. Duclet, l'huissier; a déjà préparé les actes, et je ne voudrais pas non plus le désobliger.

— Accordez-moi du moins jusqu'à ce soir, monsieur Nathan ; j'ai la tête en feu, je ne peux prendre une décision aussi importante sans y avoir pensé,, sans avoir consulté ma fille aînée...

— J'en suis désolé, mon pauvre Re-

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ber; je donnerais mon sang pour vous épargner un chagrin, à vous et à vos charmantes demoiselles, à votre bonne femme de mère, mais je dois me mettre en règle dans les délais voulus... Les leis sont bien dures, je l'avoue ; cependant nous devons les subir.

Le fermier se tut un moment, les yeux tournés vers la terre.

— Eh bien ! dit-il avec effort, puisqu'il le faut, puisqu'il n'y a pas d'autre moyen...

3i6 L£8 ÉMIGRA.'ITS.

lî allait donner son consentement quand un bruit de voix et de pas s'éleva dans la pièce occupée par Mme Dietrich. La porte s'ouvrit, et Julia parut toute roujje et haletante, mais radieuse. Derrière elle on entrevoyait la figure rechignée de la vieille grand'mère, qui suivait en grondant et en tâtonnant.

Julia ne remarqua pas le salut prétentieux d'Hermann, l'inclinaison profonde et obséquieuse du juif.

— Mon père, s'écria-t-eile, réjouissezvous,.. Je viens enfin de le trouver.

—Quoi donc ,mon enfant ?

— Le trésor de la grand'inère....

Voyez !

FIN DU PRBMIKR TOLUU.

Arrinleuil. — Typ WORMS et Cie.

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