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CHAPITRE CINQUIÈME

Le Café de Village {Swie).

— Le fait est, dit le père Laurent, que le juif Nathan fréquente beaucoup la ferinel, et il doit y avoir du grabuge dans cette maison.

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— Hum ! hum ! dit le fils de l'huissier, M. Nathan est un des clients de mon père, et un bon client, je vous assure.

— Que personne ne parle mal de M. Nathan! interrompit Hermann avec autorité : il est mon ami, et s'il faut le dire, je l'attends ici d'un moment à l'autre, car une affaire importante l'appelle à l'Arche... Pour ce qiu est de maître Reber, il a porté la tête bien haute dans ce pays, et il va lui falloir la baisser un peu.

— Toutes sortes de malheurs Tont

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accablé ces derniers temps , reprit le père Laurent; deux mauvaises années consécutives et une épizootie qui s'est mise dans ses bestiaux... Mais il a du bien personnellement, et sa belle-mère, la vieille Mme Dietrich, possède, dit-on, un superbe magot.

-— Bon ! reprit Hermann avec un léger sifflement ironique, si la vieille a de * l'argent, elle le garde sans doute; et, quant aux biens personnels de M. Reber, ils sont hypothéqués pour une somme qui dépasse de beaucoup leur valeur...

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Allez! allez! ces petites Reber, si coquettes et si pimpantes à l'église et à la danse, vont cruellement déchanter!

— Laissez doûc, monsieur Hermann !

vous étiez bien assidu chez elles l'hiver dernier, et à l'aigreur avec laquelle vous en parlez, on pourrait vous prendre pour un amoureux évincé.

— Moi! fi donc! père Laurent! si je voulais , je ne serais pas embarrassé de trouver beaucoup mieux.

— Ne. faites pas tant le dégoûté;

M. Albert Lovendal, le fils du plus riche manufacturier du pays, est devenu, diton, amoureux fou d'une des demoiselles Reber, et si M. Lovendal père voulait consentir à un mariage...

— Oui, mais il ne souffrira pas que son fils commette une pareille sottise , surtout maintenant que la famille Reber est ruinée et déshonorée.

— Déshonorée? répétèrent plusieurs voix.

— Eh! parbleu! ce n*est plus un

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secret, j'imagine, répliqua Hermann négligemment; cette petite ricaneuse de Kretle, la plus jeune fille de Reber, a fait la coquette, à ce qu'il paraît, avec quelque beau garçon du pays.

Une voix tremblante, mais distincte, s'éctia vivement :

' •— Taisez-vous ! c'est un mensonge 1 une lâcheté !

Le jeune inconnu sortit de l'angle obscur où il s'était tenu caché jusque-là, et s'avança vers les interlocuteurs. Il

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était fort pâle ; son regard exprimait de la douleur et de la colère, quoiqu'il fût possible de remarquer dans sa contenance une sorte d'hésitation.

— Quoi! monsieur Albert Lovendal, demanda Hermann avec un peu de confusion, étiez-vous là ?

— Monsieur Albert! répétèrent les assistants, qui portèrent avec ertipresgement la main à leurs chapeaux.

Albert Lovendal, puisque nous savons r »

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maintenant le nom de Tinconnu, ne parut pas remarquer ces signes de respect.

— Comment! Hermann , dit-il avec vivacité, vous qui avez été accueilli amicalement dans la famille Reber, pouvezvousen parler d'une manière si odieuse?

Ne rougissez-vous pas de calomnier ainsi une pauvre fille?

— Allons donc! monsieur Albert, vous saveï aussi bien que moi...

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— Je sais que cette famille a droit à tous vos égards, à toute \oire estime ; et je vous invite, monsieur Hermann, à ne plus répandre de bruits absurdes sur son compte... vous m'entendez?

Ce ton impérieux semblait froisser cruellement le courtier," qui mordillait avec colère le bout de son cigare ; mais Hermann , issu de parents pauvres et peu considérés, se sentait encore trop inférieur au fils du personnage le plus influent du pays, pour oser lui répondre comme à un égal. Il protesta néanmoins

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par une sorte de grognement inintelligible contre les injonctions d'Albert; celui-ci ne s'en inquiéta pas et se tourna vers les habitués' du café.

— Tout ceci est faux, mes amis, reprit-il d'un ton ferme, je vous l'afârme... Reber et ses enfans méritent bien plutôt la pitié des honnêtes gens.

li» salua de la main et sortit. îi

Alors Hermann retrouva toute sa jactance.

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— Avez-vous vu comme je lui ai tenu tête? reprit-il avec assurance. Ce blanc-bec se croitril plus que moi, par^ hasard? Je suis aussi un gentleman, et je ne permets pas que l'on porte atteinte , à ma dignité !

Mais ces rodomontades n'eurent

te

aucun succès dans rassemblée.

Le père Laurent haussa les épaules.

— Vous faites le fier, maintenant

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qu'il est parti, dit-il d'un air narquois, mais jamais le fils de votre père, mon pauvre Hermann, ne pourra marcher sur la même ligne que M. Albert Lovendal. Vous avez beau essayer de vous habiller comme lui, de copier sa tournure et ses manières, on voit de cent pas d'où vous êtes sortis l'un et l'autre.

— Moi copier le costume ou les manières de M. Lovendal! vous voulez rire, mon brave homme; je n'imite personne, et ce jeune provincial moins que tout autre. Qu'a-t-il donc de plus que moi, je vous prie? Son père est immensément

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riche, soit; mais le fils est, dit-on, tenu très-serré, et je gagerais qu'il n'a pas dans son gousset autant d'argent que moi... Voyez!

Il tira de sa poche une poignée de pièces de cinq francs , au milieu desquelles brillaient plusieurs pièces d*or, et il les étala aux yeux éblouis des assistants. Il jouissait de son triomphe, et ne se pressait pas de faire reprendre à tout ce métal le chemin de sa poche, quand une personne, qui venait d'entrer sans bruit, lui dit d'une voix mielleuse :

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—Voilà bien de l'argent, monsieur

Hèrraann, dont vous ne tirez aucun profit; prêtez-le moi, et je vous en payerai l'intérêt au taux légal, en vous accordant des sûretés, si vous l'exigez .

Celui qiu parlait était un petit homme maigre et chétif, à grosse barbe rousse, à l'œil vif mais voilé de longs cils fauves. Son ton et ses manières annoncalent une extrême humilité ; il y avait dans son extérieur quelque chose de servile et de rampant. Son costume consistait en une longue redingote bleue ,

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■'f rapiécéeaux coudes, en un grand gilet

rayé, et en grosses bottes de cheval où se perdaient ses maigres cuisses. Il tenait à la main une baguette de -noo drier, cravache économique coupée aux buissons du chemin , et l'un de ses bras supportait une pe.tijte valise de cuir. 0,p çi^it dit d'uj^ Ç^^yre diable qui ne dînait pas tous les jours, et le ton meudi^nt qui accompagnait sa requête pouvait donner à penser que cette misérable somme eût été une fortune pour lui. Toutefois les campagnards ne s'y laissèrent pas prendre; à peine eurent-ils jeté un regard sur le nouveau venu,

qu'ils sourirent d'un air narquois et qu'ils murmurèrent sans saluer :

— Tiens, le juif !

Hermann lui-même ne fit pas beaucoup plus de cérémonies; il répondit par une légère inclinaison de tête au salut profond que lui adressa le voyageur ainsi qu'aux autres assistants ; puis, remettant la poignée d'écus dans sa poche, il répondit froidement :

— Allons donc ! père Nathan, l'eau

manquera au Rhin avant que l'argent vous manque. . . Asseyez-vous; vous prendrez quelque chose, c*est moi qui paye. Je vous attends depuis longtemps, car vous êtes en retard aujourd'hui.

Asseyez- vous: nous avons à causer d'affaires, ne l'oubliez pas.

Mais Nathan ne se pressa pas de se rendre à cette invitation. Parmi les campagnards présents, il s'en trouvait un grand nombre avec lesquels il avait des intérêts à régler. En Alsace et dans une partie de la Lorraine, la plupart des ventes de terre, de denrées, de bes-

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tiaux ," se font par l'intermédiaire des juifs, ou plutôt du juif, suivant l'exprèssion consacrée, et M. Nathan ne manquait pas de clientèle au bourg de TAr-

che. Ce fut donc seulement après avoir marmotté quelques mots à l'oreille de la plupart des assistants, gourmande les uns, flagorné les autres, que Je petit juif vint prendre sa place à côté d*Hermann.

Il commeijiça nar ayaler co^ip sur coup plusieurs verres de bière, puis, s'étant fait apporter du pain et du tromage de Gruyère, il se mita déjeûner

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avec un grand bruit de mâchoires.

Enfin il dit à Hermann , la bouche pleine :

— Ah çà! mon petit, est-t/ arrivé?'

— // arrive à l'instant; il vient de passer devant la maison.

— Et croyez-vous qu'il apporte...

— Bah ! il n'apporte rien ; le malheu-

il 2 LES ÉHIGRANTS.

reux est au plus bas, et nous le tenons cette fois.

— Alors il va nous falloir mettre les fers au feu?

— Certainement; tout marche bien pour nos projets, et nous réussirons, je Tespère.

Leur conversation continua, mais si bas, qu'on ne pouvait plus distinguer une parole. Cependant les deux interlocuteurs semblaient s'entendre à mer-

veille et leurs chuchotements étaient fréquemment interrompus par de méchants sourires. A voir comploter ces deux intrigants , cet aventurier aux manières hardies, au langage subtil, et cet usurier sordide, aux mains avides, au regard sournois, on devinait qu'il ne pouvait sortir de cette association que mensonges , perfidies et impitoyables vengeances.

Enfin Nathan releva la tête, et se tournant vers le fils de l'huissier qui sirotait, •& une table voisine, un petit

verre de kirsch dû à la munificence d'Hermann, il l'appela près de lui par un signe amical :

— Monsieur Dùclet, mon cher enfant, dit-il doucereusement, auriez-vous la bonté, s'il vous plaît, de prier monsieur votre père de vouloir bien venir ici prendre un verre de bière avec nous, si cela ne le dérangeait pas? C'est Hermann qui l'invite; n'est-ce pas, Hermann, que vous l'invitez?

A vos ordres, monsieur Nathan;

mais mon père est fort occupé à l'étude, et, s'il s'agissait seulement de boire de la bière avec vous...

— Eh bien! eh bien! répliqua le juif en chgnant des yeux, puisque monsieur votre père connaît si bien le prix du temps, dites-lui d'apporter une plume, de l'encre, et quelques feuilles de papier timbré ;jl pourra peut-être utiliser tout cela.

— Dans ce cas, je l'accompagnerai, I 10

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monsieur Nathan, car je suis son premier clerc, comme vous savez.

Et Duclet sortit avec empressement pour aller chercher son père.

— Ce jeune homme réussira, dit l'usurier en souriant avec complaisance; il a déjà ce que j'appelle le véritable esprit de l'état... Mais vous le voyez, Hermann, je suis vos conseils et je m'apprête à ne ménager guère ce bon M. Reber!

— U le faut bien, père Nathan; nul

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ne pourrait répondre que, plus tard, une circonstance inattendue, une indiscrétion...

Il n'acheva pas sa pensée; l'buissier Duclet, qui sans doute n'était pas loin, entrait en ce moment dans le café, et il tut bientôt en grande conférence avec ., les deux amis.

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