‹ Les emmurésChapitre 6 sur 6 · LIVRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIEME

C'est réellement à dater de la mort de Gilquin que ' le ménage Dieuleveult se lézarda. L'obsession de j cette catastrophe pesa sur Savinien pendant plusieurs : jours.

« Elle est un peu notre œuvre à tous les deux... » { se répétait-il. Loin de décliner sa part de responsa- i bilité, il y trouvait un aliment amer à son remords. 1

Annette s'en aperçut : « Dis tout de suite que c'est | moi qui l'ai tué. » {

Il assista seul à l'enterrement. Après la cérémonie ] à l'église, il se fit guider vers Bruzel et, s'étant .; nommé, chercha la main de son ami. Celui-ci ne i retira pas la sienne, répondit au contraire à l'étreinte | de condoléance. Savinien en fut réconforté. Au retour du cimetière, peut-être même ses propos trahirent-ils trop innocemment l'allégement de sa conscience, car à l'instant il grêla sur lui.

— C'est plaisir, vraiment, de voir avec quelle aisance tu répudies toute solidarité conjugale.

Il demanda :

— Qu'entends-tu par là?

— M'as-tu le moins du monde soutenue, à cette conférence de jeudi dernier? Et aujourd'hui encore, n'as-tu pas suffisamment manifesté ton indépendance dans le débat?

— Voilà une interprétation à laquelle ma conduite, cependant fort naturelle, ne semblait guère prêter. Réfléchis, et tu en conviendras. Le soin de ta dignité ne m'est point étranger, parce que j'estime, entre nous, que tu as été un peu vive. Tu ne gagneras rien à brusquer les choses, tandis qu'il serait possible, je crois, de réussir en louvoyant. Le jugement de Gilquin est sujet à revision. L'invention d'un appareil comme le tien n'est rien auprès de la patience qu'il faut pour l'imposer. Tes expériences veulent être contrôlées, étendues à un plus grand nombre d'élèves. Se décourager dès le début, c'est donner raison aux détracteurs qui contestent le sérieux de la tentative.

11 y avait quelque habileté à utiliser ainsi une discussion inévitable en la transportant d'un terrain sur un autre. Savinien espérait, en effet, pour prix de sa tactique et dût-il en payer chèrement le succès, ranimer chez Annette l'ardeur studieuse des mois passés.

— Merci! dit-elle, acerbe, je suis guérie! Je ne me buterai pas plus longtemps aux préventions systématiques d'un petit monde fermé représentant la tradition, la routine, l'Etat, partant réfractaire d'avance à toute réforme, à tout progrès qui n'émane pas de ses adhérents. Ceux-ci ont, pour l'effort des clair-

voyants, leur initiative, le mépris des bureaux, de l'Administration, pour les inventeurs civils qui ne sortent pas de Polytechnique, des écoles spéciales. L'Institution n'est, au fond, qu'une Société d'admiration mutuelle : la cécité s'y aggrave de l'aveuglement moral. Elle a perdu Gilquin, son avocat, celui qui résumait le mieux ses tendances, ses pires errements érigés en principes, son esprit étroit allié à je ne sais quelles grâces d'infirmité. Mais dix, vingt Gilquins lui survivent, prêts à affirmer que les aveugles ont le monopole des trouvailles pratiques, prêts à citer Braille et Moon. Or, qui sait si Louis Braille aurait mûri sa fameuse écriture, sans les germes qu'en sema Charles Barbier, le Christophe Colomb de cet Améric Vespuce? Et Valentin Haûy, le premier instituteur des aveugles? Clairvoyant comme Barbier. N'importe, Braille est le parangon, il offre la panacée anaglyptographique : c'est un ancien élève de l'Institution ! Elle vit sur lui comme les ptom.aïnes s'engendrent dans les cadavres. Eh bien! puisque les aveugles tiennent tant à leur Braille, qu'ils le gardent, qu'ils gardent cet alphabet de prisonniers correspondant secrètement avec leurs amis du dehors !

Elle' parlait net, les dents serrées, battait en brèche cruellement l'enseignement officiel que personnifiait à point son mari, comme une cible vibrant aux coups bien ajustés. De fait, il souffrit d'abord d'entendre bafouer tout ce qu'il respectait, saper des opinions ancrées en lui par dix ans d'internat, de fréquentation, d'habitudes, d'amitiés...

Puis il se consola, heureux qu'elle parût s'êtreprise à son piège, et il ne sentit plus les bourrades, attira même davantage Anuette sur le tremplin de la

contradiction, en s'aventurant à défendre les gens qu'elle attaquait.

— Je t'assure que les jeunes professeurs ne méritent pas, pour la plupart, cette critique générale dans laquelle tu les englobes. Et ma foi! M. Regnaucourt y échappe également, si l'on considère qu'il dépend du ministère de l'intérieur. Le poids d'un couvercle comme celui-là paralyse le fonctionnaire le mieux intentionné. Sa bonne volonté ne tient pas contre l'hostilité ou simplementl'inertie des Bureaux. Haro sur le novateur qui dérange leur trantran! Ils sont d'ailleurs servis à souhait par des inspecteurs nuls et pressés, qui traversent les établissements d'aveugles, en s'informant de la consommation du gaz!

Annette haussa les épaules !

— Sont-ils beaucoup plus incompétents que des directeurs recrutés au hasard dans le lot des préfets à caser? Eux aussi ont tout à apprendre lorsqu'ils arrivent de leur province au milieu des aveugles.

— Oui, mais les connaissances qui leur manquent ils les acquièrent; témoin M. Regnaucourt, aujourd'hui à la hauteur de sa tâche.

— Soit. Quelles améliorations cependant a-t-il introduites dans l'Institution, depuis dix ans qu'il est à sa tête? Les diplômes? Je n'ai pas mâché ce que j'en pense. Les exercices physiques, un emploi des récréations destiné à régénérer de pauvres enfants si souvent étriqués et débiles? Ce serait parfait, si l'imitation des Anglais, qui attachent à ces questions tant d'importance, ne s'était traduite par le choix delà gymnastique la plus propre aux réclames. M. Regnaucourt a vu les élèves du Royal Normal Collège de Norwood patiner, canoter, se livrer à la

natation, à la vélocipédie même... Et sans songer que ces sports sont le fruit d'un long et progressif entraînement, c'est un vélocipède à neuf places qu'a premièrement acheté notre directeur 1 La machine a coûté trois mille francs, je doute qu'on en tire un bon parti, peut-être est-elle déjà remisée ; mais l'Institution et son chef ont eu des articles dans la presse, et le public admis à contempler la « triplette », s'extasie sur elle comme aux concerts, aux messes, aux représentations de tout genre, l'admiration étant la seule monnaie qu'on dépense sans compter. Eh bien! moi, j'appelle carrément ces exhibitions des trompe-l'œil, car elles recherchent beaucoup moins le bien des aveugles que les éloges des clairvoyants.

— Tu es injuste envers M. Regnaucourt, dit Savinien. L'Institution n'eut jamais de directeur plus actif. Ses erreurs, s'il en commet, sont légères et réparables. Comment oublier, en revanche, l'extension qu'il a donnée h la Société de placement et de secours pour les anciens élèves! Rien ne l'oblige à leur consacrer ses loisirs ; mais il a compris l'inutilité de tout ce qui ne s'appuie pas sur le patronage- Il est de la famille des Guadet et des Dufau.

— Des mots! protesta Annette, emballée. Cette Société a-t-elle trouvé une chapelle à Guillout, père de cinq enfants? Place-t-elle tous les ouvriers que l'Institution forme censément? Non. Et je n'en suis point surprise, car l'enseignement professionnel boulevard des Invalides n'est pas seulement défectueux : il n'existe pas. Un aveugle sortant des ateliers est, en général, incapable de gagner sa vie. Vouloir que la noble maison produise des brossiers, c'est la rabaisser, semble-t-il. Des diplômés, à la bonne heure ! Un moment, on put croire le péril

conjuré ou prés de l'être. Une Ecole s'était fondée à Saint-Mandé, l'Ecole Braille, primaire et professionnelle, subventionnée par le Conseil général. Excellente idée. Le nouvel établissement recevant les enfants à partir de six ans, cultivait les leçons de choses, exclues de l'Institution, et les travaux manuels, indignes d'elle. Une sélection s'opérait. L'élève exceptionnellement doué au point de vue musical, allait achever ses études boulevard des Invalides, tandis que les intelligences de qualité médiocre s'appliquaient à l'apprentissage d'un métier. C'était trop beau pour durer. De concurrence en compétitions, les deux maisons, faites pour s'entr'aider, se compléter l'une l'autre, n'ont pas tardé à se désunir, l'Institution perpétuant le mensonge d'un enseignement professionnel languissant; l'Ecole Braille gardant ses élèves, prolongeant indéfiniment leur internat et s'acheminant en somme vers la réalisation de ce rêve : les Quinze- Vingts du premier degré, un phalanstère où l'aveugle passera insensiblement de l'école à l'atelier, sans renoncer à la vie en commun et à ses avantages. Pourquoi ne seraitce pas, après tout, l'avenir des écoles spéciales?

Utopie chère aux clairvoyants toujours instinctivement portés à isoler les aveugles ! Savinien pensait avec tristesse et dégoûta ces grands parcs d'hommes bannis de la vie, de ses luttes, de son commerce. Une telle organisation prêchait la mort de l'énergie, l'existence végétative de la maison de retraite et de l'hospice, le détachement du travail, tous les besoins étant satisfaits et tous les efforts vains.

Ah ! ce n'était pas lui qui eût consenti à brouter d'aussi détestables chardons !

Ces réflexions lui rendirent moins pénible l'échec de son stratagème.

Car s'il s'était flatté que, sous Tempire d'une exaltation salutaire, sa femme reprendrait intérêt à la typhlophilie, il fut bientôt désabusé. Elle se refusa nettement à s'occuper davantage des deux petites aveugles qu'elle avait entrepris d'instruire.

« Puisque ma méthode ne vaut rien, je serais coupable de continuer à la répandre. »

Elle jugea cet argument péremptoire et n'en démordit point. Quant à son éclat à la conférence, elle s'en applaudissait : « Tant mieux! Nous voilà débarrassés de tout ce monde... Trop d'aveugles à la clef! »

Leurs relations, de ce côté, s'épuisèrent. Elle accueillit les amis de son mari de façon qu'ils suspendirent à la fin leurs visites. Mais le désœuvrement dans lequel elle tomba, au lieu d'être profitable au ménage, en prépara la perte. Tout, à vau-l'eau, s'en alla.

Les premiers symptômes de déroute furent perceptibles au loucher de Savinien. Il ne retrouvait plus les choses à leur place accoutumée. Ses mains erraient à leur recherche, dépaysées. Il semblait être un étranger chez soi. Le supplice commençait aux vêtements et finissait aux objets d'un grand usage. Les certitudes de sécurité défaillaient une à une. Il s'arrêtait comme au bord d'un trou, devant une encoignure béante que lui signalaient naguère le bras d'un fauteuil, l'arête d'une table. Un peigne, des épingles à cheveux, usurpaient sur la cheminée l'endroit qu'avaient adopté sa cravate et sa montre; l'une de ses pantoufles était sous le lit et l'autre dans la cuisine ; telle négligence qu'un clairvoyant n'eût

pas même remarquée, épaississait la nuit autour de l'aveugle, le contraignait à vider les tiroirs ou bien à battre l'air, à brasser les ténèbres.

Risquait-il une observation, Annette le rembarrait de la bonne manière. Lorsqu'il hésitait, tâtonnait à travers la chambre : « On demande... disait-elle, tu vas tout bouleverser. » Et à sa sollicitation : « Il te faudra tout à l'heure un guide ici-même! » bougonnait-elle.

Il n'osait plus se plaindre, attendait d'être seul pour mettre un peu d'ordre dans le logement et s'y reconnaître. Mais il eut surtout le cœur serré en constatant que cette incurie, sa femme l'étendait à la toilette. Sa coquetterie, lasse de s'exercer sur un tém.oin sans autorité, abdiquait. Elle restait des journées entières en déshabillé du matin, les cheveux emmêlés, le corps grevé des odeurs du lit. Elle ne se raccommodait plus, ne laçait point, par paresse, ses corsets jusqu'au bout. Savinien ramassait par terre des ficelles qui étaient un cordon de taille, une rallonge de jarretière, le provisoire indéfini des dessous mal tenus. Et le lilas d'autrefois, suri, dénonçait l'infâme décadence des parfums parvenus.

Un jour qu'il lui reprochait doucement cette indifférence de soi-même :

— Pour qui ferais-je des frais? dit-elle méchamment.

Il ne se hasarda pas à répliquer :

— Pour moi.

Les deux mots, trop lourds, retombèrent sur son cœur et le contusionnèrent.

L'irrémédiable incapacité du spectateur incessant de sa vie, fut pour Annette l'explication et l'excuse de son relâchement. Par cette fissure, leur barque en

dérive faisait eau. Elle ne s'était habituée que très lentement à traiter son mari en aveugle. Longtemps sa pudeur l'avait dissuadée de vaquer devant lui aux soins les plus intimes. S'il se retournait, à certains moments, elle oubliait la cécité et son visage s'empourprait de confusion. Les yeux intacts de Savinien l'entretenaient dans la perplexité d'une personne qui éteint la lumière pour se coucher, parce qu'on peut tout voir des fenêtres d'en face, à travers les rideaux.

Mais lorsque se fut implantée en elle la conviction qu'il n'y avait, derrière ces croisées, qu'un logis vide, elle ne se gêna plus. La présence de Savinien la choqua moins pour son indécence que pour son inutilité. Cette borne toujours devant soi l'agaça; et l'impunité l'enhardit au mépris, que ses regards versèrent avec le cynisme des domestiques injuriant à demi-voix un maître sourd.

Le' temps était loin où elle se délectait dans les chuchotements des passants et la curiosité bienveillante que lui valait son dévouement en montre. Blasée maintenant sur l'enthousiasme de la galerie, elle le dépréciait, comme un jouet qui n'amuse plus, et en faussait le principal ressort pour justifier sa répugnance. « On la plaignait, on ne l'admirait pas. L'infirmité de son mari rejaillissait sur elle, les solidarisait dans la compassion d'autrui, voilà la vérité. »

Et l'abnégation dont elle s'était parée l'écrasa de son poids, ainsi qu'un harnais de revue trop lourd pour les exercices quotidiens.

Elle évita de sortir avec Savinien; les guides le reprirent, distraits et changeants, pendant que la jeune femme, enfermée dans sa chambre, demandait

aux caJDinets de lecture de tromper son ennui. Elle ne s'était guère nourrie de romans jusque-là; elle se rattrapa.

— Qu'est-ce que tu lis? interrogeait-il quelquefois.

Elle répondait :

— Je travaille; je n'ai pas envie de m'encroûter. Elle s'apprivoisa ainsi avec le mensonge, avec

d'indignes subterfuges que la crédulité de son mari rendait plus vils encore.

Une fois par semaine, ils allaient dîner chez madame Leybre.

O'étpàt pour lui une fête, quoiqu'il regrettât le temps où Lourdelin, par son assiduité et les ressources de son intelligence, rachetait la médiocrité des hôtes de passage que recevait la maison. Rarement on y voyait les mêmes deux années de suite. Leur apprentissage terminé, ils disparaissaient. Ceux d'au: jourd'hui, n'étant plus stimulés par les encouragements du vieux retraité, sa complaisance et son zèle, gagnaient leur dortoir après la soupe, anonymes et maussades.

— Ah ! mes pensionnaires se succèdent et ne se ressemblent pas! s'écria madame Leybre. Jusqu'à mon amoureux qui est parti 1

— Toutain? Oui, au fait, qu'est-il devenu, maman?

— Figurez-vous qu'il a eu la chance d'être admis aux Quinze- Vingts. Mais cela ne Tempéche pas de fabriquer des brosses pour une petite clientèle. Il entre, par-ci, par-là, me dire bonjour, en allant à l'atelier de la rue Jacquier, chercher les matières premières qu'on lui vend au prix coûtant. Ah I il

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n'est pas gai! Il faut l'entendre raconter sa vie là-bas, au milieu de ces ménages d'indigents, d'une moralité • parfois douteuse... Je suis obligée de l'arrêter sur la;; pente des confidences... il va, il va... '

— Enfin, lui du moins est tiré d'embarras. '

— Oh ! tout à fait... En dehors de sa brosserie, il \ est chantre à l'église Saint- Antoine : cent francs par * an, sans compter le casuel, les mariages et les con- [ vois, payés un et deux francs. Aussi lui ai-je permis j de pousser la galanterie jusqu'à m'apporter, quand il ■ vient, un petit bouquet de violettes de deux sous et de ] m'offrir du tabac frais de la Civette... Il jure toujours ^ que j'en ai l'étrenne. Pauvre bonhomme !... ^

A quoi servait à madame Leybre d'avoir des yeux,j puisqu'elle ne savait pas voir?

Il est vrai qu'elle s'était donné pour règle de con-1 duite de ne point envenimer, en s'y immisçant, les; . différends domestiques de sa fille et de son gendre. Dès qu'ils avaient une pique ensemble, elle s'esquivait, attendait de leurs voix apaisées le signal du retour. « Giboulées! » pensait-elle, de santé trop parfaite et de nerfs trop équilibrés, pour être avertie de l'orage avant qu'il éclatât.

Cependant, l'incompatibilité entre Savinien et sa i femme grandissait. Continuels à présent étaient les \ reproches, les disputes, les doléances. Ils galopaient ! la vie comme un cheval rétif. La voix d'Annelte, sa i voix pelure d'oignon, s'altérait, s'acidifiait, devenait corrosive. Et telle quelle, néanmoins, il la préférait à la soif, — au silence, celte double enceinte des emmurés. Aussi ne faisait-il rienpour étouffer les altercations; il les eût plutôt suscitées : elles lui tenaient compagnie, remplissaient sa solitude et hâtaient

l'heure. L'ère des concessions mutuelles était close. Ils travaillaient de leurs mains, de leurs ongles, à élargir le chemin creux qui les séparait.

Le régime chicanier dura tant qu'Annette n'eut pas pénétré les intentions de son mari. Alors elle les déjoua en boudant. Elle fut sourde-muette auprès de l'aveugle. Ils demeurèrent des jours entiers côte à côte, — et isolés, rivés l'un à l'autre, — et libres ! Ou i)ien, au premier mot, elle cédait la place. Souvent même, sans motif déclaré, elle se levait et sortait, tout à coup exaspérée à la vue simplement de Savinien, immobile et coi devant elle. Son aversion pour lui fut bientôt, en outre, physique. Elle en arrivait à trouver une odeur à ces yeux depuis si longtemps morts et laissés sans sépulture. Elle les présumait en décomposition, ne respirait bien que dehors et loin d'eux.

Lorsqu'une indisposition la consignait à la chambre pendant plusieurs jours, elle avait la nostalgie des regards. Elle en eût payé un ce qu'on paierait un verre d'eau dans le désert, le soir d'une marche aride. Elle s'abreuvait ensuite, follement, aux yeux des passants, des inconnus, des fournisseurs même... Et les yeux de ceux-ci, taris par le gaz et usés aux balances, lui procuraient encore l'illusion de la fraîcheur et de la nouveauté. Mais, entre tous, des regards d'enfants, au détour d'une rue, étaient délicieux, comme les premières gouttes d'une grosse pluie d'été.

La nuit, elle avait des hallucinations. Des guirlandes d'yeux de couleur illuminaient la pièce, causaient avec les siens, les caressaient, venaient s'y précipiter et s'y fondre. Des défilés d'yeux alternaient; les uns, riches et généreux, lui faisaient l'aumône ;

les autres, en revanche, humbles, la harcelaient d'offres de services, ainsi que des yeux sans travail...

Alors, le matin, au réveil, quand se relevaient les paupières de Savinien sur ses prunelles nues, elle était une minute la dupe de leur mensonge et de leur inanité. Court répit. Aussitôt après, le vertige du gouffre la reprenait, au bord de leur perfidie.

Elle crut comprendre les dernières paroles de Gilquin : des étoiles !

« Moi, je pourrais m'écrier : des regards! des regards! »

Un jour, du fond de sa malle de jeune homme, Savinien retira sa clarinette. Il sourit en se rappelant le prix qu'attachait le père Dieuleveult à l'étude de cet instrument, le secours éventuel qu'en espérait, pour son fils, le prévoyant tailleur.

Ayant donc exhumé la vieille clarinette, l'aveugle, oisif, se mit à eu jouer. Et que joua-t-il? des fragments de son morceau de concours, le jour de la dernière distribution des prix.

Combien c'était loin! Dix ans déjà! Quelques impressions pourtant semblaient de la veille. Des bruits de foule enfermée, des murmures, chantaient dans son oreille, comme la mer dans un coquillage. La voix du censeur, par instants, y ressuscitait ; le décor auditif de la solennité s'équipait pour une scène du passé.

Tout croula sous un ricanement d'Annette :

— Continue, je t'en prie... ou plutôt, non, attends...

Il eut l'intuition du danger, de l'outrage... D'un cahier de papier blanc traînant sur la table, madame Dieuleveult arracha une feuille et, comme un écri-

teau de mendiant, l'épingla sur la poitrine de son mari, en disant :

— Là, maintenant, il ne te manque rien. Choisis un pont et nos vieux jours sont à l'abri du besoin.

Il pâlit mortellement, atteint au cœur de son amour-propre, ce second cœur des aveugles. Tout de suite, il avait posé sa clarinette. II n'y retoucha plus jamais.

Au printemps, Annette sortit plus fréquemment, sans bat d'abord. Elle s'en allait dans le bois de Clamart, y flânait des après-midi, un livre à la main, par contenance, car parfois elle rentrait sans l'avoir ouvert.

Elle assistait au réveil frissonnant de la terre et s'y intéressait, non point avec son cerveau vide de pensées, mais pour ainsi dire végétalement. Les branches se chargeaient de bourgeons d'un vert adorablement neuf, et si tendres qu'on les eût volontiers croqués. Le soleil y essayait, jeune aussi, des rayons débiles, prenant force dans un renouveau de tout auquel Annette participait. Ses doigts énervés craquaient, son corps travaillait, semblait-il, comme les arbres dans l'âge ingrat de la feuillaison. Elle éprouvait les mêmes vagues malaises qu'à l'époque de sa croissance; elle se sentait subitement pâlie et endolorie, au point d'être obligée de s'asseoir; puis la sève recommençait à circuler et des appels au mouvement^ à la vie, partaient de ses articulations dénouées.

Elle se dit :

— Je m'ennuie trop; je couve une maladie, bien sur...

C'était le contraire. Quatre années de mariage l'avaient laissée un peu grêle, les os sous la peau, le

corsage nécessiteux et le dos sans grâce d'une institutrice mal nourrie. En quelques mois, aux approches de la trentaine, la gorge fructifia, les hanches s'embellirent, la femme inachevée s'accomplit. Le visage même eut une propension à s'empâter, Mais le nez et le menton en parurent, celui-là moins coupant, l'autre moins anguleux.

Celte transformation ramena Annette à la coquetterie. Elle descendit plus souvent à Paris, courut les magasins, en rapporta des emplettes dont la somme, à la fin, pesa sur le ménage. Savinien en fit, sans aigreur, l'observation.

— C'est bien, répondit Annette, cassante. Quinze jours après, elle raconta que M. Le Gallic,

le député, lui avait trouvé des leçons dans la famille d'un magistrat de la rue de Tournon.

— C'est un conseiller référendaire à la Cour des Comptes. Sa petite fille, d'une santé délicate, ayant dû quitter le lycée, la mère dirigera son instruction désormais et je la seconderai trois fois par semaine, l'après-midi. Naturellement, j'ai accepté avec reconnaissance. Ce ne sont pas seulement une occupa tion et des relations agréables ; cela me permettra de pourvoir au moins à ma toilette.

Savinien fut sensible à ce reproche indirect. Il lui fallut, toutefois, aller remercier leur protecteur.

Dès lors, les mardis, jeudis et samedis, le déjeuner expédié, Annette délogea.

— A ce soir, disait-elle, en appuyant légèrement sa joue voilée contre la bouche de l'aveugle.

Elle en faisait autant au retour ; et c'était pour lui, dans le dénùment des vingt-quatre heures, deux secondes sur le goût desquelles il vivait.

A.U début, il balança entre se réjouir et s'affliger des absences de sa femme. Aux yeux de ses doigts, Annette se réhabilitait par un soin d'elle, une élégance que la vanité du mari appréciait. Elle revenait aux fines essences, à des odeurs n'empruntant rien de l'alcôve ou de la maison, et s'harmoniant avec l'air qui avait plu sur ses cheveux et son visage, à travers les mailles de la voilette.

Mais cette métamorphose était chèrement payée. Annette se levait tard, se reposait sur une femme de ménage à qui, dans le principe, le gros ouvrage de la matinée seul incombait. Après déjeuner, elle montait dans le tramway; et le lit restait défait, les vêtements, le linge de rechange, couvraient les meubles; les eaux séjournaient dans les cuvettes, les serviettes de toilette et de table se confondaient au dossier des chaises. C'était un campement au milieu duquel Savinien s'effarait, découragé, ainsi qu'un chef responsable impuissant à rallier des fuyards.

La présence d'Annette ne remédiait à rien. Dans le couvert du déjeuner, ils dînaient de charcuterie, de viandes froides, de plats commandés à la gargote voisine. Et le dessert de confitures entre deux assiettes déterminait comme une recrudescence de célibat et de pauvreté.

Savinien renonçait à gémir. D'un mot, elle l'avait réduit au silence :

— Crois-tu, par hasard, que c'est pour mon plaisir que je suis dehors par tous les temps?

Elle s'ingéniait à ne plus même passer à Clamart, ses jours de liberté. C'étaient des courses pour son élève, des leçons supplémentaires, cent prétextes à sorties... Elle réintégrait leur logement avec une sensation d'enterrée vive, de solitude et d'étouffement,

causée par le contraste entre l'appartement de la rue de Tournon, aux pièces vastes, aux plafonds hauts du siècle dernier, au confort immuable, et ces chambres exiguës dont le désordre' et l'encombrement augmentaient la désolation. Et jamais elle n'avait été plus altérée de regards.

— Je ne sais pas ce que sont des envies de femme grosse, mais ce doit être cela, pensait-elle, à table, eu face de Savinien, dont les yeux agonisaient cumme des papillons cloués.

En août, le référendaire et sa famille s'en allèrent vers les montagnes, la Savoie.

Deux mois abominables pour les Dieuleveult, qui retombèrent dans leurs querelles de néant, leurs grondements, leurs mauvais coups de patte, au fond de la cage qui se rétrécissait sur eux.

Aussi Annette abrégeait-elle encore des tête-à-tête déjà bornés au sommeil, aux repas. Plusieurs fois, à la lin de septembre, retenue, dit-elle, par sa mère, elle ne rentra que fort avant dans la soirée . Savinien dînait au petit bonheur.

Mais dans la première quinzaine d'octobre, la jeune élève reprit ses leçons — quatre par semaine au lieu de trois.

— Bah ! fit Annette, ce surcroît de travail m'est assez bien payé pour que j'y trouve mon compte, au seuil de l'hiver surtout. Je n'avais plus rien à me mettre.

'Si

Cette lettre en Braille, ouverte à la place qu'avait l'habitude d'occuper Savinien, se morfondait au bord de la table ismbarrassée encore, si bien que les petits points groupés de l'écriture prominule ressemblaient à des miettes, auprès de l'assiette vide et du verre égoutté. Mais dans la lie de jour qu'épandait, à quatre heures de l'après-midi, ce crépuscule de novembre, la lettre en caractères de mystère était plutôt posée là comme un piège où devait venir tomber, tôt ou tard, la main voletante de l'aveugle.

Quand il rentra, le gel à la barbe et grelottant, quitté par son guide au bas de l'escalier, Savinien fit et refit le tour de la table sans se prendre au trébuchet dressé à son intention. Puis, en habits secs et pantoufles, il se blottit contre le poêle. Des rafales battaient les fenêtres ; un vent lugubre ramonait la cheminée; et les bruits delà rue, interceptés par la neige, n'arrivant plus à ses oreilles, il fut deux fois seul.

Cinq, six, sept heures sonnèrent à l'œil-de-bœuf de la salle à manger, Annette, de qui c'était le jour de leçons, ne revenait pas. D'un beau zèle soudainement animée, elle avait passé sa matinée à examiner les vêtements d'été avant de les ranger dans l'armoire. Aussi était-il parti le premier, après déjeuner, laissant sa femme en train de s'habiller.

De sept à huit heures, néanmoins, il tira plus souvent sa montre et en consulta le cadran d'un doigt que l'impatience égarait. La chaleur avait engourdi son corps ; acagnardé au coin du feu, il se taillait un

costume de deuil à sa mesure, dans le silence qui enveloppait la maison de tentures funèbres dont la neige alourdissait les plis. Il était comme bloqué par de l'ouate humide. A huit heures, enfin :

« Elle aura dîné chez sa mère », pensa-t-il.

Résigné alors, il glana dans le buffet quelques reliefs devant lesquels il s'assit, sans appétit, nourri de mélancolie et d'ennui. Ce n'était point que les repas fussent, à l'ordinaire, bien folâtres. Mais Annette avait beau se taire en face de lui, il entendait ses gestes, jouissait quand même de sa présence réelle. La fourchette et le couteau, le verre et l'assiette dialoguaient, lui étaient une société vivante... Les objets qu'il remua ne rendirent que des sods glacés.

Tout'à coup, sa main droite, vagabonde, fut attrapée au piège de la lettre en évidence. Un moment, il s'en dépêtra, la repoussa, croyant à l'oubli d'un papier sans importance. Puis, par désœuvrement, il reprit le billet, y attacha ses doigts et le lut aussitôt, d'affilée. Ensuite, il éloigna son assiette, élargit la place nette et le relut lentement, s'enfonçant dans la pulpe de l'index les petites élevures du Braille, pareilles à des tètes d'épingles au dos d'une pelote.

Il avait effroyablement verdi, les narines pincées, le souffle suspendu, le doigt expirant sur le dernier signe... Il demeura une minute dans cette prostration, ne la secoua que pour se rechausser, remettre son paletot et sortir en hâte.

Assez souvent, il allait ainsi chercher son guide, '-i le fils delà femme de ménage, laquelle habitait dans la grande rue, une maison distante d'environ deux cents mètres. A peine en eut-il parcouru vingt qu'il dut s'arrêter. Le vent semait la panique et le froid ; la neige amassée et durcie criait sous ses pas

comme une pomme sous la dent. Il n'osait plus avancer, perdu, Touïe en détresse, le toucher sans emploi, trahi par cette fameuse perception faciale •même dont les aveugles s'exagèrent le secours. Sur les nerfs délicats du visage, en effet, le léger voile avertisseur, gaze ou mousseline, ce voile épaissi et mouillé, n'était plus qu'un cataplasme. En vain il étendait les mains, interrogeait le sol d'un pied adroit: il ne se retrouvait point. Et les linges grossiers de l'ouragan continuaient de claquer sur sa chair hérissée.

Il appela, espérant l'office d'un passant complaisant. Mais le vent emportait ses cris. Ilrepartitdoncau hasard, mit une demi-heure à faire le trajet qu'il accomplissait tous lesjours en moins de cinq minutes. Enfin, l'entre-bâillement d'une porte ayant laissé s'échapper, parmi des voix de huveurs, le rire retentissant d'un marchand de vins au-dessus de qui logeait la femme de ménage, Savinien fut sauvé.

Il monta, frappa.

— Qui est là? demanda-t-on de l'intérieur.

Tout le monde était couché ; le mari, un terrassier, se leva et vint ouvrir lorsque le visiteur se nomma.

De la chambre unique où s'entassaient le père, la mère et l'enfant, se dégageait une telle odeur de chien trempé et de bottes fumantes, que Savinien recula en disant :

— Voici, madame Philippe: ma femme, en lùon absence, a été invitée à se rendre, pour un cas d'urgence, chez les parents de son élève. Elle m'écrit d'aller la rejoindre sans faute, ce soir, rue d'Alésia. Il faudrait m'y conduire.

— C'est que... les tramways ne marchent plus... objecta le tertassier.

— Et je ne vous confierais pas au petit par ce sale temps, ajouta madame Philippe, de son lit.

Sans doute leurs regards se concertèrent devant l'insistance de Savinien, car l'homme fit résolument :

— Dame! j'vas vous accompagner.

Il se rhabilla, tous les deux descendirent, s'enfoncèrent dans la nuit, et l'aveugle au bras de l'autre, qu'il dépassait un peu, semblait heurter du front le ciel bas.

Une heure après, ils arrivaient rue d'Alésia et réveillaient madame Leybre.

Quand il eut reconnu le pas de sa belle-mère dans le couloir, Savinien remercia son guide et le congédia.

— Qu'est-ce qu'il y a? s'écria celle-ci en introduisant son gendre dans la salle à manger du rea-de« chaussée, qui servait de réfectoire à ses pensionnaires. Annette est-elle malade ?

Il répondit, payant d'audace ?

— A quoi bon dissimuler? Elle est ici, n'est-ce pas?

— Ici?... Aonette?...

Si sincère paraissait l'étonnement de la bonne femme, qu'il ne la pressa pas davantage. Mais lui présentant la lettre ramassée sur la table :

— Eh ! bien, voyez donc... dit-il.

Ebahie, elle retournait le papier entre ses doigts, considérait les caractères Braille avec un redoublement de surprise et d'appréhension. Il eut immédiatement conscience de son absurdité et récita par cœur le billet qu'elle ne savait pas lire :

« J'en ai assez. Adieu. Pourquoi persister à sou-ffrir ensemble, quand nous pouvons essayer d'être heureux séparément? Inutile deme rechercher, je serai introuvable. — Anxl:tte. »

— C'est pas Dieu possible ! balbutia madame Leybre.

— Voilà ce qui s'étalait, ce soir, sous ma serviette...

— Mais je vous jure que, moi, je n'ai rien reça... Cette exclamation épanchait-elle le chagrin d'un

oubli ou bien tendait-elle à révoquer en doute la détermination de la coupable? Indécis, il conservait quelque méfiance. Madame Leybre s'en aperçut, et, spontanément, désirant avant tout que son attitude ne prêtât pas à l'équivoque :

— Ah ! mon pauvre enfant! Mon pauvre enfant! murmura-t-elle en lui prenant les mains, qu'elle pétrissait dans les siennes, comme pour faire pénétrer en lui un calmant, une consolation.

Il est vrai qu'elle rouvrait tout de suite après la blessure fraîche sous le premier pansement.

— Où en suis-je ?... Voulez-vous me relire cette lettre?...

Il répéta, sûr de sa mémoire : J'en ai assez. Adieu... Elle l'interrompit:

— N'avez- vous pas eu, hier ou ce matin, quelque discussion un peu vive? On se répand quelquefois, sous le coup de la colère, en menaces bientôt regrettées...

— Non. Nous n'étions pas toujours d'accord, mais hier, aujourd'hui, nous n'avons échangé aucune parole irritante.

Et sans attendre que sa belle-mère le priât de poursuivre, il reprit :

« Pourquoi persister à souffrir ensemble, quand nous pouvons essayer d'être heureux séparément ? »

— Essayer... il y a essayer... allégua madame Leybre. N'est-ce pas déjà du découragement presque?

Elle sent que le bonheur défie ceux qui courent après. Oh! je ne l'excuse pas! Mais je parierais bien qu'elle est maintenant à Clamart, aussi inquiète de votre absence que vous êtes tremblant de la sienne. Il saccada un rire forcé :

— Voilà une solution que n'annonce guère, vous l'avouerez, la fin de sa lettre : « Inutile de me rechercher, je serai irdrouvable. »

— Introuvable, nous verrons bien ! Songez-y donc. . . où serait-elle allée, seule, sans argent, sans bagage?...

— Sans bagage? Détrompez-vous; elle a fait, ce matin, un triage de vêtements qu'elle a enlevés... Quant à être partie seule... est-ce que nous savons!..

— Oh ! Savinien... vous la croiriez capable...

— Sa conduite autorise toutes les suppositions.

— Pas celle-là... si injurieuse et, probablement, si injuste. Car vous-même l'avez dit : Savons-nous? pour l'accuser ainsi.

Ils étaient assis côte à côte et dépensaient leurs munitions alternativement, pour l'honneur, comme deux tirailleurs sacrifiés autour de qui l'abandon grandit.

- Ecoutez, proposa madame Leybre, voici ce que la raison nous conseille de faire. Si — comme j'espère malgré tout — Annette est rentrée chez vous, elle sera ici demain malin, pensant bien vous y rencontrer. Alors, votre réconciliation me regarde. Si... je me trompe... nous irons ensemble visiter, sous des dehors de simple politesse, les personnes qui s'intéressent à votre femme, ses fréquentations habituelles : les parents de son élève et M. Le Gallic, par exemple... Peut-être, à leur insu, nous mettront-ils sur sa trace.

Mais sans qu'elle sût tout d'abord où son gendre en

voulait venir, celui-ci, en entendant prononcer le nom du député, éclata:

— Le Gallic? C'est lui qui est cause de tout ! Qu'avait-il besoin de procurer ces leçons à Annette ? Nous étions tranquilles... Du jour que cette famille de magistrat l'aaccaparée, les misères ont commencé entre nous. Vous les avez ignorées parce que je les dévorais... à en étouffer... Depuis un an, cette rue de Tournon ne me volait pas seulement trois ou quatre après-midi par semaine, elle était un prétexte commode à me les prendre tous. Où vous imaginez-vous que les passait Annette ? Où dînait-elle certains soirs ? Ici? Vous ne le soutiendriez pas. Chez son élève? Pas davantage, sans doute. Quant à contrôler ses affirmations, j'y répugnais: mon manque de confiance eût justifié sa trahison. Ma récompense, admirez-la ! Le Gallic ! Vraiment, j'en suis à me demander s'il n'avait pas un motif quelconque à éloigner Annette de la maison.

— Savinien !

L'insinuation ne partait point d'un esprit convaincu; elle n'y avait pas cheminé sourdement avant de retentir. L'explosion atterra l'aveugle le premier et c'est à lai surtout qu'elle fat dommageable. Dès que ses craintes se précisèrent, il s'infligea l'obligation de les creuser et acheva ainsi, de ses propres mains, la ruine de sa sécurité.

Cependant, madame Leybre luttait toujours, défendait le terrain pied à pied, réparait les brèches par où se glissaient, dans les soupçons du mari. Le Gallic, célibataire empressé et serviable, et jusqu'au référendaire lui-même, d'une hypocrite austérité.

Le combat dura toute la nuit, dans la salle triste et froide qu'une bougie éclairait.

Au jour naissant, exténuée mais encore vaillante, madame Leybre couronna sa résistance par ce cri d'une naïveté touchante :

— Est-ce possible... avec son instruction!...

A dix heures du matin, n'attendant plus Annette, ils sortirent.

Le Gallic était chez lui; il les reçut à l'instant.

— Ah! je suis content de vous voir; j'allais vous écrire... Madame Dieuleveult serait-elle malade? Les parents de son élève, chez qui j'ai dîné, hier, s'étonnent qu'elle n'ait pas encore repris ses cours.

Savinien, très pâle, gardait le silence; mais sa belle-mère, parant le coup, n'en fut point démontée.

— En effet, répondit-elle au député, ma fille, un peu souffrante depuis quelque temps, a besoin de repos. Nous venions justement vous en avertir, vous prier de faire agréer ses excuses et ses regrets par cette aimable famille à qui, d'ailleurs, nous les porterons nous-mêmes, ces jours-ci.

Dans la rue, Savinien eut le triomphe amer.

— Oonservez-vous des illusions, maintenant? Il y a un mois qu'elle retournait censément chez son élève. M'a-t-elle abreuvé de mensonges !

La pauvre femme, suppliciée, but ses larmes et se domina :

— Si je conserve des illusions ? Certes...

Mais sa voix démentait son assurance. Elle ajouta, néanmoins :

— Je m'en tiens à vos confidences. Il est clair qu'elle n'a point de sérieux griefs contre vous... qui l'aimiez bien... qui l'avez rendue heureuse, j'en suis persuadée. Oh! je juge sévèrement son incartade; mais ce n'est que l'erreur d'un caractère difficile;

elle n'est pas méchante, au fond ; elle reconnaîtra ses torts. J'y songeais tout à Theure : vous auraitelle écrit en Braille si la rupture était irrévocable ? Evidemment, non. Elle a agi de façon que son équipée ne transpirât pas, restât entre vous. Elle s'est ménagé une porte de rentrée...

— Trop tard! déclara Savinien, que cette foi robuste ne gagnait pas.

Madame Leybre feignit de n'avoir point entendu.

— Grâce à votre prudence, personne, à Clamart, Dieu merci! n'aura vent de cette sotte histoire... Vous en avez donné, par avance, une explication fort plausible : Annette appelée sur-le-champ auprès de son élève. Serait-il invraisemblable qu'elle l'accompagnât dans un voyage nécessité par... la mauvaise santé de l'enfant ?

— Misérables subterfuges d'accord avec votre conviction intime et réelle !

— Non... ma conviction, c'est encore qu'elle vous attend là-bas... Laissez-moi vous y mener.

Elle sentit, au mouvement qu'il fit, comme une velléité de se soustraire à son influence, et se cramponnant à lui :

— Quand ce ne serait que pour sauvegarder votre dignité, votre réputation dans le pays.

Il céda; un tramway mortellement lent les roula vers Clamart. Vingt fois il s'arrêta. Les secondes perdues, Teffort des chevaux pour démarrer, le grincement du frein, tout exaspérait leur anxiété. Ils ne s'adressèrent pas la parole. On eût dit qu'ils ployaient sous quelque fardeau fragile dont ils redoutaient la chute et le bris.

Arrivés devant la petite maison de la rue de la Fontaine, une telle émotion les étrangla, au bas de

l'escalier, qu'il leur fallut un moment pour reprendre haleine. Et le bras de l'un comptait les battements du cœur de l'autre. Ils montèrent enfin ; la porte était fermée, le logement vide... Savinien n'eut pas besoin d'y pénétrer derrière sa belle-mère pour acquérir une certitude que d'électriques avertissements avaient transmise, dès le seuil, à sa sensibilité. Madame Leybre, elle, explorait les trois pièces. Dans la dernière seulement, elle défaillit, les jambes fauchées.

Du temps passa. L'heure coulait à petit bruit de l'œil-de-bcsuf, tandis que dehors, simultanément, des gouttes d'eau musicales, tombées du toit, préludaient au dégel.

Tout à coup, madame Leybre se réveilla de son assoupissement :

— Savinien, êtes-vous là?

De la salle à manger, il répondit :

— Je suis là.

Elle alla vers lui, assis auprès du poêle éteint, et balbutia :

— M'autorisez-vous... à revenir... quelquefois... mettre un peu d'ordre ici, surveiller votre femme de ménage... réparer ses négligences?... Oh ! je ne vous importunerai pas... Si c'est votre désir, vous ne saurez même pas que je suis venue...

Il y avait tant de navremenl, d'humilité, d'imploration, dans le nasillement de la malheureuse, qu'il n'eut pas la dureté de refuser. «

— Si vous voulez, dit-il.

Elle le remercia avec une triste effusion :

— Ma présence aura du moins cet avantage de couper court aux commérages. De sorte que si, plus ' tard...

Elle n'acheva pas. * Jamais! » fit-il, debout, comme pour la congédier. Toutefois il reprit d'un ton radouci :

— Vos visites, j'y consens, mais à deux conditions : la première, c'est que vous emporterez le linge, les vêtements, tout ce qui reste d'elle ici. La précaution n'est pas inutile, car il est probable qu'elle vous écrira à ce sujet. Autant en finir aujourd'hui. Secondement, vous m'obligerez en ne me parlant plus d'elle, en me laissant dans l'ignorance complète de sa vie...

— Même... si son égarement ne s'entourait pas des circonstances aggravantes que vous imaginez? demanda madame Leybre.

— Même en ce cas. Elle est blessée à mort dans mon cœur. Ne vous flattez pas qu'elle en réchappe.

— Soit, dit -elle; je vous débarrasserai demain de ses affaires. Au revoir...

Elle ne bougeait pas, cependant, et tendait vaguement son visage à l'embrassement accoutumé. Mais il la poussa vers la porte, inattentif à cette avance. Elle fit trois pas, puis, dans une brusque volte-face, lui saisit les mains et s'écria :

— Dites-moi que ce n'est pas de ma faute !... Alors, il donna une issue à la tendresse encore éparse

en lui, et ces mots sincères décousirent sa bouche :

— Vous, vous êtes une brave femme.

Elle l'attira contre soi :

— Mon pauvre petit !

Et, pour les accordailles de leurs solitudes, ils mêlèrent en silence des larmes délicieuses.

Diligemment publiée à Clamart par la femme de ménage, la nouvelle du voyage d'Annette avec son

élève parut à tous digne de crédit, d'autant que madame Leybre fit charger ostensiblement la malle de sa fille sur une voiture et ne laissa point passer une semaine ensuite sans venir une ou deux fois voir son gendre.

Pour celui-ci, retombé sous la tutelle des guides, l'existence, au commencement, fut intolérable.

Absente du foyer, jamais Annette ne l'avait empli davantage. Il procéda par éliminations successives, bannit d'abord tout ce qui nourrissait un souvenir incessant et palpable. A chaque instant sa main buttait contre un objet usuel qui avait appartenu à la déserteuse et la rappelait. Il relégua ces choses au fond d'un placard ou bien les détruisit, — en vain. Leurs habitudes de vie commune, tenaces, avaient le parfum enivrant et fatal des fleurs recluses. Annette semblait flotter derrière un tremblant rideau tissu d'odeurs moribondes et de sons évanouis. Et c'était à ce fantôme qu'il montrait le poing, quand, allongé sur son lit, il n'enfonçait pas dans l'oreiller sa tête où sonnait, comme en un grelot, le battant affolé de l'obsession.

Il s'enfuit de la maison et marcha, vérifiant un précepte de Lourdelin : Tous nos maux viennent de ce que nous ne marchons pas assez ; la marche épure le corps et le cerveau.

— Où allons-nous ? interrogeait son petit conducteur.

— Nulle part... droit devant nous.

Il rentrait exténué, mais l'àme toujours ouverte aux parasites du logis. Il tâtad'un autre moyen d'évasion et, traversant la rue, se réfugia dans l'église. Il montait à la tribune de l'orgue et, seul, dans une paix religieuse, se recueillait et tentait d'abstraire son esprit.

Sa croyance en Dieu, cultivée même par l'aumônier de l'Institution, était restée chétive . Il n'avait, jusqu'à ce jour, adressé au ciel que des requêtes puériles. Enfant, ses mains s'étaient jointes pour demander au Seigneur qu'on ne s'aperçût pas de la disparition d'un verre brisé, ou bien que le beau temps favorisât une promenade projetée. L'inexaucement de ces vœux, la raclée reçue et la pluie empêchant l'excursion, l'avaient induit en méfiance.

Repentant, il implora l'accalmie pour son pauvre cœur houleux. Mais la colère y bouillonnait malgré tout et des vagues de sang clapotaient à sa pointe.

En bas, au-dessous de Savinien prosterné, la loueuse remuait des chaises et traînait ses pas dans la nef.

Il pria solitairement, il pria le dimanche avec les fidèles, mais dégagé d'eux, en ténor de l'infortune, jaloux- d'être distingué entre tous. Son égoïste plainte ne fut pas entendue.

Un jour, malade de oaâcher les ronces de la rancune et des extrêmes résolutions, il s'assit devant son piano. C'était toujours le vieux serviteur de la rue Méchain, mais soigné, presque rétabli, opéré miraculeusement des fausses notes qui faisaient autrefois sa maussaderie et son infirmité. Il obéissait maintenant à Savinien, avec une tendre déférence. On eût dit qu'il lui savait gré d'avoir redonné quelque vigueur à son corps fourbu, à son bois douloureux. Il résonnait de gratitude.

Les premiers accords que plaqua l'aveugle éclatèrent dans la chambre comme une parole amie et de dqux reproche. « Ne suis-je pas là? Pourquoi m'as-tu si longtemps délaissé ? Ne puis- je donc rien

pour toi? Essaie. Je suis le compagnon qui ne trahit pas, le remède dévoué, l'ennemi des mauvaises pensées... Eprouve mes vertus. »

Il les éprouva, bêcha et ratissa le jardin du clavier, y fitrehaitre des parterres mélodiques au milieu desquels il erra. Des harmonies grimpantes s'enroulaient autour de ses doigts ; il égrappait çà et là de légers arpèges, se penchait comme pour les humer, sur de subtiles modulations, et ses mains arrêtées se reposaient sur un lit de notes fanées qui embaumaient encore.

Au début, il ne choisit pas, exécuta tous les grands consolateurs, Bach, Beethoven, Schumann, Mendelssohn, Chopin, Schubert... Ils lui procurèrent des heures de soulagement inelTable, mais des heures seulement ; ils endormaient le mal et ne le supprimaient pas.

Certains maîtres, assidûment consultés, ressemblaient à ces médecins qui ordonnaient naguère aux pulmoniques les eaux mondaines, l'hiver sous un climat tempéré. Savinien sentait l'imprudence d'un pareil traitement, sans qu'il fût en son pouvoir de s'y soustraire. Mais un soir qu'il interprétait Schumann, cette musique émue et généreuse paraphrasa tout à' coup la belle parole de Flaubert: « C'est parce que nous pensons à nous que nous sommes tristes et malheureux. » Toutes les leçons écoutées à l'Institution d'une oreille écolière, il se les remémora.

« Ah ! Gilquin avait raison ! tandis que les spécialistes achalandés envoient leurs clients dans le Midi, les droguent et les prolongent, Schumann conseille aux siens l'air des montagnes, la cure d'altitude — et les guérit ! Lamerveilleuse station que cette Sonate en sol mineur, comme on y respire et quelle sérénité

des sommets l'environne ! Trop souvent Chopin, Schubert et Mendelssohn n'invitent qu'à pleurer sur soi ; Schumann, parla logique et la magnanimité de ses conclusions, dans les moindres pages, généralise nos misères que l'espèce à l'infini répercute, au point que nous ne savons plus qui de nous ou d'autrui les a hennies. C'est vraiment le seul dont la thérapeutique soii souveraine dans les affections morales développées par une tendance à nous replier sur nos sentiments. »

A compter de cette révélation, il pria — à l'orgue avec Bach, au piano avec Schumann, Il y découvrait chaque jour des splendeurs nouvelles, des épithètes imprévues et fraîches, des verbes héroïques, toutes les libéralités d'un contexte orchestral. Bach était le Père, mais le Fils c'était lui, Schumann, descendu parmi les hommes, assoupli à leur contact, passionné de justice et d'amour. Personne assurément n'avait enfermé dans le bois sonore autant de cris éternels. C'était le recours des désespérés, le grenier d'abondance pour les indigents, la mine aux inépuisables filons !

Cependant Savinien avait encore, parfois, lorsqu'il officiait au piano ou à l'orgue, les absences du prèire disant sa messe, des matins, l'esprit pâteux. Il regimbait quand Schumann, avec ses Kreisleriana^ l'inclinait à la mansuétude. Le bon docteur murmurait à son oreille : « La vie est courte, ne rapetissons pas notre cœur à sa mesure. Ouvrons-le, au contraire, ouvrons-le aux pauvres, aux coupables, aux petits enfants, au prochain, quel qu'il soit: ouvronsle à toutes les infirmités morales, ouvrons-le à la parole du Christ sur la Montagne : Bien heureux les miséricordieux, ils obtiendront miséricorde ! »

— Je ne peux pas! faisait le malade»

Mais l'autre de reprendre : « Si, tu peux. De chacun selon son cœur, à chacun selon ses fautes. Comprends bien. Ce qu'on te demande, ce n'est pas la bonté absolue, à laquelle nul ne parvient, mais cette vertu moyenne : l'indulgence, la sainte, la praticable, la purifiante indulgence à l'odeur de soufre. Pardonner, c'est déjà aimer; pardonne, et tes yeux morts ressusciteront à la lumière, et les murs de ta prison corporelle tomberont comme ceux de Jéricho au bruit des trompettes glorieuses, et tu t'en iras sans guide à travers les hommes ! »

— Je ne peux pas ! Je ne peux pas I répétait Savinien... mais comme un convalescent quittant le lit pour la première fois et dont les faibles jambes fléchissent.

Il n'était pas rare que madame Leybre le surprît en une de ces crises. Il restait néanmoins au piano, pendant que, sur la pointe des pieds, elle vaquait au ménage, visitait les vêtements, le linge, les armoires. Tous les deux ou trois jours, elle passait ainsi l'aprèsmidi à Clamart, avec une discrétion qui faisait, d'ailleurs, oublier sa présence. Elle respectait leurs conventions ; jamais le nom d'Annette n'était prononcé entre eux.

Un jour, près de partir :

— J'ai vu hier monsieur Toutain, dit-elle, oui, le vieux brossier des ateliers d'aveugles. Il m'a 'parlé de vous. Il est, aux Quinze- Vingts, le voisin d'un ménage que vous connaissez, les époux Merle, d'anciens concierges. Le mari est aveugle. Il paraît que vous avez eu son fils pour camarade à l'Institution. Monsieur Toutain fréquente ces personnes.

— Ah! répondit Savinien indifféremment.

Quelque temps après, il dut aller chez Sézanne

pour un emprunt de musique à la bibliothèque Braille. Cliaque fois qu'ils s'étaient rencontrés depuis les incidents de la Conférence, celui-ci avait tâché, par son accueil affectueux, de témoigner à son ami qu'il ne le rendait pas responsable des incivilités de madame Dieuleveult.

— Diable! Tu as une antichambre encombrée! s'écria, en arrivant, Savinien,

— C'est tous les matins le même défilé : organistes ou professeurs de musique sans emploi, ouvriers sans travail, aveugles ignorants des démarches à faire pour entrer dans un atelier, une école, un asile, etc.; enfin, hors série, l'inévitable mendiant professionnel alléché par toute œuvre d'assistance qu'il n'a pas encore exploitée. Bref, je commence à avoir une clientèle qui absorbe ma vie, la consume en audiences, enquêtes, correspondance volumineuse... Mais grâce aux relations que je me suis créées, aux journaux que jepublie,^ grâce aussi au concours d'un noyau de clairvoyants riches ou de loisir, je rends quelques services aux pauvres gens qui s'adressent à moi et qu'on reconnaît dignes d'intérêt. Je suis payé de ma peine. Autre chose : c'est un bon vent qui t'amène... Quelqu'un est là qui justement me demandait de tes nouvelles...

— Qui donc?

— Bruzel.

C'était offrir à la réconciliation souhaitée un terrain neutre favorable. Savinien, devinant que Sézanne ne s'avançait qu'avec l'assentiment de leur camarade, donna carrière à son cœur.

— Madame Bruzel va bien? fit-il.

— Bien. Ta femme aussi, j'espère.

— Oui, merci.

Ces politesses échangées, ils rejetèrent le ton cérémonieux et causèrent comme autrefois, avec un cordial abandon. Savinien s'en trouva réchauffé. Il promit de revenir aux conférences mensuelles.

Dans le courant de l'hiver, un jour qu'il était seul, on sonna à sa porte. Il n'avait pas fini de l'ouvrir que deux bras l'étreignirent et qu'un visage iiède le sauça de larmes. Il les reconnut au goût.

— Clotilde!

— Et Henri, annonça lui-même le beau-frère.

— Annette n"est pas là? dit madame Clech, après la première averse.

Il réédita la fable du professeur et de l'élève, envoyés ensemble aux Pyrénées jusqu'à la guérison de l'enfant. Mais il avait eu, un moment, la tentation de poser le masque, d'avouer un divorce définitif et d'affirmer son envie d'isolement en écouduisant les importuns.

— C'est bien ennuyeux, regretta sa sœur. J'aurais été si contente de l'embrasser!

Puis, le couple se répandit en doléances, raconta copieusement sa faillite, Tavortement d'un essai de liquidation, d'arrangement avec les créanciers, et les exigences devant lesquelles, enfin, il avait fallu capituler.

Tout à coup, s'interrompant : — Il y a longtemps qu' Annette est absente? insista Clotilde.

— Quatre mois.

Elle s'exclama :

— Comme ils ont dû te paraître longs! Ah! nous pensions souvent à vous, Henri et moi... un si gentil

petit ménage, si uni, si heureux... car on peut dire que TOUS êtes heureux, vous, et que tu as eu de la chance...

— Il la méritait, fit Henri.

Ils partirent de là, néanmoins, pour développer des comparaisons et plaindre leur sort. Eux aussi méritaient le bonheur : ils avaient travaillé pour le conquérir... A quoi aboutissaient leurs efforts?...

— Mais tuas réussi, en revanche : c'est une grande consolation pour nous, déclara madame Clech.

Ils n'étaient que de passage à Paris. Henri avait trouvé à Rennes, où ils allaient se fixer, une place dans une maison de commerce pour laquelle il voyagerait. Toutefois, Glotilde n'avait pas voulu s'ancrer quelque part avant de revoir 9on frère.

— Sait-on maintenant quelle aubaine nous réunira? Il est probable que l'occasion sera donnée à Henri de venir vous dire bonjour et qu'il aura, lui, le plaisir de rencontrer ta femme. En attendant, c'est l'hospitalité pour quarante-huit heures que nous te demandons, si nous ne sommes pas indiscrets.

— Vous êtes ici chez vous.

Ce furent deux jours atroces. Clotilde le pressait de questions au sujet d'Annette, furetait, s'étonnait, avec une obstination maligne, du peu de traces que sa belle-sœur avait laissées.

— Est-ce triste d'être ainsi loin l'un de l'autre, quand on s'aime comme vous vous aimez! Mais c'est une petite femme bien raisonnable... à qui nul sacrifice ne coûte pour embellir votre nid.

— Serait-elle instruite du vrai motif de notre séparation? songeait Savinien, torturé par des démonstrations affectueuses dont il évaluait la sincérité à son juste prix,

Quand les Çlech le quittèrent « ... et surtout ne nous oublie pas auprès d'elle dans tes lettres... » il était à bout de patience, incapable de supporter leur présence davantage.

Madame Leybre bénéficia de ces dispositions. Il l'accueillit avec une cordialité mêlée de reconnaissance, apprécia mieux ses qualités de réserve et de naturel, s'amollit dans la sécurité de sa compagnie.

Une visite le mois suivant, celle de Jules, son ancien guide, lui fut agréable aussi. Le fils de la fruitière chargée de famille était devenu un grand garçon tout en franchise, au rebours de Clotilde.

— Je viens prendre congé de vous, dit-il. J'ai dixhuit ans, les sœurs sont élevées, les frères en apprentissage, la mère tirée d'affaire, quoi! On n'a plus besoin de moi. Alors, voilà, je m'émancipe! Ma passion des voyages, vous vous en souvenez, monsieur Dieuleveult? Eu avez-vous subi des récits de navigateurs et des Tour du Monde! Eh bien! n'étant pas assez riche pour réaliser des rêves à mes frais, je m'engage dans l'infanterie de marine. Je verrai du pays — et j'exempterai, en outre, un de mes frangins pour qui le métier militaire est sans charmes. Mais je vous dois un peu ce que j'ai appris et j'ai tenu à venir vous remercier encore avant de partir

Jules en allé, Savinien s'abîma dans un retour mélancolique sur le passé. Il se rappelait la prédiction de l'enfant: « Peut-être bien que vous me regretterez... » Et il trouvait, en effet, une amère volupté à regretter ce compagnon de jeunesse, les lectures qui les transportaient tous les deux dans des contrées inconnues, et, le soir, les petites mains bordant son lit avec une sollicitude jalouse.

Vers la fin de l'hiver, le chanteur ambulant Merle arriva, un matin, chez Savinien.

— Ah ça! dit celui-ci, comment t'es-tu procuré mon adresse

— Un pensionnaire des Quinze-Vingts qui te connaît, Toutain, me l'a donnée.

— Bon. Et toi, que deviens-tu? Le commerce des chansons est-il prospère ?

— Ma foi, non. La Boulange ne nous a pas réussi. Les camelots, en débitant des placards, des refrains et des images à la gloire du brave général, ont été cause qu'on nous a serré lavis davantage. Plus moyen de chanter à la trôle ni de faire des postiches, si ce n'est aux grandes fêtes. Les cours ne valent^lus rien. Restent les intérieurs; mais il y a la concurrence. C'est un métier foutu.

— Ton projet de Syndicat professionnel, conformément à la loi de... de...?

— De 84... dans le lac! On nous a mis toute sorte de bâtons dans les roues.

— Ton Conservatoire?

— Parlons-en ! Du moment que les artistes ne sont pas protégés, qu'est-ce que gagneraient les autres à entrer dans la corporation?

— Enfin, tu vivotes tout de même...

— Sans doute, grâce à ma connaissance des bons endroits et à l'habitude que j'en ai. Mais nous sommes tellement pressurés ! . . .

— Par qui ?

— Par nos conducteurs, d'abord. Un aveugle, tout

le monde spécule dessus : la femme qui le guide, l'équipe de posticheurs dont il fait partie, les gens qui le nourrissent. Impossible d'avoir vingt sous à soi. On vous déshabillerait pour les rafler.

— Je te croyais... en ménage, insinua Savinien.

— Fini!... Et puis, ne te figure pas que c'est un empêchement; au contraire. Heureusement, j'ai trouvé mon blot... des personnes honnêtes qui m'ont pris en pension. Cent sous par jour — sans le vin. Le mari travaille par-ci, par-là; la femme m'accompagne... Elle est en bas qui m'attend. J'ai chez eux l'habit, la croustille... et le reste.

— Le reste?

— Dame! le bonhomme n'est pas toujours là, confessa Merle en riant, tandis que son interlocuteur descendait, par la pensée, au fond de cette abjection, en devinait les turpitudes cachées : le couple trafiquant de l'aveugle, empochant sa recette, la grossissant des aumônes que sous main sollicitait la femme, au cours de ses promenades avec le chanteur. Après tout, peut-être celui-ci, en réalité, n'était-il pas dupe et subissait-il son sort avec résignation, persuadé qu'à changer de guides il ne ferait que changer d'exploiteurs.

Savinien détourna la conversation :

— Alors, Toutain est l'ami de tes parents aux Quinze- Vingts?

— Oui... c'est précisément à leur sujet que je suis ici, répondit Merle. J'étais à peu près tranquille, lorsque le père est mort, l'année dernière. Un sale coup pour moi, car l'administration, qui a la faculté de loger trente veuves méritantes, n'ayant pas cru devoir, faute de place ou pour une raison quelconque, accorder cette faveur à ma vieille, la voilà dehors

avec son indemnité journalière de cinquante centimes. Je l'ai donc sur les bras. Or, une combinaison se présente qui arrangerait tout. Que la mère se remarie avec un pensionnaire de l'établissement et elle y rentre aussitôt. Eh bien ! ce client-là... je le tiens.

— Qui cela?

— Toutain... Toutain qui ne demande pas mieux, j'en suis sûr. Il n'y a que la mère qui se fasse prier... non pas que Toutain lui déplaise, loin de là; mais il y a une question d'intérêt à débattre.

— D'intérêt? s'écria Savinien interloqué. Toutain n'est-il point sans ressources ?

— Oui... c'est un mic-mac incompréhensible... Bref, pour décider la mère, j'ai eu l'idée de réunir une manière de conseil de famille. Et je viens te prier d'y assister, aussi bien en mon nom qu'au nom de Toutain. C'est lui qui m'envoie. Il n'a pas osé s'adresser à toi directement. Ne nous refuse pas. Nous comptons que ton opinion influencera la mère. Quel jour es-tu libre?

Serré ainsi de près et lent à la défaite, Savinien dit au hasard : « Samedi. »

— Va pour samedi... Rendez- vous aux Quinze- Vingts, chez Toutain, entre quatre et cinq heures. Est-ce convenu?

— C'est convenu, fit Dieuleveult que, maintenant, la curiosité aiguillonnait.

Merle s'en alla ; mais au bas de l'escalier, une voix dure le tança :

— Faut pas te gêner pour moi, tu sais... Prends ton temps... C'est-y que je suis madame ton chien?...

Trois jours après, par un pluvieux après-midi de

mars, quatre heures étaient à peine sonnées depuis quelques minutes, lorsque Savinien et son guide arrivèrent aux Quinze-Vingts. Le concierge les renseigna :

— M. Toutain ? Vous le trouverez, ; soit dans sa chambre au rez-de-chaussée, soit à la salle de lecture. Traversez la cour d'honneur et enfilez le corridor de gauche : le nom est sur la porte.

Toutain n'était pas chez lui : une personne obligeante, qu'ils rencontrèrent, les conduisit à la salle de lecture, garnie de bancs comme une petite chapelle de campagne dont une estrade aurait remplacé l'autel.

Savinien resta sur le seuil, tandis qu'on annonçait sa visite à l'ancien cocher et qu'une voix de femme poursuivait dans le silence : « Duncan est avec vous et tant que la vie lui sera conservée, tant qu'un danger vous menacera, il ne vous abandonnera jamais. »

— Je vous demande pardon, je ne vous espérais pas si tôt, dit Toutain, quand il eut rejoint Dieuleveult. M. Merle et sa mère ne seront ici qu'à cinq heures, ils m'en ont averti. En les attendant, si vous voulez, nous nous promènerons dans l'établissement que peut-être vous ne connaissez pas.

— Volontiers. Mais qu'est-ce qu'on lisait lorsque je vous ai dérangé ?

— Le Dernier des Mohicans. C'est la lecture du soir, de quatre à six. Le matin, de onze heures à midi, on lit le journal. On commence toujours parle bulletin financier, de sorte que je j)uis m'en aller après.

— Le bulletin financier ? répéta Savinien, qui n'en croyait qu'à demi ses oreilles.

Mais Toutain d'expliquer :

— Ah! oui, cela vous étonne que les pensionnaires d'un hospice s'intéressent au mouvement des valeurs... Eh I eh! parmi les cent cinquante ménages et les cent cinquante célibataires réunis ici, il y a plus d'un petit capitaliste. Le Français est économe, monsieur, il a le goût de l'épargne. Ceux d'entre nous qui travaillent n'ont qu'un but : placer quelque argent. Moi-même, depuis que je fabrique des brosses et que la paroisse me donne cent francs par an pour chanter les offices, j'ai pu m'acheter deux obligations de la Ville. Mais je ne m'en cache pas, et suis loin de pleurer misère, comme tout le monde autour de moi, quand on fait, par exemple, une distribution gratuite de bois et de charbon aux plus nécessiteux.

— Ce sont, j'imagine, les familles nombreuses.

— Oui et non. Quelques aveugles ont un mari clairvoyant occupé au dehors. Chacun de leurs enfants a droit à une indemnité de quinze centimes, jusqu'à l'âge de quatorze ans. Alors, l'administration les met en apprentissage et dépose à leur nom cent vingt francs à la Caisse d'Epargne. Ils aident vite leurs parents. Combien plus précaire est la situation de la femme d'aveugle, obligée, avec ses quinze francs par mois, de se nourrir, de s'habiller, de se chauffer et de se loger même, lorsqu'elle n'est point admise à demeurer ici ! Vous aurez une idée, monsieur, des moeurs que ce dénûment introduit dans la maison, quand vous saurez que la plupart de ces malheureuses en sont réduites à faire des ménages de célibataires... Elles s'abattent sur nous comme sur une proie... Si je vous disais...

Toutain s'interrompit :

— A gauche, s'il vous plaît...

C'était lui qui les guidait à travers un dédale de couloirs et d'escaliers, sans hésitation, frappant de sa canne les parois et les planchers ou bien frôlant simplement, du dos de sa main, les obstacles et en tirant les indications et les repères utiles.

La destination primitive de l'établissement, l'hôtel, au siècle dernier, des mousquetaires noirs, transsudait de la pierre. Elle dégageait, avec une humidité crasseuse, l'odeur et la tristesse des casernes. Les portes, régulières, numérotées, semblaient défendre un logement d'adjudant marié, besogneux ; le graillon des cuisines misérables et la fadeur des lessives en chambre, s'alliaient aux émanations des lieux d'aisance, à chaque étage. Des pensionnaires se glissaient de l'un chez l'autre, le long des murs ; et les intérieurs respires à la faveur d'entre-bâillements fortuits sentaient la vieillesse et la pauvreté.

Savinien frissonna, eut l'impression d'être enterré vif dans quelque cité antique séparée par un cataclysme du reste du monde et hantée par des revenants.

— Vous sortez beaucoup, sans doute? fit-il, oppressé.

— Mais non, sauf lorsque mon travail l'exige... N'ai-je pas tout sous la main? deux cantines où je prends les repas que je ne prépare point moi-même, deux fruitiers, un marchand de tabac... Nous formons un petit village de trois cents habitants enclavé dans Paris. Les boutiques sont tenues par des aveugles, et je me serais mis sur les rangs naguère pour en obtenir une, si j'avais eu alors le millier de francs indispensable et l'ancienneté de résidence qu'on respecte ici. Il le faut bien. La mort d'an pensionnaire logé sur la cour d'honneur excite les rivalités.

C'est à qui lui succédera des nouveaux venus dont les fenêtres donnent sur le chemin de ronde. On affiche donc, dans la salle de lecture, le numéro de la chambre vacante et le directeur désigne celui des postulants qui en aura la jouissance. La cour des platanes est aussi fort recherchée. C'est là qu'est le jeu de boules... Nous le verrons en redescendant. La salle des jeux, je ne pourrai pas vous y mener, parce qu'elle est fermée à l'heure de la leciure.

— A quoi jouez- vous i* dit Savinien, aux cartes, aux dominos, aux dames?

— Non, au billard anglais. Il y en a deux: celui des députés, qu'ont adopté les plus jeunes pensionnaires ; et celui des sénateurs, que les plus vieux accaparent. Mais l'hiver, c'est surtout un lieu de réunion où les femmes font galerie et où l'on a chaud...

Toutain s'était arrêté à l'entrée d'une salle dont Savinien apprécia à l'instant les dimensions spacieuses, la fraîcheur et la propreté.

— L'infirmerie. Les malades y sont soignés par des sœurs. Au ntoment de la laïcisation des hôpitaux, elles furent près de partir ; mais une haute intervention les maintint ici, heureusement pour nous, car elles sont irréprochables.

Ils rebroussèrent, prêtant l'oreille à des récitations derrière une porte.

— L'école, exposa Toutain. Là, M. l'économe, un homme de science et de bien que les aveugles devraient bénir, instruit les jeunes enfants des pensionnaires. Mais l'hospice, maintenant, ne recueillant plus guère que des vieillards, il y a chaque année moins d'élèves. Et mieux vaut qu'il en soit ainsi, car nous ne leur prodiguons pas les bons

exemples, ohl non. A qui la faute? Aux règlements maladroitement appliqués; voilà, monsieur, ce qu'on dit tout bas.

Il retint son compagnon au bout d'un couloir, invita le guide à lire le numéro tracé sur une porte et reprit :

— Les deux époux aveugles dont c'est ici le logement sont, aux Quinze-Vingts, les derniers représentants de l'ancien état de choses. Ces ménages, en effet, n'étaient point l'exception autrefois. Deux êtres sur le retour, également éprouvés, également isolés, se comprennent vite ; tout les pousse l'un vers l'autre. Cela commençait par une inclination d'infirmité, pour finir par une association de regrets. C'est une nationalité que les ténèbres : le pays et la payse se lient naturellement. Résultait-il de leur union un surcroît de charges pour eux? Non, bien au contraire, puisqu'ils mettaient en commun, leur apport étant équivalent, une rente mensuelle de quatre-vingt-dix francs... de quoi se faire servir! Ils tuaient l'existence ensemble et s'écoutaient vieillir. Aujourd'hui, quand deux aveugles sollicitent la permission de se marier, l'administration la leur refuse. Alors qu'arrive-il? C'est qu'ils vivent en concubinage au su de tous, ou bien que l'homme épouse une de ces femmes étrangères à la maison, veuves d'aveugles ou aventurières de rebut qui nous relancent. Car, pour les célibataires, monsieur, point de sécurité ici ; c'est le trottoir. Il faut sauter le pas. Certes, la veuve d'aveugle n'est pas toujours parfaite, et, quand elle se remarie jusqu'à trois fois avec des aveugles pour ne pas quitter les Quinze- Vingta' (le cas s'est présenté), l'assistance engageante qu'elle nous propose devient presque un métier. Mais enfio

cette veuve, au fait de nos habitudes générales, se recommande à nous par des qualités relatives que n'offre même pas Tépave de la rue, une roulure avant tout ambitieuse d'un refuge pour ses vieux jours. Malheur à qui tombe entre les griffes de ces gueuses qui rôdent autour de la maison comme des louves maigres autour du troupeau. Elles trompent le plus souvent avec Pierre et Paul un pauvre homme qui •eût aisément trouvé une compagne meilleure, soit parmi les dignes aveugles fidèles à sainte Catherine, soit parmi les veuves dont l'administration garantit en quelque sorte la moralité, en leur conservant, à titre de récompense, un logement aux Quinze- Vingts. Mais, je le répète, le mariage avec les premières n'est pas autorisé, et les autres sont encouragées à nous rebuter, par une aberration des règlements que vous constaterez tout à l'heure. Un petit village, je vous dis, avec ses intrigues, ses calculs, ses compétitions^ ses adultères — et la prostitution pour un morceau de pain !

Ces révélations chemin faisant, à travers l'établissement, comblaient Savinien de tristesse et de dégoût. Aussi, quel que fût l'accent de sincérité accréditant la confidence :

— N'exagérez-vous pas un peu? observa-t-il. Mais, de sa voix monotone de greffier impartial,

Toutain continua :

— Non, monsieur, soyez sûr que je sais reconnaître le bien et le saluer partout. Il n'est pas, Dieu merci ! entièrement banni de chez nous. Je citerai d'honnêtes veuves, des ménages de braves gens, d'admirables vieilles filles auprès de qui je voudrais vous introduire. Leur chambre est divinement rangée ; il y a des fleurs sur la fenêtre, des oiseaux en

cage et des portraits de famille que leur cadre distingue les uns des autres... Ecoutez...

Un harmonium exhalait, dans les moisissures, son âme résignée. Il faisait le bruit d'une très ancienne horloge; on eût dit qu'il sonnait une heure indéfinie, qu'il sonnait les mois, les années, toute une vie — celle de l'aveugle. Des doigts lents et pieux égrenaient un chapelet de notes chevrotantes... improvisation chaste et contenue à l'audition de laquelle on songeait à ces blessés dont le sang s'épanche au cœur. Il en devait être ainsi des regards de la musicienne.

Toutain : — La demoiselle qui joue fut une brillante élève de l'Institution. Elle n'en sortit que pour entrer dans un pensionnat et elle a passé ensuite, sans intermédiaire, du pensionnat à l'hospice. C'est la réclusion perpétuelle, à cela près qu'il ne lui est pas défendu de parler. On se réunit donc chez elle ; mais son harmonium lui est une société suffisante. Les entendez-vous causer tous les deux? Cellelà aura traversé la vie, comme, étant jeune, j'ai traversé Londres, un soir de brouillard où l'on ne voyait goutte à deux pas devant soi. Cependant, qui faut-il plaindre le plus, monsieur, de cette ignorante ou d'une autre pensionnaire admise aux Quinze-Vingts après avoir perdu son mari et un fils de trois ans? Elle a fait faire un moulage de la petite figure et lui a donné pour écrin, dans un tiroir de sa commode dont elle a toujours la clef, un amas de chiffons qu'a portés l'enfant... Et monsieur l'économe, qui a vu cette relique, me disait qu'elle est toute salie par des empreintes de doigts et des sillons de larmes...

Ils redescendaient; le grésillement de l'harmo-

nium avait cessé; Savinien s'étonna de ne pas rencontrer plus de monde dans les corridors.

— C'est que l'hiver finit à peine et que les aveugles sont frileux, répondit Toutain. Tant que dure la mauvaise saison, ils se calfeutrent ou bien voisinent. Ceux qui ne font rien vont tenir compagnie à ceux qui travaillent. L'année dernière, tandis que je fabriquais mes brosses, j'avais ainsi, chaque après-midi, la visite de Merle. Des rapports s'étaient établis entre nous ; nous regrettions ensemble nos beaux jours de clairvoyants. Mais je me raisonnais, j'acceptais en philosophe mon sort, au lieu que Merle ne se consolait pas du sien, sautait de la révolte à l'abattement, injuriait la société, la nature, son fils... Il se mit à boire. Il parlait seul, oubliait chez les marchands de vins l'heure de la rentrée, s'égarait. Plusieurs fois, des agents ou des personnes complaisantes le ramenèrent, dans quel état ! On le soupçonna de mendicité; l'administration le fit surveiller; bref, quand il est mort, son inconduite et son intempérance, que les amendes ne corrigeaient pas, allaient entraîner son renvoi. Madame Merle, pendant son absence, avait pris l'habitude de venir chez moi; elle me rendait de petits services... Veuve, elle me les a continués. Elle arrive le matin et s'en va le soir : ce n'est aux Quinze-Vingts qu'un faux ménage de plus. Si bien que... mais il est cinq heures, n'est-ce pas? Regagnons ma chambre.

Elle était au premier étage; un boyau la précédait, débarras et cuisine.

— Excusez-moi, dit Toutain : il y a un peu de désordre. J'ai ici de l'ouvrage que doit reporter Marguer... madame Merle. Elle m'évite ainsi une perte de temps, va chercher et livrer les commandes. Elle

m'est bien utile. Voilà pourquoi on ne me voit plus rue d'Alésia, ajouta-t-il presque honteusement. Il fit une pause et risqua :

— Elle va bien, madame Leybre?

— Bien, je vous remercie.

Une pause encore, puis, tout d'une haleine, le bonhomme acheva :

— Assurez-la de mes respects... Jamais plus peutêtre nous ne nous retrouverons. Pourtant nous sympathisions... et c'est grâce à elle — je m'en suis bien aperçu depuis — que mon année d'apprentissage rue Jacquier m'a paru si courte...

Et sa voix tremblait de reconnaissance, de reproche ou d'aveux refoulés, — à moins que mon émotion ne fût tributaire de ces sentiments confondus.

Quelques coups frappés à la porte ne lui laissèrent pas, d'ailleurs, le loi?ir de s'attendrir. Il alla ouvrir et remorqua Merle et sa mère.

A celle-ci, lorsqu'elle eut parlé, Savinien donna environ cinquante ans. La présence d'un étranger, même prévue, lui causait une gêne affectée ou réelle qui se traduisait par des cérémonies, une discrétion trop gauche pour n'être pas insolite. Elle ne s'assit qu'à la prière de Toutain et ne bougea plus.

— Va jouer dans la cour, dit Savinien à son guide, je t'appellerai.

Et ils restèrent tous les quatre, un instant muets, la femme seule clairvoyante, entre les trois aveugles constitués en conseil.

Merle rompit le silence qui devenait pénible :

— Eh, bien ! avez-vous instruit Dieuleveult de nos affaires?

— Mais... balbutia Tout;iin/je croyais que vous les lui aviez expliquées... N'élail-ce pas convenu?

— Bon! c'était bien la peine que nous nous baladions jusqu'à cinq heures! s'écria Merle, trahissant le motif de leur retard. Enfin, voici la chose en deux mots; maman me rectifiera, si je m'embrouille. Elle et papa Toutain, ayant tâté du veuvage chacun de son côté, en ont assez. Un petit ressemelage ne leur déplairait pas. Est-ce la vérité, papa ?

— Sans doute, déclara mollement l'interpellé ; vous savez bien que la résistance ne vient pas de moi.

— Elle ne viendra pas non plus de la mère, si on lui démontre que ses craintes pour l'avenir ne sont pas sérieuses. Que Dieuleveult soit juge. Les femmes d'aveugles, âgées d'au moins cinquante ans, qui perdent leur mari après dix ans de ménage et cinq ans de résidence aux Quinze-Vingts, ont droit, leur vie durant, à une indemnité journalière de cinquante centimes. Maman remplissant toutes ces conditions, touche donc le secours, mais elle ne jouit pas, en outre, d'un privilège que l'on accorde à d'autres veuves, celui de demeurer dans l'hospice. On croirait qu'elle va saisir avec empressement l'occasion d'y rentrer, d'autant plus qu'elle en sèche d'envie... car tu en sèches d'envie... maman, avoue-le...

— Je ne m'en défends pas, fit-elle, j'aime la maison.

— Cependant, tu hésites... et pourquoi? Parce que tu t'imagines, en te remariant, compromettre le pain de ta vieillesse.

— Je ne m'imagine pas, répliqua vertement la femme... M. Toutain est là pour le certifier : si je l'épouse et qu'il meure avant que nous ayons ensemble dix ans de ménage et cinq ans de résidence, on me jettera à la porte, sans un sou d'indemnité,

cette fois. Est-ce raisonnable d'en courir le risque, monsieur?

— Comment, vos années de mariage et de résidence avec M. Merle, ne vous restent pas acquises lorsque vous convolez en secondes noces?

— Non monsieur... Faut recommencer.

— Mais c'est stupide ! C'est un encouragement au... à...

Et Savinien, par politesse, laissa la phrase en suspens.

Son interlocutrice, elle, d'une voix pointue, flùtée, s'abandonnait au plaisir de ressasser un sujet familier.

— C'est le règlement. Eh bien! puisqu'il y a un moyen de le tourner, je dis, moi, qu'on serait bien bête de faire autrement. Est-ce que je ne viens pas tous les jours vous voir? Est-ce que je ne passe pas mon temps auprès de vous, depuis le matin jusqu'à dix heures du soir? Est-ce qu'on nous tracasse? Sans compter que, séparés, nous touchons deux francs par jour, tandis que, mariés, nous n'aurons plus droit qu'à un franc quatre-vingts... vos trente-deux sous et mes trente centimes de femme d'aveugle. Ça vaut la peine de réfléchir.

— Oui, mais tu es logée!... s'écria Merle.

— Enfin, répartit sa mère, il y a ici trente veuves... interrogez-les. Pas une, même à ma place, ne consentirait à jouer ainsi sa pension viagère.

— Ce sont elles qui t'ont monté la tête... lâcha Toulain.

— Mais non, tu sais bien que je ne mens pas.

Ils perdaient toute retenue, retombaient au tutoiement habituel, au débat quinteux qui seul peut-être entretenait leur sénile attachement l'un pour l'autre.

Savinien, stimulé par un appel du fils, s'interposa, sans entrain.

— Mon Dieu, madame, il ne s'agit point de telle ou telle pensionnaire, mais de vous. Ce que gagne M. Toutain par son travail, ajouté aux avantages dont il profite ici, vous est une ample sauvegarde contre la misère.

Elle s'obstina :

— Maintenant, oui...

— Plus tard aussi... Quel âge avez- vous, monsieur Toutain?

— Cinquante-huit ans.

— Avec votre santé, il n'est pas téméraire de vous donner encore de longs jours à vivre... dix, quinze, vingt ans... plus qu'il n'en faut pour constituer à votre veuve de nouveaux titres à la pension.

— Je ne dis pas le contraire... Nous avons consulté un médecin, confessa cyniquement madame Merle... Il est solide, il n'a pas d'infirmités... mais quoi ! nous sommes à la merci d'un accident...

Alors Toutain éclata :

— A la fin, c'est trop ! Tu ne veux pas ? N'en parlons plus I Je suis fâché qu'on vous ait dérangé, monsieur Dieuleveult. Nous perdons vous et moi notre temps à la prêcher. Ah I ah ! il ne manque pas de femmes, ici ou ailleurs, qui feront moins les difficiles ! J'en trouverai... et sans aller loin... et sans chercher beaucoup... Après tout, je suis, aux Quinze-Vingts, un des célibataires les plus jeunes ; j'ai quelques économies, un bon métier, un toit... Je parierais bien que je ne languirai pas garçon !

Il riait d'un rire forcé, appuyait avec complaisance sur des arguments dont il connaissait le poids, brûlant à la fois la poudre d'un orgueil enflammé et

les dernières cartouches du combattant aux abois. Il avait tiré juste. A l'instant, la récalcitrante s'humanisa, déjà inquiète à la pensée d'être réduite à mettre le siège devant un autre homme qui, peut-être, ne vaudrait pas celui-là.

— Voyons, voyons, fit-elle, il ne faut pas non plus me prêter des intentions que je n'ai pas. On discute, on se renseigne... c'est permis.

Merle estima venu le moment de porter à sa mère le coup suprême.

— Je t'ai avertie... Libre à toi de désobligerle brave papa Toutain... mais, à partir d'aujourd'hui, plus de boniments, hein? Tu te débrouilleras toute seule.

— Ai-je dit que je le refusais? L'ai-je jamais dit, allons, vieux? insinua--t-elle, doucereuse et féline.

— Dame... non... jamais positivement...

Elle triompha :

— Là!... il revient à la raison... Pourquoi s'emporter, lorsqu'on est d'accord, au fond? Quand même je lui sacrifierais mon repos dans la suite, il mérite bien cette preuve d'affection... Et puis n'ai-je pas mon fils qui m'aidera... si un malheur arrivait?

— A la bonne heure I s'écria Merle. Deux enfants !.. C'est deux enfants qui ignorent leur bonheur !

Et passant son bras sous celui de Saviuien, il l'emmena en chuchotant :

— Laissons-les ; ils ont encore bien des petites choses à se dire.

Dehors, une femme agrippa le chanteur ambulant, celle-là même qui l'avait accompagné à Clamart quelques jours auparavant. L'issue de la conférence lui tenait au cœur. Evidemment, elle craignait que la mère ne ressaisît son fils. En apprenant le succès des né-

gociations dont elle était l'âme, la mégère exulta. — Mon homme nous attend au bar ; c'est lui qui va être content ! Trottons-nous !

Savinien s'en alla, écœuré par ces menées ignobles, cette bataille de vieillards autour de dix sous, d'un croûton ramassé dans le ruisseau.

L'horreur d'une fin pareille à la fin de Toutain et de Merle, dans l'ivrognerie, l'adultère, le concubinage et l'exploitation, l'emplissait d'épouvante. Et pourtant, pouvait-il répondre qu'il n'en viendrait point là ? Relégué aux Quinze-Vingts par charité, sans famille, inutile et âgé, ne moisirait-il pas à son tour, champignon humain, dans cette cave dont il emportait aux épaules la sinistre humidité, au point que la rue de Charenton lui semblait un corridor prolongé, une annexe du désolant hospice?...

Qu'aurait-il dit si ses regards avaient, eux aussi, déposé — témoins à charge ?

Quelle difl"érence entre ce cimetière d'yeux des Quinze-Vingts et le champ ensemencé de l'Institution un jour de cérémonie; entre les jeunes aveugles fiers, dans leur uniforme de bataille pour Témancipation, et les vieillards vaincus, résignés à leur servitude ! Tout concourait à les disgracier d'aspect: l'ingratitude du lieu et un dénùment particulier du visage correspondant en quelque sorte à l'indigence du vêtement. Les paupières, en effet, sans cils, apparaissaient comme des boutonnières élimées d'où s'échappaient, blancs, noirs, rouges, des yeux évoquant, avec leur iris encapsule, autour duquel s'emmêlaient de sales cornées, ces pelotes de fil au Tambour ou au Chinois, qui dorment sous la poussière des pauvres merceries de campagne.

Savinien ne secoua le cauchemar que place de la Bastille, dans le tumulte de la vie coulant à gros bouillons. Mais l'obsession do cette visite aux airs de prophétie lui avait glacé le cœur; impossible de le réchauffer. En vain, il se hâtait ; ses pieds se souvenaient de leur promenade à travers la grande caserne d'aveugles, et sa peau, sous l'habit, était encore tout imprégnée d'une odeur de torchon, lorsqu'il atteignit Clamart, vers sept heures.

Madame Leybre était chez lui.

— Je vous ai fait à dîner, dit-elle ; je devinais que vous rentreriez tard. Maintenant, je m'en vais...

— Mais non ; dînez avec moi, vous partirez après. En même temps qu'il avait plaisir à rentrer dans sa

petite maison, son logement de poupée, il éprouvait un impérieux besoin de ne s'y point sentir seul, — seul comme les autres là-bas, les célibataires et les veufs, assaillis de tentations m/iuvaises dans leur silo.

Ils se mirent à table, et sa journée au village des Quinze-Vingts, il la raconta, il dit la vie, les mœurs de ses habitants, leurs manœuvres de taupes. N'étaitce pas là, pour l'aveugle, un refuge pire que la mort?

Madame Leybre, peu à peu, se rapprochait de lui. S'arrêtait-il, d'un mot elle l'incitait à poursuivre, comme on pousse un convive à boire pour lui arracher son secret. Il s'étendit sur les anecdotes de la demoiselle à l'harmonium et du petit moulage recevant la patine de cette mère enfermée dans sa chambre du matin au soir et qui leurrait un deuil tyrannique en caressant sur ses genoux la forme inanimée de l'éternel absent ! Savinien répéta même la question qu'avait posée Toutain : Laquelle, de la vieille fille ou de la veuve, doit-on plaindre le plus ?

Madame Leybre répondit: *

— La pauvre fille, qui n'a fait, depuis sa naissance, qu'errer de prison çn prison. L'autre, la mère, ayaut aimé, a souffert, ayant souffert, a vécu. Elle a accompli sa mission sur terre. Elle a été, elle est encore bien malheureuse; cependant, j'en suis sûre, elle n'échangerait point sa destinée pour celle de sa voisine, la recluse à perpétuité.

Savinien, à cet écho de ses conversations intérieures, s'amollit davantage.

— Ce bon Toutain ! reprit-il. Avec quelle timidité il m'a parlé de vous, de son année d'apprentissage rue Jacquier. On eût dit qu'il vous demandait pardon de sa déchéance... Il mettait une espèce de pudeur à prononcer votre nom dans son bagne. Il m'a fait comprendre que ses turpitudes lui retiraient le droit de vous fréquenter. Vous ne lui étiez pas indifférente.

— C'est un excellent cœur dont les faiblesses sont excusables, murmura madame Leybre, un être incapable de concentration et d'isolement. L'expansion des sentiments lui est nécessaire comme la respiration; il suffoquerait sans cela. L'air vicié, pour lui, est encore de l'air. Il faut, pour être indulgent à ces écarts de vieillesse, connaître soi-même le supplice que c'est d'étrangler ses cris, de ravaler ses larmes, de n'avoir personne à qui confier ses espérances et ses peines! Les émotions, mon enfant, ce sont des rougeoles, — bénignes si elles suivent leur cours, mortelles si l'on fait rentrer l'éruption.

Il l'écoutait, stupéfait du marasme, irrévélé jusquelà, que décelait tout à coup cette voix. Le nasillement s'était accru, ébréchait les mots au passage, enfin — indice d'épuisement certain — le langage de la pau-

vre femme, dénué de proverbes, était comme un jardin dontriierbe a envahi les allées.

Soudain, un sanglot creva dans le silence, une telle explosion de chagrin que Savinien en fut tout remué. Il allongea la main, rencontra celle de sa belle-mère et la prit en disant :

— Qu'est-ce que vous avez ?

Elle répondit, dans son mouchoir:

— Rien... que vous importe... puisque nous ne pouvons pas pleurer ensemble.

— Qu'en savez-vous?

Ce fut comme une trahison de sa bouche, livant à l'assiégeant les clefs delà place. Ivre jusqu'au désordre, jusqu'aux bravades qu'on regrette, les vapeurs du vin dissipées, il se pencha vers madame Leybre et, plus bas, ajouta :

— Vous avez de ses nouvelles, n'est-ce pas ?

— J'en ai... mais vous m'avez défendu...

— Il y a quatre mois, oui... A présent, je suis fort, je puis tout entendre.

Moins crédule ou plus habile, elle n'eût pas mieux irrité son impatience qu'en délibérant, comme elle fit, une minute encore. Il insistait :

— Elle est à Paris?... Chez vous, peut-être?... Madame Leybre dit non, d'un accent si navré qu'il

tint la déclaration pour sincère.

— En province donc?

— En province, dans le Midi.

— Pas seule... naturellement?

Il se préparait à cingler de ricanements une protestation probable ; mais les sanglots redoublés qu'il provoqua, équivalant à un aveu, l'affolèrent.

— A sotte question point de réponse, parbleu 1 s'écria-t-il.

— Toutes vos duretés, elle les mérite, dit madame Leybre. Si je n'y joins pas les miennes, mon pauvre enfant,. c'est que la coupable a trouvé dans sa faute même une punition auprès de laquelle notre colère et nos reproches pâlissent. Je n'ai, sur les circonstances dont s'est entourée sa fuite, que des renseignements incomplets. J'en sais assez néanmoins pour prédire à Annette un réveil affreux, un prompt désenchantement... Le misérable qui l'a détournée de ses devoirs... mais pourquoi vous torturerais-je avec cesdétails?...

— Achevez. ,. réclama Savinien, la bouche amère comme d'un breuvage absorbé en plusieurs fois. N'est-il pas préférable d'en finir d'un coup, pour n'avoir plus à y revenir jamais?

Des ténèbres s'amassaient en lui, épaisses et acres, ainsi que la fumée par le vent rabattue dans une cheminée sans tirage ; et dans ces ténèbres additionnelles sa pensée chancelait, son cœur perdait l'équilibre, c'était une voix de rêve qui disait :

— Ce misérable — j'en ai acquis la preuve — ne l'aime pas, l'a prise, dans son exil temporaire, comme une distraction, un en-cas, l'objet de première nécessité qu'on emporte, pour un séjour de quelques mois dans un pays sans ressources connues. Il paraît, d'ailleurs, que cet homme est coutumier du fait. Quand il est obligé de quitter Paris, d'aller, en province, sculpter une figure sur un tombeau — c'est sa spécialité — il emmène une maîtresse qu'il abandonne ensuite, son travail terminé... Mais il y a des femmes, des modèles pour ça!... Quel abominable hasard a jeté ma petite fille sur la route de ce gredin?...

Elle s'arrêta, vit son gendre dont la tète, d'abord

droite, recevant l'affront en face, s'inclinait sur la poitrine et la creusait du menton, comme pour y entrer et s'y blottir.

— Pardonnez-moi .. vous avez voulu... c'est une dernière souffrance que je vous aurais épargnée...

— Moi? Je ne souffre pas... Comment souffriraisje? puisque mon cœur est mort pour elle, bien mort...

Mais le visage de l'aveugle démentait ses paroles, se contractait douloureusement, tel celui de ces mutilés affectés encore d'élancements dans le fantôme du membre amputé.

Un jeudi, Savinien se rendit à la conférence mensuelle de Sézanne. On l'y reçut comme s'il n'avait jamais cessé d'y venir et lui-même put croire à son assiduité en retrouvant les habitués de ces réunions animés d'un zèle qui ne s'était point refroidi.

L'amélioration du sort des aveugles demeurait un problème compliqué, mais chacun apportait à le résoudre, en partie tout au moins, une ardeur que la discussion stimulait et un discernement qui se retrempait dans l'expérience. Les vieilles questions que le prochain Congrès de Kiel allait rafraîchir, étaient longuement débattues. Les typhlophiles escrimaient l'un contre l'autre avec courtoisie ; les remarques se succédaient, mûries, comme des fruits d'hiver, en des cerveaux méditatifs d'aveugles. Ceux-ci n'abusaient pas de la parole, concentraient leurs idées en quelques phrases, puis retombaient dans leur immobilité attentive.

Sézanne, bien qu'on l'eût désigné pour représenter la France au Congrès, gardait le silence déférent d'un hôte, ne jetait qu'un mot, de temps en temps, dans la conversation, pour la ramener au point de départ ou susciter de nouvelles et décisives observations. Mais, sur un coin de table, de son poinçon picotant le papier, il sténographiait tout, afin de donner aux lecteurs des journaux qu'il dirigeait, le résumé de ces polémiques amiables et fécondes.

Il pouvait être fier de son œuvre ; ses dix ans d'études et de propagande en faveur des aveugles lui méritaient leur reconnaissance. Il était vraiment l'héritier des Guadet et des Dufau; la plupart des réformes qu'ils lui avaient léguées, à l'état d'indication, il espérait les réaliser. Et la grandeur de sa mission relevait au-dessus des difficultés dont elle se hérissait.

Déjà il avait réussi à créer, en France, un office central de renseignements, un foyer de patronage exerçant ses bienfaits, non seulement sur les élèves sortis des écoles et lâchés dans la vie, mais aussi sur les enfants abandonnés de leur famille et des pouvoirs publics ; mais encore sur les adultes capables ou non d'apprendre une profession; mais enfin sur les personnes devenues aveugles au déclin de leur vie. Des relations étendues à tous les mondes, faisaient de lui le pont, le trait d'union entre le clairvoyant et l'aveugle de bonne volonté, entre l'offre et la demande, entre le producteur et le consommateur. Il procurait une église à l'organiste sans emploi et du travail à l'ouvrier isolé ; il entraînait des administrations, des dispensaires, à commander leurs fournitures de brosserie et de sparterie aux ateliers d'aveugles ; il utilisait au profit de sa biblio-

thèque circulante, en Braille, les loisirs des copistes désintéressés ; il encourageait la publication, à bas prix, des livres et de la musique imprimés en relief; il consacrait à la propagande la plus persévérante, le journal, la brochure, la conférence — et sa fortune. Accessoirement, il obtenait des Compagnies de chemins de fer, que les aveugles voyageant avec leur guide, ne payassent qu'une place sur deux. « Tout pour le patronage et par le patronage » était la devise dé la vaste association qu'il avait fondée. La modicité de la cotisation demandée aux adhérents: un franc par an, montrait assez qu'on sollicitait, de préférence à leur bourse, leur concours intelligent, leur aide morale. C'était la base d'une philanthropie rationnelle et saine, mettant en pratique cette vérité : « Pour faciliter aux aveugles les moyens de gagner leur vie, il faut beaucoup moins d'argent qu'il n'en est dépensé chaque année pour les faire végéter. »

Mais qu'étaient ces résultats péniblement acquis, auprès du programme à remplir?

Les assistants le dirent tour à tour.

L'un : — Généreux, certes, est le projet du député Le Gallic réunissant, sur le même banc d'école communale, aveugles et clairvoyants. C'est le rêve, parbleu I Mais toutes les professions n'étant pas accessibles à l'aveugle, l'apprentissage, en des établissements spéciaux, de celles dont il subsistera, sera toujours, tôt ou tard, nécessaire. Ce que l'on doit souhaiter d'abord, c'est donc qu'un certaid nombre d'écoles régionales préparatoires reçoivent l'enfant aveugle jusqu'à l'âge de treize ans et qu'ilj soit ensuite, :>elon les dispositions qu'on lui aurai reconnues, musicien, à l'Institution nationale, ou

LES EMMUBÉS 447

bien, ouvrier, à l'école professionnelle. Or, Paris possède deux établissements, aujourd'hui antagonistes,^où rapplication de ce système pourrait être avec succès tentée. Et ils y viendront forcément, car on ne conçoit pas qu'ils se jalousent entre eux au lieu d'admettre le partage des attributions : l'Ecole Braille donnant àTaveugie l'enseignement primaire et professionnel ; l'Institution nationale, école normale, si l'on veut, mais pour la musique seulement, l'imitation des clairvoyants dans leur course au brevet supérieur, étant d'avance frappée de stérilité.

— La-dessus, ta femme avait raison, murmura Bruzel penché vers Savinien.

Quelqu'un ajouta:

— Oui, l'Institution serait sage en retranchant de son enseignement ces branches mortes ; la fileterie, le tournage, l'empaillage et le cannage des chaises. N'outrepasse-t-elle point ses droits en employant les petits ouvriers à la soufflerie des harmoniums sur lesquels étudient des élèves mieux doués, riches ou recommandés chaudement? On épargnerait aux pauvres enfants cette humiliation gratuite, en les envoyant tout de suite à l'Ecole Braille, avec leurs pareils. Ils ont le temps d'apprendre qu'on est aveugle, au fond, suivant ses moyens...

Un troisième reprit : — Réduite même à l'enseignement musical, l'Institution prêtera encore le flanc à la critique. Sans doute on exagère en disant qu'un instrument est plus souvent, aux mains de l'aveugle, un outil de mendicité qu'un outil de travail. Merle est, au contraire, l'exception. Mais il faut avoir le courage de l'avouer, l'étude des instruments à vent, notamment, ne présente pas des avantages proportionnés aux heures qu'elle absorbe. En

dehors du piano, de l'orgue et, plus rarement déjà, du violon, il n'est guère d'instruments de musique dont l'aveugle ne joue, à positivement parler, enpure perte. Pourquoi entretenir un orchestre onéreux? Les directeurs d'institutions répondront qu'ils forment ainsi de meilleurs musiciens, que certains seront aptes plus tard à conduire des fanfares et trouveront des leçons... Fables ! La vérité, c'est que l'orchestre sert d'affiche, de réclame, de boniment à la maison ; il n'y a plus de cérémonies publiques et de félicitations sûres sans lui ; meurent les élèves surmenés plutôt que l'orchestre!

Un professeur du boulevard des Invalides s'écria : — Croyez-vous que l'École Braille de Saint-Mandé soit exempte d'erreurs? Sortie delà période des tâtonnements, elle paraît, il est vrai, s'inspirer d'un devoir plus haut, plus pressant, en se bâtissant une annexe où, pour commencer, quelques ouvriers majeurs et au bout de leur apprentissage, seront logés et continueront de travailler pour l'atelier qui leur délivrera la matière première au prix de revient et se chargera de l'écoulement des produits. On aurait tort, toutefois, d'applaudir étourdiment. Voilà, en effet, la rade désirée, l'abri transitoire pour les malheureux qui passaient jusqu'ici de l'école à la vie, comme de la température des vers à soie à dix degrés au-dessous de zéro. Je comprends même que les musiciens et les accordeurs de llnslitution envient le sort des brossiers de Saint-Mandé. Mais, à tout bien considérer, c'est le triomphe du phalanstère tel que l'ont organisé les Ecossais, le provisoire tendant au définitif, l'asile successif et perpétuel pour l'enfant, l'apprenti, l'adulte, le vieillard; l'aveugle séparé du monde et maçonné dans son infirmité. En outre,

qu'arrive-t-il, dans les endroits, Edimbourg, par exemple, où ce système est en vigueur? On l'imagine aisément. L'ouvrier que la nécessité ni l'intérêt ne stimulent, travaillera mollement et sous l'incessante contrainte d'une discipline rigoureuse. Autant vaut alors le labeur des prisons!

Savinien protesta avec chaleur :

— Tout plutôt que cela! Soyons résolument partisans du système saxon, favorisons le développement de l'initiative individuelle, choisissons ce qui restreint le moins la liberté humaine.

— C'est notre avis, déclara une institutrice, et c'est aussi celui de l'abbé Rousseau, de Toulouse, lequel préconise l'internat ou l'externat, facultativement. Mais on ne saurait laisser cette latitude qu'à l'homme; pour la jeune fille aveugle, l'internat me semble, hélas! obligatoire. C'est elle véritablement l'emmurée, dans la double acception dumot. L'homme, par ses talents plus rémunérateurs et par le mariage, se mêle aux clairvoyants, revendique sa place parmi eux et s'efforce de s'affranchir des servitudes qui oppriment les hospitalisés. Une compagne lui facilitera sa tâche, car la source de dévouement et de sacrifice, plus vive chez la femme que chez l'homme, verse à celui-ci un cordial généralement refusé à l'autre... Pour elle, en effet, les gains sont dérisoires ; il lui est extrêmement difficile de se suffire; elle ne se mariera pas... Si quelque consolation, un soulagement, peuvent être apportés à sa disgrâce, c'est dans un milieu approprié qu'elle les trouvera. Voilà donc pour les riches, les bas de laine, les capitaux improductifs, les vieilles propriétaires insolemment millionnaires, un noble emploi de leur exorbitant superflu. Ici, le secours moral est peu de chose. C'est

de l'argent qu'il faut pour construire, aménager, créditer des ateliers-ouvroirs où seront recueillies les pauvres filles que dix heures de travail manuel nourrissent à peine. Appartiennent-elles à une famille de mœurs suspectes, elles n'échappent pas à la traite des aveugles !

Une voix s'éleva :

— Il serait bon, d'autre part, que l'Etat se décidât à appliquer sa fameuse loi de 82. Silesécoles manquent, qu'on en crée de nouvelles ; qu'on encourage, par des bourses et des subventions d'entraînement, les communes et les départements à ouvrir des ateliers professionnels régionaux. L'initiative privée, dégorgement volontaire ou provoqué, de quelques sangsues possédantes, est trop aléatoire pour justifier la nonchalance, l'inertie de l'Etat. On aimerait aussi qu'il fût représenté par des inspecteurs compétents, sachant au moins le premier mot des êtres et des choses qu'ils contrôlent. Tel n'est point le cas. A défaut d'inspecteurs spéciaux, on se contenterait que les chefs de bureau détachés par l'administration fussent secondés dans leurs tournées par un aveugle — qui serait leur guide. Ils ont plus besoin de lui qu'il n'a besoin d'eux. Au résumé, rien n'est à négliger si l'État, auquel l'instruction d'un aveugle coûte en moyenne dix mille francs, ne dépense pas cette somme uniquement pour mettre à même de patienter, un futur pensionnaire des Quinze-Vingts.

L'avis d'un défeneeur de l'écriture conventionnelle couronna ce faisceau de vœux :

— Quant au Braille, si injustement attaqué, on peut le perfectionner, l'enseigner aux aveugles concurremment avec une slylographie quelconque, mais c'est le principe essentiel de leur instruction.

Supprimez-le, ils y reviendront, comme les sourdsmuets, astreints à la méthode orale pure, reviennent, dès qu'ils ne sont plus surveillés, à leur mimique autrement expressive et claire.

Tandis que circulaient des rafraîchissements, Bruzel et Savinien, côte à côte, causèrent un moment encore.

« Ta femme avait raison... » Cette parenthèse de son ami impressionnait Dieuleveult. C'était l'oubli de l'offense confirmé de la plus délicate façon, la chaîne d'une vieille affection renouée sans secousse.

Bruzel, cependant, disait :

— En marge de ces desiderata capitaux, que n'inscrirait-on pas? Extension à donner, dans l'école, aux leçons de choses et aux exercices physiques, examen approfondi des aptitudes de Télève, augmentation du traitement des professeurs... Tiens ! croirais-tu qu'on vient de nous retirer l'uniforme, si commode pour les cérémonies? C'est qu'il y a deux partis à l'Institution : celui des professeurs aisés, la majorité, et celui des pauvres... le mien. Les premiers, tout à coup persuadés qu'ils ressemblaient à des gardiens de squares ou de musées, ont protesté contre cette confusion dout leur vanité souffrait. Ils sont comblés. Ont-ils réfléchi qu'ils nous obligent à prélever le prix d'un habit noir pour les solennités, sur nos douze cents francs d'appointements? Mais c'est boulevard des Invalides comme partout ailleurs... Le personnel enseignant se recrute de préférence parmi les jeunes gens dits « de bonne famille ». Argent de ménage pour nous est argent de poche pour eux- C'est donc leur poche que l'on consulte.

La voix de Sézaune, dondnant les conversations

452 LES EMMQRÉS

particulières, réclama quelques minutes d'attention. — Il y aura, messieurs, au mois d'août, un buffet d'orgue vacant à Falaise. Un aveugle l'occupait. Je souhaite qu'un aveugle lui succède. On m'a fait l'honneur de me demander si je connaissais quelqu'un. J'ai immédiatement songé à Gaillout. Mais sa famille est nombreuse; il a maintenant une clientèle; peut-être reculera-t-il devant ce déplacement, car il n'y a guère en province, dans les petites villes, d'églises qui rapportent à l'organiste plus de huit cents francs. Néanmoins, je parlerai à Guillout; mais que cela ne vous empêche point, si vous avez des protégés, de me les signaler.

Savinien sortit meilleur de cette maison où tout incitait au dévouement, prêchait l'esprit de sacrifice et l'amour du prochain. Des trésors de tendresse latente remuaient en lui; des forces disponibles aspiraient an bien; sou âme s'ouvrait au renouveau et reverdissait, comme les arbres au printemps, sans savoir pour qui sera leur ombrage; et les rancunes grandies dans le désœuvrement, émondées par un jardinier mystérieux, ne nuisaient plus aux jeunes pousses. Il se sentait une poitrine vaste et puissante à serrer dessus des armées. Il goûta enfin la douceur d'humilier son cœur et de se réfuter soi-même.

« Jamais la vie n'est sans but ; elle en a plutôt cent, mille, autant qu'on veut, lesquels se ramifient à l'infini et proposent à notre activité mûrissante d'incessants bourgeons. Chaste et seul, Sézanne est heureux; toute une humanité le cherche, l'entoure, espère en lui. Ses journées sont trop courtes; il se félicite d'être aveugle, parlant à l'abri des prétextes que se donne la paresse pour attendre au lit le lever

du soleil : il le devance. Pauvre, effacé, Bruzel est heureux parmi des enfants à qui, aveugle, il distribue la lumière. Gilquin, pasteur d'âmes, fut heureux. Il croyait à sa mission ici-bas et pétrissait, à l'orgue, des prières pour tous. Guillout, le bon Guillout, est heureux, quand il a gagné pour sa femme et pour ses petits du pain moins sec et de l'eau rougie. Ne puisje être heureux aussi, moi, en travaillant au bonheur des autres?... Le proverbe que se plaît à citer maman n'est pas sot : « Qui ne s'occupe à rien s'occupe du mal. »

Et, sans délai, dans un beau mouvement d'abnégation exemplaire, il écrivit à Sézanne :

« Tuas dit tantôt qu'un emploi d'organiste serait vacant, au mois d'août, à Falaise... J'ai réfléchi: cet emploi, je le postule. Quant à mes orgues de Clamart, je pense obtenir qu'on les réserve à Guillout. Le dérangement ne lui coûtera ainsi presque rien; il pourra garder sa clientèle à Paris et soutenir convenablement sa lourde famille. Dès que lu m'auras fait agréer, préviens-moi ; je présenterai aussitôt Guillout à la paroisse . »

La lettre envoyée, Savinien rayonna. Et pour la première fois depuis les confidences de sa bellemère, il se coucha, ce soir-là, sans mêler à la voix évoquée d'Annette, une autre voix, masculine et fourbe, qu'il se forgeait dans l'insomnie. A cette heure, ce qui régnait sur lui, c'était une résignation improvisée amalgamant, avec des principes religieux, l'expérience de la vie et jusqu'aux superstitions de sa race. Dieuleveult! Comment n'avait-il jamais été frappé de la vérité d'intuition incluse dans son nom même, qui le prédestinait aux épreuves!

Nonobstant, il ne fit part de ses projets à personne.

Il serait toujours temps, si l'affaire aboutissait, d'avertir madame Leybre.

Elle continuait de venir à Olamart trois fois par semaine au moins, l'après-midi. Il s'était habitué à sa présence d'autant qu'un raffinement de tact et de discrétion semblait la rendre inoffensive. Aucune allusion à leur scène mémorable d'épanchement ne s'égarait sur ses lèvres et le nom d'Annette en était également banni. Pourtant, ses manières avaient changé. Son pas, naguère traînant, s'allégeait, sa voix se désenchifrenait, enfin — gage plus sur de raffermissement — les proverbes reparaissaient en troupe dans ses propos, comme des oiseaux migrateurs, l'hiver expiré.

Quand elle avait passé le ménage en revue, reçu et visité le linge blanchi, brossé et rangé les vêtements de son gendre, elle s'asseyait un instant auprès de lui avant de s'en aller. Ils causaient, trop brièvement au gré de celui-ei. Un soir qu'il essayait de la retenir à dîner :

— Vous ne voudriez pas ! s'écria-t-elle. Et mes pensionnaires, que diraient-ils? Non, non, il faut que je vous quitte.

« Vous ne voudriez pas ! » L'exclamation favorite d'Annette, autrefois — et dans l'intonation, une telle fidélité d'écho, que Savinien en fut agité ensuite jusqu'au malaise.

— Je prendrai mal la première incartade de ce genre, se promit-il.

Mais, la semaine suivante, madame Leybre s'exposa au reproche, et il ne le formula pas. Même, dans son silence, il y avait, à la fois, comme le désir et la peur d'une troisième infraction à la loi qu'ils s'étaient faite d'éviter ces réminiscences.

Un autre jour, il crut être le jouet d'une hallucination de l'odorat. Avec sa belle-mère, une fine pointe de lilas de Perse entrait dans la chambre. Parfum? Non, haleine, plutôt : ce qu'exhalerait le sommeil d'un souvenir. Mais la bonne femme avança et le bouquet insolite s'épanouit : c'était sur elle qu'il rôdait... On eût dit qu'elle tournait exprès, pour le lui faire sentir, autour de Savinien. Il le humait au vol de la manche, au vent de la jupe, impérieux et suave. Une explication était délicate; il y renonça.

— Je risque de la blesser gratuitement et, d'ailleurs, qu'importe? Dans trois mois, je ne serai plus ici... J'ouvrirai les fenêtres quand elle sera partie.

Elle s'éloigna — et il les tint fermées... S'il avait osé même, il eût cloué des bourrelets, car l'essence s'étant évaporée — il la regretta.

Les visites de sa belle-mère lui devinrent plus précieuses encore. Il respirait sur ses vêtements une odeur pour lui significative de formes et restauratrice de passé. Il se nourrissait de simulacres et s'enivrait de fumées. Ce nom qu'elle n'articulait pas, madame Leybre le mimait, en quelque sorte, l'écrivait partout dans le vide, en caractères conventionnels, impalpables, qui s'évanouissaient avec elle. Il se débattait en des entrelacs de parfums dont le charme périssable l'énervait.

Devina-t-elle l'horreur de son désert quand elle n'était plus là? Sans doute, puisqu'à le peupler elle fut prompte.

Un après-midi, il entendit un bruit de verre brisé, et tout de suite une émanation dénonciatrice se répandit dans le logement.

— Eh bien! déplora madame Leybre avec une innocence feinte, voilà de la jolie besogne! J'ai cassé

un flacon oublié au fond de Farmoire. Pas besoin de demander ce qu'il contenait. Dieu ! allez-vous être empoisonné!.:. Enfin, espérons qu'en donnant beaucoup d'air...

Il n'en donna pas. L'odeur, d'abord violente, s'atténua, se fondit, subtile, mutine. Le parquet Tavait bue ; il fut trois semaines à s'en purger, trois semaines pendant lesquelles le lilas prolongea, pour l'aveugle, l'illusion d'une présence féminine constante. Il semblait qu'on eût tracé par terre le nom d'Anuette, comme on fait, l'été, avec un entonnoir plein d'eau. Il montait du plancher une fraîcheur embaumée, intime, de cabinet de toilette, de soins matinals. Savinien n'était plus jamais seul — même au lit; il endurait un supplice de volupté.

Puis, le mois de mai étant venu, madame Leybre apporta des bottes de lilas. Alors, les souvenirs se pressèrent autour de lui et l'assiégèrent, commandés par le pensionnat de l'avenue d'Orléans, son allée fleurie, la maison au bout et les élèves d'Annette chantant leur ronde :

... Gai, gai, sur le quai...

Ainsi chaque détail remémoré faisait sa brèche par où l'absente peu à peu s'insinuait, comme en une ville investie dont les défenseurs s'abusent.

— Figurez-vous que j'ai été obsédée, ces jours-ci, par un air que vous devez connaître... voyons.. . aidez-moi donc...

A celte invite de sa belle-mère :

— Volontiers, répondit Savinien sans défiance. Aussitôt, elle fredonna un motif de ÏOrage, qu'elle

réclamait, rue Méchain, dès que sa fille se mettait au piano.

— C'est le morceau de Stiebelt, fit l'aveugle. Et son cœur sombra.

Elle, s'écriait, cependant :

— C'est cela... oui... c'est bien cela... Oh! je vous en prie, jouez-le-moi, sinon tout entier, au moins la fin... vous savez... le retour du beau temps?

Pouvait-il refuser? Il s'assit devant l'instrument, et, du clavier surpris et joyeux, s'éleva, comme d'une scène machinée, le vieux décor de la rue Méchain, le petit salon d'où son amour était natif... Qu'y manquait-il pour que la reconstitution fût exacte? L'exaltation de madame Leybre, à certains passages, n'avait pas faibli :

— La pluie!... on l'entend !... Ah! l'averse a cessé... les dernières gouttes... bon! Voilà maintenant le soleil... Ah! que c'est bien rendu! Je vous remercie, Savinien, vous m'avez fait un plaisir véritable.

Il se répétait : « Qu'y manque-t-il? » avec la mélancolie des vieux amateurs de théâtre assistant à la reprise d'une pièce que n'étoile plus la sublime créatrice du rôle principal.

Le lendemain, il retrouva, au milieu d'objets de rebut, le stylographe inventé par Annette. Les paroles de Bruzel sonnèrent à son oreille : « Ta femme avait raison. » N'aurait-elle pas raison aussi, un jour, sur ce point de pédagogie controversé? Quelle joie c'eût été d'attendre ensemble l'heure du succès, de perfectionner la découverte, de travailler de concert à la composition d'un souverain remède!

— Là-bas, se dit-il, j'étudierai à nouveau ces questions flottantes; j'en ferai un sujet d'expériences sui les aveugles du pays. C'est une des vingt manières

de se dévouer pour eux. J'instruirai les enfants, je serai serviable aux vieillards et aux pauvres. A Paris, les secours leur font moins défaut qu'en province. J'y serai utile. L'initiative individuelle doit suppléer à l'insuffisance des bourses, des écoles, des asiles départementaux. L'exemple de Sézanne veut être suivi, propagé par des correspondants zélés, des agents de loisir... Alors, l'œuvre d'émancipation sociale commencera de produire des fruits savoureux, et mes frères en cécité s'achemineront sûrement vers la clarté et vers l'abondance.

En juin, Sézanne lui notifia l'acceptation du curé de Falaise et l'époque fixée pour son entrée en fonctions : la première quinzaine d'août.

« C'est convenu, répondit Savinien, comptez sur moi. »

Justement deux familles de Clamart venaient, sans motifs valables, et deux mois avant les vacances, de suspendre les leçons de piano qu'il donnait dans ces maisons. En outre, soit que la femme de ménage eût bavardé, soit que l'absence prolongée d'Annette inspirât des soupçons, il remarquait, à son égard, une froideur inaccoutumée. A l'église, les prêtres l'interrogeaient avec insistance sur la santé d'Annette, ses occupations, la durée probable de leur séparation. Si l'on n'en connaissait point la cause, on paraissait tout au moins la pressentir.

Excellents prétextes pourjustifier sa résolution aux yeux de madame Leybi'e. Il lui annonça donc, sans ambages, son départ et en dit la date. Loin de soulever des objections :

— Je vous approuve, fit-elle; peut-être qu'un moment serait arrivé où votre place ici n'aurait plus été

tenable. C'est une heureuse idée que vous avez eue. Un mois vous reste pour vos préparatifs ; je vous y aiderai.

Cette attitude le surprit ; il en eut même un peu d'humeur.

« On croirait qu'elle est contente d'être débarrassée de moi. »

Et il alla chercher Guillout, après que le curé de Clamart eut permis qu'on le lui amenât.

L'organiste-accordeur ne demeurait plus rue Méchain ; mais en se transportant avenue du Maine, il n'avait fait que changer de taudis. L'aîné de ses enfants était en apprentissage ; le second servait de guide à son père ; aux trois autres, en bas âge, la mère continuait ses soins. Et c'était toujours la misère vaillante, les semaines de pain et d'eau grasse, les loques séchant au plafond, en face de la redingote de Lourdelin, encore en usage et haut perchée, à l'écart, ainsi qu'un épouvantail à moineaux ; — c'était la Danse des fées consolant le jeûne et berçant l'estomac vide.

— Vos épreuves vont finir, dit Savinien, le front balayé par des linges humides, dès le seuil d'une étroite chambre où toute la famille était rassemblée. Voilà, Guillout, ce qu'on vous offre.

Il exposa sa combinaison ; mais les pauvres gens, quoique touchés, ne firent point entendre l'explosion de joie qu'il espérait.

— Je savais bien que j'aurais mon tour, déclara Guillout. En ai-je jamais douté, femme?

— Non, affirma-t-elle, et je partageais ta confiance. Pourquoi lutterait-on, s'il n'y avait pas une justice?

Dans les premiers jours de juillet, madame Leybre

commença de faire les malles. Elle devait les expédier à son gendre, avec le mobilier, lorsqu'il aurait arrêté un logement à Falaise. Jusque-là, il vivrait à l'hôtel.

— Voyons! dit-elle, quand quitterez-vous Clamart... approximativement?

— Du 28 au 31.

— Bien.

On était le 7, un lundi. Le mercredi suivant, Savinien rencontra sa belle-mère qui sortait de chez lui.

— Ah!... le locataire qui vous succède est venu tantôt demander à emménager immédiatement quelques objets. Il a apporté, entre autres, un buste... un buste de la République... pour les décorations du 14 juillet probablement. .. Je l'ai mis sur le poêle de la salle à manger; je vous en avertis pour que vous ne le renversiez point.

Elle dit et, pressée, esquiva une réponse.

Savinien, d'ailleurs, indifférent à cette communication, ne pensait plus au dépôt deux heures après, lorsqu'il le frôla, par hasard, en passant. Et une curiosité soudaine s'éveillant en lui, il étendit les mains vers ce compagnon provisoire de silence et de solitude.

Il était de grandeur naturelle, en plâtre. Des aspérités, à la base, escamotaient le corps retranché. Les épaules mêmes se bornaient à une indication som-, maire et rocailleuse ; et lagorge naissait à peine, lisse, au-dessous du cou dégagé... Mais la tête, d'un fini incontestable, s'élançait de cette lave refroidie, de ce support informe.

« Je ne suis pas fâché de voir comment on représente la République... »

Et ses maius remontant, enveloppèrent la figure,

calmes d'abord, bientôt émues, fébriles ensuite, mesurant les contours, palpant passionnément cette chair solidifiée, insensible — et pour lui vivante cependant !

Annette! c'était Annette ! Il la reconnaissait, il reconnaissait son mince visage, son front diminué par une coiffure à petits frisons, son nez légèrement renflé au milieu, son menton volontaire...

Point d'hésitation, c'était elle !

Comme si, néanmoins, un doute subsistait dans son esprit, il attardait ses doigts aux tempes, en caresses... Mais, tout à coup, ils volèrent à la bouche et s'y écrasèrent. Un large sourire entr'ouvrait les lèvres et, dans leur entaille, la surdent saillait un peu, décisive.

Les mains descendirent, se crispèrent au col, prêtes à l'étranglement, à la destruction ; les ongles égratignèrent le moulage, comme pour atteindre, à travers cette reproduction, l'auteur trop évident de son existence. Puis les doigts desserrés lâchèrent prise, et il n'y eut plus, sous le buste debout, souriant toujours dans sa force, qu'un homme sanglotant d'impuissance et de regret.

Il passa toute la nuit là... Sa destinée s'accomplissait; n'était-elle pas qu'il revécût, par les tacts ainsi que par les sons et parles odeurs, sa vie depuis son mariage ?

Au matin, la femme déménage apercevant l'étude, s'écria :

— Ah I que madame est ressemblante ! Quel malheur qu'il ne soit pas possible à monsieur d'en juger!

Alors il s'enfuit, vaincu, réduit, pour couvrir sa

retraite, à de misérables démonstrations d'arrièregarde contre madame Leybre : « Voilà de l'audace ! S'est-elle imaginé que j'emporterais cela? Je vais la prier de faire disparaître cette pièce au plus vite et de m'épargner à l'avenir ces honteux stratagèmes. »

Mais il l'attendit vainement huit jours durant.

ff Pourtant, elle est venue, on me l'a dit... »

Elle était venue, en effet, avait parlé à la femme de ménage et profité d'une absence de Savinien pour se glisser dans la maison.

Elle courut au poêle, croyant n'y plus trouver que des débris de sculpture... En constatant que sa fille, tout au moins en effigie, avait réintégré le domicile conjugal, madame Leybre exulta... Ill'aimait encore!

Quelque fierté contribuait à son bonheur. Il lui était doux de s'accorder un peu d'influence sur ce cœur lentement mûri pour le pardon...

Et vingt proverbes à l'envi célébrant sa victoire, elle en choisit modestement deux qu'elle se décerna: « Tout vient à point... J'ai fait comme Robin fit à la danse, du mieux qu'il put. «

Le 28 juillet, deux jours avant son départ, Savinien, qui avait dîné chez Sézanne, rentra vers neuf heures et demie. Son guide, comme d'habitude, lui souhaita le bonsoir à la porte et s'en alla. Eq haut, la clef était dans la serrure.

« Pourquoi maman est-elle là? elle ne devait venir que demain... »

Il mit le pied dans la salle à manger et dit :

— Vous m'attendiez?

Silence. Pourtant, quelqu'un se tenait debout devant lui, quelqu'un dont il discernait la présence au voile fugitif, à l'espèce de toile d'araignée qui lui avait effleuré la figure.

— Est-ce vous, maman, qui m'attendez? répéta-til, d'une voix qu'altérait déjà la réponse augurée.

Elle éclata:

— Non... c'est moi.

Deux pas le séparaient d'Annette. Il ne franchit pas l'intervalle; elle-même gardait l'immobilité; ils restèrent un long moment en face l'un de l'autre.

— C'est moi, reprit-elle enfin ; je sais que tu quittes Clamart... j'ai voulu revoir, une dernière fois, cette maison où nous avons vécu cinq ans ensemble.

— Ne pouviez-vous de quarante-huit heures différer Votre visite?

Il affectait la sécheresse, jouait une sévérité précaire, dissimulant la lâcheté qui l'envahissait au son de cette voix comme blessée... Il était l'homme criant dans la solitude et que rassure l'écho de sa peur.

— Non, fit doucement Annette, car l'impression n'eût pas été la même.

Il demanda :

— C'est votre mère qui vous envoie ?

— Et quand cela serait ?

— Ah I bon 1 Je m'explique maintenant son manège : après votre retour en souvenirs, votre retour en personne... Très ingénieux ! Est-ce tout le succès qu'elle espère de ses intrigues ?

— Elle désire surtout que nous échangions des adieux exempts de colère etd'animosité.

Il n'eut pas le courage de poursuivre sur un ton

d'ironie auquel il était aussi inhabile qu'à la brutalité. Sa pensée s'étriquait en des phrases d'emprunt. Du moment qu'il n'avait point, aux premiers mots, chassé sa femme, il se sentait à sa discrétion, amolli par cet accent de résignation qui détrempait les paroles comme de la mie. Du centre d'irradiation qu'était son cœur, une chaleur s'étendait à sa chair faillible et l'entraînait aux pires abandons. Ses mains l'embarrassèrent. Elles avaient Pair de ne point appartenir à ses bras, d'y être intérimaires; elles se prenaient et se lâchaient, par contenance... Ouvertes enfin, elles flottèrent.

Annette feignit de croire qu'il cherchait une chaise et la lui avança. Il s'assit ; mais aussitôt le sentiment de sa défaite s'aviva : il la jugea inéluctable et en accepta la fatalité.

Rapprochée de lui, en effet, par le service rendu, madame Dieuleveult fortifiait le terrain conquis.

— Si tu n'étais pas parti, je ne serais jamais revenue. J'étais déjà chez maman, il y deux mois, lorsque madame Bruzel, rencontrée par hasard, m'instruisit innocemment de tes projets. J'en fus si heureuse que j'avais envie de t'écrire pour t'afîermir dans ta décision. Je n'en osai rien faire. Qaand j'appris que tademandeétait favorablement accueillie, j'eus une nouvelle velléité d'accourir... que je réprimai encore. Tu pouvais te raviser... Ma démarche ne t'y pousserait-elle pas ?... Et c'est seulement hier que j'ai puisé dans l'imminence de tonéloigneraent, le courage de cette entrevue. Quelle iuspiration tu as eue ! Le repos était pour toi impossible ici. .. tandis que, là-bas, je m'effacerai de ta mémoire, en même temps que d'une maison où rien de moi ne te suivra.

Il secoua la tête dans le vague plutôt qu'en signe de protestation.

Mais elle :

— Ne dis pas non. Une vie n'est pas finie à trente ans. Tu recommenceras la tienne. Divorcé, n'en serais-tu pas libre ?

11 la bafoua d'un rire nerveux ;

— Allons donc! C'est parla qu'il fallait débuter!

Elle était si près de lui que le bas de sa robe couvrait le bout des pieds qu'il allongeait... Un courant électrique sembla les traverser. Sous la cloche des jupes, le corps de la femme s'évoquait, plus troublant ainsi que sans voiles; et par leurs extrémités jointes, les tentations passaient d'elle en lui, descendaient et remontaient, comme un liquide tiède aux branches du siphon.

— Tu ne me comprends pas ; c'est à toi seul que le divorce profitera. Moi, je demeurerai avec maman, je travaillerai.,. Tu hausses les épaules... Pourtant, j'ai bien payé mon infidélité, va... Oonstate-le... N'ai-je pas maigri?

Elle se pencha, ses mains saisirent celles de Savinien, les crochetèrent, s'y firent petites et frileuses. Et du jardin refleuri de son corsage, de ses cheveux, d'elle tout entière, émanait un parfum adjuvant qui la précipitait vers lui par bouffées insidieuses.

Quand elle voulut retirer ses mains, il les retint presque violemment :

— A quoi bon mentir, mentir toujours, mentir tous les deux? Serais- tu là si tu ne m'avais su haletant et prêt à te reprendre? T'écouterais-je depuis un quart d'heure, si mon cœur ne t'entendait pas? Que la vérité jaillisse donc de nous!... et la vérité, c'est que nous n'avons point épuisé notre fonds commun

de souffrances et de joies. Devine-moi... Le lien tranché, est-il trop tard pour le rattacher de façon qu'il défie la rupture? Nous sommes-nous aimés sans restriction, lorsque nous nous aimâmes? Il est interdit de ne pas croire au bonheur, tant que l'apprentissage en est inachevé.

Tremblant qu'il ne fît allusion à la maternité déclinée, elle s'était redressée à demi, sur la défensive, l'égarement dans les yeux.

Il se méprit sur son mouvement et fut plus précis.

— Songe donc qu'il pourrait avoir quatre ans... Ses petites mains, pour nous réunir, suffiraient...

Elle se rejeta en arrière, d'un effort si imprévu, si fou, qu'elle lui échappa et laissa béants les genoux dont l'étau allait l'emprisonner.

Savinien se leva, la pourchassa à travers la chambre, celui de ses bras qui n'était point rabatteur, écartant les obstacles. Et son ardeur à traquer n'empêchait pas qu'il se méprisât tout bas de bùlir sur la houle de sa sensualité, sur l'écume bouillonnante qui le portait, à cette minute, vers sa femme.

Enfin, il Patteignit et, l'ayant domptée, resserra l'étreinte qui les écrasait l'un contre l'autre, préliminairement. Mais, avant que leurs lèvres se fussent touchées, il pâlit et ses doigts se détendirent sur des flancs élargis, sur un ventre déformé par une irrécusable grossesse. A sou tour, il se dégagea.

— Ah ! la misérable 1

Dans le geste qu'il fit, son coude accrocha le buste qui tomba à leurs pieds et s'y éparpilla.

— ... la misérable! répéta Savinien.

Alors, sans bouger, d'une voix fragile :

— En quoi suis-je plus misérable maintenant que

tout à rheure ? dit-elle. Est-ce donc à l'enfant que commence la faute ?

Il ne répondit pas ; elle continua :

— Tu m'adjurais de ne point mentir... Ai-je menti? Cependant, il m'était possible d'abuser de ta crédulité... d'essayer au moins, puisque nous sommes séparés depuis neuf mois à peine... Mais quel avenir fonder sur ton pardon obtenu par de tels moyens ou bien à la faveur du désordre dans lequel nous allions nous perdre?

Ce scrupule fut agréable à Savinien, N'était-ce pas, formulée, sa pensée de l'avant-dernier instant? Oui, leurs corps ne méritaient que défiance et pitié; apaisés, refroidis, ils suspendaient encore une menace de simagrées, d'artifice redoutable... Annette n'allait-elle pas, maintenant, pleurer, traîner dans les ruisseaux de ses yeux, la charité idéale vers laquelle leurs âmes inclinaient?

Elle lui épargna ces manœuvres d'éclilsière, et simplement ajouta :

— Ai-je tort de préférer Je divorce à quelque trêve équivoque où ce qu'il y a de meilleur en nous n'aurait pas de part? Adieu... Personne ne m'a vue venir, personne ne me verra me retirer. J'aurai passé sur toi, sur la maison, comme un appel anonyme à l'amnistie... Aujourd'hui, tu te hérisses et tu me déchires ; mais peut-être, plus tard, l'affront ayant vieilli, t'en souviendras-tu pour ma plaindre plutôt que pour me haïr...

— Reste tout de même !

Le cri roula dans la pièce et se répercuta en eux ainsi qu'en des vallées profondes. La chair de l'homme s'était éteinte, son cœur s'embrasa, tandis que sa mémoire, sûre jusqu'au prodige, ressuscitait

littéralement cette citation de Marc-Aurèle, recueillie par Bruzel au temps de leur misère, pour la parfumer comme d'un brin de lavande : « Dans toute souffrance que tu éprouves, dis-toi bien qu'il n'y a aucune honte pour toi, ni rien qui dégrade l'intelligence destinée à te régir, puisque rien ne peut atteindre ni détruire cette intelligence, dès lors qu'elle est raisonnable et dévouée à l'intérêt commun. »

Miraculeusement opéré de ses ténèbres intérieures par l'admirable précepte, l'aveugle recouvrait tout à coup la seule vue qui importe. II se sentait soulevé de bonne volonté, émancipé par l'Indulgence et l'Amour, non plus l'amour trafiqué, classiné, étiqueté pour la commodité des transactions : paternel, conjugal, filial, etc., mais l'amour selon Lourdelin, hors des lois, des conventions, des codes et des cérémonies, l'amour de la créature universelle en détresse !

Dépouillé du sens erroné dont notre société conserve la tradition, l'adultère que ses conséquences condamnent le plus sévèrement, réhabilité, au contraire, par la maternité, revêtait le caractère d'une leçon de la race, d'une revanche de la nature sur l'incurie de l'homme inaverti de ses desseins. Responsable, Annette ne l'était pas seule ; complice de son aberration, il portait la peine d'avoir méconnu la fonction supérieure de la femme et de s'être docilement arrêté à de sottes défaites, à de froids atermoiements. Il avait encouru les reproches que lui adressait la sève débordant de cette voix meurtrie par le mystère de la génération; de cette voix à laquelle se mêlait déjà, semblait-il, le germe confus d'une autre voix, balbutiement crépusculaire du petit être prochain, sourire à l'adoption spontanée, prime à l'emploi

d'une ardeur disponible et ne demandant qu'à s'épandre !

Père adjudicataire, n'offrirait-il pas, en outre, un bel exemple de solidarité humaine aux ménages stériles ou défruités qui se confinent dans leur impuissance ou leur deuil, lorsque la vie éclôt autour d'eux, les implore et les presse ? Qu'est-ce que la répartition des fortunes, comparativement à la répartition du superflu de tendresse entre les orphelins, les déshérités, les pauvres d'affection, si vraiment, comme a dit Guyau, « nous avons plus de larmes qu'il n'en faut pour nos propres souffrances, plus de joies en réserve que n'en justifie notre propre existence » ? L'œuvre qu'assument enfin, quelquefois, les blasés, les lâches et les vieillards, par lassitude, oisiveté ou remords, ne valait-il pas mieux s'y consacrer dans la force de l'âge et la plénitude des facultés ?

Et le gage que réclamait sa conversion, Saviniea le donna dans cette effusion de son cœur :

— Pourvu qu'il vive !

Puis, tout haut :

— Tu hésites, reprit-il, c'est donc que la province où nous serons relégués t'effraie? Mais ta mère viendra nous y retrouver et notre champ d'activité sera si grand!

— Je n'hésite pas; j'ai peur, seulement, que tu ne présumes trop de ta constance dans l'oubli du mal que je t'ai fait... *

Etait-ce là l'émoi d'un repentir sincère, ou bien l'inquiétude invincible d'une convalescence en danger de rechute ?

Vaine question qu'il ne se posa même pas, tant lui répugnait une générosité bâtarde, conditionnelle,

4'iU LES EMMURÉS

tirée au cordeau de la morale courante, et sourde au conseil sans bornes de la raison : A coupable endurcie, indulgence et demie.

Moins suspecte qu'une pluie fraîche, est, d'ailleurs, l'odeur de pleurs fines qu'il respire sur le visage consolé de sa femme. Il n'a donc point de peine à magnifier d'un accent qui les transmue en or vierge, ces mots de billon salis dans la circulation :

— Je t'aime !

Comme il n'accompagne sa déclaration d'aucune audace de geste ou de contact, elle le croit ; — et ces yeux dont le désert l'attristait naguère, lui paraissent habités et parcourus, ainsi qu'un pays neuf que la colonibation lertilise.

Lui alors, par la pensée, s'installe là-bas, rêve d'une église de campagne au seuil dégradé, aux orgues chélives, et, voisine de l'église, d'une petite maison dont il transformera le rez-de-chausbée en Ecole libre régionale. Annetle et lui, alternativement, font la classe aux aveugles du pays... et, l'été, par les fenêtres ouvertes, les récitations prenant leur volée, arrêtent le promeneur sur la route... L'enfance berce le sommeil d'une autre enfance, plus frêle, encore en bourgeon, au soleil, entre les bras de madame Leybre, grand'mère...

Un transport d'orgueil colore vivement ses joues. Les murailles qui* l'enveloppent ne s'écroulent pas toutes, mais du moins la brèche est assez large pour qu'il s'évade, hors de page enfin ! Par sa victoire sur soi-même, sur le préjuge, sur les conventions sociales, ouvrage des clairvoyants qui en perpétuent l'élroitesse et l'hypocrisie, il s'estime au-dessus

LES EMMUHÉS 471

d'eux et plaint à son tour, leur incurable aveuglement...

Dans sa bouche amére et sèche, tantôt, la salive abonde; sa gorge étranglée se dilate, comme au passage d'une poire d'angoisse — qui serait fondante !

JaQvier 1890. — Décembre 1893.

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