CHAPITRE NEUVIÈME
Krelle Reber (Suite).
Alors seulement Reber lâcha sa fille, qui courut de nouveau se réfugier derrière les rideaux de son lit.
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— Mon père, s'écria-t-elle, vpus vous repentirez bientôt peut-être de m'avoir traitée avec tant de rigueur !
Le fermier n'eut pas l'air d'avoir entendu cette parole, qui était plutôt une plainte qu'une menace. Il revint à Schmidt anéanti.
— Tu dois maintenant comprendre, lui dit-il, certaines choses qui tout à l'heure, dans notre conversation au bord du chemin, étaient obscures pour toi. Oui, il est vrai, cette belle enfant.
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Torgueil de sa famille et Tenvie de ses compagnes, elle est tombée; elle est tombée si bas qu'elle ne peut se relever jamais ! Au milieu de mes autres désastres, le diable n'a pas voulu m'épargner cette affliction et cette ignominie* Comment ce malheur est arrivé, peu importe ; il existe, et je n'ai même pas la satisfaction de pouvoir en punir l'auteur, puisque, ni par prières ni par menaces, cette fille opiniâtre n'a voulu me le nommer. Je ne vois donc aucun moyen de cacher sa faute aux gens da pays, à moins qu'un homme honnête et dévoué ne consente à l'épouser dans I(^
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plus bref délai. Sclimidt, je n'ai pas voulu te tromper, et tu. sais à présent toute la vérité; consens-tu encore à être cet homme-là?
. Schmidt ne répondit pas. La douleur et la surprise lui étaient la faculté de parler et peut-être de penser. Reber poursuivit :
— Par exemple, mon garçon, il no faut pas compter sur une dot; je suis ruiné, complètement ruiné. Comme ça, vos fortunes seront égales et vous n'aurez pas à vous humilier l'un l'autre. Du
reste, si vous êtes pauvres, vous parviendrez à vous créer des ressources; au printemps, tu iras chercher des champignons pour nourrir ta femme.
En été et en automne, vous aurez des rui ^sauvages, des mûres, des airelles, des 'noisettes, et la petite famille finira bien par trouver sa pâture comme les oiseaux des champs. En hiver... ah! ma foi! en hiver il faudra que tu inventes un moyen de rassasier ces bouches afTaniées ; mais je ne suis pas embarrassé sur ton compte ; tu es un savant, tu as des imaginations comme personne , tu <e tireras d'affaire, je n'en doute pas.
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Ces paroles étaient "prononcées avec une ironie haineuse ; le fermier lançait des œillades à sa fille, comme pour M adresser chacun de ces traits empoisonnés. Enfin le pauvre Schmidt parvint à surmonter son accablement :
— Monsieur ReberJ, reprit-il, vous êtes cruel envers Kretle et envers moi ; ne pouviez-vous faire connaître votre volonté sans nous insulter ? En dépit de mes efforts, mon existence jusqu'ici a été misérable; mais tel que je suis, si mon nom, mon unique bien, peut être utile à Mlle Kretle, je le lui offre de tout
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mon cœur. ^ Qii*elle ne craigne de ma part ni plaintes, ni reproches; je ne lui parlerai jamais du passé ; malgré tout, je Taimerai, je la plaindrai... Je puis promettre cela.
— Bon et brave jeune homme ! soupira Kretle derrière son rideau.
Le fermier lui-même admira l'abnégation profonde, l'amour immense qui se révélaient dans ce simple langage. Il reprit, et cette fois sans aigreur :
— Voyons, Schmidt, je ne veux pas
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te surprendre. As-tu bien réfléchi aux conséquences d'un pareil acte? As-tu songé aux brocards, auxquels tu vac être en butte, aux charges qui t'accableront quand tu seras le chef d'une famille ? Ne crains-tu pas aussi qu'un jour tu ne conçoives contre ta femme des soupçons outrageants? As-tu pesé tout cela, et te sens-tu assez sûr de toi-même pour accepter un pareil fardeau ?
«— Je l'accepte, monsieur Reber ; je n'ignore pas à quelles humihations je dois me préparer; mais j'ai pour Mlle Kretle une telle affection, que je les sup-
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porterai toutes avec courage, pourvu...
— Eh bien?
— Pourvu qu'elle daigne m'accorder un peu d'aniitié, de simple amitié, acheva le pauvre garçon en sanglotant.
Kretle quitta d'elle-même son coin sombre, et s'avança jusqu'au milieu de la chambre.
— Vous méritez mieux que de l'amitié, monsieur Schmidt, dit-elle sans
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embarras, avec une douceur affectueuse; recevez mes remercîments pour votre générosité, pour votre noble dévouement.
— Ainsi donc, mademoiselle , vous ^consentez ?
— Au contraire, monsieur Schmidt ; plus vous êtes bon, loyal, désintéressé, plus je dois craindre d'unir votre sort au mien. J'ai commis une faute, on le dit du moins ; seule, je dois en porter la peine. Ninsistez donc pas; votre sacrifice m*a pénétrée d'estime et de recon-
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naissance; jusqu'à mon dernier moment, j'en conserverai le souvenir.
— Quoi ! vous refusez ?
— Je refuse, et ma conscience me dit que je fais bien.
— Ouais! s'écria le fermier, et les choses s'arrangeront au gré de mademoiselle, sans que je trouve un mot à dire ? Pas de cela, s'il vous plaît, ma chère ; libre à vous d'étaler ^de beaux sentiments, mais j'ai bien le droit de donner aussi mon avis. Il sera bientôt
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impossible "de cacher votre état au public ; vous ne pouvez rester toujours enfermée dans cette chambre, d'où l'on viendra, du reste» vous déloger plus tôt que vous ne pensez, Or, si vous acceptez la proposition de ce brave Schmidt, on peut encore tout sauver ;.
il y aura bien, par-ci par-là, quelques caquets ; mais on apprendra la réparation en même temps que la faute, et votre famille n'aura pas à rougir de vous. Si , au contraire , vous résistez aux instances de ce digne garçon et à mes volontés, vous devenez pour nous un mortel embarras, une cause
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(le désolation nouvelle. Aussi, je vous le déclare, il faut choisir: Ou bien vous accepterez la proposition de Schmidt, ou bien vous quitterez ma maison pour aller où il vous plaira.
— Mon père , répliqua Kretle sans hésiter, je me résignerai à tout plutôt que^ de causer le malheur d'un hon^ nête homme en l'associant à ma triste destinée ; je quitterai votre maison au premier ordre que vous m'en donnerez.
— Gomme elle me hait l murmura le pauvre Schmidt.
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La pensée du fermier fut différente.
— Voyez-vous I s'écria-t-il ; elle a déjà une retraite. Oh ! elle sait bien où aller après m'avoir poussé à bout... De par le diable, j'aurais envie de lui donner congé à l'instant môme !
— Mon père, je suis prête, et je n'oserai môme pas me plaindre, car votre colère me semble légitime. Quant au lieu où je me réfugierai, quant au chemin que je prendrai , comment pourrais-je le dire? Je marcherai tant que mes jambes auront la force de me
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porter ; alors je m'arrêterai et je mourrai à cette place, en priant Dieu pour vous et pour ma bien- aimée Julia.
Ces paroles touchantes firent de nouveau couler les larmes de Schmidt.
— Mademoiselle, reprit-il, ne soyez pas trop sévère pour vous-même. Ce que je vous demande surtout, c'est d'avoir la plus grande part dans vos chagrins, et Dieu m'est témoin que jamais aucune allusion au passé...
— Je vous crois, monsieur Schmidt ;
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mais, de grâce, cessez vos instances, mon parti est pris ; je vivrai ou je mourrai seule... et peut-être ne vivrai-je pas longtemps!
Schmidt allait relever ces sinistres paroles, quand on entendit du bruit dans la salle du poêle. Julia parut toute effarée :
— M. Nathan vient d'arriver, dit-elle à son père, et il demande à vous voir.
— Déjà? répliqua le fermier qui pâlit; ii n'a pas perdu de temps.
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Et il se leva.
— Tu le vois, Kretle, reprit-il avec une sorte de solennité, j'ai autre chose à faire que de m'occuper de toi; souviens-toi donc de mes paroles : Si dans une heure, pour dernier délai, tu n'as pas consenti à épouser Schmidt, qui veut bien te donner son nom, malgré ton déshonneur, tu pourras quitter cette maison et n'y reparaître jamais.
— Que dites-vous, mon père? s'écria Julia éperdue.
— Monsieur Reber, répliqua Schmidt considères, je vous, prie...
— Paix! interrompit le fermier d'uu ton d'autorité; je veux être obéi.
Schmidt, laisse encore une heure de solitude et de réflexion à cette entêtée ; peut-être la trouverons-nous plus raisonnable à notre retour. . Quant à toi, ma chère Julia, ajouta-t-il plus bas en s'adressant à sa fille aînée, si dans dix minutes tu n'as pas découvert le trésor de la grand'mère, notre malheur seni consommé.
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En môme temps il les poussait l'un et l'autre hors \s chambre. La malheureuse Kretle était tombée à genoux, et, les bras tendus vers eux, elle murmurait d'une voix déchirante : ;
— Adieu, adieu, vous que j'aime...
je ne vous reverrai plus !
Mais on ne l'entendit pas, et Reber referma la porte à double tour derrière lui, laissant sa plus jeune fille Uvrée aux > funestes inspirations du désespoir.