‹ Les emmurésChapitre 5 sur 6 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

Savinien retrouva ses amies en grand désarroi.

— Annette n"a plus de pensionnat, vous savez? dit madame Leybre.

— Comment le saurais-je?

— C'est vrai. J"ai jugé iuutile d'instruire mon frère de cette nouvelle contrariété. Car ce n'est que cela. Il n'y a pas péril en la demeure. Nous sortirons de la mauvaise passe où nous sommes, va, mon enfant.

— La place n'était plus tenable! s'écria Annette, r qui s'émoussaient les consolations.

— Plus tenable, certainement, approuva docilement sa mère. Qui se fait brebis le loup mange. La cause... la cause de son départ? Je parie que vous ne la devinez pas... Sous prétexte de se conformer aux derniers programmes de l'enseignement primaire, est-ce qu'on n'a pas chargé Annette, professeur de science, d'un cours de... de...

— D'un cours théorique d'économie domestique.

— Oui... de cuisine, pour parler chrétien. Elle qui

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serait incapable Je mettre en train un pot-au-feu! s'écria madame Leybre avec une innocente fierté. :

— Oh ! je ne me suis pas récusée ! persifla l'institu- i trice ;et, par endroits, l'épingle, de plus belle, perçait ; l'étolTe légèrement éraillée de sa voix). C'était trop ' drôle. J'ai pris là du bon temps. J'ai acheté une Cui- ' sinière bourgeoise, quelque chose de complet. Et doc- ; tement, à ces enfants d'employés modestes, d'hon- j nètes commerçants, de gens simples et sans fortune, ) j'ai dicté des menus délicats, des recettes de tables .\ riches, depuis la bisque et le salmis, jusqu'aux entre- ' mets sucrés et aux friandises à faire venir l'eau à la ' bouche. Il fallait voir la mine de ces filles de pauvres, i destinées elles-mêmes à une condition médiocre, or- î nement futur d'un ménage sinon dénué de tout, pour i le moins soumis aux rigueurs d'un budget épineux. N'était-ce pas amusant de penser que l'éloge inou- ! bliable des nourritures interdites, implantait dans , ces jeunes tête une envie qui ne serait sans doute j jamais contentée? j

Cela était dit sèchement, d'un ton de rancune et de l représailles, comme si en Annette elle-même, grande i| et déçue, s'agitait le vieux levain de convoitise jeté s par des connaissances superflues, dans la pâte k humaine en fermentation. j"

— Naturellement, reprit-elle, des parents se sont plaints, ont demandé si l'on se moquait d'eux. J'ai dû fournir des explications, confesser un peu brutalement mon incompétence. Bref, j'ai compris qu'il; ne me restait plus qu'à démissionner, si je voulais] éviter l'atTrout d'être remerciée.

— Et... la Ville? interrogea Savinien.par manièrej d'acquit.

— .Vh! la "Ville, heiu, maman?...

— Dame ! à moins d'obtenir l'apostille d'un ministre ou de l'unanimité des membres du Conseil municipal, je ne vois plus à quel saint nous vouer. Il ne faut pas désespérer, néanmoins. Tu as déjà sur ta fiche, à la Préfecture de la Seine, le maire, les adjoints, deux députés, un sénateur et les messieurs qui représentent notre arrondissement à THôtel-de- Ville. Ton numéro de classement est meilleur, j'en suis persuadée. Enfin, c'est peut-être un bien que tu aies rompu avec la pension : nous allons pouvoir librement continuer nos démarches.

Mais impatientée, agressive presque, Annette éclata :

— Alors tu n'en as pas assez ? La vie que nous menons te semble supportable? Tu ne t'avoues pas vaincue, prête à rendre hommage à la perspicacité de mou oncle !

— Ah: si tu te mets avec lui contre moi!

— Lui seul eut toujours raison ; c'est folie que de ne pas en convenir. Si nous l'avions écouté il y a quatre ans, je serais maintenant tranquille et convenablement rétribuée, dans une honnête administration, au lieu d'être réduite à accepter, n'importe où, un misérable emploi qui ne me nourrira pas.

— Comment? Est-ce que je ne suis pas là?

— Tu es là... tu es là... aujourd'hui.

j\Iadame Leybre garda un douloureux silence. Mais son mouchoir indiscret livrait à l'ouïe et à l'odorat même de Savinien, le secret d'une blessure que rouvrait sans ménagement la main qui l'avait faite.

Ainsi, rien de changé ! Leur bouche à toutes deux n'était qu'un peu plus amère, comme d'une lie longtemps dormante au fond du vase et que de brusques et fréquentes secousses répandent.

C'est à peine si la bonne femme l'avait questionné sur son voyage, la mort de sa mère, son séjour à Saint-Brieuc... Pourtant, elle avait reçu la lettre de son frère; elle fut à la disposition du jeune homme. Ils allèrent ensemble chez un notaire, firent établir la procuration, l'envoyèrent à Lourdelin. Par le courrier du lendemain, partit, à l'adresse de Clech, une lettre circonstanciée, chantant respectueusement la palinodie.

— C'est la brouille, prédit Savinien. Pourvu que ces mensonges ne me portent pas malheur ! Le dernier vœu de maman, relativement à notre accord en famille, me commandait de sacrifier mes intérêts à mes affections. Encore faudrait-il démontrer qu'ils sont menacés. Si Lourdelin s'abusait... Sur quoi, en somme, se basent ses craintes? Sur l'argent disparu de l'armoire? Mais maman ne l'en a-t-elle pas retiré après l'y avoir mis, ou bien n'est-ce pas Jà simplement une conception de sou délire?

La réponse immédiate de Henri, venimeuse et colère, maintint l'aveugle en perplexité. Par places, entre les lignes, le papier godait... On eût dit que Clotilde avait pleuré dessus, pour qu'une modique élevure, une ampoule parlante aux doigts, témoignât de son déchirement...

« ... Sur le cercueil de tanière... ta mère qui nous voit etnous juge... Nous t'avons réchauffé dans notre sein ; tu nous paies d'ingratitude : c'est l'ordre. Tu ne nous a jamais aimés. Clotilde en était jusqu'ici i)lus chagrine {une ampoule) que découragée. Les bienfaits qu'elle ne cessa de te prodiguer attestent sa bonté. Mais la mesure est comble et notre attitude se réglera sur la tienne. Ne me crois pas toutefois la dupe de tes allégations. J'en sais l'instigateur et je le

démasquerai. En attendant, ne t'en prends qu'à toi des conséquences d'une machination dénotant chez ses auteurs une fertilité d'esprit et une exemption de scrupules peu communes. Qui veut la fin veut les moyens, n'est-ce pas ? Nous souhaitons que ta nouvelle famille borne ses intrigues à te détacher de nous, de ta sœur {une ampoule) si tendre, si dévouée, ton unique parente malgré tout. »

« Ma nouvelle famille?... C'est à Lourdelin que Henri fait allusion, songeait Savinien. Je n'avais pas tort d'être inquiet. Mais le mal n'est pas irréparable... »

Et contraint, pour expier sa versatilité, d'y retomber, dans un sens agréable à ses proches, il fut, une seconde fois, sur le point de racheter sa faute à leurs yeux par une humble composition.

Une lettre de son vieil ami obvia à cette défaillance.

« La procuration, disait-il, a courroucé Clech. Il engage les hostilités. Voici l'échantillon le plus récent de sa canaillerie. Afin de me désarçonner, il colporte que mon ingérence dans vos afi"aires était prévue, puisque je travaille pour les miens en même temps que pour toi. Oui, je manigancerais ton mariage avec ma nièce ! Henri va partout répétant que la preuve de ce qu'il avance, il la détient : un mot en Braille que tu aurais écrit à Annette et que le drôle s'est fait traduire. Par qui? Je serais curieux de le savoir ! Laurençon et moi, nous sommes ici les seuls êtres versés dans le Braille, et Laurençon, que j'ai sondé à ce sujet, a manifesté un étonnement qui n'était point simulé. Tout cela est plus bouffon qu'odieux. Mon caractère et l'opinion qu'on en a, j'espère, à Saint-Brieuc, me donnent le droit de mé-

priser ces insinuations. Ce billet de toi, si même ou me le présentait, ne me convaincrait pas, car ton beau-frère est d'acabit à faire fabriquer les armes qui lui manquent. Mais je le surveille ; s'il allait à Paris, je l'y suivrais : il ne te ressaisira pas. Tu trouveras sous ce pli cent francs dont, peut-être, tu as besoin et que tu me rçmettras avec le reste. »

S ivinieti fut atterré. Cette lettre égarée, croyait-il, Henri la lui avait dérobée, ignorant alors le parti qu'il en pourrait tirer et- grapillant dans les poches, à tout hasard, comme il avait, à n'en plus douter, grapillé dans l'armoire. Les dénégations deLaurençon: imposture. Lié avec les Clech, c'était évidemment lui qu'ils avaient prié de déchiffrer, à l'insu de tous, le grimoire volé.

Dieuleveull s'en remémorait la ferveur contenue, les chastes confidences, la conclusion voilée : « Mon ambition est telle que je n'ose la dire... Comment me résignerais-je à figurer parmi ces malheureux, selon vous plus coupables encore qu'imprudents, en associant une destinée à la leur, déjà lourde?... »

Et c'était cela que distribuait Clech, — comme une circulaire!

S'inscrire en faux ou paralyser Lourdelin en ne lui celant rien , à quoi bon ? L'expectative valait mieux. Savinien s'arrêta donc à ce moyen terme.

Aussi bien, des ennuis d'un autre genre le pressaient. Un des élèves formés par lui, ayant profilé de son absence pour le débusquer de la rue Lecourbe où, depuis plusieurs mois, le vivre lui était assuré, le problème de la subsistance quotidienne redevint arda à résoudre.

Les cent francs du capitaine arrivèrent à propos.

LES EMiMURÉS 297

Mais un nouveau guide fut surtout, pour l'aveugle, en cette occurrence, un utile auxiliaire.-

C'était l'aîné des cinq enfants qu'élevait malaisément une pauvre veuve, fruitière à Vaugirard, un petit bonhomme d'une douzaine d'années, sérieux, avisé, probe. Savinien le nourrissait, le couchait et lui donnait dix francs par mois.

— Vous achèverez l'instruction de Jules, avait dit la mère. Je l'ai envoyé à l'école tant que j'ai pu; mais, vrai, c'est plus possible. Faut qu'il me soulage un peu.

Tout de suite, le gamin prit la direction du ménage, déploya une singulière initiative. Au bout de huit jours, les fournisseurs le connaissaient, s'intéressaient a lui, quand, le panier au bras, l'argent dans sa main fermée, il faisait ses provisions au marché des Missions. Il débattait les prix, comme une vieille servante expérimentée, tranchait : « Je ne veux pas dépasser tant... » feignait de s'en aller, se laissait rappeler, avait des moues de suspicion devant la marchandise et, pendant qu'on la pesait, ne quittait pas des yeux les balances.

Trop souvent il avait aidé ou remplacé sa mère, dans la boutique, pour n'être pas au courant des roueries, des artifices du métier. Et ce n'était pas à lui qu'on glissait les dessous avariés d'un éventaire adroitement maquillé.

A la maison, il n'était pas moins précieux. Il possédait les notions de cuisine qu'acquièrent de bonne heure, dans le peuple, les enfants à qui leur aînesse et le labeur des parents, imposent des devoirs et des attributions au-dessus de leur âge. Il maniait avec une égale facilité la poêle et la cocotte, excellait, par habitude, à préparer des ratatouilles de

pommes de terre et de légumes secs, « notre budget, expliquait-il, ne nous permettant la viande qu'une fois par semaine. » Une autre maxime: il n'y a pas de petites économies, lui était familière. Il l'appliquait d'abord aux allumettes, dont les tronçons resservaient. Chaque soir, sur un carnet de blanchissage de deux sous, il récapitulait les dépenses de la journée ; puis il lisait tout haut.

Aux romans, aux feuilletons, il préférait des relations de voyage, les Tours du Monde en vingt volumes. Et pour y convertir son maître, toutes raisons plaidaient : nécessité de ne point abandonner un ouvrage commencé, désir de s'instruire, etc..

A neuf heures exactement, le couple se couchait, Jules le dernier, lorsqu'il avait, avec une sollicitude toute maternelle, bordé le lit de son compagnon. Certes, la satisfaction de celui-ci eût été complète, si la tutelle étroite du guide et sa tyrannie, n'avaient percé à travers tant de prévenances et de zèle, aussi bien que sous la grossièreté et le mauvais vouloir d'un garnement.

Dès qu'il se crut indispensable, en effet, Jules apporta dans le ménage les exigences, les caprices, les susceptibilités d'une jeune épouse à qui le mari doit compte de ses actes et de ses pensées, sans exception. Faute de se plier à ce principe, Savinien encourait de longues bouderies, des silences accablants. Une ruse du gamin consistait à jouer l'inattention pour forcer l'aveugle à réclamer son office. Et la façon dont il le lui prêtait alors, impliquait cette constatation vexatoire : j'étais bien sûr que vous ne pourriez vous passer de moi !

Un soir qu'ils étaient sur le chapitre de la famille, Jules raconta:

— Papa est mort, il y a trois ans. Il a été renversé du camion qu'il conduisait et broyé sous les roues. Maman est restée seule avec deux filles et trois garçons. Comme la fruiterie prenait tout son temps, c'est moi, l'aîné, qui me suis occupé de mes frères et de mes sœurs, jusqu'au jour où la plus âgée m'a succédé. Oui, j'ai mouché, torché, habillé ces mioches pendant trois ans ! Ça ne m'empêchait pas d'avoir l'œil à la boutique et de mettre la main à la cuisine au besoin.

— C'est une femme courageuse, ta mère. Elle vous aime bien.

— Oh ! elle n'a jamais rien fait sans me consulter! Oc soir-là, Dieuleveult déclina les soins du guide

bordant son lit à l'accoutumée. Une minute, l'idée que, par sa diligence identique, l'enfant l'assimilait à la marmaille qull avait régentée, cette idée mortifia Savinien. Il se promit de mater Jules, de resserrer sa dépendance en s'abstenant dorénavant de déroger jusqu'à la camaraderie. Mais ce beau feu s'éteignit vite, et sans davantage résister, l'aveugle savoura la douceur neuve de cette présence éveillée autour de son lit, la légèreté quasi féminine de ces petites mains qui semblaient garder, en soulevant le matelas, la mesure de l'effort qu'il faut pour border un berceau.'

D'instinct, Jules fut hostile aux dames Leybre. Il sentait là une influence empiétant sur l'autorité dont lui-même s'investissait. Annette surtout lui déplaisait, pour des motifs encore confus, mais entre lesquels il démêlait, premièrement, l'indifférence un peu dédaigneuse que lui marquait la jeune fille. lien fut froissé, comme de l'habitude qu'on avait, rue Méchain, de reléguer les guides dans la cuisine, avec

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une bougie et un livre. Se cachait-on de lui? Pourtant il eut, à îa rigueur, enduré cette humiliation; mais il ne digéra pas d'être appelé : petit, par Annette. Dès ce moment, ils furent irréconciliables. Savinien s'en aperçut, et il en souriait, ainsi qu'il souriait de l'exutoire auquel l'enfant confiait sa protestation muette.

Certains soirs, ayant rassemblé toutes ses forces, il repliait la couverture sous le matelas à coups précipités qui faisaient sauter Dieuleveult dans son lit.

«Bon! Jules est fâché ! » Et c'est la coïncidence de ces bourrades et des retours de la rue Méchain qui, seule, lui avait révélé une antipathie où sourdait comme une jalousie ombrageuse de nouvelle mariée.

Une fois qu'il en recherchait la cause : « Elles ôtent les clefs des armoires quand je suis là », déclara Jules.

— C'est que j'ai eu un guide qui poussait jusqu'à l'indiscrétion une redoutable gourmandise.

— Où se renseigne.

Et d'un air important, piqué, le gamin ajouta :

— Il y a guide et guide.

Un dimanche, Savinien ne rencontra rue Méchain que madame Leybre.

— Comprenez-vous mon frère? dit-elle. Je m'imaginais l'enchanter en lui demandant de recevoir Annette pendant trois semaines... Et il m'écrit... écoutez...

« Je suis désolé, ma chère Thérésine, que tu aies — bien involontairement — si mal choisi ton heure. La présence d'Annette à Saiut-Brieuc, ce temps-ci, donnerait lieu à d'absurdes interprétations. Je m'ex-

pliquerai mieux, de vive voix, à mon prochain voyage... » Qu'est-ce que cela signifie?

— Je ne sais pas, répondit Dieuleveult avec embarras.

— Je reprends: « Ce n'est, d'ailleurs, que partie ajournée et rien ne s'opposera, quand les affaires de Savinien seront réglées, à la réalisation de ton projet. Toute mon affection pour vous deux y applaudit. » Qnel original ! Croirait-on pas, à l'entendre, que la petite est libre indéfiniment? Vos affaires ne seront point terminées avant plusieurs mois, hein ? Il est bien probable que, d'ici là, Annette sera nommée. Aussi me suis-je décidée à l'envoyer passer une quinzaine à Mantes, chez une cousine.

— Mademoiselle Annette était souffrante ?

— Oui et non. Elle se ronge... roule dans sa tête mille idées moins sensées les unes que les autres. Par bonheur, je suis là... Ce n'est pas à la veille de réussir que nous nous rendrons. Nous avons attendu quatre ans; nous patienterons bien encore... quelque

' temps. Parbleu! si la situation que j'ai rêvée pour ma fille n'était pas enviable, personne ne la lui disputerait, c'est clair. Vous connaissez le proverbe: « N'aille au bois qui a peur des feuilles. »

— Mettons les choses au pis, risqua Savinien. Que feriez-vous si le favoritisme dont vous pâtissez, éternisait votre disgrâce?

— Alors, plutôt que de voir Annette exercer un état indigne d'elle, de son mérite, je préférerais la marier... Oui, je n'aurais plus que la ressource de la marier... Mon frère me reprochera-t-il après cela de n'être pas une femme pratique et d'habiter les nuages? Je peux disparaître... Quoi qu'il dise, l'avenir me préoccupe. J'ai tout pesé. Qui métier a rente

a. Vous ne nierez pas qu'un emploi comme celui \ auquel Annette est destinée, ne vaille une dot... De ; ce côté donc, tout est bien. D'autre part, elle a des : goûts simples, un caractère maniable, un cœur excel- \ lent... Jolie?... non... agréable (elle prononçait : | agréiable). Qu'importe, d'ailleurs? Est beau qui a •' tous ses membres, n'est-ce pas? et encore plus beau ■; qui peut les étendre... S

Entraînée par sa manie des dictons, madame :> Leybre craignit, à peine eut-elle siroté celui-ci, d'avoir désobligé son interlocuteur ; aussi poursuivitelle avec volubilité :

— Ah! par exemple, la petite est difficile! Elle n'épousera pas le premier venu... L'ouvrier... nous l'écartons, cela va de soi. Quelle compagnie seraitce pour elle? Il ne la comprendrait pas et elle rougirait de lui; passons. L'employé?... L'incertitude du lendemain, la médiocrité sans grand espoir d'amélioration, avec l'encombrement des bureaux, funeste à ■ 1 l'avancement, la concurrence des aptitudes, la fré- ;".! quence des liquidations, des faillites, des kracks, qui 1 ! ramènent l'homme à son point de départ, dans un I i âge où l'on ne recommence pas sa vie. L'administra- • i tion... l'État... une pension de retraite?... Mais au , \ bout de combien d'années de service ? Et puis, comme J dit Annette, c'est l'existence encaissée, kilométrée, sans imprévu, l'existence arrangée pour que le maximum des appointements et le maximum de la famille permise, se fassent équilibre. Le commerce... oui... magasin, comptoir, vente... il y faut des qualités positives, un petit esprit, que la pauvre enfant n'a pas. Il y a bien les processions libérales, les arts... c'est aussi fort précaire... Ah! le choix sera embarrassant I

Tanl d'innocence, la folie de ce renversement des rôles, l'illusion de ce havre allant au devant du hâtiment en détresse, de ce naufragé hésitant entre les sauveteurs, frappèrent moins Dieuleveult que l'éventualité d'un mariage à laquelle il n'avait pas songé.

— Est-ce qu'on a déjà demandé la main de mademoiselle Annette?

— Non.

Et sans prendre garde à la contradiction où l'accu-lait sa remarque :

— Comment aurait-elle accueilli des prétendants avant d'avoir une position? conclut madame Leybre.

Savinien respira. Mais à compter de ce jour, il perdit le repos. 11 avait des battements de cœur en arrivant rue Méchain ; il tremblait d'y apprendre les fiançailles de la jeune fille. Il scrutait les voix, criblait les intonations, se flattait de deviner, dès l'entrée, au flair, une révolution profonde qui devait modifier, décaractériser l'atmosphère même. Un nom nouveau, jeté dans la conversation, bourdonnait à ses oreilles comme une mouche irritante. Laissé seul, il eût confessé les meubles, épilogue sur une permutation de chaises, une confrontation fortuite de fauteuils. Il allait jusqu'à se réjouir de la démoralisation invariable d'Anuette et des monotones rengaines de sa mère. Cependant, il ne s'y fiait qu'à moitié, revisait leurs paroles, le soir, dans son lit, tandis que Jules, malcontent du mutisme de son maître, s'en vengeait en le chambardant, de ses petites mains tout ensemble maternelles et sévères.

-A la lisière du printemps, la vie eut un sourire. L'organiste aveugle de l'église de Clamart étant

mort la Société de placement et de secours s'entremit pour que l'emploi vacant fût donné à son candidat" Dieuleveult. Celui-ci, chaudement appuyé par le directeur de l'Institution et par Gilquin, eut enfin

gain de cause.

C'était l'opulence : 800 francs de fixe, quelque casuel et la possibilité de conserver sa clientèle

d'accordeur. , • -, -

Cette pensée et le désir aussi de rester a proximité

de ses amis, le déterminèrent à ne point déménager

encore. . . . ,

Peut-être changerais-je d'avis si 3e trouvais a

Glamart des leçon? qui m'y retinssent. Je n'en suis

pas là. ' . ,, . T ^

Le tramway ce te conduit-il pas a 1 église en une heure? Quoi' de plus commode? dit Bruzel. Tu dois des remerciements à M. Gilquin.

Comme ils les lui portaient, un soir : — Ehl bien, interrogea Savinien avec une discrétion conseillée par la présence du guide, fais-tu du

chemin?

Euh! Il ny a pas d'apparence qu'on me nomme professeur avant quelques mois, et, à ce moment-là même, tout restera en question si mes parents ne me viennent pas en aide. Les professeurs mariés n étant point logés à l'instilution, j'envisage nécessairement^ une installation au dehors. Suis-je en état d'en supporter les frais? Evidemment non, malgré les économies que je réalise sur un traitement dont le maximum n'excède pas six cents francs cette année, la dernière de mon stage d'aspirant. J'irai donc à Saint- Romain, aux vacances, et je sonderai ma famille.

Ces épreuves, quelque éloigné qu'en fût le terme, n'altéraient pas sa confiance ni sa philosophie. Son

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lyrisme même résistait à l'adversité, amendé, repenti, purgé par le discernement et la probité, des réminiscences, des contrefaçons et des rapines dont ses vers trop souvent se requinquaient.

Un jour que Sézanne lui demandait pour son Moniteur des Aveugles, qui paraissait depuis un an déjà, d'anciennes pièces fugitives propres à certifier l'habileté des aveugles aux travaux littéraires :

— Non! s'écria Bruzel, toutes ces compositions sont stupides et j'en déteste l'effronterie. Je suis en train de la racheter de mon mieux. Assez d'échos et de tricheries; assez d'emprunts aux clairvoyants ! Exprimer des idées personnelles dans une langue sincère où n'auront plus accès que des images fournies par les impressions des seuls sens dont le vicariat supplée pour nous la vue : voilà mon ambition. Je m'efforce de la soutenir dans un poème que j'intitule : V Education merveilleuse . Le plan s'en résume en deux mots. Des parents originaux, riches et d'esprit ouvert, expérimentent sur leur jeune fils aveugle une éducation des sens raffinée, transcendante. Les collèges qu'ils rêvent n'existant pas, ils se rabattent sur des leçons particulières, des cours spéciaux de sensations délicates et rares. Et tour à tour, ils conduisent l'enfant chez un horticulteur oii la flore des jardins foisonne et chez un marchand de primeurs pour qui nulle saveur exotique n'est secrète; ils mettent le tact en pension chez un couturier en renom, grand manieur d'étoffes, et donnent à l'ouïe, comme professeur chargé de la former, un maître de chapelle, organiste aussi, en souvenir de Montaigne que son père faisait éveiller au son des instruments.

« Enfin, achevait-il en souriant, j'ai ménagé la susceptibilité des partisans de l'enseignement laïque,'

306 LES EMMURÉS j

et pour eux je remplace les orgues et l'église par une ■ cristallerie où c'est, au moindre choc, dirait-on, un ; ébruitement de larmes... » - ;

Rue de Sèvres, dans la famille Gilquin, Dieule- î veult passa une heure exquise et amére. Bruzel et ]i Félicie n'échangeaient que d'insignifiantes paroles, ^ au fil de la causerie générale ; mais leur voix avait, « pour Savinien averti, telles inflexions rapides équi- .' valant à des clins d'yeux entre clairvoyants... Et il ';i essayait de surprendre ces signes d'intelligence, « malgré les déceptions que le jeu lui réservait. Car, 1 lorsqu'il attrapait, par-ci, par-là, quelque révélation ^ de tendresse, elle était pour lui fade et misérable, ^ comme les pelures d'un fruit que le voisin mange.

Madame Gilquin disparaissait-elle un instant, la jeune fille se levait aussitôt, censément pour rattacher au pied de la table le filet auquel besognait sans relâche son ami. Et présumant que leurs mains furtivement se fiançaient : il

— Ahl il est heureux, lui! pensait Dieuleveult en i comparant à ses menus suffrages auprès d'Annette, * i les revenants-bons que réalisait Bruzel dans l'inti- i mité de Félicie. ] ]

Gilquin, cependant, discourait. . i

— La lutte a été chaude, je ne vous le cache pas.^ j Deux clairvoyants briguaient l'emploi, multipliaient les auditions... Mais je me suis porté garant de votre supériorité sur eux.

— Peut-être imprudemment, observa baviuieu. Le vieil organiste se récria :

— Chaussez-vous bien ceci dans la tête : hormis se servir de ses yeux, il n'y a rien qu'un aveugle ne puisse faire aussi bien et mieux que les clairvoyants.

Dieuleveult i:e l'écoutait plus, prêtait l'oreille à

cette exclamation de madame Gilquin : « Ah! je vous y prends encore ! » laquelle exclamation, s'adressant à Bruzel, châtiait affectueusement l'habitude qu'il n'avait point perdue de piocher, à petits coups de son index fléchi, la fosse où le cadavre de l'œil était descendu.

Lourdelin écrivait maintenant toutes les semaines et donnait de la succession préludant au partage de la succession, des nouvelles rassurantes, quoiqu'il se gardât d'en tirer augure.

Les maisons s'étaient fort bien vendues, grâce à la rivalité de deux acquéreurs qui avaient animé les enchères.

« Cette compétition, expliquait le capitaine, n'était pas ignorée de ton beau-frère qui en escomptait l'effet. De là ses propositions et son empressement à te les faire accepter. Aussi ne dérage-t-il pas en ce moment. Mais je lui ai limé les crocs, rogné les ongles et fermé le bec. Comme il continuait de maboyeraux jambes et de répandre, pièces en mains, .-ui-disant, le bruit ridicule de certain projet de mariage, salissant d'un semblant d'intérêt personnel la fidélité de mes soins, je suis allé trouver le sire et lui ai glissé en douceur : « Bénissez-moi. Je ne me disculpe pas plus que je ne conteste l'authenticité du papier en question... Seulement... c'est maladroit à vous de le montrer ; il atteste votre disposition à alléger les enveloppes de leur contenu. Faut-il que tout le monde soit édifié là-dessus? » Cette allusion a suffi pour l'engager à ronger son frein. Il ne le ronge pas, il le dévore. N'a-t-il pas remis au notaire une note de frais où figure, parmi les dépenses que la maladie et le décès de ta mère ont occasionnées... le*

prix de ton voyage payé par Clotilde — avancé^ rec- 1 tifie Clech? Ce sont ses dernières cartouches ; je les ; lui laisse brûler. » '

Un soir de juin, au lieu de la lettre hebdomadaire ] qu'il se faisait lire par son guide, Dieuleveult reçut ^ de Lourdelin un court billet — en Braille. j

A quel propos?

Il le sut promptement. Trois lignes : « Mon cher * enfant, nous en avons fini. La part de succession qui ' te revient s'élève à la somme de trente-cinq mille \ francs. Je serai à Paris la semaine prochaine. » \

Savinien repassa plusieurs fois sur le chiffre ^ énoncé. Il n'en croyait pas ses doigts...

Autour de lui rôdait Jules, intrigué, fureteur, considérant cette correspondance mystérieuse, qui frustrait sa curiosité, de l'air qu'un voleur, incapable d'effraction, regarde une serrure de sùi-eté.

Dans la petite église de Clamart, ce dimanche de ; juillet, les Vêpres expiraient. I

A l'orgue, Savinien accompagnait les hymnes en s'efforçant de communiquer au distrait ténor, au j Frère et aux trois enfants qui les chantaient, un désir de perfection stimule par la présence d'Annette, , de sa mère et de Lourdelin, dans la nef.

Il eût préféré se f.iire entendre à la messe du ji prône, où plus grande latitude est laissée à l'orga niste. Mais l'heure trop matinale et l'éloignement de la paroisse avaient contrarié ce souhait, et c'était

charmant déjà qu'ils eussent déjeuné tous les quatre sous la tonnelle d'un restaurant, puis que le capitaine et la jeune fille, d'une piété tempérée, consentissent à se joindre aux fidèles.

Pour Savinien, l'enthousiasme profane où l'avait jeté cette visite s'épurait, se filtait à travers les antiennes et les psaumes.

Mais les harmonies sereines qu'il répandait sur l'assemblée ne s'inspiraient pas plus d'un zèle dévotieux que d'une fièvre de lélicités terrestres. Ces harmonies étaient simplement l'expression d'un bonheur infini, d'une sout^eraine quiétude, que ne parvenaient pas à troubler les dégoûtantes éclaboussures de voix masculines négligées. Une seule, puérile, rachetait par sa caresse inconsciente et neuve, l'incompréhension du texte sacré qu'elle estropiait avec assurance; et à celle-là, Dieuleveult confiait ses idéales évagations, comme on choisit pour voyager la voiture la mieux suspendue.

L'office terminé, après un silence d'une minute, monta du chœur l'exhortation brève et familière du vieux curé.

Il traitait du Péché, mais les premiers mots l'annoncèrent moins entraîné vers un thème de sermon prodigué entre tous, qu'impatient d'inscrire, en marge du sujet, une annotation personnelle fournie par la vie épisodique même de la paroisse.

« Je suivais, hier, commença-t-il, deux enfants du pays qui se promenaient avec leur mère. Notre nouvel organiste vint à passer, et tous les trois de regarder l'aveugle comme abandonné de Dieu et consumant en regrets une existence sevrée d'enchantements; tous les trois de réputer capitale et sans remède, la perte de celui de nos sens dont il convient

plutôt de rabaisser l'orgueil et de contester le secours, car sa malfaisauce est patente et son abolition ne peut que fermer au péché une des portes qui lui sont le plus volontiers ouvertes.

» C'est aussi une erreur de croire que la vue est indispensable à l'homme pour participer aux largesses de la nature qui l'environne et le presse. L'aveuglené lève en murmures, symphonies, haleines, fraîcheur et présages, la dîme des ruisseaux, des bois, des fleurs et des saisons. Comment aurait-il la nostalgie de spectacles dont il n'a point joui et que supplée, d'ailleurs, la filiation des correspondances? Faut-il nécessairement voir le ciel pour y penser et la chaleur du soleil n'en balance-t-elle pas l'éclat ignoré?

» Quant aux yeux que Dieu rappelle à soi après nous en avoir gratifiés, non seulement leur élimination n'est pas davantage déplorable, mais elle tourne en bénédiction pour quiconque a mûri cette parole d'un grand écrivain catholique : Les yeux sont, de » tous nos organes, le plus bête et le plus impur. »

» J'ajouterai : le plus vain, et par cela même le plus exposé à la colère divine, qui châtie en lui l'infatuation d'une suprématie léonine!

» Abondent-ils du moins en consolations, en cordiaux, ces plaisirs vantés de la vue ? Non, puisque de tous les désespérés se réfugiant dans la mort volontaire, les aveugles sont ceux que la justice d'En-Haut inculpe les derniers! Quel exemple démontrerait mieux l'inanité des privilèges dont le clairvoyant se targue, et qu'il en est de ses yeux assouvis comme de l'estomac du riche — qui a les plus mauvaises digestions !

)> Mais surtout impurs, trois fois impurs, m'appa-

raissent les yeux en vie, la foule des yeux! Ce sont les postillons du péché; ils le précèdent et lui assurent des relais sur les grand'roules de la tentation. Ils sont musards et licencieux, ils s'enivrent et mentent, et sous la visière de leurs cils, l'audace et la brutalité pactisent ! Tous les vices, ils les ont ; toutes les poussières, ils les ramassent, et quand ils vident l'étrier, c'est dans la boue. Leur empêchement à la méditation, les vieillards, les âmes pieuses et les intelligences d'élite le dénoncent implicitement en s'ombrageant des paupières, comme on bouche un soupirail par où pénètrent les bruits et les immondices du dehors. Ainsi faisaient, entre autres, Malebranche, mon maître Bourdaloue et le moraliste Joubert, qui, lui, allait plus loin et prétendait, au moyen de cette cécité artificielle, recouvrer des forces éteintes, en même temps qu'il acquérait plus de lucidité.

» Aussi m'étonné-je qu'un aveugle, discourant de ses compagnons d'épreuve, ait pu révoquer en doute leur ferveur à l'église, sous prétexte qu'ils sont moins que nous impressionnés par la pompe et la majesté des cérémonies. N'est-ce pas, au contraire, dans la rareté des distractions, dans l'abstinence des tableaux, que se retrempe et s'allège la Foi? N'est-ce pas précisément cette capacité incomparable d'abstraire son esprit et de s'isoler du monde extérieur, qui fait de l'aveugle le vase de prière par excellence et de la cécité l'aristocratie des disgrâces?

» Heureuses donc — et non à plaindre — les créatures à qui ce dommage physique facilite la circoncision du cœur ! L'Espérance descend en elles et s'y conserve fraîche, comme en un cellier profond et clos à miracle ! » '

Fêlée par l'âge et sifflant aux créneaux des gen- ] cives, la voix du prêtre arrivait néanmoins, distincte, ■ jusqu'à Savinien et s'emparait de lui. Au feu de ] cette éloquence parénétique, la température de son ^ âme s'élevait, distribuait partout son être une douce ' chaleur et de généreuses émulations. Les aspirations : dont le vieillard jugeait les aveugles susceptibles, i l'organiste s'y pliait à l'instant, se sentait meilleur, ■ concluait avec sincérité du général au particulier. ; Les éléments d'amour, de dévouement, épars en lui ■ et sans emploi, irradiaient d'un foyer unique de < résignation et de bonté. Il ne quitta pas son banc l quand le curé dit le chapelet, et s'associa des lèvres -j au bourdonnement des fidèles, à l'essaim d'Ave que ? faisait repartir, après chaque reprise, la récitation | solitaire, au chœur. Il redoutait le passage, sans i transition, de l'église et de sa sécurité, à la Place que I révolutionnaient le fracas et la puanteur d'une fête 'I patronale. '^ i

Légitime appréhension ! D'entre les baraques, des | poêles à frire eu batterie canonnaient l'odorat, tandis ( que la jeunesse rurale, constituée en fanfare, déchaî- i liait concurremment ses cuivres subversifs. La joie ] populaire flottait dans ce bouillon de culture. '

— Gagnons le bois, ah! le plus vite possible I ■ réclama Dieuleveult que Lourdelin guidait. '

Mais fendre la multitude stagnant devant la parade, I les tirs, les jeux forains, n'était point aisé aux deux j hommes que suivaient de près madame Leybre et sa ij fille. Et le gros des badauds enfin traversé, ils eurent j encore à subir, le long du chemin montant qui con- «i duit au bois, la turbulence des bandes parisiennes, l'essoufflement des familles, cantines ambulantes se relayant, et la cuisine des traiteurs, signalée à la

L'exclamation de Lourdelin, sur laquelle les deux hommes, remontés, se séparèrent : « Ah! ces trois jours pour réfléchir passeront vite; ce n'est pas, en somme, trop exiger » ; cette exclamation n'apprit rien au petit guide ; et tous ses stratagèmes, ensuite, ne désarmèrent pas une discrétion opiniâtre.

La chambre était maintenant trop grande pour eux, comme une chambre de malade. Vexé, Jules desserrait à peine les dents, en face de Savinien impénétrable, assis ou allongé sur son lit. Quand ils se parlaient, c'était d'une voix changée, fausse, mauvaise. Ordinairement, leurs courtes brouilles finissaient dehors, à la première sortie. Le conducteur expert arrivait toujours, par ses attentions ou ses négligences, à ressaisir le réfractaire. La rue était un domaine où le clairvoyant se revanchait. Mais si l'on demeurait enfermés, adieu la plus sûre occasion de victoire ! Et cette occasion, l'aveugle la refusait en s'acagnardant, en réduisant au strict nécessaire, des services qui eussent fatalement donné barre sur lui.

L'après-midi du troisième jour, il courut à la porte et l'ouvrit, avant que Jules eût reconnu dans l'escalier le pas du visiteur.

— Eh bien?

A cette ardente question, Lourdelin ne répondit pas d'abord, exagérant son oppression. Puis, incapable de faire durer le jeu, il attira contre soi l'impatient, le calma.

— La... la... tu es agréé... Habille-toi, nous dînons rue Méchain.

Quand Savinien rentra, la langue déliée par la joie :

— J'épouse mademoiselle Annette ! s'écria-t-il. Tu l'avais deviné?

— Parbleu! fit laconiquement l'enfant.

Dieuleveult crut qu'il boudait encore et se dit: «Je

vais donc être débarrassé de cette engeance ! »

Mais cinq minutes après, les petites mains fidèles, sans rancune, ramenaient sur lui les couvertures, avec même un excès de précautions, l'envie de laisser un favorable souvenir, et la voix de Jules prophétisait, en guise de bonsoir :

— Peut-être bien, allez, que vous me regretterez!

La démarche de Lourdelin réjouit sa sœur, mais pour des raisons dont la plupart des mères ne se fussent point embarrassées.

Ce mariage apparaissait sur sa route comme le relais rendu nécessaire par les fatigues du voyage et le but sans cesse renouvelé. C'était un moyen plutôt qu'une fin ; le véritable établissement d'Annette demeurait soumis à la réalisation d'un rêve élevé, par quinze ans Je piété ultra-conjugale, à la hauteur |i d'une tradition que la sagesse conseillait de transmettre, à tout événement. Madame Leybre n'eut rien de plus pressé.

■ — Je vieillis, dit-elle à Savinien ; vous reprendrez le projet qui a rempli ma vie. L'emploi que la petite espère, c'est sa dot. Si toutes les jeunes filles en apportaient une pareille, on ne verrait pas tant dej femmes à la charge de leur mari. J'ai semé; plusj tard, mes enfants, vous récolterez. Votre intérêt lei voudra, d'ailleurs. Vos ressources, sullisantes- pour

permettre l'attente, ne vous autorisent pas, néanmoins, à dédaigner l'augmentation de bien-être résultant, dans un ménage, de l'aide mutuelle que se prêtent les époux.

Elle semblait ravie que la situation même de son gendre cautionnât des promesses facilement obtenues. Aussi lui prodigua-t-elle la reconnaissance anticipée due au collaborateur éventuellement destiné à achever l'œuvre entreprise.

Annette, elle, accueillit la demande du jeune homme avec étonnement d'abord. Rien, dans son attitude, ne l'avait avertie qu'il l'aimait. La cécité légitimait sa gaucherie auprès d'elle. Car l'observation de La Rochefoucauld : « Il n'y a point de déguisement capable de cacher l'amour oîi il est », ne saurait s'appliquer aux aveugles, préservés des trahisons de ces serviteurs bavards : les yeux. , Quatre ans plus tôt, dans l'ivresse du succès qui couronnait ses examens brillamment subis, Tidée que Savinien la recherchait l'eût sans doute beaucoup amusée. Elle s'y arrête maintenant avec la résolution du désespoir. Ce n'est plus à son âge qu'on se montre exigeante. Le nombre des sentiers frayés diminue à mesure qu'elle s'enfonce dans la vie. Sa mère est trop retirée pour que l'occasion perdue se retrouve aisément. Presque toutes ses amies de pension sont pourvues. Seule, elle n'a pas de position, aveu terrible dans une classe qui fait de l'afTirmation contraire son mot de passe et de ralliement!

Et si sa mère mourait, que devenir? Guettée par la misère ou Tinconduite, elle envisage la dernière de ces extrémités avec une appréhension fondée sur sa complexion délicate plus encore que sur la morale^,. Car jusqu'ici, quasiment livrée à soi-même, elle a été

défendue contre les tentations et les faux pas, autant ; par son tempérament que par son orgueil. Elle con- | çoit de l'homme, en général, une opinion arbitraire '• qui l'empêche de condescendre à ses fantaisies. Elle \ se garde d'une faiblesse qui lui donnerait un maître i et exposerait sa santé aux redoutables suites d'une ; faute. En cela, elle est bien la fille de ce père qui j n'allait point boire avec les ouvriers, le maintien de ■ son autorité sur eux — et aussi le délabrement de son estomac — condamnant cette imprudence. '

Les consolations de l'étude? Mensonge... Outre j qu'elle s'en est découragée comme l'écolier à qui la* récompense de son travail échappe, elle a une connaissance supeificielle de tout, qui la détourne de rien approfondir. Elle se sent malade et lasse, rend le surmenage responsable de sa pauvreté de sang, du teint fané, des épaules chétives que réfléchit l'ar-ji moire à glace. Il y a des jours où l'on dirait que sa '■ science lui est tombée de la tête sur la poitrine, telles | ces archives entassées dans les combles et dont le | poids finit par écraser les étages inférieurs. i

Physiquement, le mari ne lui déplaît pas, voilà i tout. Elle a toutefois besoin de s'exalter, et les insti- '■ gâtions que lui refuse son cœur, elle les cherche I dans sou esprit rompu aux sophismes d'amour- | propre. |

Elle pense aux personnes que surprendra la nou ij velle de son mariage: amies, directrices d'institu- ^ tions, etc.. C'est à leurs yeux surtout qu'il faut ne J point déroger. Elle se voit recevant les compliments,^ à la sacristie, et s'infatue de l'intérêt que l'assistance "i lui transfère. Le refrain de sa mère : a ... si sé-»î rieusel... >> vole de bouche en bouche. Et sa conte-Ci nance s'efforce d'exprimer 1q dévouement et l'abné-j

gation qui rehaussent son choix. Elle a lieu d'être satisfaite. Tout concourt à le distinguer : la petite fortune de Savinien, sa profession — et jusqu'à son infirmité... Le curé de Clamart ne l'a-t-il pas appelée : l'aristocratie des disgrâces? C'est vrai. Cette définition, un bancal ni un sourd ne la mériteraient. La cécité n'est jamais ridicule. On ne supporterait pas un aveugle comique, au théâtre ; tandis que le sourd y fait rire communément.

Et flatteur, le triomphe d'Annette est durable aussi. Il est certain qu'elle gouvernera sans difficulté ce garçon si doux, tendre et discipliné par l'accoutumance aux tutelles.

Admis à faire sa cour, Savinien vint tous les soirs, vers neuf heures.

— Jules va débarrasser la table avec moi, disait complaisamment madame Leybre, tandis que les jeunes gens se confinaient dans le petit salon, contre le vieux piano recueilli. Mais il arrivait souvent que leUrs premières chuchoteries vacillaient sous l'orage de la Danse des fées, déchaîné par Guillout. Ou bien la femme de ce voisin gênant chantonnait un air, toujours le même : Que les beaux jours — sont courts! pour endormir son enfant. Les pieds d'une chaise, soulevés par le bercement, frappaient le plafond en cadence. C'étaient, pour le fiancé, d'insupportables moments. Enfin, tout bruit cessant, il pouvait s'épancher, paraphraser d'abondance le joli vers du poète : '

Sans t 'avoir vu des yeux, je te cherchais du cœur.

Il citait de mémoire des conversations envolées, mettait des dates sur des rencontres entre toutes*^

bénies, restaurait des épisodes : une matinée dans le pensionnat de l'avenue d'Orléans, le dialogue des lilas du jardin et de l'essence adoptée, les leçons d'écriture Braille sous la lampe... Il se rappelait l'endroit de la dictée où leurs mains, leurs genoux distraits, par hasard, s'étaient frôlés. Pour préciser ou compléter une indication, situer une scène dans un décor équivalent à celui que les clairvoyants évoquent, il procédait par emprunts à la voix, si sujette à varier. Elle lui servait à se repérer. Il la qualifiait pimpante ou couverte, comme il eût dit : vous portiez une robe claire, ou : ce fut une journée gâtée.

— Alors, vrai, vous trouvez tant de choses que cela dans ma voix?

11 répondait :

— C'est un baromètre du corps et de l'esprit, que je consulte en entrant et qui rarement me trompe. Tout agit sur elle, non seulement les années, la santé, 1 les chagrins, les inquiétudes, mais le temps même i qu'il fait, l'air humide ou sec... Vous ririez si j'avan- i çais que votre voix n'est pas, dans l'obscurité, ce i qu'elle est aux lumières. C'est pourtant exact, à telles j enseignes que certains d'entre nous n'ont qu'à vous i écouter pour surprendre ces alternatives d'éclairage j et d'ombre. Ce sont des frissons, des ondulations, 1 des plis de rose, des nuances que vous ne saisissez ;, pas et que la voix est impuissante à feindre. Aussi, ', déguisez-la, elle aura toujours pour moi son âge et tl son identité. N'est-ce point une constatation con- jj forme à nos remarques, les soirs que nous allons au théâtre ensemble? Des actrices sur le retour, habiles à se maquiller, parviennent encore à vous donner l'illusion de la jeunesse ; mais la voix, on ne la farde

pas, et j'en note les fêlures, les rides, les pattes d'oie... Je vous ai dit combien mon oreille est blessée par une Jeanne d'Arc de quarante-cinq ans et une Agnès ou un Chérubin qui ont des fils majeurs. C'est même un des motifs pour lesquels l'opéra m'est si pénible. La voix des chanteuses vieillit d'une génération les héroïnes qu'elles représentent. Ce ne sont pas Marguerite ni Juliette que j'entends — mais leurs mères! Dès lors notre agacement tourne en révolte ; nous sommes offusqués par l'anachronisme des sentiments printaniers dans une bouche d'octobre. Votre ouïe admet cela, tant elle est asservie au phénix de vos sens, et vous applaudissez de confiance des voix d'or dont le Temps, ce faux-monnayeur, a lentement perverti le titre.

— En sorte que si ma voix s'altère...

— Elle peut défaillir et rester charmante. Je sais des voix de vieillards, frustes, usées et tout de même exquises. La vie a coulé sur elles comme un fleuve sur les cailloux — pour les polir. Mais supposons que la vôtre dépérisse : j'en aimerai le souvenir. N'y suis-je point habitué? Grâce à la faculté que j'ai de réveiller les échos, jamais votre absence ne fut complète ici. J'y étais comme enveloppé de sourdines, et, si je m'asseyais au piano, vous vous manifestiez derrière moi.

Savinien semblait prendre à témoin l'instrument contre lequel il s'accotait. Et celui-ci, par instants, lorsque le jeune homme élevait un peu le ton, opinait faiblement. Des cordes soupiraient ; l'âme du vieux meuble refrogné exhalait son suffrage, docile à Dieuleveult maintenant qu'il était de la maison.

Il y avait cependant des aveux que n'osait l'amant : ses battues dans la chambre, l'indiscrétion de ses

mains, de sa bouche. Mais il confessait la déclaration écrite et non remise, le soir qu'il avait connu l'état désespéré de sa mère.

— J'aurais dû m'en douter. Au sable fin de votre voix se mêlaient comçae de petits graviers.

Annette l'écoutait, sensible à l'hommage, à cette adulation murmurante, inédite. Mais le plaisir qu'elle éprouvait n'excédait pas celui d'une caresse légère, à. fleur de peau. Peut-être un homme de trente ans, grand, robuste, savant approcheur, eùt-il réussi à émouvoir sa chair indilTérente. Tandis qu'elle ne regardait point Savinien sans s'amuser de son inexpérience, de sa timidité. Il aurait vingt-cinq ans bientôt et il en paraissait toujours vingt, fluet, le duvet aux joues et la moustache collégienne. Il prédisposait à le traiter moins en mari qu'en adolescent émancipé. Elle n'y manquait pas, se faisait maternelle, tutélaire, bravait ces yeux où la femme lit ordinairement le désir qu'on a d'elle et se trouble. Les ailes mobiles du nez palpitaient bien dans la face tranquille, mais sans verve, à peine un balbutiement.

— A quoi pensez-vous? demanda, une fois, Savinien, pendant qu'elle l'examinait ainsi, en silence.

Elle mentit, — prompte à l'échappatoire :

— Je pense à votre déception si vous recouvriez la vue, comme le fiancé de votre histoire.

— C'est une hypothèse bien gratuite.

— N'importe.

D'humeur à coqueter, elle ajouta : — Je dois, en prévision d'une cure miraculeuse, vous prévenir que je ne suis point belle. Mon signalement, tenez : visage étroit et long, menton dur, nez mince dont la régularité est contrariée par un petit renflement,

cran d'arrêt commode pour les lunettes... quand j'en porterai ; des yeux gris tantôt, bleus tantôt ; un Iront assez haut pour que je m'ingénie, par des artifices de coiffure, à le diminuer. La bouche... ah! ce ne serait rien d'avoir la lèvre supérieure un peu arquée, si je ne pouvais parler et sourire sans découvrir — signe particulier — une surdent.

— Je la connaissais, fil-il, les bras à la taille d'Annelte.

— Comment?

- Vous avez fort intrigué mon premier guide, qui ne comprenait pas qu'on eût, disait-il, une dent de trop.

Cette boutade les égaya une minute, que mirent à profit les doigts de Savinien pour grimper jusqu'à la nuque de la jeune fille et s'y jouer parmi des mèches dissipées.

— Vos cheveux?

— Ah! oui, j'oubliais. .. maman les admire; moi, je les trouve d'un blond fade, sans chaleur...

— Vous vous enlaidissez parce que vous êtes à l'abri d'une contre-expertise. En effet, je n'aurais pas l'inconvenance d'imiter cette aveugle, dont Dufau a publié les Souvenirs certainement apocryphes. Imaginez-vous qu'elle promène les mains sur la figure de son fiancé, pour en apprendre les traits... Et comme aucun autre moyen de contrôle n'est à ma disposition...

Il baissa la voix :

— Aucun autre moyen permis, du moins...

— Permis? Que voulez- vous dire?

Payant d'audace, il se lança dans l'anecdote d'un chef d'institution privé de la vue, lequel avait coutume, lorsque l'oblitération des caractères empê-

chait le doigt d'en percevoir la forme, de les déchiffrer avec ses lèvres.

— Ainsi faisait, d'ailleurs, pour lire l'Evangile selon saint Marc, imprimé en relief à notre usage, une jeune fille qui s'était écorché le bout des doigts.

Mais il avait sciemment dénaturé la citation, car c'est pour montrer à quel degré, chez certains aveugles, est développée la sensibilité tactile de la langue, que Guadet, dans son journal, rapporte ces exemples.

L'ambition de l'amant, toutefois, perçait assez dans sa version, pour qu'il n'y eût plus, après ce préambule, qu'à venir au fait. Annette l'attendait là, curieuse de voir si sa soudaine hardiesse l'y conduirait. Elle fut, à l'instant, fixée. Savinien amenant à soi la tète convoitée, l'attaqua, descendit du front, que ses lèvres mesurèrent, aux paupières d'une douceur de pétales, puis au contour du visage qu'elles suivirent, avec la délicatesse d'un pinceau, jusqu'au menton.

— Eh bien! suis-je ressemblante 'i* demanda Annette, qui se prêtait au jeu, en somme anodin.

— Je vais vous le dire... fit-il.

Inopinément, sa bouche aguerrie obligea celle de l'imprudente à s'entrouvrir, comme un fruit se fend, et dans l'écartement, son baiser se glissa, parcourut l'infranchissable et double rangée de petites touches serrées qu'accidentait, en haut et à gauche, un dièze unique : la surdent. Il voulait s'y attarder, savoir bien son clavier... mais elle se déroba, tandis que le piano contigu, répercutant le dernier accord, gémissait dans ses profondeurs.

Le temps de leurs fiançailles fut avare de licences pareilles.

Le plus souvent, les allées et venues de madame

Leybre et surtout de Jules, dont le manège n'était pas exempt de malice, réduisaient Savinien au langage innocent des mains. Il emprisonnait dans les siennes celles d'Annette, en pétrissait la paume, en comptait et recomptait les doigts, longs, fuselés et secs. Aucune tentative de parodies équivoques ne dépravait ce contact d'épidermes. Au contraire, telle était quelquefois la pente de son esprit, qu'il érigeait en chose anonyme, collective, ce limon passionné.

« Quelle éloquence et quelle variété dans les mains ! pensait-il. Je doute que les visages soient, pour les clairvoyants, plus abondants en contrastes. N'ont-elles pas une physionomie, des mœurs — et deux faces, comme pour mieux mentir? Leur conformation, leur étoffe, leur température, leurs tics, leur façon de se donner : état signalétique. Ce sont aussi des plantes actives, on peut les classifier, les diviser en ordres, genres, espèces... Ah! cette humanité en miniature, ces marionnettes de génie, ce peuple industrieux et nain ! »

Annette le tirait de sa méditation : Jules repassait devant eux pour la dixième fois.

— Si j'étais dans les bonnes grâces de votre premier guide, il n'en va pas de même avec celui-là. Demandons-lui donc s'il consentirait à vous servir de guide lorsque nous serons mariés.

Ils appelèrent l'enfant et lui posèrent la question. Celui-ci avait dû déjà s'interroger, car, sans hésitation, il répondit :

— Je regrette... mais je vois bien que nous ne sympathisons pas, mademoiselle et moi. Au bout de huit jours, l'un de nous deux serait de trop dans la maison. J'ai promis à M. Savinien de rester auprès de

lui jusqu'à son mariage ; je tiendrai parole. Mais tout ce que je pourrai faire ensuite, ce sera de m'enquérir d'un remplaçant dont je sois suffisamment sur, pour le recommander à M. Savinien.

Il débita cela avec tant d'aplomb, une si comique importance, que les jeunes gens en furent soulevés de gaieté.

Jules, alors, froissé, rejoignit dans la cuisine madame Leybre et lui confia ses projets d'avenir. Ils s'entendaient à merveille. « Voilà une personne qui me comprend », disait-il d'elle. « Voilà un petit bonhomme sérieux », disait-elle de lui.

Un dimanche, ils allèrent à Clamart visiter des logements.

Ils ne cherchèrent pas longtemps. Une maison les attira par sa façade festonnée de glycine et de clématites, au milieu desquelles ils n'aperçurent pas immédiatement l'écriteau. Une vieille femme, la propriétaire, se réservait le rez-de-chaussée ; ilslouèrent sur l'heure le premier étage — qui était aussi le dernier.

— Un vrai nid d'amoureux ! déclara madame Leybre.

Il avait encore l'appréciable avantage d'être bâti en face de l'église, à l'entrée de la rue de la Fontaine, une ruelle plutôt, paisible et déserte, que Savinien pourrait traverser seul pour vaquer à son emploi.

Tout de suite, madame Leybre, à qui son futur gendre donna carte blanche, s'occupait à meubler les trois pièces et la cuisine dont se composait le logement. Elle en sortait chaque fois lasse et triste, d'une tristesse sur les causes de laquelle il était difficile de se méprendre.

— Elle va bien s'ennuyer lorsque vous ne serez plus là, dit Savinien. Il faudrait qu'elle vînt habiter auprès de nous — avec nous... Les exigences d'un magasin ne sont plus de son âge... et les agréments de la rue Méchain ne la consoleront pas de votre départ.

— Elle déclinerait notre offre, j'en suis sûre, observa Annette. Elle aurait peur d'être pour nous une gène et une charge. Un moment, j'avais espéré que, son frère ne retournant pas à Saint-Brieuc, ils vivraient ensemble. La simplicité de leurs goûts rendait possible cet arrangement. Mon oncle l'a entravé en quittant Paris.

— Oh I sa détermination est révocable ; il n'aura pas toujours les mêmes raisons de s'y tenir.

Savinien se remémorait les allégués de Lourdelin. « Plus que jamais, ma place est là-bas. Je veux faire tête à la médisance. Présent, je mate les Olech. Mon éloignement aurait l'air d'une fuite. Je ne reviendrai donc à Paris qu'en septembre, à l'époque de votre mariage et après Tavoir annoncé moi-même à tout le monde. »

— Voilà des scrupules qui ne sont pas éternels, se disait Savinien.

Annette et lui n'en reparlèrent plus. Mais il y songeait cependant et le témoigna, un soir du mois d'août.

— Savez- vous qu'il y a, à Paris, une Société des ateliers d'aveugles ?

— Non, firent les deux femmes.

— Fondée en 188?, elle a donc maintenant deux ans et demi d'existence et tend à réaliser l'Ecole professionnelle que tous nos vœux appelaient, la substitution du relèvement moral par le travail, à l'encou-

ragement au vice par l'aumône. Jusqu'ici, on n'a guère eu souci, en France, que des jeunes aveugles, pour les instruire, et des vieillards, pour les hospitaliser ; les uns et les autres, d'ailleurs, en nombre relativement restreint. On ne s'inquiétait pas du tout des aveugles valides, dans la force de l'âge, des malheureux qu'un accident, une maladie, condamnent à la mendicité, du jour qu'ils ne peuvent plus exercer le métier qui les nourrissait. C'est pour remédier à cet oubli qu'a été institué un atelier où des contremaîtres enseignent le rempaillage et le cannage des sièges, la vannerie et la brosserie, aux aveugles de bonne volonté. Ce n'est ni un asile, ni un hospice, mais un endroit de passage, fermé à l'ouvrier lorsqu'il n'a plus rien à y apprendre. On lui a mis le pied à l'étrier. La Société a débuté modestement, rue Basfroi ; mais, depuis le mois de janvier, ses ateliers sont transférés à Montrouge, rue Jacquier, dans une maison qu'a fait construire exprès une généreuse donatrice, madame Charles Heine.

— Ah ! c'est bien, cela ! interrompit madame Leybre.

— L'œuvre commence à être connue. Elle rendra de grands services lorsque l'écoulement des produits sera assuré. Grâce à des subventions temporaires des conseils généraux, aux bourses de séjour des municipalités, aux sacrifices des familles ou à la libéralité de quelques bienfaiteurs anonymes, la subsistance est garantie à la plupart des ouvriers pendant les douze à quinze mois que dure leur apprentissage Mais si l'école est gratuite, je le répète, ce n'est pas un asile, et les aveugles fraîchement débarqués, ^ntre autres, sont livrés à l'exploiteur. Celte situation, a frappé les dames patrouuesses de l'œuvre. EUes^

sentent la nécessité d'une pension qui fournirait, à des prix raisonnables, le vivre et le coucher à ceux de ces infortunés que menace la promiscuité de l'hôtel borgne st des gargotes. Bref, elles seraient disposées à aider de leurs deniers à la création, dans les environs de l'atelier, du refuge souhaité. Elles en paieraient le loyer et la mise en état. Une dizaine de lits suffiraient d'abord, car r.école ne peut, hélas ! recevoir plus de vingt-cinq à trente aveugles, dont le tiers à peine est défrayé.

— L'intention est excellente, dit Annette, qui ne voyait pas où il en voulait venir.

— Naturellement, reprit Savinien, ce plan n'est praticable qu'avec le concours d'une personne sûre par qui la pension serait dirigée. Alors... j'ai pensé...

— Vous avez pensé ?

— Que madame Leybre remplirait parfaitement ces fonctions, secondée par une bonne pour la cuisine et les gros ouvrages. Tranquille et chez soi, elle ne serait plus dans une dépendance chaque jour plus lourde.

— Mais oui... c'est une idée... Qu'en dis-tu, maman?

— Sans doute... mais ces dames ne me connaissent ni d'Eve ni d'Adam; je ne suppose pas qu'elles acceptent comme cela quelqu'un...

— Là n'est pas l'embarras. Un de mes amis, Sézanne, en relations avec le Comité de patronage, ainsi, d'ailleurs, qu'avec toutes les Sociétés pour l'amélioration du sort des aveugles, vous épaulera, j'en réponds. Mais savez-vous ce qui vaudrait encore mieux?

— Non. '■

— Ce serait que Lourdelin consentit à venir de-

meurer avec vous. La présence d'un capitaine retraité, outre qu'elle en imposerait à vos locataires, gagnerait infailliblement les bienfaitrices. M'autorisez-vous à manœuvrer pour le fléchir r*

— A votre gré, mes enfants, dit madame Leybre.

En même temps qu'il écrivait à son ami et posait les jalons de l'affaire, Savinien, sur les conseils de Lourdelin, invita les Clech à assister à son mariage. Il attendait un relus, qu'à la vérité il essuya de Clotilde, mais en termes affectueux qui le surprirent. Tout semblait oublié. Elle le félicitait de son choix, de son empressement à s'établir, à affermir sa vie. « Malheureusement, la maison nous absorbe ; les temps sont critiques, nous astreignent à des privations... Ne comptez donc pas sur nous. Ce sacrifice, toutefois, nous serait plus léger, si vous pouviez, ta femme et toi, venir passer quelques jours à Saint- Brieuc... »

Il apporta la lettre rue Méchain.

— Allez-y, fut d'avis madame Leybre ; ne perdez pas cette occasion « d'être bien en famille. »

— C'est fâcheux tout de même, dit Savinien, car j'espérais que Clech et Sézanne seraient mes témoins. Bruzel est en Normandie, chez ses parents ; il n'aura pas trop de toutes ses vacances pour les convertir à ! sa cause.

— Quelle cause?

Sans se faire prier davantage, Dieuleveult raconta les amours muettes de Félicie Gilquin et du jeune professeur. S'il n'obtenait pas de sa famille le secours matériel faute duquel se déclarer officiellement lui semblait téméraire, il devrait se résigner à un nouveau bail de patience.

— Le meilleur de leur existence peut-être ; je ne la vois pas rose, plus tard, avec les ressources que vous dites qu'ils auront.

Cette remarque d'Annette n'arrêta pas Savinien, qui poursuivit :

— Je crain? bien, hélas! qu'il n'échoue. Ses parents sont des paysans rapaces qui estiment avoir assez fait pour leur fils en l'envoyant, sans bourse délier, à l'Institution. Pauvre garçon !

A la fin du mois d'août, Bruzel rentra à Paris. Les prévisions de Dieuleveult se vérifiaient : père et mère n'avaient pas lâché un centime. Quinze cents francs pour se mettre en ménage ! Le gars se moquait d'eux. Et l'engagement même qu'il prenait de leur rembourser la somme petit à petit, capital et intérêts, ne les persuadait pas.

— Il était si triste, dit Savinien à Annette, que je n'ai pas ose l'inviter. J'avais plutôt envie de les lui prêter, ces quinze cents francs.

— Eh bien, fit-elle, qui vous a retenu"?

— Mais... l'hésitation à disposer, sans votre approbation, de ce qui, maintenant, est à vous comme à moi.

— Vous avez eu tort. Vous me jugez mal si vous me croyez incapable d'un mouvement généreux.

— Oh ! chère !... chère!... s'écria-t-il. Bruzel vous remerciera lui-même. Moi, ce ne sont pas des paroles que j'ai aux lèvres, c'est mon cœur.

Et il le répandait, pour gage de sincérité, sur les mains qu'elle abandonnait.

Encore un effort et leurs âmes grandies allaient atteindre à la communion... Mais, au-dessus d'eux :

Que les beaux jours sont courts ! serina le refrain de la voisine, ponctué par les pieds de chaise...

Alors, ils levèrent ensemble vers le plafond : des figures tout à coup contractées, lui par le Doute, elle par la Certitude.

Lourdelin arriva l'avant-veille de la cérémonie, porteur de bonnes nouvelles.

— Quelle visite ai-je reçue, hier? demanda-t-il à Savinien; devine? Celle de Clotilde! « Embrassez mon frère pour nous, m'a-t-elle dit, embrassez aussi sa femme, et rappelez-leur, s'ils peuvent s'absenter, que notre maison leur est ouverte. »

L'autre saisit la balle au bond.

— Bravo ! Vous les avez mis à la raison I Vous voilà libre... Tant mieux, car nous avons besoin de vous ici.

Le bonhomme se défendait; il fallutl'entreprendre, l'instruire à fond des vues qu'on avait sur lui.

— Mon Dieu ! fit-il à la fin, ébranlé, j'étudierai la question, et si vraiment mon concours est utile, indispensable... eh bien 1 je ne dis pas non.

Le mariage fut célébré en TEglise Saint-Jacques du Haut-Pas, un jeudi de septembre. Gilquin, par faveur spéciale, touchait l'orgue.

Après la messe, cinq voitures emmenèrent à Clamart les parents et quelques amis intimes des deux familles, auxquels un déjeuner dînatoire fut servi dans un Salon pour Noces, place de la Mairie, non loin de l'habitation des jeunes époux.

Le repas fut très gai, et les derniers à s'échauffer n'étaient point d'anciens condisciples de Dieuleveult. Bruzel, entre tous épanoui, pilail, d'un doigt joyeux»

dans le mortier de ses orbites, des pâtes. Madame Gilquin le tançait affectueusement. Sézanne et Lourdelin causaient.

Annette, après déjeuner, prit à part Félicie :

— C'est maintenant votre tour. Voyons, quoi de nouveau?

— Rien, répondit celle-ci ; M. Bruzel ne doit s'ouvrir de notre secret à mes parents que la semaine prochaine. 11 est convenu que nous leur laisserons ignorer votre intervention. Papa est si fier, si susceptible... Mais nous en serons tenus à plus de reconnaissance envers vous ; nous sommes deux qui vous aimons déjà comme quatre.

On se sépara. Les aveugles organisaient une sauterie pendant laquelle, vers neuf heures, les mariés s'échappèrent, accompagnés par madame Leybre.

Une demi-heure après, comme elle allait rejoindre son frère qui l'attendait au restaurant :

— Je l'avais chargé d'une commission pour vous, dit Savinien à sa belle-mère en la reconduisant, mais vieux vaut que je la fasse moi-même. Nous partons demain pour Saint-Brieuc ; nous serons de retour dans une dizaine de jours. J'ai abouché mon oncle avec Sézanne, qui le présentera aux dames patronnesses. Bref, j'espère que bientôt il ne parlera plus de nous quitter et que nous serons réunis pour toujours.

Savinien, lorsqu'il fut entré dans la chambre nuptiale, se dirigea vers le lit. Annette y était repliée, la couverture au menton, en observation.

Elle le vit s'approcher, allonger le bras, le couler entre la nuque et l'oreiller, puis pencher sur elle u\i visage qui lui parut extraordinaire, fantastique...

Seule avec ces yeux, des aiguilles ajEfolées de boussoles, seule avec cette tête qui se balançait au-dessus d'elle et dont l'ombre dansait au mur, la vierge éprouva l'angoisse, le vertige de l'aéronaute en détresse, dans les nuages et l'ouragan...

Quand elle sortit de son désordre, Savinien la serrait contre soi et, les mains occupées, cherchait ses lèvres... Il les trouva, y appuya les siennes et s'abîma dans l'imitation, cette fois servile, du chef d'institution et de la jeune fille aux doigts empêchés de lire-

Il en fut de leur voyage de noces comme de ces vêtements clairs qu'on étrenne sous les ondées. Maintes contrariétés le gâtèrent.

Ils commirent premièrement l'imprudence de descendre chez les Clech, et, sans retard, ceux-ci s'appliquèrent à la leur faire regretter, si bien que Savinien se demanda s'il n'était pas tombé dans un piège tendu par ressentiment.

Les deux belles-sœurs se dévisagèrent et furent ennemies aussitôt, Clotilde, sachant quelles avaient été les visées professionnelles d'Annelte, ne tarissait pas d'allusions désobligeantes, renchérissait sur les mérites de la femme d'intérieur, toute et exclusivement à son ménage,

— Chaque jour, disait-elle, je me félicite de n'être pas restée au couvent de Montbareil pour y terminer mes études. A quoi bon ? Notre rôle dans la vie, loin de comporter un tel luxe de science, le condamnerait plutôt, n'est-ce pas, Henri?

Et, par exception, elle se réservait les corvées, la-

vait les planchers, traquait, à genoux, la poussière, exagérait ses devoirs. Accablée ensuite de cuisine et ide factures, elle prétendait n'avoir pas une minute à perdre.

— Ah ! ça, est-ce pour nous qu'elle dit tout cela, ta sœur ? interrogeait Annette, le soir, lorsqu'elle était seule avec son mari.

Un matin que la bonne montait de l'eau dans la chambre de « la Parisienne », Clotilde cria dans l'escalier : « Encore! Qu'est-ce qu'elle en fait? » Et elle déclara, au dîner, qu'il fallait qu'une femme eût bien peu le souci de sa réputation pour garnir ses chemises de dentelles.

Elle en avait aperçu au linge de nuit d' Annette.

Impertinemment, du tac au tac, celle-ci riposta que, pour la propreté des dessous et les soins hygiéniques, la province en était au siècle dernier, aux mœurs des grandes dames d'alors.

— Mes notions d'histoire ne vont pas jusque-là, reprit Clotilde, adroite à la parade.

— J'espère bien que nous ne moisirons pas ici. C'était le souhait de sa femme; Savinien s'y rallia.

Le désir qu'elle avait de voir les petites plages de la baie de Saint-Brieuc fournit un prétexte à leur départ.

— Vous êtes libres, dit Clotilde, sans les retenir. Vous auriez bien tort de ne pas profiler du bon temps ; les mauvais jours arrivent assez vite.

Elle attendit qu'ils eussent tourné les talons et ajouta, pour Henri :

— Du train qu'ils marchent, ils auront bientôt mangé leurs quatre sous.

Savinien, cependant, ne voulut pas quitter sa ville natale avant d'avoir, avec Annette, visité la maison de la rue des Pavés-Neufs. ,

A madame Dieuleveult avait succédé un marchand d'articles de Roubaix, précédemment établi rue des Toiles, et qui s'était hâté défaire badigeonner au lait de chaux les pans de bois apparents.

— C'est donc pour cela que la maison n'a plus le même goût, dit Savinien quand Annette lui eut révélé le dommage.

Dès le seuil, il se sentait dépaysé. La porte, à présent, était gardée par deux mannequins d'enfants, l'un décapité ; et d'autres, par rang de taille, étrangers, idiots, essayaient des vêtements dans la boutique.

Le patron, qui connaissait le fils Dieuleveult, lui permit de parcourir les chambres du premier étage. La révolution prévue était accomplie. Les brèches réparées, les cloisons abattues ou repeintes, des*meubles nouveaux, tout modifiait le son aux oreilles de l'aveugle ; phénomène analogue à celui de l'articulation chez une personne édentée à qui l'on pose un râtelier.

De ce faux air de jeunesse, Savinien n'était point dupe.

— Là, je couchais, enfant... Là, j'ai passé de longues heures sous l'horloge à poids... A la place de ce lit d'acajou, se dressait le lit en tombeau où papa est mort...

Il se fit conscience de traverser, sans explications, le réduit autrefois habituel aux servantes. Mais sa main pendante, à la dérobée, chercha l'enduit qu'avaient laissé leurs têtes sur le bois. Du papier le recouvrait. A coups de marteau, de pinceau, de ràcloir,

LES EMMURÉS ii4T

partout l'envahisseur avait tué les souvenirs. Savinien se retira, le cœur courbatu.

Le lendemain, ils partirent pour Erquy. Les hôtels y étaient encombrés ; la diligence ramena le couple au Val-André où il s'arrêta.

Après les promenades du malin et de l'après-midi, le mari, envieux d'intimité, eût voulu qu'on les servît dans leur chambre. Annette s'y refusa, insista, au contraire, pour s'asseoir à la table d'hôte.

Depuis qu'ils voyageaient, les marques d'étonnement, d'intérêt, qu'on ne leur marchandait pas, la chatouillaient, lui étaient une caresse morale, infiniment douce. Autour d'eux, les gens chuchotaient, se poussaient le coude, se montraient cette jeune femme guidant un aveugle... Et un peu de cabotinage s'insinuait dans les attentions qu'elle avait pour lui. Ses gestes appelaient l'attention sur son alliance, par appréhension qu'on ne le prit pour son frère; elle ne pouvait qu'y perdre du prestige.

S'enfermer, à l'écart, lui souriait d'autant moins qu'elle avait, à table, les plus jolis succès. Savinien l'accaparait: elle lui versait à boire, coupait sa viande, excitait, par mille prévenances, la curiosité de ses voisins ; des fragments de conversation stimulaient son zèle, tournaient en plaisirs les exigences d'une tutelle soutenue.

Quand on sut qu'ils étaient nouvellement mariés, une atmosphère de sympathie croissante les enveloppa. Des femmes se pâmèrent comme aux scènes d'un roman d'amour. Annette fut confirmée dans son rôle par l'ardeur même des témoins à se muer en spectateurs. Dehors, on les suivait, on se racontait leurs' •parties, leurs imprudences. Ne se risquaient-ils pas

dans les sentiers tracés, pour les douaniers, au flanc \ des falaises et des dunes? Oui, ils allaient, l'un i derrière l'autre, simplement unis par une petite ba- ! guette à laquelle Annette, toujours en tête, imprimait . des mouvements de droite à gauche ou de haut en j bas, et réciproquement, selon la nature des accidents 1 de terrain. Des dames s'exercèrent au jeu et en loué- i rent l'ingéniosité. 'i

Tant d'assiduité fatiguait Savinien, qui s'y rési- i gnait toutefois, par faiblesse et méprise. Il eût pré- f féré une affection plus discrète, plus privée surtout, i Elle lui manquait. Seule à seul, Annette se relâchait, esquivait son étreinte ou l'abrégeait, sans égards pour sa bouche et ses doigts affamés. La grondait-il:

— Voyons, ici? dans ces chambres d'hôtel aux cloisons de paille ! Tu ne voudrais pas?

— Mais si.

— Non. Et puis cet air de la mer m'anéantit, j'ai besoin de repos, dormons. ;

La vérité, c'était que la récréation conjugale ne l'a- I musait pas. Elle la subissait, partagée entre l'indiffé- > rence de sa chair pour l'acte et l'inquiétude d'esprit j que lui donnaient ses conséquences. Elle n'aimait pas : les enfants et craignait d'en avoir. Elle le signifia à i Savinien, comme la consigne d'une santé délicate et « non comme comme un ordre émanant de sa résistance ' au joug de la maternité. !

« Plus tard, quand je serai mieux portante... » E î n'ayant rien autre chose à faire, les sens impertur- 1 bablcs, elle veillait aux distractions, à l'incurie de son i( partenaire. >:

Lui, malgré les prohibitions, ne se lassait pas d'es- j calader ce corps frais et d'en piller les espaliers. Il adorait leurs fruits modiques et verts, enclin à des en-

fantillages comme d'assimiler aux points saillants du Braille, des éminences qu'il déchiffrait couramment, avec délices.

Trop longtemps, il avait pâti isolément, sans aventures, pour user de régime; toute sa jeunesse refrénée s'assouvissait.

Sa tendresse avait été trop tôt sevrée pour que des bras de femme ne lui dussent pas une compensation. Il avait des façons de renverser sa tête, de la bercer sur la poitrine ou l'épaule d'Annette, qui étaient d'un âge reculé : toute son enfance glacée se ranimait. On eût dit qu'il vivait'des heures récupérées. Quoi d'étonnant à ce que son front tendît, presque d'instinct, vers la chaleur et la volupté du sein? N'était-ce pas comme le total de ses jouissances différées?

Mais maintenant qu'il possédait Annette, il la souhaitait naturelle, sans adjuvant. II avait appétit de son odeur propre, la pourchassait par monts et par vaux, la respirait, le matin, au saut du lit, venue de ces contrées du corps àl'imagedes îles à épices de l'océan indien, qui répandent au loin sur la mer leurs puissants arômes.

Car depuis son entrain à célébrer les mérites subtils des essences ou des poudres, par quoi accessoirement Annette l'avait charmé, celle-ci en abusait, les introduisait sans mesure dans son linge, les draps, les oreillers, la doublure de ses vêtements. Elle était saturée de lilas. Délicieux, quand il souillait en brise, le parfum à présent se chargeait d'orage, lourd et tiède jusqu'à l'écœurement, la migraine. Il n'osait se plaindre pourtant, sachant sa femme pointilleuse à l'excès; et il continuait de renifler des compositions*: chimiques, tels ces enfants qui cachent une indigestion, depeur qu'on ne les prive du gâteau qu'ils aiment.

En revanche, la voix, guérie des vicissitudes qui l'avaient aigrie, redevenait pétillante et légère; puis, il la buvait au goulot — et non plus à la régalade — comme naguère.

Souvent, à marée descendante, ils allaient s'asseoir sur des rochers avancés. Les vagues, une dernière fois, nappaient le sable à leurs pieds. Savinien se baissait, ramassait une algue roulée jusque-là... et s'apparessait entre les genoux d'Annette, bienheureusement... C'était le^ conseil de la Mer et de la Vie, profondes, illimitées, pareilles, avec leur flux et leur reflux, un efl"ort énorme et tant de bruit pour déplacer quoi ? un peu de varech et des coquillages...

Rentré à Clamart, il eut encore d'aimables journées. Les pièces de leur logement étaient petites, j propices à la construction du nid. Dès que la jeune ' I femme avait arrangé un coin, il y furetait, touche-à- : tout, les mains voletant et planant, comme des j oiseaux autour de la maison qu'ils ont choisie pour | s'y installer avec leur famille. Il chantait du matin j au soir, s'éveillait en joie, criait à Annette, lorsqu'il i revenait de l'église ou d'une leçon : « Ne bouge pas, j ne dis mot, je sais où tu es. » Et sûrement, en fjffet, i il la joignait, mené vers elle par un guide indéfinissable. Il en arrivait même, dans son invincible pro- À pension au bonheur, à se consoler des tempéraments 1 qui en bornaient la carrière. Si suaves étaient ces jj flancs dont nulle avarie n'avait fripé le papier de soie!

Cette bonne, cette égale humeur, au commencement, plurent à Aunette. La dévotion de son mari pour elle n'était pas non plus sans la flatter. Elle ne demeurait

décidément insensible qu'à l'œuvre de chair. L'amour, destitué des yeux, lui semblait languissant comme un repas sans boire. Elle ne s'y faisait pas, s'endurcissait contre l'imbécillité des gestes, la routine des recettes, les grimaces, les contorsions, le ridicule office enfin de la laide petite chose, fate et stupide.

Les yeux de Savinien ne la troublaient plus. Elle les regardait en face pendant l'abordage ; et c'était comme une confrontation de muets.

En janviers 1883, assistée de Lourdelin qui avait quitté Saint-Brieuc, et des dames patronnesses qui la commanditaient, madame Leybre ouvrit, rue d'Alésia, sa pension pour les aveugles de la rue Jacquier.

L'école professionnelle comptait alors vingt-cinq apprentis parmi lesquels huit, grâce aux subsides qu'ils recevaient de sources diverses, purent donner les soixante-dix francs par mois moyennant quoi l'on s'engageait à les coucher, nourrir et entretenir.

Tout de suite, Lourdelin s'était passionné pour les ateliers d'aveugles, comme successivement pour l'éducation de Savinien, les leçons de choses, la transcription des livres en Braille, la copie de la musique. Ce fut bientôt, malgré ses soixante-dix ans près de sonner, un de ceux qui contribuèrent le plus à la prospérité de la fondation.

Le' soir, après dîner, il causait avec les pensionnaires de sa sœur, trois brossiers, deux paillassonniers, deux chaisiers et un fabricants de tapis. Le doyen d'entre eux, un veuf qui avait passé la cin- t quantaine, se nommait Toutain. C'était un ancien cocher de fiacre dont une vieille dame riche facili-

tait la vie, en attendant qu'il fût admis à la finir aux Quinze-Vingts.

— J'ai Quelque chance dans mon malheur, disaitil. Quand la cataracte m'a forcé à descendre de mon siège, cette excellente personne sest intéressée à moi uniquement parce que je la conduisais d'ordinaire. Mais elle est âgée ; elle peut me manquer d'un iour à l'autre... C'est pour cela que j'apprends la brosserie commune.

L'ouvrier le plus jeune était cet élève de l'Ecole de Nancy, duquel on avait fait un virtuose, sans s'apercevoir du mal qu'il aurait à se produire, tant son seul aspect épouvantait. L'infortuné garçon errait dans les cours avec son vjolon (car les intérieurs le rebutaient ; il fallait absolument l'entendre sans le voir), lorsque la Société des Ateliers d'Aveugles l'avait recueilli, affectant à son sauvetage une des bourses provenant de legs particuliers.

Ses camarades racontaient que madame Heine, la première fois qu'elle avait visité l'établissement, s'était rencontrée avec l'horrifique aveugle, sans nez, la bouche de biais, les yeux saignants... Et la bienfaitrice courait encore, prise de panique au spectacle de ces misères, par elle infatigablement secourues.

Au moral comme au physique, d'ailleurs, cet exemple était l'exception. L'Œuvre échouait contre les mendiants. Généralement, ils ne reparaissaient plus, du moment qu'on les invitait au travail.

— Eux, fréquenter ratelieP? Pas si bêtes! Le « professionnel », avec un peu d'exactitude et d'économie, n'est-il pas sur de parvenir, en dix ans, à la scandaleuse aisance que nous ignorerons jusqu'à notre dernier jour? s'écriait parfois un découragé.

— A qui la faute? renchérissait un autre. Au passant soi-disant charitable, à l'aumône épidémique. Le petit rentier qui enfouit dans sa paillasse les obligations amassées au coin du pont on sous la porte-cochère, ce faux pauvre n'inspire aucune méfiance. Tandis que l'acheteur soupçonne toujours l'aveugle de spéculer sur sa crédulité en lui vendant des articles inférieurs.

— Sotte prévention, car ils supportent la comparaison avec ceux que fabriquent les clairvoyants.

L'orgueilleux brossier qui protestait ainsi avait une trentaine d'années. C'était un ancien graveur sur métaux, célibataire. Il aurait pu gagner vingt-deux à vingt-cinq francs par semaine et en touchait à peine dix-huit, ne livrant que des pièces parachevées. On l'appelait « l'artiste. » Son cas n'était point isolé. La plupart de ces braves gens, devenus aveugles à l'âge mûr, transportaient dans un nouveau métier leurs habitudes de probité.

Lourdelin les exhortait à persévérer, questionnait :

— L'enseignement à l'atelier est-il bon?

— Oui et non. L'enseignement manuel nous est donné par des contremaîtres, capables, certes, mais cela ne suffît pas. On oublie trop que l'ouvrier aveugle, à Paris, dans son quartier ou en province, dans une petite ville, aura directement affaire au client et devra, pour être à même de prendre seul une commande, calculer au plus juste et rapidement, son prix de revient. C'est aussi indispensable que de bien serrer le crin de la brosse. L'expérience, cependant, il nous faudra l'acquérir à nos dépens. Peutêtre en serait-il autrement si l'Ecole, au lieu d'avoir à sa tête un ingénieur, était administrée par un

homme de la partie, vraiment compétent. Il commencerait par élaguer les branches de l'industrie qui ne nourriront jamais l'aveugle; alors on ne verrait plus les marchandises accumulées vendues en stock et au rabais, par un fonctionnaire que n'excite pas à se multiplier, son traitement plantureux et invariable.

— Songez, objectait Lourdeliu, à la difficulté d'écouler les produits ; songez que les Sociétés françaises, la vôtre et celle de Marseille notamment, n'ont qu'un fonds de roulement minime, comparativement aux ateliers de Glascow, d'Edimbourg et de Bradfort... Considérez néanmoins les résultats. Vous fournissez de grands hôtel, des Compagnies de chemins de fer, vous avez l'entretien des chaises de paille dans plusieurs églises, des promenades...

Il était au courant de tout. Avant d'avoir été rue Jacquier, il savait la disposition des lieux : les métiers de sparterie au rez-de-chaussée, la brosserie et les paillassons, au premier... Quandilcounut le directeur et les contremaîtres, il obtint d'eux l'adresse des femmes qui travaillaient au dehors pour l'atelier. Il alla les voir; et il laissait quelque argent chez celles — la majorité — à qui le crochet, le tricot et le filet donnaient du pain — et rien de plus.

Quoique, sauf le violoniste, il n'y eut point d'aveugles-ués ni d'hommes au-dessous de vingl-huit ans parmi les pensionnaires de madame Leybre, tous, dès qu'ils étaient réunis et causaient manique, paraissaient surmonter leur épreuve. Mais séparément, on les jugeait mieux. Devant Lourdelin, leur confident bénévole, ils ne parlaient que du passé, ne ressassaient que leur triste et banale histoire. Ils déversaient sur lui les souvenirs dont ils étaient

pleins. Leur voix prenait de l'éloignement, se faisait contemporaine du bonheur de voir qu'ils avaient goûté. Ils se plaisaient à décrire l'endroit où leur enfance s'était écoulée, les détails de leur accident, les phases de leur maladie... Et ils avaient beau gémir: « Je sais bien que c'est fini, que jamais plus le jour ne luira pour moi », on sentait qu'ils se mentaient à eux-mêmes et conservaient, au fond, un espoir indéracinable — qui ne mourrait qu'avec eux. De leur vie, ils faisaient deux parts, l'une s'étendant jusqu'à la cécité, l'autre datant de la catastrophe. Ils disaient d'un événement quelconque : « C'était deux ans avant ou trois ans après mon malheur, » sans préciser davantage, comme si l'ère des ténèbres s'était ouverte pour tous en même temps. Ou bien ils s'interrogeaient sur les causes de leur disgrâce, ingénument.

Celui-ci : « Qu'ai-je fait au bon Dieu? » Celui-là : « J'ai toujours été honnête, pourtant ! » Un troisième : « Je n'avais pas mérité cette punition... »

Et leurs plaintes, venues du large, y retournaient, dans un bruit monotone et régulier.

Ils avaient aussi des poses identiques, les mains à plat sur les genoux, le buste fléchi, le front bas... Quand ils le redressaient, c'était pour braquer sur le néant des yeux démunis. Mais, plus que leurs lamentations, leurs silences étaient affreux. Ils avaient des visages effacés de tombes qu'on n'entretient plus.

Madame Leybre les couchait au premier, dans deux vastes pièces qui communiquaient ensemble. Quelquefois, avant de se mettre au lit, le jeune aveugle défiguré prenait son violon et jouait. Un

soir, Lourdelin monta derrière lui, tint la porte entr'ouverte et fut ému par un tableau surnaturel. De la lune, coulait dans la chambre une lumière fanée, déteinte, à laquelle on eût dit que manquait la force d'éclairer. Le musicien était. ainsi placé que l'on ne voyait pas la table de l'instrument où s'appuyait son profil grignoté, sa tête de cauchemar ; si bien que c'était d'elle, de ce charnier, que semblaient s'envoler, dans la nuit, les simples mélodies. Autour du violoniste, assis dans leur lit, les autres écoutaient, mi-vivants, mi-spectres... La lune les ravalait successivement, leur essuyait la face comme avec un linge transparent. Tel, qui avait encore un point de vue, souriait au rayon; tel autre, qui battait la mesure, du menton, souriait à la musique. Il pâlit, elle se tut ; tout rentra dans le silence et l'obscurité un moment suspendus.

Toutain, l'ancien cocher, allait se coucher le dernier, bavardait volontiers, après dîner, avec madame Leybre et son frère. Il s'empressait autour d'elle, offrait ses services, regrettait sincèrement sa femme, leur ménage modèle pendant vingt-cinq ans, leur vie facile et remplie. Ils aimaient la bonne chère — leur seule faiblesse. Tout ce qu'ils gagnaient passant en petits plats, en régals, en gourmandises, ils s'étaient trouvés, au jour de la débâcle, pauvres comme à leurs débuts. Ils n'avaient pas eu d'enfants.

« Nous étions coq et poule bien trop gras pour en faire ! » disait-il, sa grosse figure rouge encore élargie par un reste de gaieté. Tout de suite après, dolent, il s'affligeait de vieillir seul, sans affection...

— Et sans gâteries! ajoutait madame Leybre.

— Mon Dieu, oui.

— Prends garde, Thérésine, le gaillard risque un doigt de cour! s'écriait Lourdelin en riant.

Annette et son mari ne se montraient que rarement rue d'Alésia. La jeune femme ne cachait pas son aversion pour les pensionnaires de sa mère. Mais c'était moins leur infirmité que leur indigence qui lui répugnait.

— Tu n'as pas peur que ces gens-là t'amènent des maladies? J'ai des démangeaisons lorsque je sors de chez toi.

Dans le mariage, sa santé florissait, elle se levait tard, prenait de l'embonpoint. Une femme de ménage vint d'abord, le matin, et prépara le déjeuner; puis elle revint le soir et s'occupa du dîner.

— Le fourneau me coupe l'appétit, déclarait Annette.

— N'est-ce pas plutôt que tes connaissances culinaires restreintes, vous condamneraient à toujours manger la même chose ? insinua Lourdelin, sur un ton de plaisanterie.

— Si tu veux, répondit-elle sèchement.

Deux ou trois allusions à sa nomination, ne reçurent pas un meilleur accueil et madame Leybre ellemême hésitait à aborder un sujet que rendait périlleux la franchise de l'oncle. Aussi bien, le couple pouvait vivoter sans cela, grâce aux leçons de musique dont l'organiste, une fois marié, retira profit. En revanche, il est vrai, Annette avait exigé qu'il abandonnât l'accordage des pianos.

— Dans ta position, c'est indiqué. Il faut laisser ce métier aux ouvriers. Avec ta trousse, tu as l'air d'un serrurier. Bien sur, je n'aurais jamais épousé un accordeur !

Grisé par ce vin d'orgueil, Savinien céda, adressa sa clientèle à Guillout.

— Parfaitement, c'est bon pour lui, dit Annette. Le bonhomme était venu les remercier, ravi de

l'aubaine, d'autant qu'on l'avait évincé de la chapelle qui lui rapportait le plus : trois cents francs par an. Présentement, ils ne subsistaient, sa femme, ses cinq enfants et lui, que de Sainte-Rosalie, cent quatre-vingts francs, de l'accordage et de trois soirées par semaine dans une brasserie.

Ah ! on devinait qu'il l'avait jouée souvent, cette année, la Z)a?ise des /ëes .'... Mais pas une tache ne salissait sa redingote, seulement un peu plus luisante, et Guillout acceptait les revers avec son courage coutumier.

— Comme j'avais raison de dire à ma femme : patience. La lettre de M. Dieuleveult est arrivée... C'est bien gentil de penser à nous.

La vieille rancune de Savinien contre lui s'était éteinte. « Au fond, avoua-t-il, je ne lui en voulais tant que parce qu'il menaçait d'être un obstacle à notre mariage. »

— Le fait est qu'ils n'inspiraient guère l'envie de les imiter. Dieu ! leur piano m'a-t-il assez crispé les nerfs !...

En 1885, au printemps, Bruzel, depuis un mois professeur titulaire de français et de rhétorique à l'Institution, épousa Félicie Gilquin.

Une partie des quinze cents francs prêtés par jj son ami lui avait servi à se meubler un petit logement dans la maison même de ses beaux-parents.

— Je te rembourserai par annuités, dit-il à Savinien. Surtout, que le père de ma femme ne sache k

rien! Il croit que la somme m'a été avancée par ma famille ; mieux vaut ne pas le détromper. Ma famille ! Ah! elle a été belle jusqu'au bout! J'ai arraché à papa et à maman leur consentement ; mais pour les avoir à ma noce, j'ai dû payer leur voyage !

Invités par le ménage Dieuleveult, les Bruzel et les Gilquin déjeunèrent à Clamart, un jour d'été. Leur aise à tous était indicible. Gilquin avait trouvé à son gendre des leçons dans deux familles riches, l'une ennemie de l'internat pour un fils aveugle, l'autre, grevée d'un enfant trop jeune pour entrer à l'Institution. Ces ressources, jointes aux appointements du professeur, huit cents francs, et aux enluminures de Pélicie pour sa maison d'imagerie religieuse, c'était la fortune.

— Nous n'en avions pas autant quand nous nous sommes mis en ménage ma femme et moi, dit Gilquin . Ce n'est point, cependant, que la situation faite aux professeurs ait beaucoup changé. Tout a augmenté, hormis leur traitement, dont le maximum est toujours de dix-huit cents francs. On a porté de cinq cents à six cent-cinquante, puis huit cents francs l'indemnité générale accordée aux professeurs mariés, mais, bien qu'ils soient tenus de demeurer au dehors, aucune indemnité de logement ne leur est allouée. Est-ce juste? Enfin, quel sera le montant de ma pension de retraite, après trente-six ans de service bientôt accomplis ? Quatorze cents francs !

— Pourtant, observa Bruzel vous ne regrettez rien ?

— Non, certes ! Entre les miens et l'Institution, ma vie s'est écoulée, à le bien prendre, noblement, t J'ai formé des centaines d'élèves... Quelques-uns me donnèrent des joies, mais la musique religieuse m'en

a comblé. Vous aurez tout cela, Louis... sauf les ' orgues! C'est dommage. Quels dimanches je leur î dois... que vous ne connaîtrez pas 1 ]

Le vieillard se cassait davantage depuis un an ; son j corps gardait l'attitude contractée auprès des enfants ; qu'il présentait au clavier ou dont il écoutait les exer- ■ cices. Mais le visage s'imprégnait de méditation, au' : point que l'occlusion des paupières en était mainte- : nant comme un des caractères essentiels ; et l'intelligence restant haute et lucide, nul ne s'étonnait qu'il ,' attendît, pour quitter son poste, d'en être dépossédé i non par ses droits à la retraite, mais par la maladie : ou la mort. I

a On lui succédera, on ne le remplacera pas », j présumaient certains. j

Exagération. Il n'y avait, pour s'en convaincre,! qu'à considérer les deux ménages, le jeune et le ^ vieux. Ils se ressemblaient. L'un recommençait j l'autre. C'étaient, de la part de la mère et de la fille, j les mêmes soins, les mêmes attentions pour le mari, ! une tendresse additionnée de déférence. Dix fois par j heure, madame Gilquin interrogeait l'organiste : j « Es-tu bien? » Elle se levait, tàtait son front, ses | joues, son pouls... Et dans la voix, les gestes, les pa- f rôles deFélicie, tremblaient des inquiétudes pareilles, | comme la tleur promet le fruit.

— Ce sera pour nous une fréquentation charmante, ji dit Savinien à l'issue de ce déjeuner. Les braves ji gens 1 De quel cœur ils s'aiment et vont dans lavie. j;

— Bien fâcheux que celte jeune femme n'ait pas plus de conversation, répondit évasivemeut Annette.

Les années 85, 8G et 87 furent bénignes. Savinien s'était créé, à Clamart, quelques relations

dans la famille de ses élèves. 11 causait souvent avec Lourdelin dont l'âge n'avait point refroidi le zèle. Sézanne trouvait en lui un collaborateur précieux, un recruteur infatigable. Ils faisaient ensemble delà bonne besogne. A Lourdelin revenait l'honneur d'avoir entraîné M. Le Gallic, député des Côtes-du- Nord. Ravi d'attacher son nom à une spécialité peu recherchée et fondant la réputation qu'il y acquerrait sans peine, sur l'ignorance du public en général et sur celle de ses collègues en particulier, l'homme politique s'initiait, sous les auspices du vieil officier, dans les questions relatives aux aveugles. La loi de 82 sur l'instruction, se reconnaissait débitrice envers eux ; il l'obligerait à payer.

Sézanne, de son côté, réalisait l'œuvre d'assistance et de patronage rêvée. Il avait perdu sagrand'mère, mais une mère admirable lui restait, laquelle soutenait de sa fortune et de son âme les projets de son fils. C'était un secrétaire sans prix. L'action des deux journaux publiés à ses frais, était depuis quelque temps développée encore par des conférences mensuelles où se rencontraient, non seulement les typhlophiles français aveugles et clairvoyants, mais encore des étrangers traversant Paris.

Lourdelin assistait à toutes les réunions, y amenait parfois Savinien et Annette.

— Sézanne a raison, prêchait-il, vos maux, pour la plupart, proviennent de votre isolement, de votre dispersion. Voilà pourquoi j'augure bien de cette Association qui entreprend de vous syndiquer, en quelque sorte. Le progrès de la Cause est entre vos mains.

Il disait brièvement : la Cause, dispensé de commentaires par la préexcellence qu'elle avait à ses yeux.

Savinien suivit volontiers les conférences. Il y renouait amitié avec ses professeurs et d'anciens camarades; et puis, c'était bien là, en effet, le cerveau et le cœur de l'Œuvre, un milieu intelligent, vivant et sympathique, un cercle de résistance victorieuse contre le despotisme de la vue.

Des soirs, Sézanne se délassait parmi quelques intimes. On exécutait la musique des maîtres, un aveugle faisait entendre ses dernières compositions, ou bien un clairvoyant lisait des morceaux de littérature, pièces de théâtre ou vers, dont on discutait les agréments.

Annette, qui accompagnait son mari, s'ennuyait chez Sézanne, mécontente d'y passer inaperçue — au figuré comme au propre. Tout le monde était avec elle d'une politesse parfaite, mais on ne lui rendait pas les respects et les soins que méritait l'honneur de sa présence. Elle s'estimait trop supérieure en tout aux personnes qui l'entouraient, pour que son opinion n'eût pas des titres à la priorité. Or, consultée sans préférence, elle était écoutée sans flagornerie. Son avis avait juste la valeur des avis tour à tour exprimés. L'encens brûlait pour tous les fidèles. Annette en prit de l'humeur contre les aveugles. Ce fut bientôt l'évidence.

Un jour que Savinien rentrait pour déjeuner:

— J'ai eu ce matin une visite, dit-elle.

— Ahl qui donc?

— Guillout, notre voisin de la rue Méchain...

— Tiens I que voulait-il ?

— Oh ! simplement te raconter une histoire de son invention, un prétendu accident dont il est victime. Sa redingote... la fameuse, l'inusable redingote qu'on

suspend au plafond, loin des taches et des accrocs, tu sais ?...

— Oui, eh bien?

— Eh bien, ses enfants, laissés seuls, ont — soidisant — réussi à l'atteindre. Elle est tombée sur le poêle... et le feu l'a détruite. Pas mal imaginé, n'est-ce pas ? Mais la merveille, c'est que ton Guillout, appelé à point nommé pour accorder un piano dans une riche maison, n'y peut aller en tenue négligée, sous peine d'être éconduit, d'abord, et de perdre ensuite un client des meilleurs. Une catastrophe, quoil

— Alors ?

— Tu ne devines pas la carotte? 11 venait te demander de lui prêter un de tes habits, en attendant qu'il ait amassé la somme nécessaire pour en acheter un autre. «Ma femme assurant que nous sommes, M. Dieuleveult et moi, de la même taille... j'ai pensé... je me suis permis... » Ah! je l'ai reçu! Il espérait tout bonnement te soutirer de l'argent ! « Je regrette, ai-je répondu, mais mon mari, qui est sorti, a sur le dos son seul vêtement. » Il a murmuré des excuses et est parti tout penaud.

— Tu as été dure, fit Savinien. Pourquoi ce malheureux n'aurait-il pas dit la vérité?

— Oh ! je les connais ! s'écria Annette. Une légende tend à s'accréditer, qui t'attirerait les plus gros désagréments, si je n'étais pas là. On te croit plus riche que tu n'es et l'on ne serait pas fâché de t'exploiter, voilà ! Mais il suffit que tu l'aies été une fois... C'est une leçon...

— Comment... une fois?

— Je me comprends.

Savinien n'insista pas, attristé. Lui aussi avait

compris. C'était la première allusion à l'emprunt de Bruzel. L'après-midi même, sous un prétexte, il s'échappa, se fit conduire par son guide chez Lourdelin, auquel il dit l'embarras de Guillout, son adresse et l'urgence de le secourir.

— Eh! mais... j'ai la redingote de ton mariage... La remettrai-je jamais? C'est peu probable. Je vais la lui porter sur Theure, parbleu l

Le bonhomme ne l'eût pas remise, en effet. Dans le mois qui suivit — novembre 1887 — il fut foudroyé, en pleine rue, par l'apoplexie. Il avait soixante-douze ans.

Quinze jours après, les Clech, à Saint-Brieuc, firent faillite.

Avenue de Ségur, à la conférence mensuelle de Sézanne, nombreux étaient les assistants, ce jeudilà. Ils s'entassaient, qui debout, qui assis, dans deux grands salons communiquant par une large baie. Valentin Hauy présidait, dominant une table recouverte de l'inévitable tapis vert. Et rien, hormis ce buste, n'indiquait qu'on fût chez un aveugle, sinon, à la rigueur, l'infirmité de quelques tableaux dont personne ne songeait à redresser les cadres de guingois.

Dès qu'entrait et parlait un nouvel arrivant, Sézanne, la main tendue, allait à sa rencontre, le saluait par son nom, s'intéressait à lui, avec une bonne grâce et une aisance achevées. Tous les aveugles convoqués, d'ailleurs, mêlés aux clairvoyants, circulaient facilement, se reconnaissaient, passaient d'un

LES ExMMURÉS 365

groupe à l'autre, et les conversations étaient vives, enjouées, brodées de rires.

Il y avait là M. Regnaucourt et la plupart des professeurs de l'Institution, depuis Gilquin, leur doyen, jusqu'au plus jeune d'entre eux, Bruzel, escorté de Félicie ; puis la surveillante générale du quartier des demoiselles, les institutrices sous ses ordres; Ryou, le facteur de pianos et le vieux sculpteur aveugle Vidal, qui modelait encore des animaux et distribuait autour de lui ces énigmes au toucher devinables. Enfin, parmi des clairvoyants fidèles, la présence inaccoutumée du député Le Gallic promettait une séance attachante. Il avait été, à peine introduit, accaparé par les Dieuleveult. Tous trois causèrent à l'écart, un moment.

Depuis quelque temps, Annette ne manquait pas une conférence. Elle posait des questions, prenait des notes, s'inculquait les systèmes de lecture et d'écriture destinés aux aveugles, suivant en cela, comme toujours, la pente naturelle de son esprit plutôt que celle de son cœur. L'interrogeait-on : « Oh! rien, un petit travail qu'une revue m'a demandé », disait-elle. Et son mari, si l'on se rabattait sur lui, donnait identiquement le change.

On apprit seulement que madame Dieuleveult se rendait souvent au Musée Valentin Hauy, et s'y faisait expliquer par un aveugle, M. Guilbeau, son fondateur et son conservateur, les procédés d'écriture et d'impression, les appareils spéciaux qu'il a réunis, depuis le plus ancien, formé de caractères romains enrelief sur bois, jusqu'aux alphabets conventionnels et aux guide-main, récemment perfectionnés. Elle fut bientôt capable d'épiloguer avec ce typhlophile éminent, sur les qualités et les défauts respectifs du

Braille, qui range sur deux lignes verticales les six points générateurs, et du New-York Système, dans lequel ces mêmes points sont disposés horizontalement.

Enfin, le bruit courut qu'elle avait découvert, dans les environs de Clamart, deux petites aveugles, incultes, dont elle commençait l'instruction. Pressentie à ce sujet, Annette confirma le renseignement, et elle partait de là pour dire la résistance des parents qui, vraisemblablement, vouaient les gamines à une mendicité fructueuse.

— Figurez-vous que le cachet de la leçon, c'est moi qui dois le leur payer, si je veux qu'on me les confie.

On la félicita. Mais elle se contentait de sourire, comme à des éloges simplement apéritifs.

Ce jeudi, précisément, elle avait amené, àl'insu de tous, ses deux fillettes, confondues parmi les conducteurs salariés qui attendaient, dans une chambre voisine, leurs maîtres. Et il tardait à Annette qu'on ouvrît la séance. Or, son impatience était entretenue par deux aveugles fort entourées.

L'une, élève de César Frank et de Gilquin, venait de remporter, au Conservatoire, le premier prix d'orgue. L'air modeste et doux, elle était frêle, charmante. On eût dit qu'elle recevait les compliments les yeux baissés, car ils disparaissaient entièrement sous les paupières, au bord desquelles quelques cils épargnés remuaient faiblement, comme de petites mouches engluées.

L'autre jeune fille, plus épaisse, le front carré, les prunelles limoneuses, avait conquis de haute lutte le brevet supérieur de capacité.

C'était la première fois que l'on accordait ces distinctions à des femmes aveuirles. L'Institution triom-

phait. Elle s'était mise en 1884 à présenter des candidats aux examens pour l'obtention du brevet élémentaire : engagée dans cette voie, elle allait jusqu'au bout. Aussi le concert des suffrages s'adressaitil surtout à M. Regnaucourt et aux professeurs.

— Cet heureux résultat est votre œuvre, dit quelqu'un. L'élévation du niveau de l'enseignement intellectuel, permet dorénavant aux aveugles de rivaliser avec les clairvoyants. L'Institution est rnùre pour la préparation aux examens.

— De même qu'il ne tiendrait qu'à elle d'être une Ecole normale de musique, ajouta un flatteur.

Et l'on entendait répéter : « C^eu est une... c'en est une... » par la fraction de l'assemblée pour qui ces tendances universitaires étaient le plus sûr moyen de faire valoir la Maison, le drapeau dont une poignée d'hommes s'arrogeait la garde.

Annette n'osa d'abord s'inscrire en faux contre ces prétentions ; mais ennuyée, à la fin, que Sézanne et M. Regnaucourt lui eussent enlevé Le Gallic, elle avisa Bruzel, le prit à part et déversa sur lui, à demivoix, d'agressives contradictions.

— Soyez franc... vous ne trouvez pas qu'on a tort d'encourager l'ambition de votre directeur, en ce qui concerne, tout au moins, le brevet supérieur? II devrait, à mon sens, rester une exception. A quoi bon tant de diplômés, si l'Institution n'est pas en mesure de les pourvoir à l'issue de leurs belles études?

— Aujourd'hui, parbleu! ils risquent de végéter, mais il en irait autrement demain si l'Etat remplissait son devoir à l'égard de tous les jeunes aveugles en âge d'être instruits.

— Ressource bien aléatoire ! En outre, il ne m'est pas prouvé que de nouvelles écoles auraient recours à

votre pépinière de professeurs pour constituer leur corps enseignant. Peut-être se demanderont-elles, comme on fait ailleurs déjà, si, pour les élèves, un maître clairvoyant n'est pas préférable à un maître aveugle.

— Oh! s'écria Bruzel, je ne crois pas téméraire d'affirmer que le problème serait résolu une fois de plus à notre avantage.

— Moi, j'en doute, repartit Annette imperlinemment.

Il poursuivit, piqué :

— L'avis des aveugles a bien aussi quelque importance; il est diamétralement opposé à vos préventions. Cela se conçoit. Comment ne pas pencher vers l'homme qui vous dit : « Nous avons les mêmes besoins, et ces épreuves que vous traverserez, je les ai subies?... »

Le débat s'envenimait. Savinien, qui s'était approché et sentait autour d'eux des oreilles averties, jugea prudent d'enrayer.

— Allons! n'exagérez rien. En somme, vous raisonnez tous les deux sur de pures hypothèses.

Mais sa femme, lancée, prolongea, non sans malignité, la discussion.

— En attendant (longtemps, j'en ai peur) que l'Etat crée de nouvelles écoles ou transforme en établissements nationaux quelques-unes des écoles libres qui existent, c'est de l'orgue, de l'accordage, profession mixte, et des travaux manuels que vivent les aveugles. Delà, j'infère que l'Institution n'a pas le droit de se laisser distraire de son rôle par la manie du jour, l'instruction à outrance, le tralala des examens et des brevets. Sinon, il en sera de ces jeunes filles savantes comme des ouvrières à qui l'on apprend à grands

frais le crochet, le filet, la vannerie fine, la frivolité, la fabrication des objets en perles, — et qui, sorties de l'école spéciale, meurent de faim sur leur métier. C'est au secours de celles-là qu'il faut se porter, car je considère les ateliers de Marseille, de Saintes, des sœurs de Saint-Paul, et la maison d'IUiers qui reçoit une douzaine de vos anciennes élèves, comme des essais bornés après lesquels on n'est point quitte envers la femme aveugle trop jeune pour entrer aux Quinze-Vingts.

— Il est certain, fit Savinien, que l'on peut réitérer, sans y rien changer presque, le desideratum que Guadet, il y a trente-cinq ans, formulait ainsi : un abri et la possibilité pour les femmes aveugles de se suffire par le travail en commun.

— Au résumé, conclut Annette, rattrapant le fil échappé, cette efi"ervescence à propos des brevets n'est bonne qu'à tourner la tête à des malheureuses qui retomberont de plus haut, voilà tout, dans la vulgarité.

Elle ne s'apercevait pas qu'elle faisait le procès à soi-même, son aventure étant de tous points semblable à celle qui la révoltait. Une hostilité irréfléchie l'animait, l'hostilité de ces ouvriers clairvoyants qui reprochent aux aveugles de les léser ! Sans aller aussi loin, ses griefs remontaient aux sources empoisonnées des préjugés. Elle se targuait d'une supériorité native, exclusive, acquise à ses sens intégraux. Elle se refusait à voir en l'aveugle une égale devant la science, affectait de croire à des programmes simplifiés, offerts comme un petit banc à des personnes de taille exiguë. Elle n'avait pas taxé les examinateurs de complaisance, mais, tout à l'heure, un sourire ironique trahissait sa

pensée. Enfin, l'institutrice déçue, sacrifiée, se réveillait, irritée contre l'intruse. Ah! bien, c'était complet si les aveugles, maintenant, mangeaient, eux aussi, au râtelier de misère et grossissaient le troupeau!

Sa jalousie déborda lorsqu'elle entendit, à l'autre bout du salon, M. Regnaucourt annoncer que la jeune fille au brevet de capacité professerait à l'Institution.

— Pour une de sauvée, combien de perdues! observa Annette.

Depuis un instant, Gilquin était derrière elle.

— Mon Dieu! dit-il innocemment, admettons que vos craintes se vérifient : en quoi le sort des institutrices aveugles sera-t-il différent de celui des institutrices clairvoyantes?

Madame Dieuleveult s'apprêtait à relever vertement ce qu'elle prenait pour une allusion désobligeante ; mais Sézanne, ayant réclamé le silence, fit à M. Le Gallic l'hommage de quelques civilités.

— Les aveugles ne sauraient assez vous remercier, monsieur, de venir à eux. Le scrupule de n'épouser nos intérêts qu'après les avoir approfondis, nous est une preuve qu'ils sont en bonnes mains; aussi mettrons-nous un sincère empressement à faciliter votre enquête.

Le député s'inclina :

— Trop aimable...

C'était l'avocat de province, geste abondant, rondeur trompeuse, œil matois sous un front large et têtu.

— Il est vrai, dit-il, que l'amélioration de la condition des aveugles en France me préoccupe beaucoup. Mais l'honneur de m'y avoir initie revient à un homme de bien qui n'est plus, hélas I parmi nous et auquel je donne un souvenir attendri. (Le nom de

Lourdelin se propagea de bouche en bouche, en marque d'approbation.) C'est par ce véritable ami des aveugles que mon attention fut appelée sur l'expectative sans fin où vous laisse la loi du 28 mars 1882. L'Etat a contracté envers vous une dette formelle. L'article 4, en effet, s'amplifie de ce corollaire : un règlement déterminera les moyens d'assurer l'instruction primaire aux enfants sourds-muets et aveugles. Ce sont ces moyens que nous rehercherons ensemble, car il importe, au cas où votre débiteur deviendrait solvable, que nous ne soyons pas divisés d'opinion. La mienne est qu'il faut, autant que possible, diminuer les charges de l'Etat pour les lui faire accepter. L'effrayer, c'est le rebuter d'avance. Je ne suis donc point d'avis qu'on lui demande la création des sept ou huit écoles nécessaires à l'instruction des aveugles oubliés jusqu'ici. Pour les mêmes raisons, d'ailleurs, j'hésiterais à lui imposer l'obligation d'ouvrir à ceux-ci, lorsqu'ils sortiront de l'école primaire, des ateliers ou des asiles. Outre que ce serait un remède onéreux, on se heurterait, dans la pratique, contre mille difficultés. A quel degré d'inconduite ou d'incapacité renverra-t-on l'aveugle? Et s'il se marie? Je crois demeurer d'accord avec votre directeur, en n'ambitionnant pas que l'Etat fournisse à l'initiative privée, toujours plus généreuse, un prétexte commode pour se dérober.

— Elle n'y parait déjà que trop encline, approuva M. Regnaucourt, si l'on compare la France à l'Angleterre, où une seule personne a légué près de huit millions aux aveugles, — et à la Russie, où la Société Marie, fondée en 1881, tire de la bienfaisance des subsides non moins considérables.

— Pour s'en tenir à la première question soulevée,

continua le député, je proposerais volontiers à la Chambre une solution qui aurait ceci pour elle, à défaut d'autre avantage, d'être immédiatement et sans frais presque, réalisable. Ce projet, je n'en ai pas les gants. Un instituteur des aveugles, Guadet, avec qui je suis heureux de me trouver en communauté d'idées, souhaitait, il y a plus de trente ans, qu'on établît, sur difîérents points de la France, des écoles primaires où votre Institution nationale recruterait ses élèves. C'est de cette conception que je me suis, en principe, inspiré. Les écoles primaires existent... pourquoi n'y pas admettre les aveugles à côté des clairvoyants?... Ils y prendraient le contact et, plus tard, selon les aptitudes qu'on leur auraitreconnues, ils passeraient de l'école primaire, soit à l'école régionale, pour y apprendre un métier manuel, soit à l'Institution nationale où la musique leur serait enseignée.

M. Le Gallic fît une pause que combla aussitôt le murmure des conversations à voix basse. Deuxcamps se formaient, l'un composé de clairvoyants, partisan de l'instruction en commun ; l'autre, ralliant la majorité des aveugles, hostile à la confusion.

— Au fond, dit Gilquin, interprète des sentiments de ce groupe, c'est le système qu'on appliqua autrefois dans une dizaine d'écoles de Paris, à l'instigation du docteur Blanchet.

— Parfaitement, répliqua le député, mais à une différence près, capitale. Le docteur Blanchet respectait le Braille comme base de l'instruclion des aveugles, tandis que je préconise, moi, l'usage de la stylographie, laquelle étant l'art de tracer en relief les caractères del'alphabet vulgaire, met les aveugles en relation avec les clairvoyants. C'est là une vertu

que n'ont pas des signes conventionnels si bien nommés à l'origine : écriture nocturne.

Une stupeur accueillit cette déclaration. Puis les deux camps n'en firent plus qu'un, ardent à réfuter l'orateur. Il comprit qu'il venait de toucher à l'arche sainte, à celle de leurs conquêtes dont les aveugles sont le plus fiers, et de rallumer la vieille controverse que maintes polémiques n'ont point épuisée.

B'efforçant de concilier les objections et la politesse due à son hôte, Sézanne commença :

— Ce retour à l'écriture ordinaire rendue saillante et déchiffrable pour le doigt, nous reporte aux" soixante-dix années qui s'écoulèrent avant que le Braille fût définitivement adopté en France. Depuis l'invention de Louis Braille, les caractères romains sont peu à peu tombés en désuétude, car il n'y a pas d'exemple qu'un aveugle leur ait sacrifié l'écriture en points après l'avoir employée.

Gilquin : — Appartenant à l'ancienne génération de professeurs, J'ai pratiqué les deux systèmes, et, comme Dufau, j'ai été amené à constater que le Braille n'est plus en concurrence. Entre la course de nos doigts sur des points et la course de nos doigts sur des angles et des courbes, il y a, j'imagine, la même difTérence qu'entre une course plate et une course avec obstacles.

Bruzel : — Oui, le Braille est recommandable en ce qu'il s'approprie mieux que nul autre à nos facultés tactiles. Mais le point n'est pas seulement plus tangible que le trait ; il tient aussi moins de place, détail appréciable, car nos ouvrages imprimés en relief, déjà trop volumineux, coûtent relativement cher. Si donc la lecture des points saillants s'adapte, à tous les égards, aux besoins des aveugles et leur

permet notamment, s'ils sont quelque peu adroits, d'arriver à lire cent mots par minute, on conviendra que le Braille est utile, premièrement, à l'école primaire d'où vous le bannissez.

M. Regnaucourt: —Je ne lui sais pas de rival. Il a fini, triomphant des résistances les plus acharnées, par se répandre dans tous les pays et par y supplanter la lettre romaine. Il a fallu vingt ans à la France et cinquante ans à l'Europe pour atteindre ce résultat. Ces longues épreuves attestent l'excellence du système qui les a surmontées.

Un professeur : — Quoi de plus ingénieux que ces six points disposés sur deux colonnes verticales et produisant soixante-trois combinaisons à l'aide desquelles sont représentés l'alphabet, les accents, la ponctuation, la notation musicale et jusqu'aux signes algébriques et sténographiques !

Une institutrice aveugle : — Au Braille n'incombe pas, comme on l'a dit, la responsabilité de notre isolement au milieu des clairvoyants. C'est physiquement beaucoup plus qu'intellectuellement, que nous sommes séparés du monde extérieur. Il y a communication entre lui et nous sans le secours de l'écriture. Que gagnera-t-on à ce que les petits aveugles fréquentent l'école communale? Rien, tant que le même livre ne servira pas aux aveugles et aux clairvoyants, et tant qu'il faudra un crochet de commissionnaire aux uns, pour porter la demi-douzaine de volumes essentiels que les autres balancent au bout d'une courroie.

Ramassant toutes les protestations de sa voix ferme et persuasive :

— Croyez bien, ajouta Sézanne, que nous ne sommes pas esclaves d'une idée préconçue. Mais,

vraiment, quels que soient le nombre et la variété des procédés jaloux de nous convertir à l'écriture vulgaire on relief, aucun d'eux ne nous satisfait aussi pleinement que le Braille, et il nous est moins facile d'y renoncer qu'à vous d'y venir, puisque vous pouvez l'apprendre en deux heures, de manière à correspondre couramment avec nous. Est-il un système qui vaille celui-là ? Qu'on nous le révèle et nous y applaudirons.

Le député avait laissé passer l'orage, en homme habitué à ces bourrasques. Il ne répondit qu'à la mise en demeure de Sézanne.

— Vous allez être exaucés, je l'espère. En dehors des machines imprimantes, comme la Remington, d'un prix malheureusement trop élevé ; participant des stylographes qui donnent le relief linéaire, et des guide-main qui favorisent l'écriture plane au crayon, je connais certain appareil, certain guide-cellulaire dont une institutrice fait usage exclusivement. Or, les élèves formées par elle prouvent que la substitution des caractères romains au Braille, dans l'enseignement, n'est pas une utopie. J'ai sur moi cet appareil ; voulez-vous l'examiner ?

— Volontiers, dit Gilquin.

M. Le Gallic avait tiré de sa poche une petite tablette rectangulaire où s'ajustait le guide, une feuille de métalpercée d'ouvertures parallèles uniformément espacées et dans chacune desquelles une lettre était I logeable.

Il crut devoir accompagner de quelques commentaires l'exhibition de la merveille.

— Vous remarquerez qu'il a sur maints autres i guides et grâce aux dents dont les cellules, en haut i et en bas, sont pourvues, l'avantage d'aider à tracer

la lettre minuscule anglaise, aussi bien que la Majuscule carrée.

— Oui, oui, je vois, fit Gilquin qui, cependant, promenait ses doigts sur l'appareil; c'est même, autant que j'en puis juger de prime abord, la seule chose qui le distingue du guide Hébold avec ses quatre encoches sur les côtés de la cellule. Le vôtre, c'est... ce sont,. , comment dirais-Je? le Hébold, le Guldbergetle Beaufort, combinés — et compliqués. Il réalise un progrès, je le veux bien, mais infirmé, j'en ai peur, par les bavochures, les déformations, qu'infligent fatalement à l'écriture, ces deux chicots à droite et à gauche. Le Hébold, même réduit à la majuscule, me paraît préférable. Or, il existe depuis 1858, dans les pays germaniques, mais on ne l'y a plus employé que comme subalterne du Braille à partir de 1879, époque à laquelle celui-ci futdéfiniti-j vement élu en Allemagne et en Autriche.

Si grande était, en ces matières, l'autorité de j Gilquin, qu'on Técoutait comme un oracle, et que sans i appel sembla son verdict : « Tel quel, cet appareil ne ' saurait donc avoir la prétention d'égaler le Braille, j en vitesse et en précision. » !

Mais une voix éclata, nette, cassante : !

— Je vous demande pardon, cette prétention, il l'a. j Ce guide stylographique a été établi sur mes indi- | cations et les résultats que j'en ai obtenus m'autori- |i sent à contredire une affirmation dont la hâte excuse |i la sévérité.

Ce fut un coup de théâtre. Tout le monde se tourna |

vers Annette debout en face de Gilquin. i

M. Le Gallic, lui, s'était rassis, sentant terminé p

son rôle d'intermédiaire.

Le vieux professeur ne se troubla pas.

— Peut-être, madame, attribuez-vous à mes critiques un sens de dénigrement qu'elles n'ont pas. En tant que mode d'écriture d'aveugle à clairvoyant, je fais cas de votre appareil, comme, d'ailleurs, de ceux qu'inventèrent Hébold, Guldberg et tutti quanti, car il est bon que les aveugles apprennent subsidiairement à tracer les lettres vulgaires. Mais que votre guide soit susceptible de suppléer le Braille dans l'enseignement primaire, cela, je le nie.

— Il est au moins singulier, dit sèchement Annette, d'entendre condamner un système sans autre forme de procès. Cette fameuse écriture Braille n'a pas été pourtant adoptée du jour au lendemain. Ele n'a pénétré dans les écoles qu'après une vingtaine d'années d'essais. Est-il injuste de demander le bénéfice d'un délai approchant, pour une méthode nouvelle et sérieuse? Et mes expériences, pour quoi les comptet-on?

Le député intervint :

— Les deux petites aveugles que vous instruisez ne sont-elles pas là? Vous pourriez devant nous...

— Inutile, trancha la jeune femme d'un ton plus aigre encore ; je ne convaincrais personne. Cette résistance était prévue, et je m'en explique aisément la cause. Le sort des écoles spéciales et des maîtres qu'elles font vivre est trop intimement lié au maintien de l'écriture conventionnelle pour que je me flatte de la détrôner sans lutte.

Gilquin avait pâli.

— C'est nous prêter bien gratuitement des mobiles indignes de notre caractère. L'habitude que nous avons de ces questions pédagogiques ne justifiet-elle pas, dans une certaine mesure, notre rapidité aies résoudre?

— Est-ce à dire que je n'en parle pas savamment ? '

— Moins savamment, je le crains, que si vous étiez ; aveugle vous-même, madame. '

Mais à ses oreilles, aussitôt, siffla l'insolence. j

— Je croyais le Rodenbach, qui a écrit sur les ; aveugles, seul capable de se prévaloir de son infir- I mité, au point de lui donner le premier rang parmi ^ les titres et qualités qu'il énumère pompeusement en ' tête de ses ouvrages. ^

Cette fois, Gilquin s'était levé. *

— Du moment que mon âge même est impuissant à me protéger contre la dérision, souffrez que je quitte la place. Néanmoins, l'avouerai -je? madame, ce n'est point de votre part que j'attendais l'outrage.

— C'est à nous plutôt de sortir, ât Annette, prévenant le vieillard. Si je vous ai offensé, acceptez mes excuses, car le souvenir des obligations que vous a ■ mon mari n'est pas effacé par le réciproque. a'

— Que signifie ?...

Mais Annette déjà, entraînant Savinien, avait ga- : gné la porte avant que se fussent ressaisis des témoins | trop surpris jusque-là par la soudaineté de l'attaque i et des ripostes pour s'interposer. |

Devant Saint-François-Xavier, à cent mètres du ! domicile de Sézanne, Dieuleveult s'aperçut qu'il i avait oublié les petites aveugles.

— Remontons les chercher, dit-il.

— Ah! tant pis! s'écria Annette, un commissionnaire les ramènera... J'en ai assez, moi, de ces corvées!...

Côte à côte, le long de la route, ils dévorèrent silencieusement l'échec.

Dépitée, l'amour-propre endolori, la bienfaitrice

lâchait pied, jetait ses armes et désertait au premier engagement, insoucieuse du temps et de l'argent que représentait son entrée en campagne.

Depuis dix mois, elle creusait sa découverte, s'en promettait monts et vaux, fruit matériel et profit moral ; et ce beau feu, une ondée l'éteignait, — déboire évitable si l'esprit et le cœur avaient flambé ensemble. Mais celui-ci n'était pas combustible. Aussi ne se rappelait-elle que pour les haïr ces dix mois d'études, de projets en Espagne, charmants quand on les échafaude, ridicules à distance — et le meilleur pourtant de leur ménage sans enfants, pensait, à la minute même, Savinien, transi de regrets et de pressentiments.

L'avaient-ils assez choyée, gâtée, couvée, cette création compensatrice introduite dans leur vie monotone pour la passionner ! C'était, depuis un an bientôt, le sujet de toutes leurs conversations. On eût dit qu'ils parlaient d'un fils désiré, près de naître. Leur nom était le sien : Dieuleveult. L'appareil Dieuleveult illustrerait d'abord ses auteurs par le monde et les enrichirait après. Ils en étaient fiers d'avance. Et sans ambition personnelle, mais subissant la contagion de l'espérance et de l'orgueil, Savinien avait partagé la confiance de sa femme jusqu'à abdiquer ses préfences à lui pour le Braille, jusqu'à être l'élève docile sur qui elle essayait l'efficacité de son système adverse.

Maintenant ils portaient en eux comme le demideuil d'un enfant mort-né... A quelle imprudence attribuer cet accident? N'en était-ce pas une que d'avoir tenu secrets les travaux d'Annette et escompté le coup de foudre de leur divulgation ? Mieux informé, versé dans les principales méthodes d'écri-

ture successivement proposées aux aveugles, il aurait ■ pu prémunir Annette contre des rapprochements plus ou moins fondés. Il se reprochait son igno- \ rance, sa piteuse attitude, sa neutralité ressemblant i à une défection. |

Par là répréhensible, il courbait l'échiné sous les | menaces d'orage et s'étonnait, s'inquiétait presque 'i de n'avoir pas encore essuyé le grain qu'il méri- ] tait... Heureusement, rien n'était perdu. Le nuage . crevé, demain, dans quelques jours au plus tard, Annette radoucie se pourvoirait contre un arrêt pré- ' cipité. Elle avait une revanche à prendre, elle la ; prendrait. Alors, on reconnaîtrait la valeur d'un système d'écriture que ne ruinaient pas rigoureusement les analogies invoquées par Gilquin. Braille est-il moins l'inventeur de son alphabet parce que Barbier, avant lui, en a émis le principe?

Mais pendant que Savinien se redressait, le pas ! allégé, les mouvements libres, Annette, désenchan- j tée, secouait avec accablement le bras de son compa- ■ gnon, comme une chaîne dont elle n'avait jamais i senti davantage le poids et la sangle. Et le pauvre j attelage s'en allait ainsi vers Clamart, tiré à hue et à | dia par un mauvais conducteur occulte. I

Le surlendemain malin, quelqu''un se présenta de ] la part de Gilquin. Savinien n'y pensait plus. Il s'é- i tait flatté rondement que l'algarade de sa femme, ! l'allusion au service rendu, n'avait pas été comprise -■ du vieillard. Par l'intercession de Bruzel et de Féli- ;j oie, Annette et lui rentreraient dans ses bonnes f| grâces au premier jour, et telle était la rectitude de ji son esprit, qu'il reviendrait de soi-même, à la réflexion, sur une sentence trop rigoureuse.

L'annonce d'an message de son ancien professeur présagea à Savinien quelques complications. Il ne se trompait pas.

— Je suis le concierge de M. Gilquin, dit l'envoyé. Il m'a prié de remettre ce pli à M. Dieuleveiilt. Il y a une réponse.

Savinien déchira l'enveloppe et sous ses doigts glissèrent ensemble la soie d'une douzaine de billets de banque et la grenaille d'une page en Braille, qu'il lut vivement :

« Mon ami. Veuillez me donner au nom de mon gendre et pour solde de tout compte, un reçu de la somme qu'il vous doit encore et que je m'em[)resse de vous faire parvenir avec les intérêts. Je regrette que le secret de cet emprunt, trop longtemps gardé, ne m'ait pas permis de vous rembourser plus tôt.

» Votre toujours dévoué,

» Gilquin. »

Savinien demeurait béant, navré.

— Je vais établir le reçu, dit Annette, tu le signeras.

Quand le porteur fut parti :

— Je devine... Gilquin a soupçonné la vérité, l'a exigée de Bruzel... et tu vois à quoi leur explication aboutit. Car ce n'est pas seulement dans leur dignité que nous les avons blessés. Où le cher homme, sans fortune, a-t-il trouvé cet argent? Ce sont peut-être les économies de toute sa vie. Depuis trois ans qu'ils sont mariés et en s'imposant les privations que lu sais, les Bruzel étaient arrivés à nous rendre trois cents francs. Ils se seraient acquittés à la longue. Cela n'eùt-il pas mieux valu ?

— Oui, si nous avions continué de nous fréquenter,

fit froidement Annette ; mais puisque nos relations '! doivent en rester là, autant qu'ils se liquident aujour- 1 d'hui. J'en suis fâchée, certes, pour ces petits Bru- i zel... quoique l'aventure, sommetoute, diminue leurs ^ charges. s

— Je doute qu'ils y aient songé, observa mélanco- i liquement Savinien. f

— Oh! naturellement... Père, mère, fille et gendre, >

offrent le modèle de toutes les vertus. C'est une fa- \

mille de saints. Raison de plus pour rompre. Nous > jurerions dans cette bergerie.

Il s'abstint de la heurter de front, laissant au temps à arranger l'affaire. Toutefois, il prit sur soi d'engrener la réconciliation en portant sous main des excuses, non pas rue de Sèvres, mais à Saint-Etienne-du- Mont, dans un lieu et dans une atmosphère prédispo- ■ sant à l'indulgence un croyant comme Gilquin.

A l'exécution de ce dessein, il n'y avait qu'un inconvénient : les offices du dimanche retenaient simultanément les deux organistes dans leurs églises respectives. Mais Savinien, profitant d'une course qui l'appelait à Paris avec son guide, poussa jusqu'à j l'Institution et s'y assura d'un jeune professeur qui •; le remplaçait à l'occasion. Aussi, le soir, en rentrant, ; put-il dire ; i

— Je m'absenterai demain matin. Un facteur de la rue Delambre a besoin de moi pour toucher, devant ! les experts, des orgues qu'il expédie à l'étranger. i

Et sous le couvert de ce prétexte accepté d'Annette, : il s'achemina, par un dimanche de juin, vers le Pan- | théon. I

Il avait décidé de n'aborder son vieux maître qu'à ' la fin de la messe. Celui-ci n'eût pas souffert qu'on ! le dérangeât tandis qu'il s'y préparait par l'adoration |

et la méditation des textes sacrés ; et rien pareillement ne le distrayait du sermon qu'il écoutait de sa tribune comme un gabier vigilant, entre ciel et terre. Le saint-sacrifice ne pouvait qu'embraser de miséricorde une âme aussi pleinement attentive.

Savinien s'abandonnait à cette espérance en gravissant, au bras de son conducteur, la montagne Sainte-Geneviève. Au-dessus de lui, dans le ciel léger, passaient en troupe des volées de cloches, ailes musicales envolées du colombier paroissial. Elles semblaient dépêchées aux aveugles pour leur montrer la route et verser sur eux la profession de Gilquin : « J'aime les églises vieilles et d'un accès ardu, comme la mienne. Leur élévation nous rapproche de Dieu ; la montée invite au recueillement et le seuil est usé par des générations de Mêles, ainsi que ces margelles communales où les troupeaux viennent se désaltérer. »

Les cloches se turent ; Savinien entra dans l'église, et s'assit. Quelques minutes après, la messe commença, les orgues s'étirèrent... Mais il ne reconnut pas la main qui les réveillait. Les doigts du musicien, raidis par le froid, trébuchaient, cassaient avec peine la glace des claviers ; des harmonies gelées tombaient à flocons sur la nef et, sous les voûtes stupéfaites, le& timbres incompatibles avaient une répugnance à s'unir ou bien dispersaient des sons coagulés.

L'organiste priait encore, oui, mais telle une personne qui balbutie, cherche ses mots et n'est plus capable de les articuler, lorsque sa mémoire en est maîtresse. Pourtant, une volonté extraordinaire le tenait à son banc, comme ce Joseph Vernet qui se faisait attacher dans les hunes pendant la tempête. Et peut-être que Savinien était seul à entendre, parmi

le tonnerre des bombardes et le sifflement des jeux d'anches, le cri de détresse, l'appel assourdi de l'homme, au haut du mât brisé, dans lèvent d'orage I

— C'est aujourd'hui qu'il a ces éblouissements dont parlait sa fille, pensa Savinien. Il est, hélas I de toute évidence que son toucher baisse. On dirait qu'il grelotte... Au mois de juin !

Après le sermon, qui, ce jour-là et comme par miracle, paraphrasait l'admirable exhortation du Pater : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, » l'organiste, néanmoins, sortit de sa torpeur, attaqua le grand prélude de ses mains réchauffées, de ses pieds dégourdis, d'une âme transportée. Il paraissait jaloux de broder à son tour sur le thème de la prédication ; i il en multipliait l'écho dans les cœurs, le faisait re- : tentir de façon qu'il perçât les voûtes et dispensât au loin, partout, le pardon des offensés aux coupables de | l'offense. Les orgues maintenant obéissaient, domptées, subjuguées, câlines... Un apaisement, une sérénité, en descendaient sur les fidèles. Un long moment elles épandirent l'oubli du mal, intimes, discrètes, partant d'une circonstance particulière au musicien pour prêcher la concorde, la tolérance ; et leur prière grandissait, s'épanouissait en cantique propagateur de bonté et de rémission universelles.

Tout à coup, comme une corde de violon éclate au milieu d'un chant, la phrase que développait le récit se brisa, l'improvisation tarie s'acheva en borborygmes. Un bruit confus de chute vint de la tribune, et, sans rien savoir, simplement mue par une appréhension quasi divinatoire, la foule fut debout, les fronts, levés vers les orgues, interrogèrent...

— Gourons!... un malheur est arrivé! s'écria Savinien.

Mais comme ils s'engageaient, son guide et lui, dans l'étroit escalier menant à la tribune, ils furent bousculés par des gens qui déjà obstruaient le passage. Le bedeau, qui établissait un service d'ordre, les refoula; et par lui, ils apprirent au bout d'un quart d'heure qu'une congestion cérébrale avait frappé Gilquiu à son poste, que tous soins semblaient inutiles, et que les derniers, les incompréhensibles mots prononcés par le vieillard, avaient été : « Des étoiles ! »

Des étoiles ! Exclamation incompréhensible, en effet, car saluait-elle une révélation in extremis, ou bien renouvelait-elle, au contraire, en face de la mort, le seul regret qu'emportât l'aveugle d'un souhait inaccompli ?

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