‹ Les émigrans (la colonie du Kansas)Chapitre 9 sur 16 · LUS ÉU(GR4>TS · texte numérisé non relu

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bénéfice? ils sont dûs, au contraire... cela change diablement l'affaire !

— Un moment ! attendez la fin, reprit Hermann, qui avait jeté un coup d'oeil sur les phrases suivantes de la lettre.

Et il lut posément, en appuyant sur chaque mot :

— « Mille dollars de dépensés en dé- » frichements et en frais d'établisse- 9 ment , mais probablement la récolte » prochaine couvrira en entier cette • somme, dont je paye jusque-là l'inté- » rêt aux banquiers , et après la récolte,

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» ma propriété sera nette de toute » créance et elle vaudra dix mille dol- » lars... '• Hein! entendez bien cela, vous autres ? ajouta Hermann en reprenant ses airs triomphants; dix mille dollars, c'est-à-dire plus de cinquante mille francs, et quand le cousin Benoît est arrivé aux ^ États-Unis , il n'avait qu'un petit capital de cinq ou six mille iivres !

Pour le coup, les assistants ne purent contenir leur admiration, et les 'verres furent vidés à la santé de Benoît , à la prospérité de l'Amérique. Quand l'en-

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thousiasme se fut un peu calmé, un paysan lorrain, à mine futée, qui paraissait assister Burgwillers, reprit en hochant la tête:

— Tout cela est à merveille, monsieur Hermann ; ces pays là-bas peuvent être bons, mais on ne me persuadera jamais que les alouettes y tombent toutes rôties. Il faut de l'argent pas moins, et beaucoup, pour faire le voyage, pour acheter des terrains, pour les défricher et les mettre en rapport. Voici le cousin Benoît, par exemple : il avait, comme vous dites, 'quelques milliers de

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francs de capital ; il les a mangés d*abord, puis il lui a fallu emprunter encore cinq mille francs, ou mille dollars, comme vous dites ; cela fait donc environ dix mille francs. C'est une somme, cela, et si la récolte prochaine n*estpas bonne, si les usuriers du pays sent aussi madrés et aussi avides que les nôtres, ma foi ! le bien du cousin Benoît pourrait passer en d'autres mains d'ici à quelques années.

Cette argumentation rigoureuse, basée 'sur des chiffres, redoubla l'inlérêt que l'auditoire prenait à la discussion,

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et Ton attendit avec une curiosité marquée la réponse du courtier. Celui-ci ne parut nullement désarçonné.

— Vous êtes un malin, père Laurent, reprit-il, et vous calculez juste, je dois en convenir ; mais cela ne me déplaît pas. Je n'ai jamais dit qu'il ne tallait pas avoir une certaine mise de fonds pour aller chercher fortune en Amérique ; aussi le gouvernement américain exige-t-il que chaque émigrant possède en propre un petit capital, une bagatelle, de quoi subvenir aux premières dépenses : mais où avez-vous vu que

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pour gagner une partie, il n'était pas nécessaire de risquer un enjeu ? Quant aux frais de défrichement, rien n'est pins variable là-bas; ils peuvent être considérables dans l'Etat du Tennessee, où s'est établi le cousin Benoît, mais, dans la province du Kansas, où se trouvent les terrains immenses dont notre maison, la maison William Bell et Cie, de New-York, représentée au Havre par la: maison Bidois et fils, armateurs, et représentée par moi, Rodolphe Hermann, partout ailleurs; dans le Kansas, dis-je, les frais de défrichement se réduisent à presque rien.

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€ Le Tennessee, en effet, est encore couvert en partie de forêts vierges dont il faut déraciner les vieux arbres, long et pénible travail. Au contraire, les terrains dont nous sommes concessionnaires consistent particulièrement en vastes prairies, où l'on ne trouve que de hautes herbes, tout au plus des bois taillis dont on a facilement raison. Vous parUez tout à l'heure, père Laurent, de pays où les alouettes tombaient toutes rôties et vous pensiez vous moquer ; eh bien ! que diriez-vous d'une contrée où l'on peut ramasser tout rôtis, non pas des alouettes, mais de beaux pigeons

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ramiers , des dindons , souvent même des cerfs, ou bien des bisons qui sont les bœufs du pays ? »

Cette fois l'hyperbole parut tellement forte aux assistants qu'ils se regardèrent les uns les autres, et ils eurent la pensée qu'on se moquait d'eux. Hermann sourit :

— Garçon, cria-t-il, de l' eau-de-vie, du rhum, du kirch, et versez à la ronde. . . c'est toujours moi qui paye.

Et comme le garçon s'empressait

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d'obéir en bougonnant, Hermann reprit, avec sa magnifique assurance :

— Vous croyez peut-être que je plaisante ; laissez-moi vous expliquer la chose... Je vous ai dit que les défrichements ne coûtaient pas cher dans notre Kansas; savez-vous comment on s* y prend pour détricher ? Chaque colon établit une légère tranchée autour du terrain qu'il s'agit de nettoyer ; puis il met le feu aux quatre coins, et il ne s'inquiète plus du reste. Les herbes, les broussailles brûlent jusqu'à la racine et forment une cendre fertilisante qui épargne

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l'engrais. Mais ce n'est pas tout : une foule de pigeons et de dindons sauvages, souvent même des sangliers, des bisons, des daims et autres gros gibier du pays, sont surpris par les flammes ou suffoqués par la fumée ; on les ramasse tout

^uxts , quapd Tinceridié â cessé faute d'aliments, et les colons se régalent des produits de cette chasse, qui ne leur coûte guère, comme vous voyez.

L'admiration de ces bonnes gens pour l'Eldorado dont mons Hermann faisait la pompeuse description était à son comble; mais le père Laurent, quoiqu'il

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manquât de lumières suffisantes pour apprécier les assertions du courtier, ne continua pas moins de hocher la tête.

— C'est drôle tout de même, repritil. Après ça, dans les pays d'outre-mer, les usages peuvent ne pas ressembler aux nôtres... Mais continuons : le terrain est nettoyé, ce n'estpas dire ouvert, 11 faut maintenant en retirer les racines, le rendre meuble, l'ensemencer...

— Tout cela ne présente pas de difficultés comme ici, reprit l'intrépide pa-

négyriste ; le sol est d'une fécondité étonnante : il suffit de le gratter légèrement avec un râteau pour qu'il produise de lui-même toutes sortes de fruits délicieux : des ananas, des cannes à sucre, des bananes, des cocos, des oranges, que sais-je?

* — Produit-il des pommes de terre ?

demanda le paysan positif.

— Je... je crois que oui ; du moins il doit en produire, car le tubercule dont vous parlez est fort commun en Améri-

que. Mais, avec votre permission, père Laurent, je vais achever cette lettre, qui contient encore sans doute des détails intéressants.

En effet, il poursuivit sa lecture en faisant suivre chaque phrase de commentaires que l'on s'imagine sans peine.

La lettre se terminait par une invitation du cousin Benoît à ses parents et amis de venir au plus tôt s'établir en Amérique, « où, disait-il, malgré bien des in- « convénients et des chances défavo- * râbles, on pouvait, en définitive , bien « vivre et se tirer d'affaire. .

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Cette conclusion servit de motif à un beau mouvement oratoire de M. Hermann.

— Tu l'entends, Burgwillers, s'écriat-il, et tous ceux qui sont présents l'entendent comme toi I Qu'est-ce que je vous ai dit cent fois, à toi et aux autres? Vous voyez que le cousin Benoît, un gaillard madré et sachant compter, si je ne me trompe, vous conseille exactement la même chose. Réellement que diable faites-vous dans ce vieux pays ? Vous vivez misérables en vous abîmant de travail; au lieu que, là-bas, quicon-

que a de la bonne volonté est certain d'arriver à la fortune. Je vous le répète, l'Amérique est une terre bénie où tout le [monde est en passe de devenir millionnaire. IN[e dit-on Pas d'un voyageur qui revient cousu d'or dans son pays, que c'est un oncle d' Amérique J Et notez que ce ne sont pas seulement les agriculteurs qui ont la chance de s'enrichir dans ce pays, mais aussi les ouvriers de tous les corps d'état , serruriers, charpentiers, maçons et le reste. Là-bas, la journée d'un ouvrier e&t payée un dollar au moins, et dans certains Etats, deux

ou trois dollars. Aussi tous prospèrent,

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et c'est une duperie de rester à végéter dans cette Europe décrépite, quand, après quelques jours de traversée, on peut atteindre une contrée où , rien qu'avec le travail de ses mains, on acquiert rapidement la richesse et la considération.

Le père Laurent, qui était charpentier, dressa lui-même les oreilles en entendant affirmer que la journée d'un ouvrier se payait plusieurs dollars dans certaines contrées du nouveau monde, et il fut si frappé de cette circonstance, qu'il oublia de demander le prix du

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pain et des autres objets de première nécessité. Néanmoins, comme un murmure approbateur s'élevait de toutes les parties da la salle, le fils de l'huissier du village, petit jeune homme quasilettré et qui pouvait bien avoir lu par hasard un roman de Fenimore Gooper, dit d'un ton suffisant :

— Vous ne parlez pas des sauvages, monsieur Hermann ; or, ces sauvages, qui occupent encore le centre du continent ftméricrin sont des voisins assez peu commodes. Au moindre caprice, ils pillent et brûlent les éiablissements

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des colons ; souvent même ils attaquent les colons eux-mêmes eu leur enlèvent la peau du crâne, ce qu'ils appellent scalper. Il faut que Ton sache complètement à quoi Ton s'expose quand on va tenter la fortune dans ces climats lointains.

Au seul mot de sauvages y un profond silence s'était établi tout à coup dans le café. Hermann toisa son interlocuteur d'un air méprisant r

— Vous êtes un jeune homme instruit, monsieur Duclet, répliqua-t-il avec iro-

nie, on sait cela; mais ce n'est pas dans des livres et surtout dans des romans qu'il faut aller chercher des connaissances pratiques sur l'état actuel de ces contrées. Les Indiens ont à peu près disparu de l'Amérique du Nord, et c*est grand dommage, car on faisait avec eux un commerce lucratif : pour quelques Verres d'eau-de-vie et une couverture, valant ensemble deux dollars, on achetait de ces malheureux, qui étaient d'habiles chasseurs, une centaine de peaux de castor ou un paquet de peaux d'ours qui valaient mille francs ; il est donc fort à regretter que les tribus indiennes aient

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ainsi disparu. Le peu qu'on en rencontre n'est plus d'humeur belliqueuse, et le scalpe existe seulement de nom. En Amérique, où l'on spécule sur tout, on recherche avec soin le peu de sauvages qui existent encore, pour les montrer au public à prix d'argent.

Le fils de l'huissier ne pouvait rien répondre à ces affirmations précises.

Le mercier du village, qui cumulait presque tous les genres de commerce dans sa boutique obscure, s'écria résolument :

— Ma foi! si j'allais en Amérique, je tâcherais de me loger le plus près possible de ces sauvages; il y aurait de bons coups à faire avec ces gaillardslà... Les fourrures étaient diablement chères à la dernière foire de Strasbourg!

L'enthousiasme des assistants en était venu à ce point que, sauf l'inconnu dont nous avons parlé, il ne se trouvait personne [dans l'assemblée qui ne songeât en ce moment à émigrer.

— Tout cela est fort bien, reprit le père Laurent; mais comment va-t-on

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dans ce bienheureux pays? C'est loin, et il doit en coûter gros !

— Rien de moins cher, au contraire, s'écria Hermann , qui semblait attendre là son auditoire: notre maison, la maison William Bell et C*, s'engage à transporter, d'ici en Amérique, tous les gens de bonne volonté, à un prix extrêmement modeste. Nous avons des traités particuliers avec les chemins de fer; nous possédons de magnifiques navires qui font le service du Havre à New- York, et nous nous contentons du plus humble bénéfice sur chaque émigrant.

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car nous nous rattrapons sur la quantité. Si Ton désire acquérir des terres, nous pouvons en céder des étendues considérables à un bon marché fabuleux; cent arpents là-bas coûtent moins qu'un arpent de vos bruyères. Quant aux formalités à remplir pour sortir de France et pour être admis dans les Etats de l'Union , notre compagnie en fait encore son affaire, et moi, personnellement, je suis tout prêt à me mettre en quatre pour obliger mes compatriotes .

M. Hermann, comme on le devine, avait un bénéfice particulier sur cbaque

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émigrant qu'il parvenait à embaucher, sur chaque acre de terre qu'il parvenait à vendre.

A partir de ce moment, le courtier en émigration parut descendre de ses tréteaux, et sa voix ne s'éleva plus qu'à longs intervalles au-dessus du bruit des conversations particulières. Il était pourtant encore le centre des groupes, et l'on semblait le consulter sur la réalisation des projets qui fermentaient déjà dans les têtes. Hermann, tantôt insinuant, tantôt décidé et tranchant, avait l'air de résoudre toutes les diffî-

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cultes , (le répondre à toutes les objections.

Le calme commençait donc à se rétablir dans le café, quand on entendit le galop d'un cheval résonner sur le mauvais pavé du bourg. Il n'en fallait pas davantage dans cette petite localité pour exciter la curiosité des oisifs. A travers les vitres malpropres qui formaient la devanture du rez-de-chaussée, on vit le fermier Reber , qui pressait outre mesure son cheval déferré et trébuchant à chaque pas.

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— C'est M. Reber, dit enfin Tun des assistants avec une légère ironie ; iî galope, ma foi! comme s'il était attendu pour une noce.

— Hum ! il paraît que tout ne va pas bien chez lui, reprit un autre; on jase beaucoup sur la maison de ce pauvre Reber.

De son côté, le jeune inconnu s'était levé à demi quand le fermier avait passé. "

— Oui. c'est lui, c'est bien lui cette

fois, murmura-t-il à l'écart, et il va sans doute tourmenter encore ces pauvres créatures!... Pourvu que cet homme violent ne se porte pas à quelque funeste extrémité !

La conversation continuait dans l'autre partie de la salle.

— Je sais ce que je sais, dit Hermann d'un air mystérieux, et souvenez-vous de mes paroles : d'ici à peu de temps M. Reber pourra bien s'embarquer aussi pour l'Amérique avec tout son monde.

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